Chap 6 - Au-delà du rêve

 

Chapitre 6 – Au-delà des rêves:


Les bruits de la ville s'atténuaient dans le lointain. Adam, éreinté, chancela jusqu'à sa chambre. Epuisé comme jamais il ne l'avait été, il s'effondra tout habillé sur son mauvais matelas. Les poussières soulevées par sa masse voltigèrent, montant vers le clair de lune. Dehors, un chien aboyait. Il s'endormit, profondément, les membres engourdis, le nez enfoncé dans son oreiller de plume. Son esprit s'évadait. Il rêvait. Par spasmes, ses mains se crispaient nerveusement. Dans le flou de son inconscient, une pensée voltigea vers lui: « il faut que je réfléchisse à tout ça ». A tout ça quoi? Il était trop tard. Les images, d'abord incohérentes, affluèrent. Puis elles se lièrent les unes aux autres, et formèrent une sorte de bande dessinée aux couleurs pastelles. Enfin, le film commença.


Armée de Sadam Hussein, Iraq:


Unité des forces spéciales 1995, déc.


Escouade Hassam Fahoud, mission spéciale.


L'Irak venait de sortir de la deuxième guerre du golf Iran/Koweït. Les iraqiens avaient dû laisser le Koweït retrouver une autonomie sous la pression de l'OTAN. L'armée iraqienne pleurait ses morts, civils, mais surtout militaires. Une unité de soldats s'était montée après la guerre, une armée iraqienne contrôlée par l'OTAN et dirigée par Sadam Hussein. Pour une solde négligeable, cette poignée d'hommes devait récupérer une part des trésors du Koweït et de vieux trésors iraqiens cachés par les forces iraqiennes dans le passé sous le lac tartare, entre le Tigre et l'Euphrate, dans une grotte au bout d'une galerie. Mais il y eût des fuites. Cette mission généra le soupçon de trahison dans les rangs des service secrets iraqiens. L'escouade Hassam Fahoud se trouva talonnée par les forces armées de l'OTAN. Elle avait pour elle la connaissance du terrain que l'OTAN n'avait pas. Ainsi arrivèrent-ils les premiers sur les lieux.

L'escouade se composait de:

Ali Ben Khaled: le meilleur snipper de l'armée iraqienne. Faisait partie de la garde présidentielle.

Osata El Kasem: garde rapprochée de Sadam Hussein, il était là pour s'assurer que l'aboutissement de cette mission. Il était espion de Sadam, ce que personne n'ignorait.

Abdoul Kwadre Mohammed Iasin: le chef de mission, officier de l'armée iraqienne.

Abdel Djebil Al Kadicia: un soldat d'élite.

Sami Al Raba, membre des forces spéciales, ancien militaire.

Sahoud Al Kalil: archéologue, il devait contrôler le transport des richesses qui ne devaient pas être abimées.

Ilias Sal Adin: Brute. Tout simplement.

La galerie serpentait sous terre depuis les égouts jusqu'au lac. Les Gps ne fonctionnant pas, l'avancée s'avéra pénible dans ces galeries dégoûtantes et labyrinthiques. Les camions s'enfonçaient dans la couche de miasmes visqueux. Ils y parvinrent malgré tout. C'était une salle immense, une grotte pleine de richesse, avec sur la pierre des symboles gravés, des fresques, très vielles, polies par le temps, représentant des scènes de batailles à cheval, des hommes dressant leurs sabres, le tout orné de l'alphabet inconnu de l'empire mésopotamien.

Deux buggys armés avec mitrailleuses lourdes, équipés de kalachnikov et fusils d'assauts militaires, ne tardèrent pas à venir boucher l'entrée de la grotte.

Dehors, le soleil se levait. Adam, dans la semi conscience du réveil, se souvenait des projets incompatibles des hommes de cette mission qui ne pouvait être qu'un échec, puisque certains étaient là pour protéger la stèle de la déesse babylonienne de l'amour et de la guerre Ishtar tandis que les autres devaient la briser.

Dodelinant de la tête comme un nouveau-né, le gros homme tenta de rassembler ses esprits. Dans une mosaïque de bribes de rêves désordonnées, il se leva et effectua en automate habitué les gestes quotidiens qu'il effectuait chaque matin. Puis, bourru, il partit travailler à la serre.

Le dôme transparent scintillait sous les rayons rougeoyant du soleil levant. Au loin, un coq chantait. Il prit d'une main ferme la bêche appuyée contre un poteau, et entra dans ce qu'il considérait comme son refuge, son paradis. Toute sa joie saine et terrestre retomba aussi vite qu'elle était venue. Le mélange qu'il avait lui-même composé pour accélérer la croissance des légumineux avait eu des conséquences désastreuses. La chlorophylle se teintait de reflets jaunâtre, les feuilles, défraichies, pendaient lamentablement. En soupirant, Adam mit un genou à terre, et caressa avec tendresse, profondément navré, une plante en souffrance. Il ne prêta pas attention à la brulure légère qu'il sentait naitre autour de ses ongles, ni au léger tremblement qui parcourait son corps. Il ne fit pas attention non plus à cette énergie terrestre, vive, électrique, qui parcourait son épine dorsale pour éclater dans la paume de sa main. Il ne s'aperçut que quelque chose se passait que lorsque la plante, soudain ressuscitée, se mit à arborer fièrement des feuilles énormes, riches et veinées, et des courgettes grosses comme des citrouilles, la peau se fendant sous la pression des chaires gonflées d'eau. Le cœur battant, Adam se releva, bouche ouverte. Il se frotta les yeux du dos de la main, et regarda plusieurs longues secondes cette plante énorme devant lui sans y croire. Tremblant, il toucha la plante, encore et encore. Puis, dans un élan à la fois de curiosité et d'espoir mystique, il en toucha une autre. Puis une autre. Et encore une autre. Toutes revenaient à la vie, les unes après les autres, éclatantes, les légumes gonflés de soleil. Euphorique et exalté, Adam lança un regard circulaire sur la serre. Il ferma les yeux et inspira à pleins poumons l'odeur de la terre retournée. Puis, comme il l'avait vu faire dans un film, il tourna son visage vers le ciel, et leva les bras en croix, laissant passer librement en lui toute l'énergie de la terre. Les plantes se mirent en mouvement, toutes verdirent et tournèrent lentement leurs feuilles vers lui, les légumes se gonflaient, craquaient, exposés. Bientôt une odeur de soupe froide envahit la serre. Puis une odeur de pourriture. L'énergie affluait, librement, follement, sans aucun contrôle; Adam, le cœur prêt à éclater de bonheur, hurla, d'un cri déchirant, douloureux, inhumain. Les plantes vieillissaient à toute vitesse. Les légumes pourrissaient, une couche de moisissure blanchâtre envahit doucement la terre, puis les tiges, couvrit les feuilles, devint grisâtre, poudreuse, volatile. Ce fut lorsqu'Adam, couvert de moisissure, eut les narines remplies de cette poudre écœurante et qu'il s'effondra que l'effet s'arrêta.


Electra les attendait, élégamment vêtue d'une robe citadine inhabituellement simple imprimée de guillotines et de blasons sur lesquels étaient inscrits « God save the queen » en lettres gothiques de très bon goût. Ils s'étaient donnés rendez-vous au « mon plaisir », le restaurant français huppé londonien. On leur servit du vin californien sur fond de « y a de la joie ». Avec un regard mystérieux, Electra fit glisser sur la table une pochette cartonnée jaune.

« Voici les informations que j'ai pu glaner sur les victimes.

En sursautant, Ivanov s'en saisit d'un geste brusque. Il l'ouvrit nerveusement et parcourut le dossier des yeux.

- L'homme des docks était un chercheur en narcotique, qui travaillait pour un certain Youri Ivanov... fit Electra avec un sourire en coin et un sourcil relevé au-dessus de son œil qui semblait vouloir transpercer l'esprit du russe. Les cartes de crédit larsinées par Woeili ne lui servaient qu'à obtenir de l'argent, elle ne faisait que des retraits avec, aucune action en bourse ni autre. C'est une fausse piste, une petite voleuse à la tire ordinaire. Le seul élément intéressant pour nous, c'est qu'il n'y a aucun lien visible entre ces personnes.

- Visibles ou non, je ne pense pas qu'il y ait de lien, fit Travis de sa voix rocailleuse.

Le silence s'installa, dérangé par les discussions des autres clients présents dans le restaurant. Ivanov porta son verre à ses lèvres, mais arrêta son geste dans sa course. Il resta ainsi quelques secondes, immobiles, les yeux rivés sur le dossier composé par Electra. Puis, il posa son verre, d'un geste lent, et en fronçant les sourcils, retira d'entre les divers papiers une photo qu'il tint entre le pouce et l'index devant ses yeux.

- Attendez...murmura-t-il.

Il referma le dossier et le tendit machinalement à Ketchev, qui s'en empara aussitôt et le glissa dans sa sacoche avec un air de défi. Ivanov écarta son assiette et ses couverts et posa la photo sur la table.

- Travis, montrez-moi votre masque.

Travis souleva un pan de son manteau orné de plumes de corbeaux, et en extirpa le masque de bois. Ivanov le posa à côté de la photo.

- Ce masque...vous sert à regarder dans le monde des rêves, c'est bien ça?

- Heu...oui, en effet...fit le marin, balayant du regard la tablée sans comprendre.

- C'est quoi? Un genre de...fenêtre, c'est ça?

- On peut voir ça comme ça, en effet...

Il rendit son masque à Travis, et avec lui, glissa la photo dans sa main.

- Regardez donc ça et dites moi ce que vous en pensez.

Travis se pencha sur la photo, et acquiesça.

- Ce sont bien les mêmes dessins que sur mon masque tribal. Ce doit être des portes, vu la taille et l'emplacement.

- Ces dessins étaient présents sur chaque lieu de crimes, dit Electra. Si c'est une porte sur le monde des rêves, c'est probablement de là que vient le chasseur.

Dans le restaurant, on diffusait « le soleil a rendez-vous avec la lune ». Adam soupira. Il aimait bien la cuisine française, surtout les cuissots de chevreuil bouilli accompagné de gelée de cramberries, et la purée d'escargots mixés à la menthe. Mais alors, leur musique...

- Si les personnes n'ont aucun lien entre elles, quel est le mobile du chasseur? Demanda-t-il.

- Oui, c'est bien ce qu'on se demande, fit Electra.

Une voix à l'accent indien murmura, dans le fond de son siège:

- Peut-être que le mobile vient de la nature des essences?

Mais personne n'y prêta attention. Il dut insister, hausser la voix, et s'aider de sa fourchette qu'il fit tomber dans son assiette pour attirer l'attention:

- Peut-être que le lien entre ces personnes vient de leur incarnation précédente.

Ketchev, l'homme de main non-déviant d'Ivanov, sursauta:

- Mais comment on fait pour connaître les incarnations précédentes des personnes?

  • Par hypnose, répondit Ivanov. Mais par contre, je ne sais pas comment on fait sur des morts...

  • Des nouvelles du chauffeur de taxi? Demanda Electra.

Ivanov esquissa une moue sévére:

- Oui, nous l'avons retrouvé. Travis a enfin réussi à lire dans son esprit, autant vous dire que la première tentative n'a pas été une réussite, pas vrai, Adam?

- Ça va, ça va...grommela Travis en piquant avec véhémence un aliment avec sa fourchette.

- Donc, rien à dire sur le chauffeur, c'est un indien qui fait son boulot, c'est tout. Par contre, le chasseur lui a paru bizarre, à cause de son accoutrement...

- Oui, bien, bien, fit Electra avec impatience, mais l'adresse? Vous avez bien réussi à obtenir l'adresse du lieu où il fut conduit?

- Parfaitement, lança Travis avec fierté en faisant glisser sur la table un bout de papier taché et froissé qu'Electra tenta de défricher, plissant les yeux et fronçant le nez.

Mourant de chaud sous le manteau de feutre qu'il n'avait pas oser enlever, Adam, n'y tenant plus, le retira. Une odeur puissante de pourriture envahit le restaurant. Toute la clientèle se tourna vers lui. Un jeune couple à une table près de la porte d'entrée vitrée s'empressa de payer l'addition et de fuir, le manteau à la main. On toussa, on murmura, on grogna.

Autour de la table, les convives jetèrent des regards surpris. Moe enfonça son nez discrètement dans son col Mao, ses joues se teintant d'un rouge gêné. Ketchev tourna la tête dans tous les sens en reniflant bruyamment, n'osant soupçonner personne. Ivanov et Travis se retournèrent vers lui d'un même mouvement, plus inquiet que troublé.

- Mais...que vous arrive-t-il, mon cher? Fit Electra en agitant les doigts comme pour en chasser quelques miettes.

Adam toussota un peu pour cacher sa gêne, et leur expliqua ce qui s'était passé dans la journée. Il ne s'attendait vraiment pas à ce que ce récit suscite une telle surprise.

- Vous avez...quoi? Fit Avinash, les yeux écarquillés.

Electra passa sur ses lèvres un index à l'ongle long et recourbé, une ride soucieuse barrant son nez. Ivanov, quant à lui, semblait jubiler.

- Hé bien, hé bien...fit Ivanov en regardant Travis. Il semblerait que votre disciple soit des nôtres, à présent...

On le regardait comme un fils perdu de retour de la guerre, ou comme un enfant qui se met à parler pour la première fois. Tous lui souriaient, le dévisageaient avec tendresse ou curiosité. Mal à l'aise, Adam se concentra sur son assiette. Plus aucun son ne sortit de la bouche des convives jusqu'à la fin du repas. Les mages savouraient, religieusement, la satisfaction d'avoir trouvé l'un des leurs.

 

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