Chapitre 1 - Adam

 

Chapitre 1 – Adam


Le bac avançait lentement dans la brume. La ville dormait encore, cachée derrière l'épaisse masse blanche et ouateuse. Resté au volant de sa camionnette, il ouvrit la fenêtre et ferma les yeux en inspirant l'air frais et légèrement humide. Le clapotis contre la coque le berçait, il sursautait de temps en temps au bruit des klaxons et de la circulation fluide des automobiles. Le bac longea la côte, les longs murs de pierre bordaient la tamise de chaque côté et, arrimé à ces murs, les péniches dansaient lentement. De longues péniches de bois, noires sous la ligne de flottaison, blanche au dessus, avec pour certaine un gyrophare rouge allumé qui ne perçait qu'avec difficulté la masse brumeuse. Il regarda le paysage qui l'entourait d'un œil morne, d'avantage absorbé par l'odeur des fruits et des légumes frais qui lui parvenait depuis l'arrière du C-15 que par la beauté poétique d'un Londres endormi. Mais soudain, son centre d'intérêt bascula: sur l'une des péniches, un homme, debout, perçait la brume. Un homme étrange, fascinant, une silhouette insolite, qu'il vit comme s'il s'était trouvé à quelques centimètres d'elle, au long manteau de cuir retourné, couvert de pacotilles brillantes, et de longues plumes d'un noir geai et au chapeau de cuir à larges bords, lui aussi cousu de pacotilles métallique qui tintaient dans le silence des docks. Mais ce n'était pas cela qui inquiétait Adam. Ce n'était pas non plus cet air de Jack Sparrow allumé, la gueule ridée brûlé par les embruns, la peau très abimée, recouverte d'une barbe hirsute, les cheveux mal tressés qui ressemblaient de loin à une serpillère de vieilles cordes de chanvre incrustées de perles et de plumes de corbeau. Ce qui l'inquiéta, c'était qu'il lui semblait connaître cet homme. Ce visage lui parlait, l'appelait, lui disait quelque chose. Or, Adam ne connaissait personne. Pas d'amis pas de famille. Qui pouvait bien être cet homme?

Un an auparavant, Adam s'était retrouvé sur la côte Nord de l'Angleterre, à demi-nu, d'une saleté repoussante et blessé par les rochers contre lesquels la mer l'avait roulé. Il ne savait pas qui il était, il ignorait d'où il venait. La seule chose qu'il savait était qu'il avait faim, soif, et surtout, que le monde l'attendait. C'était en nouveau messie rustre et naïf qu'il avait marché le long de la côte, volant des vêtements et de la nourriture, pour finir par atterrir au Nord de Londres, au milieu de fermes agricoles, dans lesquelles un garçon de ferme fort et suffisamment peu cultivé pour ne pas rechigner à d'ingrates tâches contre un salaire de misère était le bienvenue. C'était dans ces conditions qu'il vivait, et ce jour-là, un jour comme tous les autres durant la matinée duquel il allait vendre des légumes au marché, dans la brume de son esprit et de la ville, un homme, pour la première fois, lui disait quelque chose. Cet homme était peut-être un peu de sa mémoire disparu. Et s'il s'agissait d'un parent? Il mémorisa le lieu, devant le café colonial, au Nord-Est de la place du marché, espérant retrouver cet homme le midi même, après son travail. Mais lorsqu'il posa une dernière fois les yeux sur ce visage connu, cherchant peut-être à le situer dans un fragment de souvenir qui lui serait revenu, ou simplement à mémoriser son visage, celui-ci disparu. Il disparut avec autant de facilité et de netteté qu'il n'était apparu écartant autour de lui la brume épaisse. Adam soupira en glissant les mains dans sa poche ventrale de salopette. Au loin, Big Ben sonnait.

Un mois s'écoula. Les fêtes de Noël approchaient, la foule s'agitait, et Adam, très prit, autant par la production qu'il fallait accélérer, que par les marchés dans lesquels il fallait répondre aux demandes présentes, n'y pensa plus. Il fournissait plusieurs maraichers, passait ses matinées à cavaler entre les étales, et, à l'approche de midi, serein, il redescendait sur les docks pour reprendre le bac et remonter le fleuve jusqu'au Londres Nord, où il retrouvait sa petite mansarde insalubre, cachée derrière les bâtiments de la ferme.

Nous étions le lundi dix décembre 1995. Le brouillard sur les rives de la tamise s'était enfin levé, chassé par une petite pluie franche. L'activité des docks fascinait l'esprit rêveur et contemplatif d'Adam. Le chargement et déchargement des énormes containers multicolores, les péniches de commerce qui accostaient puis repartaient. Il erra, les mains dans les poches, flânant vers les hangars, et approcha d'une partie des docks un peu moins active. Les dockers y achevaient leur nuit de travail en écoutant un enfant jouer du violon sous un hangar, certains d'entre-eux, installaient un peu à l'écart, entamaient une partie de dés. Le son du violon l'attira, il s'approcha du petit garçon, un petit mendiant portant sur la tête la gavroche rapiécée qui lui servait à ramasser quelques pièces, qui s'était hissé sur un container d'un orange vif, les jambes pendant dans le vide, heurtant de ses vielles baskets trop petites le plastique qui résonnait comme un tambour.

Les péniches mal entretenues, aux rivets rouillés le long de la coque, grinçaient. Quelques dockers terminaient de charger l'une d'entre elle. Adam inspira l'air fluviale, les yeux fermés, bercé par la mélodie du violon. L'envie d'en jouer lui prit. Il s'approcha de l'enfant, et d'un doux sourire, lui demanda s'il pouvait emprunter son violon. L'enfant, les yeux écarquillés, le lui tendit, impressionné par la voix si douce qui sortaient d'une masse aussi énorme à l'aspect si rude. Il saisit l'instrument délicat de ses grosses mains calleuses, et se mit à jouer. Il ne fallut que quelques notes pour assembler autour de lui quelques dockers qui l'observaient les yeux grands ouverts ou au contraire fermés, la bouche ouverte et le souffle coupé. L'activité des docks cessa complètement. Adam jouait merveilleusement. Non, c'était plus que ça. La mélodie qu'il jouait, bien plus qu'une simple partition restituée, pénétrait les cœurs, apaisait les esprits, fascinait, simplement et étrangement. C'était l'un des rares moments où Adam suscitait l'intérêt. Soudain, il s'arrêta, l'archer suspendu en l'air. Sur le pont d'une petite péniche, le type bizarre, debout sous le pont, s'allumait une énorme cigarette conique, sous la pluie, protégé par son chapeau à larges bords. Adam, d'un geste machinal, rendit au gamin son violon, dans les murmures déçus des dockeurs. Il dirigea son énorme corps d'un pas un peu maladroit, mais vif, vers l'homme à la péniche qui le regardait arriver, avec sur son visage noyé dans un nuage de fumée un air un peu endormi, un peu songeur.

A la manière dont Adam l'aborda, il aurait pu prendre ce premier contact comme une agression. Mais le sourire benêt et doux du grand garçon aurait aussitôt effacé cette première impression.

« Bonjour! Lança Adam d'une voix enthousiaste. On se connaît?

L'homme posa sur lui ses yeux vagues. Il le balaya d'un regard rapide, des pieds à la tête, ce grand garçon dont la situation plus élevée que la sienne rendait plus qu'impressionnant.

- Peut-être, fit-il après un temps. Reste pas sous la pluie, viens là.

Sa voix rauque était en parfait accord avec sa physionomie étrange et solide de l'homme qui avait pas mal bourlingué.

- Vous m'avez déjà vu? Insista Adam en grimpant sur le bateau, qui tangua sous le poids. Il suivit l'homme à l'intérieur, se pliant en quatre pour passer par la grande porte de sas bardée de métal. L'homme au chapeau se retourna, et l'observa de nouveau de la tête au pied avant de répondre:

- Non, pas vraiment. Tu prends un thé?

La péniche semblait bien entretenue mais pauvre, aménagée en péniche d'habitation. Avec des meubles de salon récupérés, des coussins multicolores, de toutes les formes et de tous les textiles.

- Assis-toi.

Il s'assit sur une banquette à la housse taillée dans une toile de jute pour grains de café d'une marque brésilienne. L'homme au chapeau prit une vieille bouilloire tordue qu'il posa sur un réchaud.

- Tu fumes?

- Hein? Fit Adam, un peu perdu dans ce mobilier hétéroclite et dans ce salon au plafond bas.

- Je te demandais si tu fumais.

- Non.

- T'as tord, » fit-il en riant, « c'est que du naturel.

- Ha. Adam hocha les épaules. Ben ouais alors, répondit-il

L'homme posa sur la table basse devant lui une boîte en fer.

- Tu disais que tu me connaissais? Fit l'homme en regardant Adam ouvrir la boîte et se sisir de plusieurs des feuilles qu'elle contenait.

- Ouais, fit-il en roulant les feuilles, et en les humidifiant du bout de la langue. J'pourrais pas dire comment vous vous appelez, mais j'connais vot visage.

L'homme tendit une main couverte de cicatrice qui se perdit dans celle d'Adam.

- J'm'appelle Travis Frey.

- Adam Doe.

L'homme au chapeau hocha la tête, une moue dubitative déformant sa bouche aux lèvres gercées. -J'suis désolé mon gars mais ta tête me dit rien du tout. »

Soudain, à l'extérieur, un coup de feu résonna sur les docs. Adam sursauta, les mains crispées sur ses genoux. Les hurlements des dockeurs et le bruit de leurs pas affolés lui firent froid dans le dos. Le visage de l'homme pâli, sa bouche s'ouvrit. L'espace d'un instant, Adam crut qu'il s'était prit la balle. Mais Travis allait bien. Il courut ouvrir le tiroir d'une petite armoire blanche qui barrait le chemin, posée en biais au milieu du salon, et en retira un énorme tromblon avec un barillet, d'où pendait une plume. Il le cacha tant bien que mal dans son manteau et ôta son chapeau. Sur le sommet de son crâne, un masque blanc de carnaval écrasait ses cheveux, l'élastique qui décollé ses oreilles lui donnait un air ahuri. Lorsque soudain il sortit de la péniche à toute vitesse, Adam le suivit, et en remontant sur le pont ils aperçurent, plus loin sur les quais, la silhouette d'un homme dont la position suggérait qu'il tenait une arme à feu. Derrière eux, les brutes des docks couraient dans l'autre sens en hurlant. L'enfant au violon, tétanisé, était resté assis sur son container. L'homme le braqua. Le cœur d'Adam cessa de battre. Sous la pluie, il n'était qu'une silhouette imprécise, mais sa position, ses mouvements, laissaient percevoir la tension intérieure qu'il vivait. Il détourna son attention de l'enfant pour chercher quelque chose le long des docks. Il s'approcha dangereusement de la péniche lorsqu'il se mit à courir vers le Sud, mais disparu sous la pluie. Travis, patient et calme, fronça les sourcils, et tira sur son cône.

« Faut qu'on aille voir, fit-il de sa voix rauque. Il a peut être blessé quelqu'un s'con là

- On f'rait mieux d'appeler les flics.

- Ouais, mais bon, ma péniche... »

Travis n'eût pas besoin de terminer sa phrase pour qu'Adam comprenne. Ils étaient sur les docks les plus calmes de Londres: le coin des trafiquants. Travis, avec ses allures de pirate toxicomane, avait tout pour être l'un d'eux. La péniche, sûrement pleine à craquer de substances illicites, obligea Adam à suivre à regret Travis sur les quais.

 

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