Chapitre 2 - La voie du chaman

Chapitre 2 – La voie du chaman:


La zone avaient été désertée. Travis se dirigea d'un pas calme et assuré vers les lieux de l'action, l'ère de stockage des containers. Les gouttes de pluie heurtaient dans un bruit sourd le labyrinthe de containers de couleurs vives, aux diverses immatriculations. Dans un coin du hangar, un peu à l'écart, Adam aperçut une forme sombre qui semblait couler de la porte ouverte d'un container bleu sombre. Il s'agissait d'une paire de jambes chaussée de santiags.

- Travis!

L'homme au chapeau accouru, inquiet. Adam lui montra le corps en lui saisissant la manche comme un enfant apeuré, énorme et fort, qui cherchait à se rassurer derrière cet homme malingre et étrange. Lorsqu'il descendit sur son visage son masque grimaçant aux yeux en fente, marqué de dessins tribaux en éclairs rouges cernés de noir, une image revint à Adam, celle d'un super héros sur la couverture d'un comics qu'il avait vu une fois devant un kiosque à journaux. Ils s'approchèrent du corps, prudemment, jetant des regards méfiants autour d'eux, à l'affut d'un potentiel tireur embusqué. Le container aux portes grandes ouvertes était aménagé comme le bureau d'une maison, ordinateur, étagères, et petits coffres de rangement composait la majeure partie de l'ameublement. Au sol, le corps, vêtu d'un costume noir à col mao, satiné, orné d'entrelacs brillants, était contorsionné dans une position difficilement supportable à l'œil. Sa peau, grise, sèche collait à son squelette grimaçant, les dents dégagées en un indescriptible faciès de terreur, les orbites vides, les doigts crispés, noueux. Le cadavre semblait momifié. Les légistes ne trouveraient plus aucune goutte d'eau dans ce corps. Quelques flacons et éprouvettes s'étaient brisées sur le bitume, répandant leur étrange liquide huileux. Lorsqu'en s'approchant, le ridicule héros masqué découvrit la scène, il secoua la tête en soupirant:

« On peut plus rien pour lui.

-  C'est dégueulasse!s'exclama Adam, criant presque. Ses poings serrés pendaient au bout de ses gros bras, tout son corps se tendait, prêt à bondir.

Travis marmonna pour lui, en se glissant dans le container, enjambant le corps qui en barrait l'accès:

- Les trafiquants, quand ils ont des contacts avec des esprits, ils paniquent....

- Hein? Des contacts avec quoi?

- Nan, laisse. »

Bien que Travis ait appuyé son injonction d'un geste vague de la main et d'un clin d'œil, comme s'il avait cherché à s'excuser d'une ineptie lancée au hasard, Adam resta un moment les yeux braqués sur lui, écarquillés et incrédules. Son attention fut détournée par la sensation d'un objet sous son pied. Il baissa la tête et vit un holster contenant une arme à feu, posé sur une paire des gants en latex.

« A priori, c'est un trafiquant, fit Travis depuis l'intérieur du container. Regarde! 

Adam enjamba, non sans dégoût, le cadavre, et s'approcha de Travis qui lui montrait dans le container aménagé une valise ouverte pleine de boites de gélules et de seringues à insuline. Sur l'écran de l'ordinateur encore allumé, clignotait un planning de livraisons. Une sensation malsaine émanait de ce lieu, une sensation d'un interdit universel dépassé de la pire manière qui fut. Un frisson parcouru l'échine d'Adam lorsqu'il s'aperçut qu'une balle avait traversé le cœur du trafiquant.

- C'est lui la balle, lança t'il d'une voix tremblante. Travis approcha. « Quelqu'un a tiré sur le cadavre.

- Ce n'est pas une balle. » Travis s'agenouilla, posant une main sur le torse desséché. « On dirait une sorte d'explosion...la chaire est vers l'extérieur.

Il retourna la corps. Il n'y avait aucune trace de balle dans le dos. Ce ne fut que lorsqu'Adam se rendit réellement compte de ce qu'ils étaient en train de faire, et de l'illégalité totale dans laquelle ils s'étaient mit, que les sirènes de police retentirent. Les containers reflétaient les lumières bleutées des gyrophares.

L'homme au masque cria:

- On s'casse! » Et commença à courir vers la sortie, arrêté en plein élan par quelques policiers armés qui les attendaient à l'entrée du hangar.

- Et! Vous! Ne bougez pas! »

Au grand soulagement des deux hommes, les flics se mirent à courir dans une autre direction. Ils pourchassaient un pauvre clochard qui, trop curieux, s'était aventuré le long des quais. Ils profitèrent de cette diversion bienvenue pour retourner à la péniche et s'y glisser.

« Tu vois les esprits? Balança Travis en enlevant son masque.

Adam répondit, avec toute la sincérité dont il pouvait être capable:

- Je fume pas beaucoup, non.

Travis tapota son masque de la paume de sa main. Il ne cessait de le manipuler, de le tourner et le retourner.

-  Y portait pas d'masque, » fit-il enfin. « Les esprits l'ont reconnu, c'est sur! Terreur...la terreur primale...

Ses yeux fous tournaient comme des billes dans ses orbites. Déjà bien attaqué, il devenait complètement fou. Le spectacle auquel ils avaient assisté était de ce qui peuvent faire passer l'arme à gauche à n'importe qui.

Adam le fit asseoir, et prépara le thé. De la cuisine, il pouvait voir par le hublot, la police ceinturer la zone, passer des coups de fils, interroger les témoins potentiels aux alentours, explorer du périmètre. Il jugea bon d'en informer son hôte:

« Les flics interrogent les témoins. Ils vont pas tarder à s'pointer par ici.

- Quoi? » Le pirate fou bondit hors de son fauteuil, et se précipita vers son armoire blanche.

- Arrête! t'es fous! Tu vas pas leur tirer dessus! » Adam courut vers lui, et attrapa les bras frêles de ses deux grosses mains.

- Mais non, t'inquiètes. » Il tenait dans la main une boîte de bâtonnet d'encens.« C'est pour faire disparaître une certaine odeur, tu vois.

Adam voyait très bien. Au moment où il alluma ses bâtonnets, une poigne ferme et assurée heurta à plusieurs reprises le bois du ponton. Ils étaient en haut! Le cœur battant, Adam monta sur le pont, talonné par un Travis tranquille. Avec l'air un peu bête et le nez constellé de tâches de rousseur, un jeune policier les attendait, un carnet à spirales dans une main, un crayon dans l'autre.

Adam n'aimait pas les policiers. Non pas qu'il avait peur de la loi, loin de là. Ce qu'il n'aimait pas, c'était cette arrogance de cow-boys, cette démarche, jambes écartées, pouces coincés dans les boucles de ceinture, le pistolet sur les hanches, et ces regards jetés sur la ville et ses habitants, un regard accusateur et possessif. Exactement comme celui-ci.

« Messieurs bonjour, officier Bradwey, Scotland Yard. » il porta la main au képi et salua d'un geste calculé. Il avait du répéter devant un miroir. « Nous menons une enquête sur des faits récents qui ont eu lieu à proximité. Pourriez-vous en témoigner?

Travis acquiesça:

- Ouais, m'sieur, J'peux témoigner qu'j'ai vu une personne partir. » Il montra la direction d'un doigt noueux. « Une forme. Un gars. Enfin, quand j'dis un gars...un individu quoi, un stressé. Il est parti.

Adam perçut dans son regard une étincelle étrange. Difficile de dire si Travis avait réellement le cerveau comme de la compote de pommes, ou s'il jouait la comédie.

Le jeune policier, suivant à la lettre la procédure, demanda:

- Vous étiez en contact visuel avec la situation? 

- Non, pas vu grand chose.

- Combien de coups de feu vous avez entendu?

- Sais pas, pas compté.

Adam se retint de sourire. Travis était tout un personnage. D'une loufoquerie dangereuse en situation critique, il gardait une froide intelligence face à ce policier inexpérimenté.

- Bien, je vais prendre votre déposition, votre identité, et l'immatriculation de la péniche.

- Faites.

Pas une seule fois il ne posa les yeux sur Adam, qui sirotait tranquillement son thé, habitué à passer inaperçu à son insu. Le long des docks, devant eux, de plus en plus de voitures de police venaient stationner.

Lorsqu'il eut terminé, le jeune policier les remercia, les salua poliment, et repartit.

- Ils ont prit la déposition, » fit Adam en terminant sa tasse. « Ils vont plus t'embêter. »

Un ballet interminable d'allées et venues de spécialistes, de pompiers, de voitures et de personnes diverses, se déroulait sur les quais. L'accès aux docks fut limité, filtré. Pas un seul journaliste ne montra son nez de tout l'après midi.

« On n'en saura pas plus, pas vrai? » Fit l'homme à la péniche en s'allumant une nouvelle cigarette, tirant une bouffée de fumée âcre. Il adressa un grand sourire à Adam, en haussant les épaules.

- Tant pis. »

Dans le salon, il souleva un tapis. Sur le parquet de bois flotté, un grand cercle était gravé, de sinueuses lignes concentriques en remplissaient l'espace, tels les ronds laissés à la surface de l'eau par un galet. Agenouillé, il brula dans une petite coupelle quelques feuilles de cannabis, puis prépara une décoction en broyant des graines, qu'il disposa en petit tas au centre de la roue. Puis, sous les yeux médusés d'un Adam déconfit, il bu le liquide verdâtre. Il se mit à chanter doucement, une succession de syllabes incompréhensibles sur une mélopée lancinante. Travis venait d'entrer en état de transe. L'abus de drogues provoque parfois cet effet. L'homme au masque se leva, en s'aidant de ses mains, et se teint debout autant qu'il lui fut possible. Il se déplaça lentement, les bras tendus, les yeux rouges, écarquillés. Poser un pied devant l'autre semblait lui être un exercice particulièrement pénible. Les gestes amples, comme flottant, il tâtonna contre la première plaque de tôle sur laquelle sa main se posa. Caressant la péniche comme s'il s'agissait d'un petit chiot, il garda sa main contre la coque, monta le long de l'escalier cramponné à la rampe, sorti sur le pont et grimpa sur le toit de la cabine, les bras tendus. Adam le suivit, paniqué. Que faisait-il? Il risquait d'attirer les flics qui ne se trouvaient qu'à quelques mètres.

C'est alors qu'un énorme corbeau apparu dans le ciel. Il tournoya autour de la péniche, lentement, et vint se poser, avec une extrême délicatesse, sur l'épaule de Travis. La tête penché, le lourd bec noir légèrement entrouvert, il semblait plonger son regard noir inexpressif dans les yeux rouges et hallucinés du fumeur. Il tourna la tête, sans bouger le corps, vers Adam, qui se sentit observé. Un souffle glacial passa contre sa nuque, glissa le long de sa colonne vertébrale et s'implanta dans ses reins qui devinrent aussi froids et lourds que deux amas de plomb. Puis l'oiseau s'envola, et avec lui la désagréable sensation d'être sondé de l'intérieur. Adam ne le quitta pas des yeux, il suivit ses pérégrinations la bouche ouverte, les mains tremblantes. Le corbeau survola la scène du crime, se posa sur le container bleu sombre et croassa, puis s'envola de nouveau, cette fois vers le Sud. Adam, inquiet, approcha de Travis. L'homme baragouinait, yeux fermés, bras tendus.

« Hé, ça va?

- Les esprits fuient, je dois suivre leurs traces , répondit Travis.

- Ouais. Je vais te faire un bon café. Ca va aller. 

Adam se voulait rassurant, il parlait à Travis comme à un enfant malade, et comptait bien se comporter en infirmier altruiste.

En descendant dans la péniche pour préparer le café, il aperçut une silhouette vague le long des quais qui cherchait visiblement à monter sur la péniche. Saisit de panique, Adam remonta vers la cabine, tirant par le pan du manteau l'homme toujours en transe.

« Hého! On a un visiteur! Descend!

Le visiteur en question prenait en photo la péniche, et par conséquent cet étrange bonhomme debout sur le toit de sa cabine.

- Un flic! Descend de là! Y va voir dans quel état tu t'es mit, y va tout fouiller!

Il tira si fort sur les plumes noires qui pendaient de sa manche que Travis chuta, et l'entraîna dans sa chute. C'est dans un chaos de membres, de pièces de cuir, de tresses sales et de plumes noires qu'ils perçurent la voix du policier:

- Bonjour...

Les deux hommes se relevèrent d'un bond, Travis encore titubant.

- Je cherche le propriétaire de la péniche, Monsieur Tattersaul....

- Il est pas là, grommela Travis en s'époussetant.

- C'est vous qui vous occupez de cette péniche?

- Ouaip.

L'homme hocha la tête, tapotant son carnet du bout de son crayon.

- Nous cherchons à conforter vos témoignages, qui contredisent ceux qu'on pu donner des voisins. »

Encore une manie de flic qui agaçait Adam. Ils étaient incapables de s'assumer. Un flic, même seul, parlera toujours au pluriel.

-  Je vous informe que vous êtes à présent sous serment, tout ce que vous allez me dire pourra être retenu contre vous, monsieur.

- De quoi sommes-nous soupçonné? » Demanda Travis, jetant un œil amusé à Adam qui ne riait pas du tout.

- De complicité de meurtre monsieur. » Sa main se crispa sur son calepin. Son pouce jouait avec son stylo, le déclic irritant l'ouïe sensible d'Adam.

- Je voudrais voir vos papiers monsieur.

- Je n'en ai pas.

- Votre nom?

- Travis Frey. »

Derrière eux, trois hommes venaient de monter dans le bateau. Ils se dirigèrent vers eux. Se sentant cerné, Travis caricatura une position de combat, mais encore dodelinant, il frappa l'air dans un semi-brouillard narcotique.

« Ce n'est pas eux que nous cherchons, les gars, » fit le policier pour calmer l'un de ses hommes qui s'apprêtait à neutraliser un Travis excité.

Il posa sur eux ses grands yeux noirs et froids.

- Écoutez, les gars... » continua t'il, « vous pouvez nous aider. La personne qui a été tuée la-bas (il pointa un doigt vague en direction des quais) a été tuée par des moyens de déviants, et... »

- C'est quoi des deviants? l'interrompit Adam.

La lèvre supérieure du policier se retroussa, découvrant des dents impeccablement blanche et anormalement pointues.

- Ce que cet homme était en train de pratiquer il y a peu, » répondit-il avec un froid mépris en désigant Travis du menton après avoir jaugé Adam de la tête aux pieds, postillonnant sur cet individu sans importance qui avait osé l'interrompre.

Il s'arrêta un instant, et les observa en fronçant les sourcils. Les deux individus interpellés devant lui ne semblaient pas comprendre ce qu'il voulait leur dire. Le policier rougit légèrement sous son képi noir, et gribouilla nerveusement sur son carnet.

- Bon, hum...Je n'ai pas le temps de m'occuper de vous. Vous êtres priez de rester à demeure. Nous étudierons votre cas un peu plus tard lorsque l'affaire sera résolue. »

L'air très préoccupé, un peu perdus, les policiers repartirent.

Adam était consterné:

- Hé ben, ça n'avait ni queue ni tête ce qu'il a dit. 

- Il avait l'air sérieux? » Lui demanda Travis en se caressant la barbe, un pli d'inquiétude barrant son front.

- Ha oui, ça oui, » assura t-il. « Leurs armes, en tout cas, en avaient l'air. »

 

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