Chapitre 3 - La voie du chasseur

Chapitre 3 – La voie du chasseur:


Le reste de la journée s'écoula lentement. Dehors, l'enquête se poursuivait, on ne les dérangea plus. Claquant la langue sur ses dents jaunies par le tabac, le pirate brisa le silence qui régnait dans le petit salon de la péniche.

« Faut qu'on r'trouve le gars, » fit-il tout à coup, extirpant Adam brutalement de sa rêverie.

- Ben, heu...d'accord..mais comment on fait?

- On l'poursuit.

- Heu, c'est un peu tard...il doit être loin à l'heure qu'il est.

- Nan, t'inquiète, fais moi confiance, on laisse la péniche là, on y va à pied. C'est comme si on restait à demeure pas vrai? »

Adam, n'en pouvant plus de cet enfermement forcé, fut heureux de suivre cet étrange personnage dans ses aventures. Les policiers, occupés, ne prêtèrent aucune attention à leur escapade dans l'ombre des docks.

Dans le ciel, le corbeau tournait en croassant, les ailes tendues, telle une ombre noire et inquiétante. L'homme au manteau de plume s'en grilla une. Ils avancèrent tranquillement, profitant de cette récréation bienvenue sous la pluie fine. De temps à autre, Travis s'arrêtait pour observer le sol, se penchant simplement ou s'agenouillant pour le toucher du bout du doigt.

« Regarde, y a des traces par terre.

Adam voulut l'imiter en observant le sol, mais n'en obtint qu'une déception d'enfant.

- J 'vois rien...

L'épaisse fumée acre qui entourait la tête folle de l'homme lui soulevait le cœur.

Pris par leurs observations du vide, les deux hommes n'aperçurent pas les deux silhouettes perchées sur le toit d'un hangar non loin de là.

Ivanov, le manteau flottant au vent, les observait d'un air sévère. Il sortit ses lunettes de la poche intérieure de sa veste et les mit sur son nez, mais la fumée qui entourait les deux hommes l'empêchait de voir. Il toussa un peu en essuyant ses lunettes. Lorsqu'il les remit, il ne les voyait pas mieux. Il les montra du doigt.

« Tu vois les deux types là-bas, Ketchev?

Son homme de main avança sur la corniche

- Mmmmmhhhmmmm?

- Celui au chapeau. Il est des nôtres.

Les sourcils froncés, il regarda s'éloigner les deux hommes qui avançaient en regardant le sol. Un énorme corbeau vint se poser sur son épaule. Il le laissa faire, et lui murmura doucement, en le caressant de la joue avec tendresse:

- Enchanté Travis. Je me nomme Ivavnov»

En bas, l'homme au chapeau leva la tête et lui adressa un signe de la main.

« Qui est-ce que tu salues? 

- Personne, t'inquiètes, » fit Travis en souriant.

- Ho! J'm'inquiète pas. J'ai juste du mal à comprendre. »

- Peu de gens sont capables de me comprendre. »

Et il continua d'avancer, le nez baissé, concentré sur les traces invisibles. Le corbeau quitta l'épaule d'Ivanov et tourna de nouveau au-dessus de leurs têtes, dessinant de larges cercles dans le ciel gris et pluvieux.

Ils bifurquèrent et quittèrent les quais pour s'enfoncer dans la banlieue. Le corbeau tourna au-dessus du parc public, ils en ouvrirent le portail et entrèrent.

« Viens par là, faut pas qu'on nous voit. »

Le sombre volatile se posa sur la cime d'un chêne contre le tronc duquel Adam s'installa. Un gros écureuil gris s'arrêta dans sa course effrénée au sol pour se dresser sur ses pattes arrières. Il les observait, plus intrigué qu'effrayé. Le petit animal renifla avidement en direction de Travis, qui répandait autour de lui diverses graines et feuilles écrasées en psalmodiant. Adam soupira, et arracha un brin d'herbe humide qu'il porta à sa bouche, le mâchouillant doucement pour patienter. Ce gars commençait à lui courir. Il avait espéré que ce type pouvait lui en apprendre d'avantage sur son passé. Mais il était tellement fou, si intoxiqué, que sans doute rien de cohérent ne pouvait sortir de ce cerveau embrouillé. Adam souhaita tout à coup être chez lui, dans son appartement insalubre, d'immeuble de campagne, allongé sur son lit, les épaules meurtries par une dure journée de labeur. Mais il était allé trop loin pour revenir en arrière. Ces quatre flics qui lui avaient semblé aussi cinglés que le propriétaire de la péniche volée, ce cadavre absolument abominable qu'ils avaient vu sur les docs, ce corbeau venu de nulle part...monté dans un train infernal, il ne pouvait plus en descendre sans risquer de se rompre le cou.

Soudain, un éclair zébra le ciel. Adam se redressa et attendit, observant le ciel, tendu. La pluie était déjà bien dense, il ne souhaitait pas se retrouver sous une averse d'orage. Mais aucun coup de tonnerre ne suivit. Travis ne semblait pas avoir vu, trop absorbé par la préparation de son nouveau « fix », préparation qui prenait un temps incroyable. Le chaman fou s'interrompit soudain, se figea, et son regard fixa le lointain. Deux hommes en costume se dirigeaient vers eux sur le petit chemin de gravier. Ils s'arrêtèrent à quelques mètres d'eux et saluèrent. Le premier était un peu plus petit que le second, moins costaud surtout. Un homme d'une quarantaine d'années, à en juger par les cheveux blancs qui parsemaient sa coiffure impeccable malgré le vent et la pluie. S'il n'avait pas porté ce costard sur mesure, Adam l'aurait pris pour un original avec ce tatouage de serpent autour du cou, qui descendait sur ses petites mains nerveuses, dont l'une se crispait sur le pommeau en forme de tête de loup de sa canne noire. La fente sur sa lèvre lui donnait l'air de celui qui veut en découdre. L'autre homme devait faire ses deux mètres. Secs, la peau d'une effroyable pâleur, il portait un chapeau melon et un duffel coat en laine noire, mais malgré cet tenue ordinaire, son dos voûté qui laissait pendre sa tête, et surtout ses dents limées en pointe qui s'emboîtèrent lorsqu'il leur sourit faisaient de lui un individu peu engageant.

« Partons vite, lança l'homme au costume, s'adressant visiblement à Travis.

- Que se passe-t'il Ivanov? Nous sommes suivi?

Adam écarquilla les yeux, et interrogea Travis du regard.

- Je t'expliquerai, ne t'inquiètes pas, fais moi confiance, lui chuchota t'il.

- Vous ne l'êtes plus, répondit l'homme au costume. Pour le moment.

Il avait un accent des pays de l'Est. Russe, ou peut-être polonais. Se tournant vers Adam, il l'observa en reniflant, il semblait vouloir lui parler, mais se ravisa d'un haussement d'épaule.

- Bon, je dois bouger ma péniche alors, grommela Travis.

-Vous êtes très imprudent, Travis. Ne vous-ai je pas dit que vous étiez suivi?

- Vous avez dit qu'on l'était plus, et il faut absolument que je bouge la péniche.

Travis se campa devant lui, poing serrés. L'enfant faisait un caprice. Jamais il ne pourrait laisser ses jouets aux mains de la police.

- Soit, »soupira le russe. « Nous y retournons, puisque vous insistez. Mais vérifiez qu'ils n'y ont pas fixé de traceurs.

Les quatre hommes quittèrent le parc municipal, et avancèrent doucement le long des quais, dans un silence lourd et inquiet.

- Va falloir faire gaffe aux flics, fit Travis.

- Vu ce que vous vous apprêtiez à faire avant que je ne descende pour vous interrompre à temps, il est étonnant que vous ne vous en inquiétiez que maintenant. C'est comme vouloir traverser une meute de loups couvert de jus de viande.

La silhouette blanche de la péniche apparue à l'horizon.

- Auriez-vous l'amabilité de me présenter votre ami? Demanda Travis, soupçonneux soudain lorsqu'on s'approchait de sa maison flottante pleine de secret.

- Ho! Oui, bien sûr, pardonnez-moi, je manque à tous mes devoirs. Ketchev, mon homme de main. Et qui est votre petit toutou?

La mâchoire d'Adam se crispa. Il épousseta sa manche d'un geste agacé, et grogna en soufflant par ses épaisses narines.

- Ha oui, lui, il ne voit rien. Il s'appelle Adam. C'est pas l'un des nôtres pour l'instant, mais j'lui crois un certain potentiel à l'dev'nir.

- Ha oui? » Fit Ivanov. « Interessant. »

Il lui adressa son plus beau sourire, et pour la première fois depuis le début de la conversation, c'est à lui qu'il s'adressa:

-  Nous nous excusons, Adam, nous n'aurions pas du parler de cela devant-vous. Mais puisque Monsieur (il parlait de Travis) a jugé bon de vous mêler à tout ceci, la profession va devoir assumer cet impair. Dès que nous aurons récupéré la péniche de Monsieur.

Lorsqu'ils reprirent leur marche, le cœur d'Adam battait à tout rompre dans sa poitrine. Il tira sur la manche de Travis et lui chuchota à l'oreille:

- Assumer cet impair? Ça veut dire quoi? Votre secte va me tuer?

-  Ho! Que non! » répondit travis en riant bien fort. « Faire de toi l'un des nôtres plutôt.

- Avez-vous vu le cadavre? Lança Ivanov sans se retourner..

- Oui. On lui a prit son essence. C'est comme ça qu'il a été tué.

-  Son essence?

Ivanov s'arrêta brutalement.

- Mais...comment...

- J'l'ignore, continua Travis. On lui a tiré une balle, et prit son essence.

Adam ne comprenait pas l'inquiétude de ces hommes. Pour lui, on avait tiré sur un cadavre qui avait desséché là pendant une durée indéfinie, caché dans un baril de sel sans doute.

Ivanov dévisagea l'homme au manteau de plumes, la bouche ouverte, respirant à peine. Quelque part dans le ciel, un corbeau croassa.

- Vous le connaissiez? Demanda Travis.

- Oui et non. Disons que j'avais des affaires en court avec cette personne. J'ignorais qu'elle était des nôtres.

Adam s'exclama, outré, dans une incompréhension totale et une soudaine terreur:

- Parce que le mort aussi fait partie de votre secte?

- Oui, mais je l'ignorais, lui répondit Ivanov. Si on a pu prendre son essence...

Ils reprirent leur marche, mais cette fois, dans un silence de mort. Adam tremblait d'inquiétude et d'excitation.


Une ombre passa sur la vitre de la cabine. Ivanov arrêta Travis d'un coup de canne.

« Attendez. Il y a du monde.

Ivanov retira ses lunettes et les nettoya d'un geste anodin avec un petit bout de tissu bleu. Puis il les reposa sur son nez, mais n'enleva pas tout de suite son index de la branche. Sa tête bougea très lentement de la gauche vers la droite, tel un périscope.

- Tout va bien. Il est seul.

Une voix rauque grinça derrière eux. C'était la voix de Ketchev, qu'ils entendaient pour la première fois:

- J'vais l'passer par dessus bord », fit il en cognant son poing fermé contre la paume de sa large main.

La langue d'Ivanov claqua sur ses incisives à plusieurs reprises lorsqu'il se tourna vers eux.

- Il n'est pas seul. Il y a trois hommes qui fouillent la coque. Travis... , il frotta son épais sourcil de l'index: vous y tenez vraiment à cette péniche?

- Ho! Que oui!

- On pourrait vous en trouver une autre...

- Non! c'est mon bateau...

Ivanov soupira en passant sa main dans ses cheveux impeccables.

- Bon, très bien.

De nouveau, Ivanov nettoya ses petites lunettes rondes, et murmura quelque chose en les remettant sur son nez. Adam se sentait mal à l'aise. Son inquiétude monta encore lorsque la main d'Ivanov se leva dans les airs, légèrement tremblante, et que quatre policiers quittèrent soudainement la péniche en courant, sans raison apparente.

- Et voilà,  fit-il d'un air satisfait, adressant un sourire paternel à Travis, qui se dirigeait déjà à grands pas vers son bateau.

- Bon, on se retrouve à la prochaine écluse!  lança Travis en les saluant d'un geste ample.

Soudain, alors que l'homme au manteau de plumes venait d'y monter, la péniche coula. Le cœur d'Adam cogna contre ses côtes. Il regarda avec de grands yeux inquiets le bateau s'enfoncer tranquillement dans l'eau, jusqu'à disparaître. Un léger sillage à la surface de l'eau quitta le quai, et traversa la Tamise, doucement, sans un bruit. Absorbé par ce spectacle incroyable, Adam ne s'aperçut pas qu'un policier se dirigeait droit vers eux. Il ne se rendit compte de sa présence que lorsque celui-ci le frôla. Il se retourna en sursautant. Le flic restait planté là, le regard dans le vide, son épaule contre la sienne.

- Monsieur, tout va bien?

Le flic ne répondit pas. Ivanov et Ketchev observaient la scène, hilares. Sans comprendre, Adam voulut toucher l'officier, mais sa main se heurta à un mur invisible, chaud, mou et flasque, qui ondula.

- Tu ne t'en étais pas encore rendu compte?  S'exclama Ketchev en gloussant.

Adam restait là, tout raide, complètement ébahi.

- Allons, viens, il faut partir maintenant,  fit Ketchev en le poussant d'une main ferme dans le dos.

Ils avancèrent le long du quai. Adam titubait légèrement, son esprit refusait d'admettre ce qu'il était en train de vivre. Régulièrement, il poussait d'un doigt hésitant la surface molle et invisible qui les entourait.

Ils marchèrent ainsi pendant plusieurs mètres, le long du quai. Plus loin, sur le quai, Travis leur faisait signe. A côté de lui, au bord de l'eau, la péniche tanguait doucement, trempée. C'est à cet instant qu'Adam compris pourquoi la porte de la péniche était une porte de sas. Ce n'était pas vraiment une péniche. Elle tenait plus du sous-marin. Et c'était sans doute la raison pour laquelle Travis y tenait tant. Après l'avoir volé, il avait dû la bricoler lui-même pour le rendre amphibie. Mais qui était donc cet homme? Un trafiquant de drogue ou un employé de la NASA?

«  Il faut enlever les traceurs à présent, » fit Ivanov en s'approchant.

Posant une main sur le pommeau de sa cane, il en extirpa une épée. Adam aimait ces cannes-épées du XIXième siècle, très « vieux Londres Victorien ». La lame brillait comme de l'or sous le soleil couchant, et lançait des reflets argentés. Ivanov la passa comme un détecteur de code-barre le long du bateau, puis la rentra dans son fourreau.


La nuit commençait à tomber. Ils se fixèrent rendez-vous, puis se séparèrent. Adam, contrairement à son habitude, tombait de fatigue, éreinté par les événements aberrants de la journée. Toutes ces émotions l'avaient épuisée d'avantage que n'importe quelle journée de labeur. D'ailleurs, le labeur lui manquait. Il ressentait le besoin de plonger les mains dans une terre concrète, tangible et immuable, de s'occuper de plantes qui poussaient, simplement, loin de l'agitation mystique et illuminée de ce monde devenu fou...



La journée suivante fut d'un ennui mortel. Il n'éprouvait plus aucun intérêt à vivre cette vie simple qui pourtant deux jours auparavant lui suffisait encore. L'odeur de la terre humide lui assaillait les narines et s'incrustait dans ses vêtements râpés. La terre ne quittait plus ses ongles sales, et il détestait à présent cette sensation visqueuse qui s'insinuait entre ses doigts lorsqu'il les plongeait dans la terre, la seule sensation qui le calmait encore la veille. Il n'était pas à son travail, son esprit échauffé ne cessait de repasser le film de cette assassinat atroce auquel il avait assisté, et de cette secte particulièrement crédible qu'il avait rencontré. Les mots utilisés, les gestes, les sensations qu'il avait éprouvé, lui revenaient sans cesse à la moindre occasion. L'eau coulant de l'arrosoir lui rappelait le bruit de la Tamise cognant doucement contre la péniche, la brise berçant la serre devenait une houle fluviale, et l'odeur des mauvaises herbes qu'il arrachait ravivait en lui le souvenir de Travis, et de tout ce qui allait avec, son allure, son corbeau, ses plantes...Non, vraiment, il lui était devenu impossible de vivre comme avant, en ignorant ce monde magique qu'il venait de traverser. Cette terre, cette paysannerie, et ce sentiment désespéré d'impuissance fasse au monde qui tournait sans lui le dégoutaient.

Comme un toxicomane qui nécessite sa dose quotidienne, n'y tenant plus, le soir même, il prit le bus jusqu'à la péniche de l'homme au chapeau, le cœur battant et le doute au creux de l'estomac.


Entre l'arrêt de bus où le déposa le bus rouge à deux étages, et la péniche, un peu à l'écart de la zone de chargement, tout un tas d'interrogations vint à l'esprit d'Adam. N'ayant aucun souvenir de son passé, il avait pris l'habitude d'avancer dans la vie comme un automate, attendant, simplement, que son destin lui fasse signe. Patiemment, il avait observé les étoiles et la terre, attentif au moindre changement, au moindre bouleversement, au moindre indice, enfin, qui lui aurait indiqué la voie. Mais rien n'était venu. Le travail l'avait soulagé de cette déception insoutenable, il lui semblait que lorsque la sueur coulait le long de son corps massif, il oubliait d'attendre. Le Christ n'avait-il pas été charpentier avant d'être révélé au monde? Il travaillait son corps, profitait de cet outil pratique et clôt, et se contentait de cette vision fragmentaire de ce qui l'entourait, biaisée par les défauts de ses sens. Pourtant, il savait qu'une autre perception du monde était possible. Il la sentait intrinsèquement, et croyait l'avoir toujours senti. Mais alors que jusqu'ici ce train-train quotidien lui suffisait, tout à coup, depuis la rencontre de cet étrange homme au manteau de plumes, il désirait plus. Comme une drogue, ou un poison, ce désir, presque charnel, coulait dans ses veines, s'insinuait dans son cœur, dans ses tripes. Il lui fallait plus. Levant la tête un instant vers la lumière blafarde des réverbères noirs au métal travaillé, il inspira profondément. La certitude que cet homme était le signe qu'il attendait avait envahi son cœur et son esprit.

 

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