Au-delà du voile

Chap 1 - Adam

Chapitre 1 – Adam


Le bac avançait lentement dans la brume. La ville dormait encore, cachée derrière l'épaisse masse blanche et ouateuse. Resté au volant de sa camionnette, il ouvrit la fenêtre et ferma les yeux en inspirant l'air frais et légèrement humide. Le clapotis contre la coque le berçait, il sursautait de temps en temps au bruit des klaxons et de la circulation fluide des automobiles. Le bac longea la côte, les longs murs de pierre bordaient la tamise de chaque côté et, arrimé à ces murs, les péniches dansaient lentement. De longues péniches de bois, noires sous la ligne de flottaison, blanche au dessus, avec pour certaine un gyrophare rouge allumé qui ne perçait qu'avec difficulté la masse brumeuse. Il regarda le paysage qui l'entourait d'un œil morne, d'avantage absorbé par l'odeur des fruits et des légumes frais qui lui parvenait depuis l'arrière du C-15 que par la beauté poétique d'un Londres endormi. Mais soudain, son centre d'intérêt bascula: sur l'une des péniches, un homme, debout, perçait la brume. Un homme étrange, fascinant, une silhouette insolite, qu'il vit comme s'il s'était trouvé à quelques centimètres d'elle, au long manteau de cuir retourné, couvert de pacotilles brillantes, et de longues plumes d'un noir geai et au chapeau de cuir à larges bords, lui aussi cousu de pacotilles métallique qui tintaient dans le silence des docks. Mais ce n'était pas cela qui inquiétait Adam. Ce n'était pas non plus cet air de Jack Sparrow allumé, la gueule ridée brûlé par les embruns, la peau très abimée, recouverte d'une barbe hirsute, les cheveux mal tressés qui ressemblaient de loin à une serpillère de vieilles cordes de chanvre incrustées de perles et de plumes de corbeau. Ce qui l'inquiéta, c'était qu'il lui semblait connaître cet homme. Ce visage lui parlait, l'appelait, lui disait quelque chose. Or, Adam ne connaissait personne. Pas d'amis pas de famille. Qui pouvait bien être cet homme?

Un an auparavant, Adam s'était retrouvé sur la côte Nord de l'Angleterre, à demi-nu, d'une saleté repoussante et blessé par les rochers contre lesquels la mer l'avait roulé. Il ne savait pas qui il était, il ignorait d'où il venait. La seule chose qu'il savait était qu'il avait faim, soif, et surtout, que le monde l'attendait. C'était en nouveau messie rustre et naïf qu'il avait marché le long de la côte, volant des vêtements et de la nourriture, pour finir par atterrir au Nord de Londres, au milieu de fermes agricoles, dans lesquelles un garçon de ferme fort et suffisamment peu cultivé pour ne pas rechigner à d'ingrates tâches contre un salaire de misère était le bienvenue. C'était dans ces conditions qu'il vivait, et ce jour-là, un jour comme tous les autres durant la matinée duquel il allait vendre des légumes au marché, dans la brume de son esprit et de la ville, un homme, pour la première fois, lui disait quelque chose. Cet homme était peut-être un peu de sa mémoire disparu. Et s'il s'agissait d'un parent? Il mémorisa le lieu, devant le café colonial, au Nord-Est de la place du marché, espérant retrouver cet homme le midi même, après son travail. Mais lorsqu'il posa une dernière fois les yeux sur ce visage connu, cherchant peut-être à le situer dans un fragment de souvenir qui lui serait revenu, ou simplement à mémoriser son visage, celui-ci disparu. Il disparut avec autant de facilité et de netteté qu'il n'était apparu écartant autour de lui la brume épaisse. Adam soupira en glissant les mains dans sa poche ventrale de salopette. Au loin, Big Ben sonnait.

Un mois s'écoula. Les fêtes de Noël approchaient, la foule s'agitait, et Adam, très prit, autant par la production qu'il fallait accélérer, que par les marchés dans lesquels il fallait répondre aux demandes présentes, n'y pensa plus. Il fournissait plusieurs maraichers, passait ses matinées à cavaler entre les étales, et, à l'approche de midi, serein, il redescendait sur les docks pour reprendre le bac et remonter le fleuve jusqu'au Londres Nord, où il retrouvait sa petite mansarde insalubre, cachée derrière les bâtiments de la ferme.

Nous étions le lundi dix décembre 1995. Le brouillard sur les rives de la tamise s'était enfin levé, chassé par une petite pluie franche. L'activité des docks fascinait l'esprit rêveur et contemplatif d'Adam. Le chargement et déchargement des énormes containers multicolores, les péniches de commerce qui accostaient puis repartaient. Il erra, les mains dans les poches, flânant vers les hangars, et approcha d'une partie des docks un peu moins active. Les dockers y achevaient leur nuit de travail en écoutant un enfant jouer du violon sous un hangar, certains d'entre-eux, installaient un peu à l'écart, entamaient une partie de dés. Le son du violon l'attira, il s'approcha du petit garçon, un petit mendiant portant sur la tête la gavroche rapiécée qui lui servait à ramasser quelques pièces, qui s'était hissé sur un container d'un orange vif, les jambes pendant dans le vide, heurtant de ses vielles baskets trop petites le plastique qui résonnait comme un tambour.

Les péniches mal entretenues, aux rivets rouillés le long de la coque, grinçaient. Quelques dockers terminaient de charger l'une d'entre elle. Adam inspira l'air fluviale, les yeux fermés, bercé par la mélodie du violon. L'envie d'en jouer lui prit. Il s'approcha de l'enfant, et d'un doux sourire, lui demanda s'il pouvait emprunter son violon. L'enfant, les yeux écarquillés, le lui tendit, impressionné par la voix si douce qui sortaient d'une masse aussi énorme à l'aspect si rude. Il saisit l'instrument délicat de ses grosses mains calleuses, et se mit à jouer. Il ne fallut que quelques notes pour assembler autour de lui quelques dockers qui l'observaient les yeux grands ouverts ou au contraire fermés, la bouche ouverte et le souffle coupé. L'activité des docks cessa complètement. Adam jouait merveilleusement. Non, c'était plus que ça. La mélodie qu'il jouait, bien plus qu'une simple partition restituée, pénétrait les cœurs, apaisait les esprits, fascinait, simplement et étrangement. C'était l'un des rares moments où Adam suscitait l'intérêt. Soudain, il s'arrêta, l'archer suspendu en l'air. Sur le pont d'une petite péniche, le type bizarre, debout sous le pont, s'allumait une énorme cigarette conique, sous la pluie, protégé par son chapeau à larges bords. Adam, d'un geste machinal, rendit au gamin son violon, dans les murmures déçus des dockeurs. Il dirigea son énorme corps d'un pas un peu maladroit, mais vif, vers l'homme à la péniche qui le regardait arriver, avec sur son visage noyé dans un nuage de fumée un air un peu endormi, un peu songeur.

A la manière dont Adam l'aborda, il aurait pu prendre ce premier contact comme une agression. Mais le sourire benêt et doux du grand garçon aurait aussitôt effacé cette première impression.

« Bonjour! Lança Adam d'une voix enthousiaste. On se connaît?

L'homme posa sur lui ses yeux vagues. Il le balaya d'un regard rapide, des pieds à la tête, ce grand garçon dont la situation plus élevée que la sienne rendait plus qu'impressionnant.

- Peut-être, fit-il après un temps. Reste pas sous la pluie, viens là.

Sa voix rauque était en parfait accord avec sa physionomie étrange et solide de l'homme qui avait pas mal bourlingué.

- Vous m'avez déjà vu? Insista Adam en grimpant sur le bateau, qui tangua sous le poids. Il suivit l'homme à l'intérieur, se pliant en quatre pour passer par la grande porte de sas bardée de métal. L'homme au chapeau se retourna, et l'observa de nouveau de la tête au pied avant de répondre:

- Non, pas vraiment. Tu prends un thé?

La péniche semblait bien entretenue mais pauvre, aménagée en péniche d'habitation. Avec des meubles de salon récupérés, des coussins multicolores, de toutes les formes et de tous les textiles.

- Assis-toi.

Il s'assit sur une banquette à la housse taillée dans une toile de jute pour grains de café d'une marque brésilienne. L'homme au chapeau prit une vieille bouilloire tordue qu'il posa sur un réchaud.

- Tu fumes?

- Hein? Fit Adam, un peu perdu dans ce mobilier hétéroclite et dans ce salon au plafond bas.

- Je te demandais si tu fumais.

- Non.

- T'as tord, » fit-il en riant, « c'est que du naturel.

- Ha. Adam hocha les épaules. Ben ouais alors, répondit-il

L'homme posa sur la table basse devant lui une boîte en fer.

- Tu disais que tu me connaissais? Fit l'homme en regardant Adam ouvrir la boîte et se sisir de plusieurs des feuilles qu'elle contenait.

- Ouais, fit-il en roulant les feuilles, et en les humidifiant du bout de la langue. J'pourrais pas dire comment vous vous appelez, mais j'connais vot visage.

L'homme tendit une main couverte de cicatrice qui se perdit dans celle d'Adam.

- J'm'appelle Travis Frey.

- Adam Doe.

L'homme au chapeau hocha la tête, une moue dubitative déformant sa bouche aux lèvres gercées. -J'suis désolé mon gars mais ta tête me dit rien du tout. »

Soudain, à l'extérieur, un coup de feu résonna sur les docs. Adam sursauta, les mains crispées sur ses genoux. Les hurlements des dockeurs et le bruit de leurs pas affolés lui firent froid dans le dos. Le visage de l'homme pâli, sa bouche s'ouvrit. L'espace d'un instant, Adam crut qu'il s'était prit la balle. Mais Travis allait bien. Il courut ouvrir le tiroir d'une petite armoire blanche qui barrait le chemin, posée en biais au milieu du salon, et en retira un énorme tromblon avec un barillet, d'où pendait une plume. Il le cacha tant bien que mal dans son manteau et ôta son chapeau. Sur le sommet de son crâne, un masque blanc de carnaval écrasait ses cheveux, l'élastique qui décollé ses oreilles lui donnait un air ahuri. Lorsque soudain il sortit de la péniche à toute vitesse, Adam le suivit, et en remontant sur le pont ils aperçurent, plus loin sur les quais, la silhouette d'un homme dont la position suggérait qu'il tenait une arme à feu. Derrière eux, les brutes des docks couraient dans l'autre sens en hurlant. L'enfant au violon, tétanisé, était resté assis sur son container. L'homme le braqua. Le cœur d'Adam cessa de battre. Sous la pluie, il n'était qu'une silhouette imprécise, mais sa position, ses mouvements, laissaient percevoir la tension intérieure qu'il vivait. Il détourna son attention de l'enfant pour chercher quelque chose le long des docks. Il s'approcha dangereusement de la péniche lorsqu'il se mit à courir vers le Sud, mais disparu sous la pluie. Travis, patient et calme, fronça les sourcils, et tira sur son cône.

« Faut qu'on aille voir, fit-il de sa voix rauque. Il a peut être blessé quelqu'un s'con là

- On f'rait mieux d'appeler les flics.

- Ouais, mais bon, ma péniche... »

Travis n'eût pas besoin de terminer sa phrase pour qu'Adam comprenne. Ils étaient sur les docks les plus calmes de Londres: le coin des trafiquants. Travis, avec ses allures de pirate toxicomane, avait tout pour être l'un d'eux. La péniche, sûrement pleine à craquer de substances illicites, obligea Adam à suivre à regret Travis sur les quais.

Chap 2 - La voie du Chaman

Chapitre 2 – La voie du chaman:


La zone avaient été désertée. Travis se dirigea d'un pas calme et assuré vers les lieux de l'action, l'ère de stockage des containers. Les gouttes de pluie heurtaient dans un bruit sourd le labyrinthe de containers de couleurs vives, aux diverses immatriculations. Dans un coin du hangar, un peu à l'écart, Adam aperçut une forme sombre qui semblait couler de la porte ouverte d'un container bleu sombre. Il s'agissait d'une paire de jambes chaussée de santiags.

- Travis!

L'homme au chapeau accouru, inquiet. Adam lui montra le corps en lui saisissant la manche comme un enfant apeuré, énorme et fort, qui cherchait à se rassurer derrière cet homme malingre et étrange. Lorsqu'il descendit sur son visage son masque grimaçant aux yeux en fente, marqué de dessins tribaux en éclairs rouges cernés de noir, une image revint à Adam, celle d'un super héros sur la couverture d'un comics qu'il avait vu une fois devant un kiosque à journaux. Ils s'approchèrent du corps, prudemment, jetant des regards méfiants autour d'eux, à l'affut d'un potentiel tireur embusqué. Le container aux portes grandes ouvertes était aménagé comme le bureau d'une maison, ordinateur, étagères, et petits coffres de rangement composait la majeure partie de l'ameublement. Au sol, le corps, vêtu d'un costume noir à col mao, satiné, orné d'entrelacs brillants, était contorsionné dans une position difficilement supportable à l'œil. Sa peau, grise, sèche collait à son squelette grimaçant, les dents dégagées en un indescriptible faciès de terreur, les orbites vides, les doigts crispés, noueux. Le cadavre semblait momifié. Les légistes ne trouveraient plus aucune goutte d'eau dans ce corps. Quelques flacons et éprouvettes s'étaient brisées sur le bitume, répandant leur étrange liquide huileux. Lorsqu'en s'approchant, le ridicule héros masqué découvrit la scène, il secoua la tête en soupirant:

« On peut plus rien pour lui.

-  C'est dégueulasse!s'exclama Adam, criant presque. Ses poings serrés pendaient au bout de ses gros bras, tout son corps se tendait, prêt à bondir.

Travis marmonna pour lui, en se glissant dans le container, enjambant le corps qui en barrait l'accès:

- Les trafiquants, quand ils ont des contacts avec des esprits, ils paniquent....

- Hein? Des contacts avec quoi?

- Nan, laisse. »

Bien que Travis ait appuyé son injonction d'un geste vague de la main et d'un clin d'œil, comme s'il avait cherché à s'excuser d'une ineptie lancée au hasard, Adam resta un moment les yeux braqués sur lui, écarquillés et incrédules. Son attention fut détournée par la sensation d'un objet sous son pied. Il baissa la tête et vit un holster contenant une arme à feu, posé sur une paire des gants en latex.

« A priori, c'est un trafiquant, fit Travis depuis l'intérieur du container. Regarde! 

Adam enjamba, non sans dégoût, le cadavre, et s'approcha de Travis qui lui montrait dans le container aménagé une valise ouverte pleine de boites de gélules et de seringues à insuline. Sur l'écran de l'ordinateur encore allumé, clignotait un planning de livraisons. Une sensation malsaine émanait de ce lieu, une sensation d'un interdit universel dépassé de la pire manière qui fut. Un frisson parcouru l'échine d'Adam lorsqu'il s'aperçut qu'une balle avait traversé le cœur du trafiquant.

- C'est lui la balle, lança t'il d'une voix tremblante. Travis approcha. « Quelqu'un a tiré sur le cadavre.

- Ce n'est pas une balle. » Travis s'agenouilla, posant une main sur le torse desséché. « On dirait une sorte d'explosion...la chaire est vers l'extérieur.

Il retourna la corps. Il n'y avait aucune trace de balle dans le dos. Ce ne fut que lorsqu'Adam se rendit réellement compte de ce qu'ils étaient en train de faire, et de l'illégalité totale dans laquelle ils s'étaient mit, que les sirènes de police retentirent. Les containers reflétaient les lumières bleutées des gyrophares.

L'homme au masque cria:

- On s'casse! » Et commença à courir vers la sortie, arrêté en plein élan par quelques policiers armés qui les attendaient à l'entrée du hangar.

- Et! Vous! Ne bougez pas! »

Au grand soulagement des deux hommes, les flics se mirent à courir dans une autre direction. Ils pourchassaient un pauvre clochard qui, trop curieux, s'était aventuré le long des quais. Ils profitèrent de cette diversion bienvenue pour retourner à la péniche et s'y glisser.

« Tu vois les esprits? Balança Travis en enlevant son masque.

Adam répondit, avec toute la sincérité dont il pouvait être capable:

- Je fume pas beaucoup, non.

Travis tapota son masque de la paume de sa main. Il ne cessait de le manipuler, de le tourner et le retourner.

-  Y portait pas d'masque, » fit-il enfin. « Les esprits l'ont reconnu, c'est sur! Terreur...la terreur primale...

Ses yeux fous tournaient comme des billes dans ses orbites. Déjà bien attaqué, il devenait complètement fou. Le spectacle auquel ils avaient assisté était de ce qui peuvent faire passer l'arme à gauche à n'importe qui.

Adam le fit asseoir, et prépara le thé. De la cuisine, il pouvait voir par le hublot, la police ceinturer la zone, passer des coups de fils, interroger les témoins potentiels aux alentours, explorer du périmètre. Il jugea bon d'en informer son hôte:

« Les flics interrogent les témoins. Ils vont pas tarder à s'pointer par ici.

- Quoi? » Le pirate fou bondit hors de son fauteuil, et se précipita vers son armoire blanche.

- Arrête! t'es fous! Tu vas pas leur tirer dessus! » Adam courut vers lui, et attrapa les bras frêles de ses deux grosses mains.

- Mais non, t'inquiètes. » Il tenait dans la main une boîte de bâtonnet d'encens.« C'est pour faire disparaître une certaine odeur, tu vois.

Adam voyait très bien. Au moment où il alluma ses bâtonnets, une poigne ferme et assurée heurta à plusieurs reprises le bois du ponton. Ils étaient en haut! Le cœur battant, Adam monta sur le pont, talonné par un Travis tranquille. Avec l'air un peu bête et le nez constellé de tâches de rousseur, un jeune policier les attendait, un carnet à spirales dans une main, un crayon dans l'autre.

Adam n'aimait pas les policiers. Non pas qu'il avait peur de la loi, loin de là. Ce qu'il n'aimait pas, c'était cette arrogance de cow-boys, cette démarche, jambes écartées, pouces coincés dans les boucles de ceinture, le pistolet sur les hanches, et ces regards jetés sur la ville et ses habitants, un regard accusateur et possessif. Exactement comme celui-ci.

« Messieurs bonjour, officier Bradwey, Scotland Yard. » il porta la main au képi et salua d'un geste calculé. Il avait du répéter devant un miroir. « Nous menons une enquête sur des faits récents qui ont eu lieu à proximité. Pourriez-vous en témoigner?

Travis acquiesça:

- Ouais, m'sieur, J'peux témoigner qu'j'ai vu une personne partir. » Il montra la direction d'un doigt noueux. « Une forme. Un gars. Enfin, quand j'dis un gars...un individu quoi, un stressé. Il est parti.

Adam perçut dans son regard une étincelle étrange. Difficile de dire si Travis avait réellement le cerveau comme de la compote de pommes, ou s'il jouait la comédie.

Le jeune policier, suivant à la lettre la procédure, demanda:

- Vous étiez en contact visuel avec la situation? 

- Non, pas vu grand chose.

- Combien de coups de feu vous avez entendu?

- Sais pas, pas compté.

Adam se retint de sourire. Travis était tout un personnage. D'une loufoquerie dangereuse en situation critique, il gardait une froide intelligence face à ce policier inexpérimenté.

- Bien, je vais prendre votre déposition, votre identité, et l'immatriculation de la péniche.

- Faites.

Pas une seule fois il ne posa les yeux sur Adam, qui sirotait tranquillement son thé, habitué à passer inaperçu à son insu. Le long des docks, devant eux, de plus en plus de voitures de police venaient stationner.

Lorsqu'il eut terminé, le jeune policier les remercia, les salua poliment, et repartit.

- Ils ont prit la déposition, » fit Adam en terminant sa tasse. « Ils vont plus t'embêter. »

Un ballet interminable d'allées et venues de spécialistes, de pompiers, de voitures et de personnes diverses, se déroulait sur les quais. L'accès aux docks fut limité, filtré. Pas un seul journaliste ne montra son nez de tout l'après midi.

« On n'en saura pas plus, pas vrai? » Fit l'homme à la péniche en s'allumant une nouvelle cigarette, tirant une bouffée de fumée âcre. Il adressa un grand sourire à Adam, en haussant les épaules.

- Tant pis. »

Dans le salon, il souleva un tapis. Sur le parquet de bois flotté, un grand cercle était gravé, de sinueuses lignes concentriques en remplissaient l'espace, tels les ronds laissés à la surface de l'eau par un galet. Agenouillé, il brula dans une petite coupelle quelques feuilles de cannabis, puis prépara une décoction en broyant des graines, qu'il disposa en petit tas au centre de la roue. Puis, sous les yeux médusés d'un Adam déconfit, il bu le liquide verdâtre. Il se mit à chanter doucement, une succession de syllabes incompréhensibles sur une mélopée lancinante. Travis venait d'entrer en état de transe. L'abus de drogues provoque parfois cet effet. L'homme au masque se leva, en s'aidant de ses mains, et se teint debout autant qu'il lui fut possible. Il se déplaça lentement, les bras tendus, les yeux rouges, écarquillés. Poser un pied devant l'autre semblait lui être un exercice particulièrement pénible. Les gestes amples, comme flottant, il tâtonna contre la première plaque de tôle sur laquelle sa main se posa. Caressant la péniche comme s'il s'agissait d'un petit chiot, il garda sa main contre la coque, monta le long de l'escalier cramponné à la rampe, sorti sur le pont et grimpa sur le toit de la cabine, les bras tendus. Adam le suivit, paniqué. Que faisait-il? Il risquait d'attirer les flics qui ne se trouvaient qu'à quelques mètres.

C'est alors qu'un énorme corbeau apparu dans le ciel. Il tournoya autour de la péniche, lentement, et vint se poser, avec une extrême délicatesse, sur l'épaule de Travis. La tête penché, le lourd bec noir légèrement entrouvert, il semblait plonger son regard noir inexpressif dans les yeux rouges et hallucinés du fumeur. Il tourna la tête, sans bouger le corps, vers Adam, qui se sentit observé. Un souffle glacial passa contre sa nuque, glissa le long de sa colonne vertébrale et s'implanta dans ses reins qui devinrent aussi froids et lourds que deux amas de plomb. Puis l'oiseau s'envola, et avec lui la désagréable sensation d'être sondé de l'intérieur. Adam ne le quitta pas des yeux, il suivit ses pérégrinations la bouche ouverte, les mains tremblantes. Le corbeau survola la scène du crime, se posa sur le container bleu sombre et croassa, puis s'envola de nouveau, cette fois vers le Sud. Adam, inquiet, approcha de Travis. L'homme baragouinait, yeux fermés, bras tendus.

« Hé, ça va?

- Les esprits fuient, je dois suivre leurs traces , répondit Travis.

- Ouais. Je vais te faire un bon café. Ca va aller. 

Adam se voulait rassurant, il parlait à Travis comme à un enfant malade, et comptait bien se comporter en infirmier altruiste.

En descendant dans la péniche pour préparer le café, il aperçut une silhouette vague le long des quais qui cherchait visiblement à monter sur la péniche. Saisit de panique, Adam remonta vers la cabine, tirant par le pan du manteau l'homme toujours en transe.

« Hého! On a un visiteur! Descend!

Le visiteur en question prenait en photo la péniche, et par conséquent cet étrange bonhomme debout sur le toit de sa cabine.

- Un flic! Descend de là! Y va voir dans quel état tu t'es mit, y va tout fouiller!

Il tira si fort sur les plumes noires qui pendaient de sa manche que Travis chuta, et l'entraîna dans sa chute. C'est dans un chaos de membres, de pièces de cuir, de tresses sales et de plumes noires qu'ils perçurent la voix du policier:

- Bonjour...

Les deux hommes se relevèrent d'un bond, Travis encore titubant.

- Je cherche le propriétaire de la péniche, Monsieur Tattersaul....

- Il est pas là, grommela Travis en s'époussetant.

- C'est vous qui vous occupez de cette péniche?

- Ouaip.

L'homme hocha la tête, tapotant son carnet du bout de son crayon.

- Nous cherchons à conforter vos témoignages, qui contredisent ceux qu'on pu donner des voisins. »

Encore une manie de flic qui agaçait Adam. Ils étaient incapables de s'assumer. Un flic, même seul, parlera toujours au pluriel.

-  Je vous informe que vous êtes à présent sous serment, tout ce que vous allez me dire pourra être retenu contre vous, monsieur.

- De quoi sommes-nous soupçonné? » Demanda Travis, jetant un œil amusé à Adam qui ne riait pas du tout.

- De complicité de meurtre monsieur. » Sa main se crispa sur son calepin. Son pouce jouait avec son stylo, le déclic irritant l'ouïe sensible d'Adam.

- Je voudrais voir vos papiers monsieur.

- Je n'en ai pas.

- Votre nom?

- Travis Frey. »

Derrière eux, trois hommes venaient de monter dans le bateau. Ils se dirigèrent vers eux. Se sentant cerné, Travis caricatura une position de combat, mais encore dodelinant, il frappa l'air dans un semi-brouillard narcotique.

« Ce n'est pas eux que nous cherchons, les gars, » fit le policier pour calmer l'un de ses hommes qui s'apprêtait à neutraliser un Travis excité.

Il posa sur eux ses grands yeux noirs et froids.

- Écoutez, les gars... » continua t'il, « vous pouvez nous aider. La personne qui a été tuée la-bas (il pointa un doigt vague en direction des quais) a été tuée par des moyens de déviants, et... »

- C'est quoi des deviants? l'interrompit Adam.

La lèvre supérieure du policier se retroussa, découvrant des dents impeccablement blanche et anormalement pointues.

- Ce que cet homme était en train de pratiquer il y a peu, » répondit-il avec un froid mépris en désigant Travis du menton après avoir jaugé Adam de la tête aux pieds, postillonnant sur cet individu sans importance qui avait osé l'interrompre.

Il s'arrêta un instant, et les observa en fronçant les sourcils. Les deux individus interpellés devant lui ne semblaient pas comprendre ce qu'il voulait leur dire. Le policier rougit légèrement sous son képi noir, et gribouilla nerveusement sur son carnet.

- Bon, hum...Je n'ai pas le temps de m'occuper de vous. Vous êtres priez de rester à demeure. Nous étudierons votre cas un peu plus tard lorsque l'affaire sera résolue. »

L'air très préoccupé, un peu perdus, les policiers repartirent.

Adam était consterné:

- Hé ben, ça n'avait ni queue ni tête ce qu'il a dit. 

- Il avait l'air sérieux? » Lui demanda Travis en se caressant la barbe, un pli d'inquiétude barrant son front.

- Ha oui, ça oui, » assura t-il. « Leurs armes, en tout cas, en avaient l'air. »

Chap 3 - La Voie du Chasseur

Chapitre 3 – La voie du chasseur:


Le reste de la journée s'écoula lentement. Dehors, l'enquête se poursuivait, on ne les dérangea plus. Claquant la langue sur ses dents jaunies par le tabac, le pirate brisa le silence qui régnait dans le petit salon de la péniche.

« Faut qu'on r'trouve le gars, » fit-il tout à coup, extirpant Adam brutalement de sa rêverie.

- Ben, heu...d'accord..mais comment on fait?

- On l'poursuit.

- Heu, c'est un peu tard...il doit être loin à l'heure qu'il est.

- Nan, t'inquiète, fais moi confiance, on laisse la péniche là, on y va à pied. C'est comme si on restait à demeure pas vrai? »

Adam, n'en pouvant plus de cet enfermement forcé, fut heureux de suivre cet étrange personnage dans ses aventures. Les policiers, occupés, ne prêtèrent aucune attention à leur escapade dans l'ombre des docks.

Dans le ciel, le corbeau tournait en croassant, les ailes tendues, telle une ombre noire et inquiétante. L'homme au manteau de plume s'en grilla une. Ils avancèrent tranquillement, profitant de cette récréation bienvenue sous la pluie fine. De temps à autre, Travis s'arrêtait pour observer le sol, se penchant simplement ou s'agenouillant pour le toucher du bout du doigt.

« Regarde, y a des traces par terre.

Adam voulut l'imiter en observant le sol, mais n'en obtint qu'une déception d'enfant.

- J 'vois rien...

L'épaisse fumée acre qui entourait la tête folle de l'homme lui soulevait le cœur.

Pris par leurs observations du vide, les deux hommes n'aperçurent pas les deux silhouettes perchées sur le toit d'un hangar non loin de là.

Ivanov, le manteau flottant au vent, les observait d'un air sévère. Il sortit ses lunettes de la poche intérieure de sa veste et les mit sur son nez, mais la fumée qui entourait les deux hommes l'empêchait de voir. Il toussa un peu en essuyant ses lunettes. Lorsqu'il les remit, il ne les voyait pas mieux. Il les montra du doigt.

« Tu vois les deux types là-bas, Ketchev?

Son homme de main avança sur la corniche

- Mmmmmhhhmmmm?

- Celui au chapeau. Il est des nôtres.

Les sourcils froncés, il regarda s'éloigner les deux hommes qui avançaient en regardant le sol. Un énorme corbeau vint se poser sur son épaule. Il le laissa faire, et lui murmura doucement, en le caressant de la joue avec tendresse:

- Enchanté Travis. Je me nomme Ivavnov»

En bas, l'homme au chapeau leva la tête et lui adressa un signe de la main.

« Qui est-ce que tu salues? 

- Personne, t'inquiètes, » fit Travis en souriant.

- Ho! J'm'inquiète pas. J'ai juste du mal à comprendre. »

- Peu de gens sont capables de me comprendre. »

Et il continua d'avancer, le nez baissé, concentré sur les traces invisibles. Le corbeau quitta l'épaule d'Ivanov et tourna de nouveau au-dessus de leurs têtes, dessinant de larges cercles dans le ciel gris et pluvieux.

Ils bifurquèrent et quittèrent les quais pour s'enfoncer dans la banlieue. Le corbeau tourna au-dessus du parc public, ils en ouvrirent le portail et entrèrent.

« Viens par là, faut pas qu'on nous voit. »

Le sombre volatile se posa sur la cime d'un chêne contre le tronc duquel Adam s'installa. Un gros écureuil gris s'arrêta dans sa course effrénée au sol pour se dresser sur ses pattes arrières. Il les observait, plus intrigué qu'effrayé. Le petit animal renifla avidement en direction de Travis, qui répandait autour de lui diverses graines et feuilles écrasées en psalmodiant. Adam soupira, et arracha un brin d'herbe humide qu'il porta à sa bouche, le mâchouillant doucement pour patienter. Ce gars commençait à lui courir. Il avait espéré que ce type pouvait lui en apprendre d'avantage sur son passé. Mais il était tellement fou, si intoxiqué, que sans doute rien de cohérent ne pouvait sortir de ce cerveau embrouillé. Adam souhaita tout à coup être chez lui, dans son appartement insalubre, d'immeuble de campagne, allongé sur son lit, les épaules meurtries par une dure journée de labeur. Mais il était allé trop loin pour revenir en arrière. Ces quatre flics qui lui avaient semblé aussi cinglés que le propriétaire de la péniche volée, ce cadavre absolument abominable qu'ils avaient vu sur les docs, ce corbeau venu de nulle part...monté dans un train infernal, il ne pouvait plus en descendre sans risquer de se rompre le cou.

Soudain, un éclair zébra le ciel. Adam se redressa et attendit, observant le ciel, tendu. La pluie était déjà bien dense, il ne souhaitait pas se retrouver sous une averse d'orage. Mais aucun coup de tonnerre ne suivit. Travis ne semblait pas avoir vu, trop absorbé par la préparation de son nouveau « fix », préparation qui prenait un temps incroyable. Le chaman fou s'interrompit soudain, se figea, et son regard fixa le lointain. Deux hommes en costume se dirigeaient vers eux sur le petit chemin de gravier. Ils s'arrêtèrent à quelques mètres d'eux et saluèrent. Le premier était un peu plus petit que le second, moins costaud surtout. Un homme d'une quarantaine d'années, à en juger par les cheveux blancs qui parsemaient sa coiffure impeccable malgré le vent et la pluie. S'il n'avait pas porté ce costard sur mesure, Adam l'aurait pris pour un original avec ce tatouage de serpent autour du cou, qui descendait sur ses petites mains nerveuses, dont l'une se crispait sur le pommeau en forme de tête de loup de sa canne noire. La fente sur sa lèvre lui donnait l'air de celui qui veut en découdre. L'autre homme devait faire ses deux mètres. Secs, la peau d'une effroyable pâleur, il portait un chapeau melon et un duffel coat en laine noire, mais malgré cet tenue ordinaire, son dos voûté qui laissait pendre sa tête, et surtout ses dents limées en pointe qui s'emboîtèrent lorsqu'il leur sourit faisaient de lui un individu peu engageant.

« Partons vite, lança l'homme au costume, s'adressant visiblement à Travis.

- Que se passe-t'il Ivanov? Nous sommes suivi?

Adam écarquilla les yeux, et interrogea Travis du regard.

- Je t'expliquerai, ne t'inquiètes pas, fais moi confiance, lui chuchota t'il.

- Vous ne l'êtes plus, répondit l'homme au costume. Pour le moment.

Il avait un accent des pays de l'Est. Russe, ou peut-être polonais. Se tournant vers Adam, il l'observa en reniflant, il semblait vouloir lui parler, mais se ravisa d'un haussement d'épaule.

- Bon, je dois bouger ma péniche alors, grommela Travis.

-Vous êtes très imprudent, Travis. Ne vous-ai je pas dit que vous étiez suivi?

- Vous avez dit qu'on l'était plus, et il faut absolument que je bouge la péniche.

Travis se campa devant lui, poing serrés. L'enfant faisait un caprice. Jamais il ne pourrait laisser ses jouets aux mains de la police.

- Soit, »soupira le russe. « Nous y retournons, puisque vous insistez. Mais vérifiez qu'ils n'y ont pas fixé de traceurs.

Les quatre hommes quittèrent le parc municipal, et avancèrent doucement le long des quais, dans un silence lourd et inquiet.

- Va falloir faire gaffe aux flics, fit Travis.

- Vu ce que vous vous apprêtiez à faire avant que je ne descende pour vous interrompre à temps, il est étonnant que vous ne vous en inquiétiez que maintenant. C'est comme vouloir traverser une meute de loups couvert de jus de viande.

La silhouette blanche de la péniche apparue à l'horizon.

- Auriez-vous l'amabilité de me présenter votre ami? Demanda Travis, soupçonneux soudain lorsqu'on s'approchait de sa maison flottante pleine de secret.

- Ho! Oui, bien sûr, pardonnez-moi, je manque à tous mes devoirs. Ketchev, mon homme de main. Et qui est votre petit toutou?

La mâchoire d'Adam se crispa. Il épousseta sa manche d'un geste agacé, et grogna en soufflant par ses épaisses narines.

- Ha oui, lui, il ne voit rien. Il s'appelle Adam. C'est pas l'un des nôtres pour l'instant, mais j'lui crois un certain potentiel à l'dev'nir.

- Ha oui? » Fit Ivanov. « Interessant. »

Il lui adressa son plus beau sourire, et pour la première fois depuis le début de la conversation, c'est à lui qu'il s'adressa:

-  Nous nous excusons, Adam, nous n'aurions pas du parler de cela devant-vous. Mais puisque Monsieur (il parlait de Travis) a jugé bon de vous mêler à tout ceci, la profession va devoir assumer cet impair. Dès que nous aurons récupéré la péniche de Monsieur.

Lorsqu'ils reprirent leur marche, le cœur d'Adam battait à tout rompre dans sa poitrine. Il tira sur la manche de Travis et lui chuchota à l'oreille:

- Assumer cet impair? Ça veut dire quoi? Votre secte va me tuer?

-  Ho! Que non! » répondit travis en riant bien fort. « Faire de toi l'un des nôtres plutôt.

- Avez-vous vu le cadavre? Lança Ivanov sans se retourner..

- Oui. On lui a prit son essence. C'est comme ça qu'il a été tué.

-  Son essence?

Ivanov s'arrêta brutalement.

- Mais...comment...

- J'l'ignore, continua Travis. On lui a tiré une balle, et prit son essence.

Adam ne comprenait pas l'inquiétude de ces hommes. Pour lui, on avait tiré sur un cadavre qui avait desséché là pendant une durée indéfinie, caché dans un baril de sel sans doute.

Ivanov dévisagea l'homme au manteau de plumes, la bouche ouverte, respirant à peine. Quelque part dans le ciel, un corbeau croassa.

- Vous le connaissiez? Demanda Travis.

- Oui et non. Disons que j'avais des affaires en court avec cette personne. J'ignorais qu'elle était des nôtres.

Adam s'exclama, outré, dans une incompréhension totale et une soudaine terreur:

- Parce que le mort aussi fait partie de votre secte?

- Oui, mais je l'ignorais, lui répondit Ivanov. Si on a pu prendre son essence...

Ils reprirent leur marche, mais cette fois, dans un silence de mort. Adam tremblait d'inquiétude et d'excitation.


Une ombre passa sur la vitre de la cabine. Ivanov arrêta Travis d'un coup de canne.

« Attendez. Il y a du monde.

Ivanov retira ses lunettes et les nettoya d'un geste anodin avec un petit bout de tissu bleu. Puis il les reposa sur son nez, mais n'enleva pas tout de suite son index de la branche. Sa tête bougea très lentement de la gauche vers la droite, tel un périscope.

- Tout va bien. Il est seul.

Une voix rauque grinça derrière eux. C'était la voix de Ketchev, qu'ils entendaient pour la première fois:

- J'vais l'passer par dessus bord », fit il en cognant son poing fermé contre la paume de sa large main.

La langue d'Ivanov claqua sur ses incisives à plusieurs reprises lorsqu'il se tourna vers eux.

- Il n'est pas seul. Il y a trois hommes qui fouillent la coque. Travis... , il frotta son épais sourcil de l'index: vous y tenez vraiment à cette péniche?

- Ho! Que oui!

- On pourrait vous en trouver une autre...

- Non! c'est mon bateau...

Ivanov soupira en passant sa main dans ses cheveux impeccables.

- Bon, très bien.

De nouveau, Ivanov nettoya ses petites lunettes rondes, et murmura quelque chose en les remettant sur son nez. Adam se sentait mal à l'aise. Son inquiétude monta encore lorsque la main d'Ivanov se leva dans les airs, légèrement tremblante, et que quatre policiers quittèrent soudainement la péniche en courant, sans raison apparente.

- Et voilà,  fit-il d'un air satisfait, adressant un sourire paternel à Travis, qui se dirigeait déjà à grands pas vers son bateau.

- Bon, on se retrouve à la prochaine écluse!  lança Travis en les saluant d'un geste ample.

Soudain, alors que l'homme au manteau de plumes venait d'y monter, la péniche coula. Le cœur d'Adam cogna contre ses côtes. Il regarda avec de grands yeux inquiets le bateau s'enfoncer tranquillement dans l'eau, jusqu'à disparaître. Un léger sillage à la surface de l'eau quitta le quai, et traversa la Tamise, doucement, sans un bruit. Absorbé par ce spectacle incroyable, Adam ne s'aperçut pas qu'un policier se dirigeait droit vers eux. Il ne se rendit compte de sa présence que lorsque celui-ci le frôla. Il se retourna en sursautant. Le flic restait planté là, le regard dans le vide, son épaule contre la sienne.

- Monsieur, tout va bien?

Le flic ne répondit pas. Ivanov et Ketchev observaient la scène, hilares. Sans comprendre, Adam voulut toucher l'officier, mais sa main se heurta à un mur invisible, chaud, mou et flasque, qui ondula.

- Tu ne t'en étais pas encore rendu compte?  S'exclama Ketchev en gloussant.

Adam restait là, tout raide, complètement ébahi.

- Allons, viens, il faut partir maintenant,  fit Ketchev en le poussant d'une main ferme dans le dos.

Ils avancèrent le long du quai. Adam titubait légèrement, son esprit refusait d'admettre ce qu'il était en train de vivre. Régulièrement, il poussait d'un doigt hésitant la surface molle et invisible qui les entourait.

Ils marchèrent ainsi pendant plusieurs mètres, le long du quai. Plus loin, sur le quai, Travis leur faisait signe. A côté de lui, au bord de l'eau, la péniche tanguait doucement, trempée. C'est à cet instant qu'Adam compris pourquoi la porte de la péniche était une porte de sas. Ce n'était pas vraiment une péniche. Elle tenait plus du sous-marin. Et c'était sans doute la raison pour laquelle Travis y tenait tant. Après l'avoir volé, il avait dû la bricoler lui-même pour le rendre amphibie. Mais qui était donc cet homme? Un trafiquant de drogue ou un employé de la NASA?

«  Il faut enlever les traceurs à présent, » fit Ivanov en s'approchant.

Posant une main sur le pommeau de sa cane, il en extirpa une épée. Adam aimait ces cannes-épées du XIXième siècle, très « vieux Londres Victorien ». La lame brillait comme de l'or sous le soleil couchant, et lançait des reflets argentés. Ivanov la passa comme un détecteur de code-barre le long du bateau, puis la rentra dans son fourreau.


La nuit commençait à tomber. Ils se fixèrent rendez-vous, puis se séparèrent. Adam, contrairement à son habitude, tombait de fatigue, éreinté par les événements aberrants de la journée. Toutes ces émotions l'avaient épuisée d'avantage que n'importe quelle journée de labeur. D'ailleurs, le labeur lui manquait. Il ressentait le besoin de plonger les mains dans une terre concrète, tangible et immuable, de s'occuper de plantes qui poussaient, simplement, loin de l'agitation mystique et illuminée de ce monde devenu fou...



La journée suivante fut d'un ennui mortel. Il n'éprouvait plus aucun intérêt à vivre cette vie simple qui pourtant deux jours auparavant lui suffisait encore. L'odeur de la terre humide lui assaillait les narines et s'incrustait dans ses vêtements râpés. La terre ne quittait plus ses ongles sales, et il détestait à présent cette sensation visqueuse qui s'insinuait entre ses doigts lorsqu'il les plongeait dans la terre, la seule sensation qui le calmait encore la veille. Il n'était pas à son travail, son esprit échauffé ne cessait de repasser le film de cette assassinat atroce auquel il avait assisté, et de cette secte particulièrement crédible qu'il avait rencontré. Les mots utilisés, les gestes, les sensations qu'il avait éprouvé, lui revenaient sans cesse à la moindre occasion. L'eau coulant de l'arrosoir lui rappelait le bruit de la Tamise cognant doucement contre la péniche, la brise berçant la serre devenait une houle fluviale, et l'odeur des mauvaises herbes qu'il arrachait ravivait en lui le souvenir de Travis, et de tout ce qui allait avec, son allure, son corbeau, ses plantes...Non, vraiment, il lui était devenu impossible de vivre comme avant, en ignorant ce monde magique qu'il venait de traverser. Cette terre, cette paysannerie, et ce sentiment désespéré d'impuissance fasse au monde qui tournait sans lui le dégoutaient.

Comme un toxicomane qui nécessite sa dose quotidienne, n'y tenant plus, le soir même, il prit le bus jusqu'à la péniche de l'homme au chapeau, le cœur battant et le doute au creux de l'estomac.


Entre l'arrêt de bus où le déposa le bus rouge à deux étages, et la péniche, un peu à l'écart de la zone de chargement, tout un tas d'interrogations vint à l'esprit d'Adam. N'ayant aucun souvenir de son passé, il avait pris l'habitude d'avancer dans la vie comme un automate, attendant, simplement, que son destin lui fasse signe. Patiemment, il avait observé les étoiles et la terre, attentif au moindre changement, au moindre bouleversement, au moindre indice, enfin, qui lui aurait indiqué la voie. Mais rien n'était venu. Le travail l'avait soulagé de cette déception insoutenable, il lui semblait que lorsque la sueur coulait le long de son corps massif, il oubliait d'attendre. Le Christ n'avait-il pas été charpentier avant d'être révélé au monde? Il travaillait son corps, profitait de cet outil pratique et clôt, et se contentait de cette vision fragmentaire de ce qui l'entourait, biaisée par les défauts de ses sens. Pourtant, il savait qu'une autre perception du monde était possible. Il la sentait intrinsèquement, et croyait l'avoir toujours senti. Mais alors que jusqu'ici ce train-train quotidien lui suffisait, tout à coup, depuis la rencontre de cet étrange homme au manteau de plumes, il désirait plus. Comme une drogue, ou un poison, ce désir, presque charnel, coulait dans ses veines, s'insinuait dans son cœur, dans ses tripes. Il lui fallait plus. Levant la tête un instant vers la lumière blafarde des réverbères noirs au métal travaillé, il inspira profondément. La certitude que cet homme était le signe qu'il attendait avait envahi son cœur et son esprit.

 

Chap 4 - La Voie du Guerrier

Chapitre 4 – La voie du guerrier:


Au bord du quai, près de la péniche, deux silhouettes ondulaient comme des ombres chinoises dans l'épaisse brume. Inquiet, le cœur serré, Adam s'approcha doucement, le dos contre une épaisse palissade de bois noir. Caché derrière une cabine téléphonique, dont le rouge au soleil se muait en noir inquiétant sous un rayon de lune, il écouta la conversation nerveuse qui se perdait sur l'eau:

« C'est raté.

- Et si j'enlève mes pacotilles?

- Non plus.

- Mais r'garde, je détresse mes cheveux...rgarde...On voit plus ma gueule...si?

- Si...

C'était la voix de Travis. Le ton sceptique et cynique, à n'en pas douter, était celui d'Ivanov, qui héla sans se retourner Adam caché derrière-lui:

- Monsieur Adam, approchez donc et venez donner votre avis, ne soyez pas timide.

Le gros garçon, rassuré mais penaud, sortit de sa cachette et avança vers eux d'un pas lourd. Travis avait rabattu ses cheveux laineux et sales sur son visage, et avait glissé maladroitement sa barbe dans le col de son pull. Adam ne comprenait pas la scène cocasse qui se jouait devant lui:

- Mais heu...vous cherchez à faire quoi?

- Nous cherchons à maquiller votre ami trop imprudent et trop voyant.

- Mais, si, là, on m'reconnait pas, là? Vous voyez?

- Vous allez risquer votre vie, c'est tout ce que je vois.

Risquer sa vie? Mais qu'avaient-ils donc l'intention de faire ce soir? Adam, inquiet, vit Travis disparaître dans sa péniche. Vif, comme l'éclair, il revint, le visage couvert d'un fard noir mal étalé sur les joues, lui donnant des allures effrayantes dans cette nuit brumeuse.

- Cirage? » proposa Travis, piétinant comme un enfant heureux de porter un déguisement d'Halloween.

Ivanov tordit sa bouche, fronçant les sourcils.

- Mouais...

En soupirant, il lui tourna le dos et s'en alla, marchant le long du quai, la main crispée sur le pommeau de sa canne. Travis le suivit, puis le dépassa. De temps à autre, l'homme au cirage s'arrêtait, puis s'accroupissait, caressant d'une main les grandes dalles de pierre froides, observant le sol. Comme la veille, Adam observa, mais ne vit rien. Ils reprirent leur marche, puis Travis s'arrêta. Ils continuèrent, et Travis s'arrêta de nouveau.

- On cherche quoi? » finit-il par demander, agacé.

- Les traces du tueur.

Mais le trottoir, tâché de chewing-gum et de crottes de chiens, ne parlait pas à Adam comme il semblait parler à Travis. Quelque part sur le toit d'un immeuble, un corbeau croassa. Ivanov observait les agissements de Travis avec une attention soutenue, une profonde concentration brillait dans ses yeux. Ce qui pour Adam était un comportement étrange, semblait être une manipulation précise et très professionnelle pour Ivanov, qui hochait la tête à chaque description des traces invisibles donnée par le fou au visage noir. Travis pointait du doigt le vide pour expliquer que là, l'homme s'était retourné, ici, il avait couru, ici il s'était arrêté, etc. Ils avancèrent ainsi, tant bien que mal, dans le froid et l'humidité du soir, jusqu'à une zone un peu plus commerciale dans un quartier londoniens couvert de grands immeubles sombres. Travis s'arrêta brusquement, une dernière fois, devant une station de taxi. Les taxis jaunes allaient et venaient, un groupe de chauffeurs à l'air revêche tiraient sur leurs cigarettes en leurs jetant des regards mauvais. Au-dessus de leurs têtes, une enseigne clignotait. « Western Street Taxi ». Il manquait le X de taxi.

- Les traces, ça s'arrête là », fit Travis, le nez en l'air, observant un grand oiseau qui virevoltait dans le ciel.

- Et c'est normal? »demanda Adam.

- Pas franch'ment non.

Travis lui adressa un large sourire.

- Il a prit un taxi, c'est pour ça qu'il y a pas de traces.

Ivanov se tourna vers Adam, l'œil sombre, hochant la tête d'un air dépité, comme si Travis venait de dire l'ineptie la plus énorme qu'il ait jamais entendu. Soudain, son visage changea. Plus exactement, il se décomposa. Il se mit à hurler:

- NON!

Puis se jeta sur Travis. Mais il était trop tard. Le corps long et épais de l'homme au manteau de plumes s'effondra sur le sol. Adam vit la scène au ralenti. Une fiole glissa de sa main inerte et roula sur le bitume, répandant dans son sillage un liquide argenté qui brillait sous les rayons de lune. Adam approcha, sans comprendre. Ivanov, à genoux, prit la lourde tête maquillée de Travis, et la posa sur ses cuisses. Les mains appuyées sur ses tempes, il exerça alors une légère pression en crispant ses doigts, et à chaque pression, le corps de Travis fut secoué de spasmes. Un couple passa devant eux, ne prêtant aucune attention à ce qui venait de se produire. Plus loin, les chauffeurs de taxi avaient oublié leur présence. Autour d'eux s'était constituée une bulle de matière invisible.

- Il est inconscient, » fit Ivanov, l'accent russe se renforçant avec l'émotion. « Aidez-moi.

Il fit signe à Adam de se saisir de ses épaules, tandis que lui, plus chétif, tiendrait ses pieds.

- Nous allons le transporter à ma voiture. Ketchev nous y attend.

Le corps de Travis, souple et léger, se balançait doucement à chacun de leurs pas. Sa tête oscillait sur l'épaule grasse du fermier. En quoi consistait la tentative de son ami? Quelle drogue voulait-il prendre cette fois, et pour quels effets? Une chose était certaine: la tentative s'était soldée par un échec.

- Est-ce qu'il va mourir?  Osa demander Adam, les mains crispées sur la poitrine immobile de Travis.

- Non, rassurez-vous. Cet homme est hors de danger. Mais il a risqué sa vie. Je suis intervenu à temps.

La fierté se ressentait autant dans sa voix que dans la posture bien droite qu'il arborait, le bras recroquevillé autour des genoux de l'homme inconscient.

- Ha! Par ici.

Il bifurqua sur la droite, dans l'ombre d'un grand immeuble, vers une grosse berline allemande garée là. Au volant, Ketchev les regarda passer, indiffèrent, à peine haussa t'il un sourcil amusé en voyant l'étrange chargement des deux hommes. Enfonçant négligemment du pouce un bouton sur son tableau de bord, il déclencha l'ouverture des quatre portes. Adam et Ivanov déposèrent le corps inerte de Travis sur la banquette arrière. Adam s'installa à ses côtés, et imitant Ivanov, posa la tête échevelée sur ses genoux, les mains sur ses tempes. Ivanov, installé à la place du mort, après avoir fait signe à Ketchev de démarrer, se tourna vers lui.

- Vous n'arriverez à rien comme cela.

Il tendit le bras. Le corps de Travis se contracta, il sursauta, et ses yeux s'ouvrirent. Grommelant, Travis se mit en position assise tant bien que mal.

- Qu'est-ce qui t'est arrivé? » fit Adam, sans attendre que Travis ne reprenne complètement ses esprits.

Seul un borborygme de syllabes vaguement intelligible sortit de sa bouche, son visage luisant de cirage noir se crispant dans un effort douloureux et compliqué:

- Ben...j'essaye de suivre...l'être a attaqué dans le rêve...l'a couru à travers le rêve...l'est sorti du rêve ... prendre un taxi...arrière goût...mauvais...rêve et pis...c'est ça..j'essayais..de trouver. J'ai trouvé.. mais...l'a du prendre un taxi...pas pu suivre...

Ketchev, concentré sur la conduite, fit d'une voix sourde:

- Il faut contacter la société de taxi pour savoir où il est allé.

- Comment faire?  Ivanov porta sur lui un regard intéressé.

- On sait où et quand il a prit son taxi.

- C'est une idée, fit-il, un sourire au coin de ses lèvres fendues.  Avez-vous noté le nom de la rue?

- Western street. répondit Ketchev.

Sur la banquette arrière, Travis se remettait doucement de ses émotions.

- C'était de la bonne, fit-il, mouchant son nez morveux dans les plumes noires de son manteau.

- Apparemment, lui lança le russe aux lunettes rondes, les sourcils froncés et le regard perçant, lourd de reproche.

Ce regard sembla déplaire à Travis, qui sentit la nécessité de se justifier:

- C'était la manière la plus simple, la plus facile, et la plus discrète. » affirma t'il d'une voix forte et tranchée.

- Ouais, ben visiblement, c'était pas la plus efficace,  répondit un Ketchev hilare.

- Je suppose que dans votre péniche vous avez de quoi vous remettre...

- Ouais, ça m'arrive de rater, j'ai des anti-vomitifs surtout, parce que là ça craint... »

Adam lança un regard inquiet vers Travis, qui portait à sa bouche une main tremblante. Sous son maquillage, le visage devait être blafard. Travis était sur le point de vomir dans la voiture. Avec soulagement, Adam aperçut les quais dans la nuit, et près d'eux, la péniche qui tanguait doucement. Dès que la voiture s'arrêta, Travis se précipita dehors, sans voir l'homme qui tournait autour du bateau, sur les chaussures duquel il se mit à vomir. C'était un grand homme au visage basané, qui le regardait plus intrigué que dégoûté, et le laissait faire sans bouger. Les trois hommes sortirent de la voiture, le visage marqué par la consternation. Ivanov hocha la tête en soupirant, Ketchev éclata d'un rire fort et franc, et Adam observait la scène, médusé, bouche bée, yeux écarquillés. Lorsque Travis se releva, il épousseta le bas de son manteau, comme s'il ne s'était rien passé, et s'adressa à son invité avec une fierté exagérée:

«  Je peux faire quelque chose pour vous?

L'homme, une trentaine d'années, athlétique, le salua d'un mouvement vif et raide du dos, les mains jointes sur sa poitrine. Adam vit qu'il tenait une grande enveloppe de papier kraft. Il avait sans doute eut l'intention de la déposer quelque part sur la péniche de Travis après avoir constaté son absence.

- Êtes-vous le marabout?  demanda poliment l'homme au fort accent indien.

Ketchev étouffa un rire. Avec sa couche de cirage sur la figure et son manteau de plumes, Travis pouvait effectivement, de loin, dans le noir, ressembler vaguement à un sorcier africain.

- Je ne suis pas marabout, je suis chaman, fit Travis en tirant sur ses manches d'un air vexé.  Puis-je savoir qui vous êtes?

- Je me nomme Moelinder. Je désirerais faire appel à vos service. Est-il possible que nous parlions?

Travis tourna la tête vers les trois hommes restés près de la voiture, les interrogeant d'un mouvement de menton. Ce n'est que lorsqu'Ivanov acquiesça après avoir essuyé ses lunettes qu'il accepta de les faire entrer dans sa péniche. Adam prépara du thé pour tout le monde tandis que les autres s'installaient dans le salon rafistolé. Ainsi Travis gagnait-il sa vie, et pouvait-il se payer les ingrédients nécessaires à ses drogues exotiques: il diffusait dans les journaux des annonces vantant ses qualités mystiques de chaman. L'air inquiet d'Ivanov prouvait que le russe n'en savait rien, et que cette idée était loin de lui plaire. Sans doute considérait-il cela comme l'ultime imprudence que Travis pouvait commettre. Après avoir servi le thé, Adam les rejoignit. L'indien, le visage comme sculpté dans le bois, les yeux verts brillants de malice, des pendentifs métalliques descendant sur sa longue veste blanche, sortit de l'enveloppe qu'il tenait sous le bras une photo. Il s'agissait d'un mur couvert de peintures, des éclairs rouges bordés de noirs sur fond blanc, exactement les mêmes marques que sur le masque de Travis

- Ça vous dit quelque chose?  demanda-t-il en tendant la photo au « marabout ».

- Où vous avez trouvé ça? Fit Travis en observant attentivement la photo, dessinant les éclairs du bout de son ongle long et jaune.

- Près d'une momie retrouvée dans une entreprise informatique cambriolée, en face de mon restaurant.

- Une momie?

Ivanov s'étrangla avec son thé. Cette réaction ne manqua pas de susciter l'intérêt de Moelinder. Il ne s'adressait plus à Travis, mais à toute la compagnie.

- Les démons qui aspirent la vie, cela vous dit-il quelque chose?

Ivanov déglutit.

- Il y a eu un meurtre un peu plus loin sur les quais,  fit-il.

Ce n'est qu'à cet instant qu'Adam s'interrogea sur le lien entre le cadavre retrouvé dans un container habitable, et les deux russes aux allures de mafiosi. Avaient-ils simplement assisté au manège des policiers, ou avaient-ils été témoins du meurtre? Qui étaient-ils? Que faisaient-ils là? Ces soudaines interrogations le surprirent, comme si la partie de son esprit dans laquelle se trouvait l'image d'Ivanov et de Ketchev et toutes les données les concernant avait été recouvert d'un voile noir, et que ce voile venait de se déchirer. Comme si Ivanov possédait le pouvoir étrange de contrôler son esprit et avait décidé, à cet instant précis, de relâcher la pression. Adam réprima un frisson, et plongea son gros nez dans la tasse de thé.

- Alors, il y a eu quatre meurtres,  fit Moelinder d'une voix sombre. Il baissa le visage et ferma les yeux. Cette nouvelle semblait le bouleverser.

- Quatre morts... murmura Ketchev en se frottant le front d'une main blanche. Son visage avait perdu tout sourire.

- A ma connaissance, en tout cas...

Un lourd silence pesant s'installa. Adam pouvait presque entendre les cœurs battre. Il comprenait qu'on puisse être inquiété de tant de morts qui ne fussent pas signalées par les médias. Mais eux? Quel était le lien avec eux? Pourquoi semblaient-ils tous bouleversés, pourquoi réagir comme s'ils connaissaient ces personnes? Et s'ils se trompaient? Et si les meurtres n'avaient rien à voir les uns avec les autres? Et si ce n'était pas le même meurtrier? La question naïve et rustre qu'il posa pour s'en assurer parut choquer tout le monde, excepté l'indien qui lui répondit d'une voix calme.

- Ils étaient tous desséchés avec une balle dans le cœur?

- Oui. On a prit leurs âmes avec la même technique. Il s'agit du même assassin assurément, à moins que ce ne fut une équipe. Dans tous les cas, les affaires sont liées.

Ainsi avait-il répondu en une seule phrase à toutes les questions qu'Adam s'était posé, comme s'il avait lu dans son esprit. Puis il s'adressa aux autres:

- Je ne suis pas le seul à mener l'enquête. Nous sommes deux.

- Dans ce cas, il serait bon que nous réunissions nos informations, fit Ivanov.

- Je suis ravi que ce soit vous qui le proposiez. Je connais un excellent restaurant indien. Aimez-vous la cuisine indienne?

- Quel restaurant?  demanda sèchement Ketchev sans répondre.

- Le Mandalay.

- Quand pouvez-vous être près?  fit Ivanov en se levant, montrant ainsi l'urgence de la situation. Il demandait par ce geste au jeune indien de partir sur le champ pour prévenir l'autre personne sur l'enquête.

- Dans une heure? 

- Parfait. 

Ivanov tendit une main que Moelinder serra généreusement. Il semblait ravi de ses nouveaux collaborateurs.

- Rendez-vous donc dans une heure au Mandalay.

- Ça laissera le temps à l'autre de se débarbouiller,  fit Ketchev en désignant d'une main molle Travis, le visage toujours recouvert d'une épaisse couche de cirage noir..

- Et de se soigner,  ajouta Ivanov.

Après les avoir salué « à l'indienne », Moelinder quitta leur compagnie en se faufilant comme un chat dans la nuit. Il ne lui fallut que quelques secondes pour disparaître. Ivavnov referma derrière lui la lourde porte de sas, tandis qu'Adam allait chercher sous l'évier une bassine qu'il remplit d'eau chaude. Il prit dans le petit cagibi qui servait de cabinet de toilette un savon et un gant rose brodé de têtes de mort argentées, et apporta le tout à Travis qui était en train d'avaler des médicaments avec un grand verre d'eau. Il se débarbouilla tant bien que mal, mais malgré la rapidité de cette toilette sommaire, il paraissait plus propre qu'il n'avait jamais été. Après quelques minutes, son visage retrouva ses couleurs, le médicament agissait. Il se leva et se saisit d'un sac de toile, une sorte de besace informe à la couleur indéfinissable, et se dirigea d'un pas décidé vers la porte du sas. Mais Ivanov s'interposa, en claquant sa langue sur ses incisives:

- Vous ne comptez pas sortir ainsi, bien sûr?

Travis le regarda avec de grands yeux. Il ne comprenait pas. Ivanov soupira, visiblement agacé par les excentricités dangereuses de son acolyte.

- Nous sommes chassés, Travis. On nous recherche. Quatre d'entre-nous ont été tués, voulez-vous être le suivant?

- Ben quoi?  fit Travis, sans comprendre ce qu'on lui reprochait.

Ketchev, sentant sans doute qu'Ivanov était sur le point de craquer, jugea bon d'intervenir. Il se saisit des épaules de Travis et le retourna, face à lui. Sa voix se fit douce, l'enfant qu'il tenait devant lui le regardait avec de grands yeux étonnés:

- Changé votre accoutrement Travis. On voit tout de suite qui vous êtes. Et surtout, ce que vous êtes.

- Ha non!  fit l'enfant, comprenant soudain.  Non, non et non! 

Il alla bouder plus loin, les bras croisés sur sa poitrine. Ivanov tenta de le convaincre, avec toute la patience dont il semblait être capable:

- On va dans un restaurant, vous allez vous habiller de façon plus classique. 

Il proposa même, ce qui semblait être pour lui la preuve ultime d'une amitié naissante, de lui prêter un de ses costumes.

- Non,  refusa Travis en bougonnant, c'est non négociable.

- Vous allez attirer, vous êtes quand même quelqu'un de particulièrement remarquable.

- Merci , fit Travis en souriant.

- Ce n'était pas un compliment!  s'exclama Ivanov, à bout de nerfs.

Les négociations durèrent longtemps avant que Travis ne daigne se changer. Adam alla faire la vaisselle en l'attendant, mais lorsqu'il revint, il manqua de faire tomber les tasses: Travis, fier et radieux, se tenait droit au milieu du salon, les mains sur les hanches, une jambe pliée, le menton bien droit. Il était vêtu d'un pantalon de cuir marron, fait de plusieurs pièces de cuir d'ameublement cousues entre elles un peu n'importe comment en une masse informe et déconcertante, rappelant le corps horrible et raccommodé de Frankenstein, et une large chemise blanche, bouffante au poignet, déchirée sur le devant du cou jusqu'au nombril, agrémentée ça et là de bouts de ficelles multicolores collés on ne sait comment. Adam se crispa, rentrant la tête dans les épaules. Il fit une grimace, s'attendant aux cris d'Ivanov, mais fut étonné de sa réaction calme et résignée:

- Soit...on fera avec... Mais...Travis...par pitié...ôtez votre chapeau.

Surpris par la réaction du russe, Travis enleva son chapeau de cow-boy. Le masque aux éclairs rouges bordés de noir se trouvait toujours en-dessous. Sous le regard noir d'Ivanov, il accepta de lui-même de s'en défaire, en rougissant un peu, et se dirigea d'un air exagérément digne vers la grosse berline des russes, garée un peu à l'écart. Ivanov se tourna alors vers Adam:

- Et vous?

Le gros bonhomme sursauta:

- Moi?

- Désirez-vous que je vous prête un costume?

- Heu non, ça ira », répondit Adam en agitant ses énormes mains devant lui.

Ivanov poussa un profond et visiblement douloureux soupir, avant d'inviter Adam à monter en voiture d'un geste poli du bras.

Chap 5 - La Voie de la Prêtresse

Chapitre 5 – la voie de la prêtresse:


Le restaurant le Mandalay, situé sur la rive gauche, est un restaurant indien huppé dans lequel se donnent rendez-vous les membres les plus riches du tout londonien conservateur. Coincé dans une rue étroite et grise, l'extérieur ne paye pas de mine, mais à l'intérieur la chaude odeur des épices indiennes vous transportent au pays des maharadjas et des milles et une nuits. Les murs de crépis jaunes, les tableaux en relief aux riches cadres d'or, et les serveurs indiens avec leur accent si reconnaissable ne sont pourtant qu'une façade au trait un peu forcé, pour cacher le secret que le restaurant recèle. Le propriétaire de ce restaurant, Moelinder, car c'est bien lui, possède d'étranges pouvoirs. Ainsi que les personnalités pittoresques qu'il daigne accueillir ce soir, dans son si chic restaurant à la réputation implacable. Mais, s'il accepte, ce soir-là, de prendre le risque de perdre sa couverture si précieuse, c'est que le moment est grave. L'instant a ébranlé toute une branche de leur confrérie si secrète, et cette secousse pourrait avoir des conséquences inimaginables. Il a donc invité les marginaux Adam et Travis, ainsi que les inquiétants Ivanov et Ketchev, à rejoindre, à une table un peu à l'écart, juste en dessous d'une vieille carte de la compagnie des Indes sur le mur, Dame Electra, la prêtresse de la mort au sourire carnassier, qu'il sert avec dévotion et humilité. Il la leur présenta, après que des kir épicés leurs eut été servi, comme avant-gardiste de la mode mondiale. La femme, assez âgé, à l'air revêche, portait une veste de kimono, par-dessus un tee-shirt imprimé d'un portrait de Margaret Tatcher avec un panneau interdit sur le visage. Ivanov lui adressa un baise-main cérémonieux, qu'elle accueillit d'un haussement de sourcil froid et hautain.

- J'ai cru comprendre que nous avions des choses en commun,  fit-elle avec un accent bourgeois anglais marqué après que ses invités se furent assis.

- En effet,  acquiesça Ivanov en réajustant ses lunettes, un sourire courtois et légèrement distant sur ses lèvres fendues.

L'ambiance à cet apéritif était très particulière. A mots couverts, ils semblaient que tous les membres présents à cette table, sans jamais s'être rencontrés, se connaissaient déjà, avaient tous entendus parler les uns des autres par des moyens détournés. Lorsque l'on présenta Electra à Ketchev et Ivanov, ils semblèrent se souvenir d'elle, comme s'ils avaient vu des photos d'elle auparavant. Adam se sentit déplacé au milieu de ces inconnus qui parlaient par énigmes, vivants dans un univers auquel lui était étranger.

- Bien!  Fit Electra, ravie.  Et quelles informations détenez-vous? 

- Nous ne savons pas grand chose,  répondit Ketchev en se raclant la gorge, méfiant,  ...si ce n'est que nous sommes sur la même affaire.

- Nous savons de notre côté qu'il a eu quatre meurtres , continua Electra, en passant sa main aux longs ongles manucurés dans sa mèche structurée. Je suppose que vous enquêtiez sur le meurtre des docks?

Travis confirma d'un grognement ponctué par un hochement de tête vigoureux. Adam commençait à comprendre. Chacun, tant qu'il n'aurait aucune preuve de la loyauté de l'autre, ne distillerait que quelques informations qui s'échangeraient comme des balles de ping-pong entre deux joueurs de forces égales. L'indien, qu'Electra avait appelé « Pradesh », avant que le jeune homme ne la reprenne poliment « non, moi, c'est Moe » avec un accent indien a couper au couteau, décida, sans doute parce qu'il avait d'avantage eu le temps de juger si les personnes qui se trouvaient devant lui étaient ou non dignes de confiance, à moins que ce ne fut une avancée purement stratégique, de distiller ses informations en accélérant le mouvement:

- Les meurtres sont espacés dans le temps et dans l'espace, mais le modus operandi semble être le même. Le premier mort était une architecte visionnaire, ayant de grands talents dans la construction, mais je crois suspecter qu'elle avait des dons. La deuxième personne était un des premiers pilotes anglais qui avait eu l'occasion de piloter le defcon4 durant la seconde guerre mondiale. La troisième personne était une pratiquante de la virtualité, technologie et informatique.

Ivanov enchaîna:

- La personne sur les docks était un spécialiste des narcotiques. 

Adam et Travis se tournèrent vers lui, surpris. Jamais Ivanov ne leur avait parlé de la relation qu'il entretenait avec la victime. Ni, non plus, qu'elles étaient ses propres activités professionnelles. Avec sa tête de mafiosi, Adam l'avait catalogué comme bandit assez rapidement, mais s'était repris, se grondant lui-même de juger ainsi une personne aussi vite seulement à cause de son costume et de ses cicatrices. Un serveur s'avança vers eux, et prit leurs commandes. Ils le regardèrent avec suspicion repartir dans la salle.

- La jeune Woeili, la dernière victime, notre pratiquante virtuelle, a été retrouvée momifiée devant son ordinateur allumé,  fit Moelinder, après le départ de son serveur.

- L'homme des docks aussi avait un ordinateur allumé, grogna Travis en fronçant les sourcils.

Soudain, de la façon la plus incongrue qui soit, un énorme furet jaune, parfaitement hideux, sortit de la chemise à col Mao de Moe, et glissa sur la table. S'asseyant tranquillement, elle observa chacun des convives, pas perturbée le moins du monde par l'agitation ambiante du restaurant.

- Ho!  s'exclama Adam.  Il est magnifique! 

- Merci, répondit le furet.

De surprise, Adam tomba à la renverse, entrainant avec lui un Ketchev fort exaspéré, qui le releva en le saisissant par le col. Voyant sur le visage d'Adam une panique affichée, Moe le calma d'un geste amical:

- Ne vous inquiétez pas, je vous présente Maran Magan, mon guide.

Adam regarda, complètement ébahit, Travis et Ivanov la saluer avec un profond respect. Electra reprit:

- Un ordinateur allumé vous disiez? Avez-vous pu le consulter?

- Oui,  confirma Travis,  c'était un colis à livrer.

Ivanov se mit à tousser violemment. Puis, d'un ton forcé, une main sur la bouche et un sourire faux, il murmura un « Veuillez m'excuser, les épices... » auquel personne ne crut.

Travis, toujours méfiant, demanda comment les victimes avaient été tuées.

- D'un coup de feu...  Electra se tue au moment où le serveur leur apporta les plats. Le pauvre indien dut essuyer les regards suspicieux de la tablée. Un coup de feu dans le cœur, continua-t-elle en baissant la voix.

- Et leurs essences?

- Enlevées.

Un long silence pesant s'ensuivit, duquel Adam profita pour entamer son plat. Il sentit une symphonie d'épices douces et sucrées envahir ses papilles, et l'apaisement détendre son estomac, ce qui ne lui était pas arrivé depuis longtemps.

- Nous le savions , fit Ivanov entre deux bouchées,  et nous pensons que l'essence a été enlevée avant leur mort. Ils sont morts de la perte de cette essence. C'est ce qui correspond à de tels cadavres.

- Vous avez une idée du meurtrier?  demanda Ketchev

Moe hocha la tête:

- Il s'agit d'un chasseur.

De nouveau, le silence s'installa. On le regarda avec de grands yeux.

- Un chasseur, c'est évident.  reprit-il en haussant les épaules.  Un chasseur de déviants.

Ivanov claqua sa langue sur ses dents:

- Je pensais d'avantage à un fanatique pour ma part.

- En tout cas,  reprit Moe en lui adressant un aimable sourire, c'est forcément quelqu'un qui connait nos pratiques, puisqu'il sait retirer l'essence de nos corps.

Electra, regardant par-dessus ses lunettes noires profilées, leur annonça avec un sourire en coin mystérieux:

- Nous avons pu voir la silhouette de l'assassin sur l'ordinateur de la jeune fille qui a été tuée. Sa web-cam était allumée.

Electra décrivit avec force détails minutieux la tenue de l'homme vu sur le film:Un chapeau blanc, un long manteau blanc, pantalon de golfe et un fusil pour chasser les éléphants. Un ensemble carnavalesque de chasseur colonial début XXième.

- Ho!  s'exclama Travis, Adam, tu te souviens? C'est l'homme des docks!

- Quoi?  fit Ketchev en sursautant.

- Cet homme était sur les docks, on l'a vu s'enfuir.

- Travis a suivi sa piste invisible,  lança Adam avec une extraordinaire naïveté.

Tous les regards se tournèrent vers le chaman.

- En effet, cette piste nous a mené à une société de taxi. Rien de bien probant.

- Il faudra être prudent, fit Ivanov en sirotant son verre à pied. Nos deux amis se sont fait repérer hier.

Moe entama une phrase, qu'Electra coupa en haussant un sourcil:

- Il nous faut retrouver ses balles.

Puis, elle se tourna vers l'indien, esquissant de sa main ridée et manucuré un geste faussement poli:

- Excusez – moi, vous parliez. Allez-y Pradesh.

- Non, moi c'est Moe...  fit-il d'une voix calme. Je disais que sur la webcam, on voit l'homme récupérer sa balle. Elle semble très précieuse, en or.

- C'est grâce à ça qu'il retire l'essence , lança Travis en hochant sa tête crépue.

Ketchev, les sourcils froncés, réfléchissait à voix haute:

- Mais pour quel motif? Vous détruire?

Travis rejeta cette possibilité en rappelant que le chasseur détruisait plus que l'être physique.

- Il empêche le cycle des réincarnations, expliqua Moe à Ketchev.  L'assassin tue des avatars.

Ivanov s'écria :

- Cela demande une puissance énorme!

- Et c'est un châtiment ignoble! S'exclama Travis.

- C'est un crime impardonnable!  Moe, le calme, le paisible indien, reprit:  Je ne comprendrais pas que l'assassin ne connaisse pas les victimes. C'est une vengeance sur leurs réincarnations.

Electra rejeta cette affirmation:

- Il cherche à détruire la créativité, il refuse l'avant-gardisme. Peut-être est-il bloqué dans une période du passé. 

- Et pourquoi il ne nous viserait pas nous?  demanda Adam.

Un long silence pesant se fit. Les regards se posèrent sur le gros homme effacé.

- Hein? , fit Travis, les yeux écarquillés.

- Pourquoi il ne nous viserait pas nous?  répéta Adam.  Pourquoi on ne serait pas les suivants sur la liste?

Les convives attablés pâlirent. Certains posèrent ou laissèrent tomber leur fourchette. C'est dans un silence de tombe que se termina le repas. N'y avaient-ils donc pas pensé? Pourquoi se croyaient-ils exclus du massacre des déviants dont ils faisaient parti? Et s'ils devaient tous y passer, les uns après les autres, attendant, cloitrés chez eux ou cachés à l'étranger, que le chasseur fou les retrouve? Qui serait le prochain? Travis, cet inconscient qui affichait ses pratiques au grand jour? Ivanov et Ketchev, les mafieux russes qui trainaient dans tant d'affaires louches? Electra, la diva de la mode exposée au feu des projecteurs? Moe le jeune indien à qui appartenait ce célèbre restaurant? Ou Adam, si naïf, si fragile, sans famille et amnésique? Tous se dévisageaient, inquiets, calculant des pronostics morbides lorsqu'Electra commanda la suite des plats.

- Rebecca Gray, la dernière victime avait sur elle des cartes de crédit qui n'étaient pas à son nom , fit-elle lorsque le serveur s'éloigna. Elle sortit de son sac à main quelques cartes de crédit de différentes couleurs qui brillèrent quand elle les étala sur la table du geste sûr du joueur de poker montrant son jeu.

- Je connais ce nom , fit Ivanov en montrant du doigt une visa. C'est un manager, un homme d'affaires qui a réussi.

Ivanov fit glisser les cartes sur la table et les disposa en cercle. Puis il sortit un petit sac de velours rouge, et en dénoua le cordon d'un geste sec. Après s'être saisi d'une poignée des graines pillées qu'il contenait, il traça quelques lignes entre les cartes sur la table.

- Ces gens avaient tous énormément d'argent, annonça-t-il. Tous ces comptes ont été vidés récemment.

- Comme l'a dit Pradesh,  reprit Electra,  Woeili a été retrouvée devant son ordinateur allumé. Elle s'apprêtait à envoyer un mail à un dénommé Lyu. Il est reporter, sans doute comme elle l'était, en temps que pigiste pour le magasine « paradigme », un magasine spécialisé destinés aux pratiquants de l'art. 

- Elle s'servait de ses dons d'informaticienne pour boursicoter?  demanda Travis.

Electra acquiesça:

- Possible. Il faudrait voir au niveau de la bourse si les morts non pas un lien. La première victime était un architecte thaïlandais qui a étudié le projet de Woeili sur la construction d'une tour sous-marine. J'ai eu l'occasion de lire la thèse écrite sur ce projet. Electra porta le verre de vin à ses lèvres, en prit une infime gorgée avant de le reposer. En revanche, je ne connais pas le lien qu'ils pouvaient avoir avec le trafiquant tué sur les docks ou le pilote. Peut-être le lien est-il simplement l'utilisation et la maîtrise de la cyber-technologie. 

Travis et Adam écoutaient Electra parler, bouche bée. Ni l'un ni l'autre ne semblait comprendre quoi que ce fut à la situation.

Moelinder, lui, semblait suivre parfaitement:

- Serait-ce à cause de l'appropriation du nouveau territoire? 

- Plutôt la recherche de l'innovation  fit Ivanov en souriant.

Adam commençait à s'ennuyer profondément. Il ne comprenait rien à ce qu'il se passait, il s'était engagé à suivre les péripéties de ces personnes qu'il ne connaissait pas, sans savoir où cela le mènerait, et à présent, les yeux perdus dans le vague, il se demandait ce qu'il faisait là. Il aurait donné n'importe quoi pour ne jamais avoir mit un doigt dans cet engrenage infernal qui semblait l'éloigner d'une destinée et le rapprocher d'une autre, plus dangereuse, moins assurée, et à laquelle il n'entendait pas grand chose. Electra prit pitié de ce colosse au regard si malheureux, aux airs perdus, et qui, peut-être, à force d'être ignoré, pouvait piquer sans prévenir une crise de colère.

-Nous avons découvert il y a très peu de temps que la création d'un nouveau monde était possible grâce à l'informatique , lui expliqua t-elle.  Une sorte de monde des esprits purement électronique. Lyu discutait sans doute avec Woeili au sujet de ce monde. Peut-être même avaient-ils découvert comment le créer.

La mangouste de Moe, que personne n'avait vu partir, entra dans le restaurant et se dirigea en sautillant vers leur table à l'insu des clients. Elle escalada son maître jusqu'à son épaule, et glissa son museau pointu dans son oreille.

- Notre visite au magasin d'informatique de Woeili ne pourra pas avoir lieu,  traduisit Moe en flattant le flanc de Maran-Magan. Il est surveillé.

- On pourrait feinter, grommela Ketchev.

Moe désapprouva:

- Ce ne serait pas raisonnable. 

Le repas se terminait doucement. Electra se proposa de retrouver le journaliste avec qui Woeili communiquait au moment de sa mort, en prenant pour prétexte un happening, un rassemblement d'artiste très créatif qui allait avoir lieu bientôt, auquel la presse serait invitée. Ils s'accordèrent sur ce point et se séparèrent, se donnant rendez-vous au restaurant français « mon plaisir » dès le lendemain.

Chap 6 - Au-delà du rêve

Chapitre 6 – Au-delà des rêves:


Les bruits de la ville s'atténuaient dans le lointain. Adam, éreinté, chancela jusqu'à sa chambre. Epuisé comme jamais il ne l'avait été, il s'effondra tout habillé sur son mauvais matelas. Les poussières soulevées par sa masse voltigèrent, montant vers le clair de lune. Dehors, un chien aboyait. Il s'endormit, profondément, les membres engourdis, le nez enfoncé dans son oreiller de plume. Son esprit s'évadait. Il rêvait. Par spasmes, ses mains se crispaient nerveusement. Dans le flou de son inconscient, une pensée voltigea vers lui: « il faut que je réfléchisse à tout ça ». A tout ça quoi? Il était trop tard. Les images, d'abord incohérentes, affluèrent. Puis elles se lièrent les unes aux autres, et formèrent une sorte de bande dessinée aux couleurs pastelles. Enfin, le film commença.


Armée de Sadam Hussein, Iraq:


Unité des forces spéciales 1995, déc.


Escouade Hassam Fahoud, mission spéciale.


L'Irak venait de sortir de la deuxième guerre du golf Iran/Koweït. Les iraqiens avaient dû laisser le Koweït retrouver une autonomie sous la pression de l'OTAN. L'armée iraqienne pleurait ses morts, civils, mais surtout militaires. Une unité de soldats s'était montée après la guerre, une armée iraqienne contrôlée par l'OTAN et dirigée par Sadam Hussein. Pour une solde négligeable, cette poignée d'hommes devait récupérer une part des trésors du Koweït et de vieux trésors iraqiens cachés par les forces iraqiennes dans le passé sous le lac tartare, entre le Tigre et l'Euphrate, dans une grotte au bout d'une galerie. Mais il y eût des fuites. Cette mission généra le soupçon de trahison dans les rangs des service secrets iraqiens. L'escouade Hassam Fahoud se trouva talonnée par les forces armées de l'OTAN. Elle avait pour elle la connaissance du terrain que l'OTAN n'avait pas. Ainsi arrivèrent-ils les premiers sur les lieux.

L'escouade se composait de:

Ali Ben Khaled: le meilleur snipper de l'armée iraqienne. Faisait partie de la garde présidentielle.

Osata El Kasem: garde rapprochée de Sadam Hussein, il était là pour s'assurer que l'aboutissement de cette mission. Il était espion de Sadam, ce que personne n'ignorait.

Abdoul Kwadre Mohammed Iasin: le chef de mission, officier de l'armée iraqienne.

Abdel Djebil Al Kadicia: un soldat d'élite.

Sami Al Raba, membre des forces spéciales, ancien militaire.

Sahoud Al Kalil: archéologue, il devait contrôler le transport des richesses qui ne devaient pas être abimées.

Ilias Sal Adin: Brute. Tout simplement.

La galerie serpentait sous terre depuis les égouts jusqu'au lac. Les Gps ne fonctionnant pas, l'avancée s'avéra pénible dans ces galeries dégoûtantes et labyrinthiques. Les camions s'enfonçaient dans la couche de miasmes visqueux. Ils y parvinrent malgré tout. C'était une salle immense, une grotte pleine de richesse, avec sur la pierre des symboles gravés, des fresques, très vielles, polies par le temps, représentant des scènes de batailles à cheval, des hommes dressant leurs sabres, le tout orné de l'alphabet inconnu de l'empire mésopotamien.

Deux buggys armés avec mitrailleuses lourdes, équipés de kalachnikov et fusils d'assauts militaires, ne tardèrent pas à venir boucher l'entrée de la grotte.

 

Dehors, le soleil se levait. Adam, dans la semi conscience du réveil, se souvenait des projets incompatibles des hommes de cette mission qui ne pouvait être qu'un échec, puisque certains étaient là pour protéger la stèle de la déesse babylonienne de l'amour et de la guerre Ishtar tandis que les autres devaient la briser.

Dodelinant de la tête comme un nouveau-né, le gros homme tenta de rassembler ses esprits. Dans une mosaïque de bribes de rêves désordonnées, il se leva et effectua en automate habitué les gestes quotidiens qu'il effectuait chaque matin. Puis, bourru, il partit travailler à la serre.

Le dôme transparent scintillait sous les rayons rougeoyant du soleil levant. Au loin, un coq chantait. Il prit d'une main ferme la bêche appuyée contre un poteau, et entra dans ce qu'il considérait comme son refuge, son paradis. Toute sa joie saine et terrestre retomba aussi vite qu'elle était venue. Le mélange qu'il avait lui-même composé pour accélérer la croissance des légumineux avait eu des conséquences désastreuses. La chlorophylle se teintait de reflets jaunâtre, les feuilles, défraichies, pendaient lamentablement. En soupirant, Adam mit un genou à terre, et caressa avec tendresse, profondément navré, une plante en souffrance. Il ne prêta pas attention à la brulure légère qu'il sentait naitre autour de ses ongles, ni au léger tremblement qui parcourait son corps. Il ne fit pas attention non plus à cette énergie terrestre, vive, électrique, qui parcourait son épine dorsale pour éclater dans la paume de sa main. Il ne s'aperçut que quelque chose se passait que lorsque la plante, soudain ressuscitée, se mit à arborer fièrement des feuilles énormes, riches et veinées, et des courgettes grosses comme des citrouilles, la peau se fendant sous la pression des chaires gonflées d'eau. Le cœur battant, Adam se releva, bouche ouverte. Il se frotta les yeux du dos de la main, et regarda plusieurs longues secondes cette plante énorme devant lui sans y croire. Tremblant, il toucha la plante, encore et encore. Puis, dans un élan à la fois de curiosité et d'espoir mystique, il en toucha une autre. Puis une autre. Et encore une autre. Toutes revenaient à la vie, les unes après les autres, éclatantes, les légumes gonflés de soleil. Euphorique et exalté, Adam lança un regard circulaire sur la serre. Il ferma les yeux et inspira à pleins poumons l'odeur de la terre retournée. Puis, comme il l'avait vu faire dans un film, il tourna son visage vers le ciel, et leva les bras en croix, laissant passer librement en lui toute l'énergie de la terre. Les plantes se mirent en mouvement, toutes verdirent et tournèrent lentement leurs feuilles vers lui, les légumes se gonflaient, craquaient, exposés. Bientôt une odeur de soupe froide envahit la serre. Puis une odeur de pourriture. L'énergie affluait, librement, follement, sans aucun contrôle; Adam, le cœur prêt à éclater de bonheur, hurla, d'un cri déchirant, douloureux, inhumain. Les plantes vieillissaient à toute vitesse. Les légumes pourrissaient, une couche de moisissure blanchâtre envahit doucement la terre, puis les tiges, couvrit les feuilles, devint grisâtre, poudreuse, volatile. Ce fut lorsqu'Adam, couvert de moisissure, eut les narines remplies de cette poudre écœurante et qu'il s'effondra que l'effet s'arrêta.


Electra les attendait, élégamment vêtue d'une robe citadine inhabituellement simple imprimée de guillotines et de blasons sur lesquels étaient inscrits « God save the queen » en lettres gothiques de très bon goût. Ils s'étaient donnés rendez-vous au « mon plaisir », le restaurant français huppé londonien. On leur servit du vin californien sur fond de « y a de la joie ». Avec un regard mystérieux, Electra fit glisser sur la table une pochette cartonnée jaune.

« Voici les informations que j'ai pu glaner sur les victimes.

En sursautant, Ivanov s'en saisit d'un geste brusque. Il l'ouvrit nerveusement et parcourut le dossier des yeux.

- L'homme des docks était un chercheur en narcotique, qui travaillait pour un certain Youri Ivanov... fit Electra avec un sourire en coin et un sourcil relevé au-dessus de son œil qui semblait vouloir transpercer l'esprit du russe. Les cartes de crédit larsinées par Woeili ne lui servaient qu'à obtenir de l'argent, elle ne faisait que des retraits avec, aucune action en bourse ni autre. C'est une fausse piste, une petite voleuse à la tire ordinaire. Le seul élément intéressant pour nous, c'est qu'il n'y a aucun lien visible entre ces personnes.

- Visibles ou non, je ne pense pas qu'il y ait de lien, fit Travis de sa voix rocailleuse.

Le silence s'installa, dérangé par les discussions des autres clients présents dans le restaurant. Ivanov porta son verre à ses lèvres, mais arrêta son geste dans sa course. Il resta ainsi quelques secondes, immobiles, les yeux rivés sur le dossier composé par Electra. Puis, il posa son verre, d'un geste lent, et en fronçant les sourcils, retira d'entre les divers papiers une photo qu'il tint entre le pouce et l'index devant ses yeux.

- Attendez...murmura-t-il.

Il referma le dossier et le tendit machinalement à Ketchev, qui s'en empara aussitôt et le glissa dans sa sacoche avec un air de défi. Ivanov écarta son assiette et ses couverts et posa la photo sur la table.

- Travis, montrez-moi votre masque.

Travis souleva un pan de son manteau orné de plumes de corbeaux, et en extirpa le masque de bois. Ivanov le posa à côté de la photo.

- Ce masque...vous sert à regarder dans le monde des rêves, c'est bien ça?

- Heu...oui, en effet...fit le marin, balayant du regard la tablée sans comprendre.

- C'est quoi? Un genre de...fenêtre, c'est ça?

- On peut voir ça comme ça, en effet...

Il rendit son masque à Travis, et avec lui, glissa la photo dans sa main.

- Regardez donc ça et dites moi ce que vous en pensez.

Travis se pencha sur la photo, et acquiesça.

- Ce sont bien les mêmes dessins que sur mon masque tribal. Ce doit être des portes, vu la taille et l'emplacement.

- Ces dessins étaient présents sur chaque lieu de crimes, dit Electra. Si c'est une porte sur le monde des rêves, c'est probablement de là que vient le chasseur.

Dans le restaurant, on diffusait « le soleil a rendez-vous avec la lune ». Adam soupira. Il aimait bien la cuisine française, surtout les cuissots de chevreuil bouilli accompagné de gelée de cramberries, et la purée d'escargots mixés à la menthe. Mais alors, leur musique...

- Si les personnes n'ont aucun lien entre elles, quel est le mobile du chasseur? Demanda-t-il.

- Oui, c'est bien ce qu'on se demande, fit Electra.

Une voix à l'accent indien murmura, dans le fond de son siège:

- Peut-être que le mobile vient de la nature des essences?

Mais personne n'y prêta attention. Il dut insister, hausser la voix, et s'aider de sa fourchette qu'il fit tomber dans son assiette pour attirer l'attention:

- Peut-être que le lien entre ces personnes vient de leur incarnation précédente.

Ketchev, l'homme de main non-déviant d'Ivanov, sursauta:

- Mais comment on fait pour connaître les incarnations précédentes des personnes?

  • Par hypnose, répondit Ivanov. Mais par contre, je ne sais pas comment on fait sur des morts...

  • Des nouvelles du chauffeur de taxi? Demanda Electra.

Ivanov esquissa une moue sévére:

- Oui, nous l'avons retrouvé. Travis a enfin réussi à lire dans son esprit, autant vous dire que la première tentative n'a pas été une réussite, pas vrai, Adam?

- Ça va, ça va...grommela Travis en piquant avec véhémence un aliment avec sa fourchette.

- Donc, rien à dire sur le chauffeur, c'est un indien qui fait son boulot, c'est tout. Par contre, le chasseur lui a paru bizarre, à cause de son accoutrement...

- Oui, bien, bien, fit Electra avec impatience, mais l'adresse? Vous avez bien réussi à obtenir l'adresse du lieu où il fut conduit?

- Parfaitement, lança Travis avec fierté en faisant glisser sur la table un bout de papier taché et froissé qu'Electra tenta de défricher, plissant les yeux et fronçant le nez.

Mourant de chaud sous le manteau de feutre qu'il n'avait pas oser enlever, Adam, n'y tenant plus, le retira. Une odeur puissante de pourriture envahit le restaurant. Toute la clientèle se tourna vers lui. Un jeune couple à une table près de la porte d'entrée vitrée s'empressa de payer l'addition et de fuir, le manteau à la main. On toussa, on murmura, on grogna.

Autour de la table, les convives jetèrent des regards surpris. Moe enfonça son nez discrètement dans son col Mao, ses joues se teintant d'un rouge gêné. Ketchev tourna la tête dans tous les sens en reniflant bruyamment, n'osant soupçonner personne. Ivanov et Travis se retournèrent vers lui d'un même mouvement, plus inquiet que troublé.

- Mais...que vous arrive-t-il, mon cher? Fit Electra en agitant les doigts comme pour en chasser quelques miettes.

Adam toussota un peu pour cacher sa gêne, et leur expliqua ce qui s'était passé dans la journée. Il ne s'attendait vraiment pas à ce que ce récit suscite une telle surprise.

- Vous avez...quoi? Fit Avinash, les yeux écarquillés.

Electra passa sur ses lèvres un index à l'ongle long et recourbé, une ride soucieuse barrant son nez. Ivanov, quant à lui, semblait jubiler.

- Hé bien, hé bien...fit Ivanov en regardant Travis. Il semblerait que votre disciple soit des nôtres, à présent...

On le regardait comme un fils perdu de retour de la guerre, ou comme un enfant qui se met à parler pour la première fois. Tous lui souriaient, le dévisageaient avec tendresse ou curiosité. Mal à l'aise, Adam se concentra sur son assiette. Plus aucun son ne sortit de la bouche des convives jusqu'à la fin du repas. Les mages savouraient, religieusement, la satisfaction d'avoir trouvé l'un des leurs.

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