Biotope

 

    Ciel d’Apocalypse, les grises façades des immeubles brisent mes angoisses comme un cri de cauchemar.
Sale est la ville et sale est la vie, poubelle de mensonges orduriers injectés dans les artères des banlieues par la seringue géante de la sur-médicalisation. On m'avait prévenu, pourtant. On m'avait dit: "La vaccination a toujours des effets secondaires". Je suis l'effet secondaire vivant de tous les poisons qui coulent dans les veines de la population mondiale.
Mon foie déverse dans ma gorge une bile amère au goût de fin du monde.
   Il faut que j’aille, que je me traîne, lentement, un pied devant l'autre, je titube, zombie pathétique.
Rat de laboratoire, mon frère, je ne t’ai jamais tant ressemblé qu’aujourd’hui. La perte de mes dents a gonflé mes joues, ne me reste que deux incisives de rongeur jaunies.
   Et tous ces gens qui me regardent sans savoir. Je suis eux, ils sont moi. Chacun sa tâche, la fourmilière géante nous avale, et nous vomit avec une idée, un emploi, un but. Moi, je suis testeur de vaccin. Je vous sauve la vie. Les effets secondaires, je les ai tous, je les subis tous.
   Je suis le Messie, le Sauveur de l’humanité, sacrifié pour sauver tous les hommes. On me conspue parce que je me vends, comme une prostituée je me vends, et l’on vénère le bien que l’on tire de moi. Je suis l’Agneau de Dieu qui enlève le péché maladif du monde. Croyez en moi et vous vivrez, croyez en mes paroles et vous serez guéris.
   Mes vieilles chaussures trouées frottent contre le bitume noirci. Je traîne un boulet énorme derrière chacun de mes membres lourds. En sueur, le cœur au bord des lèvres, j’avance. Enfin se dresse devant moi le bel immeuble blanchi de Biotope, l'entreprise pharmaceutique génératrice de vaccins à effets secondaires. J’agrippe la grille, à bout de force, des larmes acides brûlent mes joues creuses, elle grince en s’ouvrant sur l’univers aseptisé de la médecine. Au même moment s'est ouverte la porte vitrée gravée du sigle Biotope.
   Perséphone en blouse blanche m’accueille et me sourit. Je me dirige vers elle, hypnotisé, la conscience endormie, apaisée par d'inutiles calmants et anti-douleurs. Elle est belle, grande, blonde, attirante. Sa blouse se tend sur ses formes généreuses.
   Mon amour de succube attrape doucement ma main fragilisée et endolorie par les intraveineuses.
   Dans ses grands yeux bleus je me sens héros, je me sens Dieu et divine moisson. C’est moi qui te nourris, ô humanité, et tu te nourris de moi, le cycle de la vie anthropophage a fait son office Seigneur. Je teste. Je subis. Ils améliorent et commercialisent. Vous achetez. Aucun grain de sable ne saurait altérer les rouages parfaits de la machine médicale infernale. Le diable aux courbes douces a une voix cristalline, source chaude qui coule en moi, volcan endormi mais toujours là, menaçant. Elle veut tester mes limites. Je suis un athlète olympien qui doit se dépasser. Jusqu’où aller pour vaincre? Battre mon propre record, plus proche de la mort, toujours plus. Comme pour me faire l’amour, elle m’allonge dans une chambre sur un lit de draps blancs. Ma tête part en arrière lorsqu’elle se penche sur moi, sa blouse ouverte au troisième bouton, sa peau de nacre, je refuse de regarder, mon cœur n’y résistera pas, un battement de trop ou trop fort et c’est la mort. Je me détourne. Un coton froid, imbibé, dégouline le long de mon bras.

Douleur.

Le virus est lancé. Je le reçois, c’est un présent de mon bourreau. Mes lèvres s’arrondissent, je crie. Elle a trouvé ma limite. Ce n’est pas la mort. C’est la folie. Je suis le désespéré vaccin de l’Humanité. La nature m’a fait don de la vie; l’homme m’a fait don de la démence. Je suis la désespérée âme en peine d’une Humanité qui désire l'immortalité.

Faible faible à jamais, je fais don de ma personne pour sauver ceux qui ne le méritent pas. Un battement de trop. Par pitié, Seigneur. Donnez-moi un battement de trop. Maintenant.

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