Brocéliande

 

 

Brocéliande par Elen Valfae

Les sourcils froncés, elle avançait contre le vent, une main serrant son col, l'autre tenant fermement son sac. La nuit envahissait la ville, doucement, s'infiltrant comme un poison dans les altères, palpitantes encore, de la vie rennaise. Le souffle glacé véhiculait avec lui les odeurs sucrées, les relents d'alcool, la fumée des cigarettes provenant des terrasses des cafés. Elle se tailla un chemin, jouant des coudes, dans le mouvement et les cris, la musique trop forte, les étudiants et jeunes gens en furie. La rue animée dessinait un long serpent de feu entre les hauts immeubles anciens, jusqu'à la place des lices, plus calme. Son pied heurta une bouteille qui roula sur les pavés, glissant dans le caniveau avec un tintement à peine audible. Devant elle se dressait la sculpture en coque de noix sensée représenter le tombeau de Tristan et Iseult. Un jeune rasta blanc aux cheveux blonds fumait son pétard, adossé contre le socle. Où donc étaient passés les rêves? Elle se dit que c'était là, le seul moyen de les retrouver: la drogue. En haussant les épaules, elle se glissa dans l'ombre d'une ruelle étroite, qui empestait l'urine et les ordures. Au fond, la cour de la prison, toute éclairée de flambeau, étalait ses ombres sur les murs des façades blanchies à la chaux. De jeunes riaient, tournant autour du vieux puits condamné. Une femme, qu'elle avait d'abord prit pour un garçon, sortait par la porte capitonnée d'une discothèque. Et sur sa droite, le bar gothique « le grimoire » l'attendait. L'escalier aux marches vermoulues gravissait avec peine la façade, donnant sur un balcon de bois sculpté. De la porte du bar, béant comme la gueule d'un énorme animal, sortait une épaisse fumée blanche, teintée des lumières artificielles vertes et rosâtres des spots. Deux énormes dragons de résine enchaînés gardaient l'entrée. Elle s'avança, cherchant, les yeux plissés, l'ami qui lui avait donné rendez-vous. Ses semelles collaient sur le sol, de la bière avait été renversée. La musique, du heavy métal, était trop forte, les clients devaient crier pour se faire entendre. Autour des épais rondins de bois qui servaient de tables et de chaises, les metalleux et gothiques (elle n'avait jamais vraiment saisi la nuance entre les deux) se réunissaient, étranges et puissants, inquiétants dans leurs longs manteaux de cuir noir, mystérieux dans leurs capes à dentelles qui se froissaient avec élégance autour de leurs corps sensuels. Les deux barmans, deux hommes épais aux tee-shirts sales, aux barbes mal taillées, lui jetèrent un regard méfiant. Ils ne se méfiaient pas d'elle, mais de la réaction des autres, celle qu'elle pouvait susciter à cause de son jean rouge et de son manteau blanc, de ses longs cheveux roux descendant en cascade éparse sur ses maigres épaules, de ses tennis colorées. Elle se sentait intruse. Le sourire lui revint lorsqu'enfin elle aperçut, à l'étage, perché sur la fausse mezzanine médiévale ornée de gargouilles en plastique violet, l'homme qu'elle cherchait. Elle s'empressa de monter le rejoindre.

- Ho! Bon sang! Mais dans quoi tu m'as traîné, je te jure!

Il ne répondit pas, se contentant de hocher la tête en guise de salut tout en tirant sur sa cigarette.

- Tu as eu du mal à trouver?

- Non...

-Alors ça va.

Elle écarquilla les yeux, surprise, et prit une chaise. En s'installant, elle l'observa du coin de l'œil. Ronan avait pris un sacré coup de vieux. Il était venu avec ses habits de travail, un costume dans les tons bleus gendarme dont la veste pendouillait lamentablement sur le rebord de la balustrade. Sa cravate dénouée retombait mollement sur ses épaules creusées. Il avait perdu des cheveux. Énormément de cheveux. Elle pouvait voir son crâne luire sous la lumière rose vif des spots. Ronan était son meilleur ami. Depuis douze ans. Depuis le lycée. Il avait huit ans de plus qu'elle. Il était encore étudiant à l'époque où elle l'avait connu. De brillantes études de biologie. Un doctorat, avec mention. Un homme bon, la tête sur les épaules, adorable. Il travaillait à présent pour un journal. On l'avait employé rapidement, il avait réussi l'entretien, il l'avait alors appelé, elle, des paillettes de joie tintant dans la gorge. Il s'était avéré qu'en fait, le journal avait besoin d'un gardien de nuit, pour veiller à la sécurité des précieuses informations. Ronan avait cherché trop longtemps un travail pour renoncer à celui-là. Voilà comment on devient agent de la sécurité. Avec un doctorat de biologie cellulaire.

- Tu prends quelque chose?

- Heu... », elle hésita, jetant à droite et à gauche des regards de panique. « Un Monaco? » finit-elle par demander, osant à peine lever les yeux.

- Tu as de la chance d'être une femme. Nous, on est obligé de commander des bières dégueulasses sous prétexte que ça fait plus viril.

Elle le regarda avec tendresse descendre l'escalier, et parler au barman. Le gros barbare leva les yeux vers elle, ils semblaient injectés de sang. Puis il acquiesça, et laissa Ronan repartir avec un Monaco et une Guiness mousseuse. Il déposa le verre scintillant de reflets d'un rouge brillant devant elle. L'odeur des fruits rouges la fit saliver. Elle détestait la bière. Elle ne supportait pas l'alcool. Mais elle avait bien compris qu'elle déchainerait certaines foudres si elle commandait un diabolo fraise. Alors elle s'était décidé pour un compromis. Ils trinquèrent, elle avec un franc sourire, lui avec la main molle et lourde. Elle but. L'âcre liquide descendit dans son estomac gargouillant. C'était mauvais. Elle ne dit rien. Ce Monaco allait durer toute la soirée avant qu'elle ne puisse en voir le fond. Quelqu'un lui remplissait-il donc ce verre au fur et à mesure? Ronan ne semblait pas plus apprécier son breuvage. Mais que faisaient-ils là, tous les deux, si aucun d'eux n'appréciaient la soirée? Boire de l'alcool et faire semblant d'aimer ça faisait-il parti des conventions sociales?

- C'est très mauvais », lança Ronan en s'essuyant la bouche d'un revers de manche, comme s'il répondait à sa question.

- Alors, pourquoi tu bois ça?

- Parce que je n'ai pas envie de boire quelque chose de bon. Je n'en ai plus envie.

Elle sirota à petite gorgée le doux sirop de fruits, tristement gâché par l'odeur âcre du houblon. Elle ne comprenait pas. Tout ce qu'elle savait, c'était que son ami allait mal. Elle se sentait à la fois inquiète pour lui et fière d'être celle qui pourrait le sauver. Il fallait attendre. Être patiente. Il avait envie de parler.

- La musique est un peu forte, mais sinon, c'est sympa, non?

Un peu forte. Le mot était faible. Assourdissante aurait sans doute était plus juste. Du heavy-metal enregistré à saturation, lui-même poussé dans des amplis saturés. Ronan lui avait raconté qu'en fin de soirée, ils mettaient un disque de rap en boucle pour faire fuir tout le monde. Sinon, il leur était impossible de fermer le bar à une heure du matin, comme stipulé sur les décrets. Une heure du matin, couvre-feu. Au lit les enfants.

- Sympa, oui. Pourquoi tu ne m'y avais jamais emmené?

Le visage du garçon s'assombrit, une ombre vint éteindre le peu de lueur qui vacillait au fond de sa pupille. Entre son pouce et son index, le verre tournait sur lui même par saccade, dessinant de petites auréoles mouillées sur la table.

- Je viens ici pour être seul, en général.

- Seul? Mais, et tous ces gens?

- Eux, ils n'existent pas. Ce sont des fantômes. Ils vivent dans l'idée de la mort en permanence, tu comprends? Ils la vénèrent, ils l'espèrent. Du coup, on ne peut pas dire qu'ils soient vraiment vivants, si?

Elle haussa un sourcil. En bas, trois jeunes gens riaient très forts, s'exprimant par grands gestes. Plus loin, un couple se bécotait. Des gothiques. Des gothiques de magazines, presque des caricatures, des photos imprimées sur papier glacé. Difficile de dire si ces gens étaient vivants ou morts. Ils avaient l'air à la fois si heureux et si tristement désespérés...

- On ne peut pas vénérer la mort et être vivant, pour toi?

Il toussa en riant.

- Quand on sait ce qu'il y a après la mort, non. Je t'assure que non.

La fumée de sa cigarette allait toujours vers elle. C'était systématique. Où qu'ils aillent, quoi qu'ils fassent, sa fumée se dirigeait immanquablement vers ses narines à elle, qui ne fumait pas. La fumée va toujours vers ceux qu'elle incommode le plus, disait Ronan.

- Parce que toi, tu sais ce qu'il y a après la mort?

- Oui.

Sceptique, elle préféra se taire, affichant une moue perplexe, un peu boudeuse, ostensiblement.

- Je suis mort.

- Dis pas de bêtise.

- C'est tout comme.

- Une histoire de cœur?

- Exact.

Elle ne put s'empêcher d'exhaler un profond et douloureux soupir. Ce n'était pas la première fois qu'il se mettait dans cet état-là pour une fille. Et ce ne serait sûrement pas la dernière. Il avait déjà joué le rôle du romantique dépressif. D'où la Guiness. Un alcool noir, épais, abject. Quoi de plus représentatif de la déception amoureuse? Difficile de comprendre ça, quand on est une jolie jeune femme entourée de courtisans prêt à tout, et qu'on vit avec le même superbe et tendre jeune homme depuis trois ans. Bien que la dernière fois que Ronan s'était trouvé aussi morbide, c'était à cause d'elle.

- La fille avec qui tu as fait du camping sauvage à Brocéliande le week-end dernier?

- Oui...et non.

- Quoi « oui et non »? C'est elle ou ce n'est pas elle?

- C'est plus compliqué que ça.

Elle poussa un long râle rauque.

- Tu m'agaces!

- Oui, mais tu ne me laisses pas m'expliquer.

- Hé bien, expliques-toi!

Il resta un instant à la regarder, comme glacé, figé sur place, les yeux fixés dans ceux de Léna qui rougit légèrement. Puis, il se mit en branle, comme un automate au mécanisme grippé, et but d'un trait sa Guiness. Le broc retomba sur le bois avec un bruit mat.

- C'est une fée.

Ce fut sans doute à cet instant, à cet instant précis, qu'elle se désintéressa de la conversation. C'était comme ça, c'était dans sa nature. Dès que quelque chose clochait, dès que quelque chose d'inhabituel s'insérait dans son univers habituel, elle se désintéressait de la question et préférait y voir une explication rationnelle. Si elle n'en trouvait pas, elle avait toujours recours à la « raison social », au « complot de l'effet de masse ». Ronan avait vécu une histoire tragique, ou n'allait pas bien, peut-être à cause de son travail. Et il avait recours à l'imaginaire pour s'en détacher. Quoi de plus naturel? Les révolutions et leurs bains de sang ont donné naissance au fantastique et son cortège de créatures monstrueuses. Les camps de concentration avaient leurs surréalistes, leur théâtre de l'absurde. L'homme avait Dieu. Ronan avait une fée. Grand bien lui fasse.

- Léna! Tu recommences! » s'écria-t-il soudain.

- Hein? Quoi?

- Tu recommences à avoir les yeux vagues dès que je dis quelque chose qui ne te plaît pas. D'habitude c'est quand je te dis ce que je ressens pour toi. Je suppose que parler d'une fée, ça te dérange, c'est ça?

Il s'énervait. Son épaisse main vint s'agripper à son bras. Il s'aperçut avec stupéfaction à quel point elle était maigre. Il ne l'avait pas encore remarqué. La vie en couple ne lui avait visiblement pas fait que du bien.

- Tu me connais, bon sang! Je suis quelqu'un de rationnel, tu le sais, pas vrai? Tu le sais?

- Mais oui! Mais parfaitement! C'est pour ça que ça m'étonne de t'entendre dire des choses pareilles.

- Quelles choses?

- Des trucs incroyables, genre « j'ai vu une fée ». Comment veux-tu que je réagisse normalement à ça, enfin!

Il réfléchit quelques instants, bouche ouverte, en « arrêt sur image », avant de se rasseoir et de lui sourire gentiment, les mains croisées sur son ventre, retrouvant en une seconde son habituel calme olympien.

- Je suis amoureux, Léna. Je suis amoureux d'une fée.

Elle repoussa en arrière les boucles de ses longs cheveux roux.

- C'est elle qui t'a dit ça?

- Quoi?

- Qu'elle était une fée? C'est elle qui te l'a dit? Parce que moi une fois, j'ai rencontré une fille qui m'a dit que son grand-père était un morgan et que...

- Oui mais là non. Ce n'est pas elle qui me l'a dit.

- Alors quoi?

- Ben alors ça se voit.

Quelques secondes de silence s'écoulèrent. Léna commençait à comprendre, et à se rasséréner.

- Ha oui, d'accord. C'est une métaphore.

- Non.

- Ce n'est pas une métaphore?

- Non.

- Ronan...Tu ne vas pas me dire qu'elle fait vingt centimètres de haut et qu'elle a de petites ailes de papillon dans le dos, si?

- Elle, non.

Léna poussa un hoquet de surprise.

- Comment ça, « elle non »?

- Elle, elle n'a pas de petites ailes dans le dos.

- Elle mesure vingt centimètres?

- Non plus.

- Alors...

- Alors, il faudrait que tu la vois pour que tu comprennes. Je te connais, tu ne croiras pas tant que tu ne l'auras pas vu.

- D'ac, alors invite-la à boire un verre.

- Impossible.

- Impossible?

- Elle ne peut pas quitter ses terres.

- Ha? Et... c'est quoi « ses terres »?

- Brocéliande.

- Bien sûr...

 

Léna ne croyait pas un seul mot de la conversation qui avait lieu. Elle ne faisait que jouer le jeu. D'abord, parce que ça l'amusait, ensuite, parce qu'elle espérait que comme ça, à un moment ou à un autre, Ronan se prendrait les pieds dans son mensonge et redescendrait rapidement sur terre. Mais cela dura toute la soirée. Après avoir ironisé sur le fait que le royaume de la fée devait se rétrécir à vue d'œil étant donné les entreprises de déforestation massive du lieu sacré, Léna dut écouter le reste de cette histoire de dingue sans ciller. Ronan avait rencontré sa belle à la fête du fer de Paimpont. Avec des amis, il s'était aventuré dans les bois, et était tombé sur une vielle folle, le tri-ban sur le front (un bandeau sur lequel étaient maladroitement brodés trois traits), qui égorgeait un poulet noir, déversant son sang sur une pierre. Elle affirmait que cela faisait venir les fées, et qu'elle comptait bien en attraper une. Pour s'amuser, les quatre garçons attendirent, buvant bière sur bière en riant fort, que les fées arrivent. La nuit tombée, les trois amis de Ronan en eurent assez, et rentrèrent, laissant Ronan, pratiquement ivre mort, sur place. Lorsqu'il se réveilla, il était entouré d'un allo bleu lumineux, glissant sur lui comme un voile impalpable et, souriante, penchée au-dessus de son corps, la fée le regardait, en armure de cuir, le visage doux, de longs cheveux bruns tressés descendant le long de son dos. Sur sa couronne, une petite lune taillée dans une pierre blanche nacrée scintillait. Ils avaient passé la nuit ensemble. Et de nombreuses autres nuits ensuite. A chaque fois qu'il annonçait à Léna qu'il partait « faire du camping sauvage avec quelques amis », il allait en réalité retrouver la belle.

Léna se trouva tellement subjuguée par cette histoire qu'elle oublia presque qu'elle était réelle. Lorsqu'elle revint à elle et qu'elle s'aperçut que ce n'était pas un joli conte que son meilleur ami lui racontait, mais bel et bien une histoire véritable, elle en eut les larmes aux yeux. Ainsi, c'était donc vrai. Ronan était devenu fou...

- Tu ne me crois pas, je le vois bien...

- Non.

- Et je te comprends.

La jeune fille esquissa un sourire, une légère ride sillonnait sa peau de lait.

- Alors, écoute. Il faut que tu la vois, d'accord?

- Oui, je ne demande que ça, moi. Mais c'est toi qui a dit...

- Si elle ne peut pas venir, à nous d'aller la voir. Tu vas venir avec moi.

Il se leva brusquement, le regard dur, perçant comme un poignard.

- Hein? Venir où ça?

L'attrapant par le poignet, il l'obligea à se lever. Elle était si légère...Lorsqu'il la tira vers lui, elle ne put que suivre le mouvement, il ne sentit qu'une fébrile résistance. Ainsi, c'était vrai. Elle l'aimait encore...

- On va la voir.

- Quoi, ce soir? Mais Ronan, il fait nuit et demain...

- J'ai ma tente dans la voiture.

- On ne va pas faire du camping sauvage, si? Imagine qu'on se fasse prendre par un gardien et que...

- Ça ne craint rien...

- Mais c'est interdit...

- Ça ne craint rien, je te dis.

Ils sortirent. Le vent glacial de la nuit les surprit, ils accélérèrent le pas, traversant rapidement la place où quelques ivrognes formaient un tas de membres enchevêtrés, l'alcool donne parfois aux hommes des désirs câlins; et ils gagnèrent la petite voiture d'étudiant noire, un peu cabossée, un pare-choc légèrement enfoncé, que Ronan avait garé sur le parking des lices. Léna monta, se mordant la lèvre, le cœur battant, douloureux. Elle se voyait héroïque, courageuse, prête à tout pour sauver son meilleur ami. Quel personnage de roman elle faisait, perdue au milieu de la nuit, avec cet homme devenu fou, l'emmenant dans les bois, dans une forêt pleine de mystère, pleine de légende. Une parfaite héroïne. Ou une parfaite victime. Oui, c'était ça. La petite victime du film sur le tueur en série, on la retrouvera le lendemain, en petite culotte, baignant dans son sang, la tête à demi enfouie dans la terre humide. Elle réprima un frisson. C'était si effrayant. Et si excitant. Devant eux, la place s'allongeait dans la lumière artificielle, des ombres démesurées courraient le long des façades avec des allures de tarentules apeurées. Il démarra. La voiture pétarada, puis se mit en branle, dansant d'une roue sur l'autre sur une musique chaotique. Ils descendirent le long de la Vilaine, bordée de mûriers dont les ronces déchiraient la nuit. Une vedette dodelinait doucement, bercée par le doux clapotis de l'eau. Léna s'étonna elle-même de percevoir tous ces détails de façon aussi précise. C'était comme si ses sens, tout à coup, s'étaient trouvés aiguisés, accrus, sous l'effet de l'adrénaline ou de l'endorphine. Elle observa le visage du conducteur sur lequel la lumière des réverbères clignotait, découpant chacun de ses traits. Son cher Ronan. Il aurait pu être si beau, si beau, si la vie ne s'était pas chargée de le mutiler d'une manière si atroce. Un homme sans perspective d'avenir. Un homme à qui ont avait enlevé les rêves et qui se trouvait obligé, pour survivre, de s'en créer d'autres, moins accessibles et par conséquent moins décevants. Il aurait pu être très beau, oui. Il l'était encore un peu, mais il y avait quelque chose d'éteint chez lui, quelque chose d'éteint dans ses sourires, dans son regard, et ce quelque chose qui lui manquait effrayait. Elle détourna les yeux lorsqu'il lui jeta subrepticement un regard du coin de l'œil. Il s'était senti observé.

Devant eux serpentait le col du massif armoricains, découpant les vallées, les terres cultivées, élevant les habitations vers le ciel étoilé. Et au-delà, grimpant en spirale, la forêt de Brocéliande, noire, endormie, paisible. Ronan quitta la voie expresse pour pénétrer dans une petite route escarpée, tapissée de gravier, qui longeait un bois touffu, un morceau de Brocéliande abandonné. Léna observa, inquiète, les troncs droits tout autour d'eux, éclairés par les phares et s'allongeant sur leur passage, s'étirant, pour revenir ensuite en ressort se replier sur eux-mêmes. Il gara sa voiture sur le bas-côté, le long d'une petite esplanade de sable.

- Tu te gares là?

- Elle n'aime pas la voiture. Ne t'inquiète pas, on n'en a pas pour longtemps à pied.

- C'est quoi pas longtemps pour toi?

Il ne répondit pas, se contentant de descendre du véhicule pour en faire le tour et ouvrir le coffre. Léna vint le rejoindre, et vit qu'il en sortait un sac pas plus grand que son avant-bras.

- C'est ta tente, ça?

- Oui, elle est quasiment neuve.

- On tient à deux là-dedans?

Il lui adressa un regard doux, et partit d'un rire coquin, une sorte de grincement venu du fond de sa gorge, un souffle presque:

- On se serrera.

Léna le regarda s'éloigner bouche bée. Elle sentit comme une crispation, un pincement dans son ventre. Puis elle le suivit, boudeuse. Ses plaisanteries n'étaient pas si drôles, après tout.

Elle se trouvait incapable de dire depuis combien de temps ils marchaient ainsi, dans le noir, les pieds heurtant régulièrement des branches ou des racines, se cognant aux troncs noirs, le visage couvert de toiles d'araignée. Mais lorsqu'elle aperçut devant-eux le val sans retour, avec son lac reflétant la lune et les étoiles, et son parfum bien particulier d'herbes rares et d'eau pure, elle comprit qu'ils étaient arrivés. Ronan posa le sac non loin de l'arbre d'or, cet ignoble tronc mort couvert de feuilles d'or et entouré de pics de bois pour que personne ne vienne gratter quelques millimètres du précieux métal, et entreprit de planter la tente. Ils étaient sur-exposé. Si quelqu'un venait à passer par là, que ce soit au bord du lac ou au-dessus de leur tête, sur la falaise de granit qui les surplombait, ils seraient repérés à coup sûr. Bien que très inquiète, Léna se retint cependant de faire le moindre commentaire. Après tout, c'était elle, l'héroïne de cette histoire. Elle préféra aider en silence son ami à planter les sardines dans le sol pierreux.

- Tu te souviens? » fit-il tout à coup. « C'est ici que... ». Il ne termina pas sa phrase.

A présent tout lui revenait. Oui, c'était exact. Pourquoi ce souvenir avait-il été effacé de sa mémoire? C'était ici qu'ils avaient fait l'amour pour la toute première fois. A cet endroit précis, au bord du lac.

- A quoi tu joues? » s'exclama t-elle, lâchant d'un geste de colère les sardines jaunes vives sur le sol.

- Hein? Qu'est-ce que...

- Je veux savoir ce que tu es en train de faire, Ronan. Tu me fais venir, en pleine nuit, à l'endroit exact où nous avons... Bref... Et tu me racontes cette histoire rocambolesque de fée...tu comptes me faire quoi, au juste?

Le jeune homme écarquilla les yeux, surpris. Puis, incapable de le retenir, il laissa un rire violent, puissant, secouer ses côtes.

- Quoi! » hurla Léna. « Tu te fous de moi, c'est ça?

Ronan tenta de se calmer, reprenant son souffle saccadé, essuyant ses yeux d'un revers de main.

- J'adore tes expressions! « Rocambolesques ». J'aurais dit, je ne sais pas moi « invraisemblables ». mais toi, non. Toi, c'est « rocambolesques »!

- Et ça te fait marrer?

Il essuya ses larmes et leva son visage vers elle, un visage doux, tendre, rayonnant d'affection et de douceur. La lune se reflétait dans ses pupilles humides.

- Écoute » murmura-t-il en s'approchant doucement d'elle, enserrant ses petites mains glacées dans ses énormes mains à lui, rêches et brûlantes. « Ce qui s'est passé entre-nous, ben...c'est du passé, justement. J'ai été amoureux de toi, c'est vrai. Comme un fou. Mais c'est fini. Je t'ai réellement amené ici pour te présenter celle que j'aime, aujourd'hui.

Il passa avec délicatesse ses doigts dans les mèches rousses qui descendaient en cascade sur sa nuque.

- Léna...tu veux bien que je te la présente, dis?

Elle fronça les sourcils, puis, haussant les épaules d'un geste de désinvolture, elle lui répondit un « oui, oui bien sûr », dont la froideur apparente qu'elle voulait lui donner cachait très mal l'émotion tremblante, flottante, qui se lisait dans ses yeux. Il l'attira vers la tente, et après avoir fait glisser la fermeture éclair, il se glissa à l'intérieur, l'enjoignant à faire de même. Il n'y avait la-dedans ni matelas, ni sac de couchage, pas même une couverture. Ronan entreprit donc de tenir Léna au chaud en la serrant dans ses bras. Leurs cœurs battaient à tout rompre. Léna se blottit contre lui, ne prêtant aucune importance à l'érection qu'elle pouvait sentir sous ses vêtements, et, bercée par le souffle chaud qu'elle sentait sur son front, par les caresses tendres qui lui parcouraient l'échine, les fesses, les seins, par la chaleur de ce corps qui brûlait contre elle, elle finit par s'endormir, rassurée et apaisée. Ronan n'était pas fou. Il lui faisait juste un de ses plans foireux. Ce n'était pas la première fois. Ce ne serait sûrement pas la dernière. C'est avec cette pensée qu'elle rêva qu'ils faisaient l'amour. Ils s'étaient déshabillés, et ils faisaient l'amour, en pleine forêt, des épines pleins les cheveux. Et tout à coup, Ronan poussait un hurlement. Un cri horrible, d'angoisse, de douleur. Son corps se tortillait sur lui-même, comme un ver qui cherche à creuser la terre, puis il disparut. Il disparut, comme ça, dans l'obscurité. En sueur, Léna se réveilla, plaquant sa main sur sa bouche pour ne pas hurler. Elle était nue, entièrement nue. Ses vêtements étaient posés en tas, dans un coin de la tente. Disséminés un peu partout gisaient ceux de Ronan. Sa cravate s'était enroulée autour de sa cheville. Sa veste bleue pendait, accrochée à un tendeur. Elle était seule. Elle l'appela. Aucune réponse. Elle l'appela encore et encore, le visage baigné de larmes, secouée encore des spasmes de l'orgasme. Sa main s'agrippa à ses vêtements, elle les enfila et sortit, pieds nus, affolée. Il faisait encore nuit dehors. La lune brillait haut dans le ciel, éclairant le lac et ses alentours. Léna sentait à peine la rosée qui recouvrait la terre meuble. Elle avança, titubant, zombie décérébré hurlant à la mort, les larmes coulant abondamment sur sa peau pâle. Il faisait froid, elle avait mal, elle tremblait, pleurait, tremblait encore, s'effondrait, se relevait, puis s'adossait contre les arbres pour reprendre son souffle, la tête tournée vers les branches démesurées qui s'étalaient comme des griffes, zébrant le ciel. Au loin, elle pouvait entendre le tintement cristallin de la petite rivière qui coulait le long des rochers escarpés. Elle avança encore, enfonçant ses orteils dans la mousse rafraîchissante, aspirant l'air des bois à grande goulée, la gorge desséchée par cette odeur de sève, sucrée, poisseuse. C'est à cet instant qu'elle l'aperçut. Entre deux arbres, elle était là. Chevauchant un cheval d'un blanc si pur qu'il en était lumineux. Un voile bleu entourant son visage d'ange. D'étranges papillons zigzaguant tout autour d'elle. Elle pleurait, elle aussi. Et elle aussi tremblait. Léna l'observa, subjuguée. Elle se frotta les yeux, croyant rêver. Ne pouvant effacer cette apparition de sa vue, elle se décida à la contempler, dans les moindres détails, la dévorant pour en faire un souvenir impérissable. Ce qui la frappa en premier, ce fut ses oreilles pointues, roses pâles, qui perçaient entre les mèches de ses longs cheveux bruns. Et sa beauté, surnaturelle, oppressante de jalousie, étouffante d'admiration. Et ses yeux. Mon Dieu, ses yeux! Des yeux de chat sauvage, de démon, des yeux brillants de paillettes d'or, immenses, déchirants de tristesse. Et ses mains. Léna fut prise d'un haut-le-cœur. Un haut- le-cœur violent. Elle s'accroupit au sol et y déversa tout ce que son estomac cacochyme pouvait contenir. Ses mains tenaient...une tête. Celle de Ronan. Au pied de son cheval, le corps nu, sans vie, pâle, presque bleu sous la lumière diaphane de la lune, baignait dans la rivière, déversant des litres et des litres de sang. La fée tourna son doux visage vers celle qui gisait là, crispée par l'horreur, un cri au bord des lèvres. Elle descendit de cheval, et de sa main, sortit son poignard. Doucement, la lame glissa le long de la gorge de Léna.

Cette histoire est réelle. Si vous ne me croyez pas, allez donc faire un tour à Brocéliande, du côté du Val sans retour. Derrière le lac coule une rivière. Son eau est encore rouge du sang qui y fut versé.

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