Fraternité

 

Fraternité

Elen Valfae


   Jamais mon frère ne m’avait regardé avec des yeux aussi pleins de tristesse. Le chagrin avait accéléré l’apparition des premiers sillons d’une vieillesse précipitée, creusant la peau encore fragile de son visage poupon. Dans une vaine tentative pour le réconforter, je passai une main caressante sur son cœur, et il me sourit. Il avait sourit comme on pleure. Quelque chose qui hurlait de douleur en moi m’astreignait à retenir des larmes acides derrière mes paupières gonflées.
   Il ne parlera pas.
   Par amour pour moi, pour me préserver d’une souffrance de plus, il n’aurait jamais avoué son affliction, cependant son silence me torturait d’avantage que les mots qu’il se retenait de dire. Depuis que mon petit ami avait succombé dans un accident de voiture quelques jours auparavant, mon frère avait changé, et moi, je perdais le goût de vivre. Emmanuel. Un garçon formidable, l’homme de ma vie. Un drame qui bouleversa mon équilibre mental à tel point qu’en continu mes oreilles bourdonnaient de voix psalmodiant des litanies. Dans ma bouche revenait sans cesse le goût amer d’une terre de cimetière. Mes yeux pleuraient, mon cœur se noyait dans mon sang. Sur mes mains couraient des veines bleuies sous une peau d’un blanc cadavérique, mon épiderme palpitait comme le flanc d’une bête à l’agonie. Un sentiment insoutenable de profonde solitude m’assaillait chaque jour d'avantage.
   Emmanuel, lui aurait su quoi faire. Il lui aurait suffi d’entrer dans l’appartement, le sourire aux lèvres, la tête penchée sur le côté, pesante d’une tendresse adorable, de se laisser toucher pour que le cauchemar prenne fin. Le désir de prendre ses mains dans les miennes, de poser mes lèvres contres les siennes, de me blottir contre son corps était si fort qu’il me semblait parfois sentir son parfum sur ma peau. Tout ce serait arrangé si ses yeux bruns se plongeaient dans les miens. Il aurait suffi qu’il me murmure à l’oreille ce que jamais il n'avait osé avouer, qu’il me dise qu’il m’aimait, pour que tout cela prenne fin.
   Mes poings se crispèrent sur mes genoux tremblants. Mes sanglots redoublèrent d’intensité. Mon amour et ma colère se nourrissaient l’un de l’autre, s’entremêlaient, se complétaient. Mon désir pour Emmanuel chaque jour plus violent était inconciliable avec ma haine envers lui pour m’avoir laissée, abandonnée, pendant qu’il partait vers un pays fantastique, si loin, si loin…si… si…si j’avais eu plus d’audace, je l’aurais suivi. Ce n’était pas faute de tentative, mais sans conviction, des appels à l’aide, rien de plus. Simuler ne suffit pas, il faut agir, et j’étais trop lâche pour m’exécuter.   Mes sanglots qui devenaient impossible à retenir réveillèrent mon frère de sa torpeur. Sa main sur mon épaule se crispa douloureusement. D’une poigne sèche il tourna vers lui mon visage ruisselant de larmes brûlantes.
   Le souffle coupé, je ne pus que murmurer son prénom :
- Louis…
Une larme coula sur son visage pâle lorsqu’il passa un bras autour de mes épaules tremblantes. En me serrant contre son cœur, il m’embrassa les joues d’un millier de baisers désespérés.
- Je t’aime petite sœur. Je ne veux pas te voir malheureuse.
   D’un revers de manche, j’essuyai mes larmes en lui adressant un sourire désolé, qu’il me rendit, me murmurant des "je t’aime" désespérés dans le creux de l’oreille. Mon cœur soudain se mit à battre à grands coups irréguliers, m’alertant sur les pernicieuses dégénérescences possibles de cette malsaine situation. Pour mettre fin à ses caresses équivoques, je le repoussai doucement. De longues minutes lourdes d’un silence gêné s’écoulèrent durant lesquelles Louis promena un regard pensif sur mes affaires répandues dans toute la pièce. Les flammes des bougies rendaient toutes choses spectrales : une sculpture de métal posée sur la commode lançaient des éclairs cuivrés. Sa structure métallique exécutait une danse macabre, agrandissant démesurément une infinité de doigts squelettiques. Un portrait d’Emmanuel, prit le jour d’Halloween, nous observait de ses yeux morts, sa bouche ouverte n’exhalant aucun souffle, parfaitement immobile, dans cette posture figée qui donne aux photographie la froide rigidité du tombeau. Lorsque mes yeux descendirent sur le sol jonché d’habits, je pris conscience que je ne m'étais plus changée depuis des jours. La notion du temps s’étant dissipée avec le peu de raison qu’il me restait, je ne l’avais pas remarqué. Lorsque le goût de la vie vous a quitté, aucune sensation ne vous atteind plus, et la quête du bien-être vous paraît totalement futile. La seule sensation que j’éprouvai à cet instant était la chaude émanation du corps de Louis, appuyé contre le mien. Un désespoir puissant et terrifiant se percevait dans les frissons de son bras. Le calme revenait en moi, la puissance de l’amour de mon frère était telle qu’elle évaporait mon chagrin comme les rayons du soleil d’hiver font fondre une boule de neige posée sur une plaque de verre.
- Qu’est-ce qui ne va pas, Louis ?
Il me fixa longuement. Ses lèvres tremblaient dangereusement.
- C’est un secret…
Après m’avoir une dernière fois embrassé dans le cou, il se leva avec lenteur et murmura doucement :
- J’ai tellement peur de te perdre. Avec toutes ces histoires…
Il se mit à genoux devant moi avec autant de réserve qu’un chevalier devant sa reine, et posa ses bras le long de mes cuisses, les caressant tendrement.
- Ma petite Claire…Que deviendrais-je sans toi ? Je n’ai plus que toi au monde.
Soudain, il enfonça son visage dans ma jupe et pleura. Ses épaules étaient secouées d’amers sanglots qui se muaient doucement en un cri douloureux.
Affolée par tant d’affection soudaine, je caressais ses longs cheveux roux. Les sentiments et les sensations se bousculaient en moi. Louis n’avait pas pour habitude de dévoiler ainsi son cœur. C’était un grand costaud, barbu, les cheveux longs d’un rouge démoniaque, des yeux émeraudes qui lançaient des regards francs, qui ne se laissait pas aller aux épanchements.
Il se releva, s’excusa de nouveau en frottant ses yeux de ses poings fermés.
Bouleversée, je ne pus que promettre :
- Je ne partirai jamais, Louis.
Avant de sortir, il m’adressa un sourire maladroit, puis il gronda entre ses dents en refermant la porte:
- Je ferai tout pour que tu ne puisses pas partir de toute façon.
Bouche bée, je regardais la porte se fermer sans comprendre. Le ton employé n’était pas celui de la plaisanterie, c'était sans appel. Lorsque je me couchais, le cœur gonflé à la fois de tristesse et d’une force nouvelle, je croyais avoir compris que mon frère voulait m’empêcher de me suicider. Ma nuit fut peuplée d’horribles cauchemars dans lesquels j’entrais dans la chambre d’Emmanuel. Tout son mobilier était recouvert de draps noirs. Une rose rouge reposait sur son oreiller. Son colocataire entrait à son tour, et je me mettais à crier, de ce cri de rage mêlée d’une indicible souffrance. Puis j’enfourchai ma moto, et j’allais pour pleurer jusqu’à la plage sur laquelle je n’avais pas eu le temps de l’emmener. C’était une plage sauvage cachée entre deux rochers sur laquelle se trouvait son cadavre à demi enfoui. C’était un vieil homme. Sa tête ridée sortait du sable, et ses mains blanches se raidissaient sur une photo…de moi en vieille dame édentée.
Je me réveillai en hurlant. Mon radio réveil indiquait quatre heures du matin. Effondrée, je voyais partout Emmanuel en vieil homme, je sentais des rides ignobles se creuser sur mon visage. J’avais mal, je hurlai, je sanglotai, mes pleures étaient douloureusement insupportables. Je me suis levée et j’ai couru vers la chambre de mon frère. La porte n’était pas fermée à clé, je suis entrée. Il faisait noir, horriblement noir dans cette chambre, je ne pouvais rien voir. Des relents de mon effroyable cauchemar me revinrent en une épouvantable puanteur qui me prit à la gorge.
- Claire ? Qu’est-ce que… Non ! N’entres surtout pas ! Vas-t’en !
Louis se précipita vers moi, apparaissant comme un spectre dans l’obscurité de sa chambre, sa longue chevelure rouge battant l’air en tous sens. Une pensée stupide me vint à cet instant, je regrettais de n’avoir pas héritée des magnifiques cheveux roux de notre père. Louis claqua la porte derrière lui, l’air affolé :
- N’entres plus jamais dans ma chambre. Tu m’entends ? Plus jamais !
Je pleurai, je ne comprenais pas. Devant mes yeux dansaient encore les images de mon effroyable nuit. Tremblante, je cherchai éperdument du réconfort dans le regard de mon frère. L’expression sur son visage passait doucement de la terreur à la colère, comme un père grondant un enfant qui jouait trop près d’une casserole d’eau bouillante.
- Je… J’ai fait un cauchemar, m’excusai-je platement.
- Ce n’est rien. Retourne te coucher.
Sa main crispée sur le battant semblait prête à me gifler. Le cœur battant, je retournai dans ma chambre. Allongée sur mon lit, sans allumer les bougies, je réfléchissai en tremblant de peur. Une telle violence dans la réaction de mon frère était inattendue. Quelque chose de fou avait percé dans ses yeux verts et suintait sur son front blanc. Soudain je m’aperçue d’un détail qui m’avait échappé et qui me révulsa. J’avais emporté avec moi cette odeur infecte, qui ne venait pas de mon rêve mais bien de la chambre de Louis. Une odeur d’excréments et de viande pourrie. Il fallait absolument que je fasse le ménage dans cette chambre dès que le soleil se serait levé derrière la baie vitrée.
Debout, le front contre la vitre glacée, j’observai la ville silencieuse baignée de nuit. Les étoiles descendaient en cascade étincelante sur les toits des immeubles gris. Un mélange de nostalgie rêveuse et de réalisme exigeant se retrouvait à cet instant dans ma tentative pour ordonner mes pensées confuses.
Sans crier gare, une goutte de sueur froide descendit le long de ma colonne vertébrale, déclenchant un tremblement de tout mon corps. A cet instant je m’aperçus que mes vêtements étaient trempés. Quelques jours auparavant, je me serais changée immédiatement. Mais depuis l’accident, je me sentais seule, délaissée, je ne désirais plus rien d’autre que de me perdre encore d’avantage dans cet abandon obscur. Il ne me restait plus que Louis. Un sourire se dessina malgrè moi sur mes lèvres gercées. Deux années seulement nous séparaient et pourtant il s’occupait de moi comme un vrai petit père.
Mon souffle sur la vitre fit un rond de buée, dans lequel je traçais du bout du doigt un cœur glacé, percé d’une flèche. J’observai mon reflet se découpant dans la nuit. J’avais changé. Mes yeux scintillaient à présent d’une lumière étrange. Mes cheveux blonds en bataille encadraient un visage blanc aminci par la douleur.
Soudain, je poussai un hurlement. Dans la vitre apparut un visage qui n’était pas le mien. Me reculant brusquement, je m’effondrai contre le lit. Pour tenter de calmer mon cœur affolé, j’appuyai de toutes mes forces ma main contre ma poitrine. Le visage d’une atrocité, d’une horreur infernale, avait aussitôt disparu. Son aspect épouvantable avait cependant marqué mon esprit. C'était une tête de mort sur laquelle aurait suppurés quelques lambeaux de chaire. A moins que ce ne fût une gueule d'animal déformée par la rage, un loup, ou peut-être un bouc. L'image se déchirait par ondulations, comme si elle apparaissait à travers la surface d’une eau rougeâtre mais limpide.
Me frottant les yeux, je revis ce visage que je connaissais bien, cette tête aux cheveux hirsutes, des cheveux d’un blond éclatant. En observant avec crainte mon reflet dans la vitre je me rendis compte des similarités que ce visage de démon partageait avec le mien.
Pour un temps rassurée, je me crus abusée par le manque de sommeil et m’allongeai sur mon lit. Sans doute était-ce le choc du cauchemar de la nuit qui continuait son ouvrage. Une peur enfouie dans mon subconscient devait me hanter et tant m’obséder qu’elle transparaissait dans mon imagination. Cette confusion cérébrale était due aux événements horribles que j’avais vécu. Pour me réconforter, je repensai à Emmanuel. Je dessinai la forme de son visage dans les airs au-dessus de moi, je caressai dans le vide une joue que je savais se flétrissant dans un cercueil, je sentais se poser sur mes seins des mains qui n’existaient plus, des mains de mort. Je faisais l’amour à un absent, je me noyai dans un abîme de désir insatiable et de chagrin désespéré. Mes lèvres s’entrouvraient pour qu’une langue de fantôme s’y glissât. Le drap noir qui recouvrait mon matelas dur était constellé des petites étoiles rondes et brillantes de mes larmes, autant de cicatrices d’un combat frénétique contre la souffrance.
Un peu de la chaleur du désir perçant mon bas ventre, je me relevai pour regarder à nouveau le ciel à travers la vitre. Il s’éclaircissait, les étoiles s’éteignaient pour laisser place à la lumière rosâtre des matins d’hiver. Un bruit à l’étage en dessous et un crissement de porcelaine me firent sursauter. Louis prenait son petit-déjeuner dans la cuisine. Je voulais le retrouver au plus vite, voir près de moi un visage ami. Je me levai et courru ouvrir la porte à la volée, puis descendis à petits pas pressés l’escalier.
Penché comme une poupée désarticulée au-dessus de la table de la cuisine, mon frère soutenait d’une main molle sa tête lourde, les cheveux en bataille comme après une nuit d’amour, le regard agité. Le sourire aux lèvres, j’allais à sa rencontre. Lui ne souriait pas. Les sourcils froncés, il ne me jeta pas le moindre regard.
- Je m’excuse pour la nuit dernière, bredouillai-je maladroitement.
- Ne recommences jamais ça.
Son visage plongea dans son bol de café au lait.
- J’avais fait un cauchemar…
- Et bien appelle-moi la prochaine fois, mais ne rentres pas comme une furie en pleine nuit, lança t il après avoir poussé un long soupir mi agacé mi désolé.
- Mais Louis, avant je rentrais comme je voulais…
- Plus maintenant.
Je ne ripostai pas. Avec énergie, il trempa dans son bol une tartine de pain grillée, et sans la manger il la laissa retomber mollement avec un bruit flasque. Il se leva et sortit de la cuisine.
Un peu étourdie par son comportement, je tentai de réfléchir posément à la situation, mais le lieu ne s’y prêtait pas. La tranquillité de la pièce m’exaspérait. Il n’y avait rien ici sur quoi la pensée pouvait se fixer. Mon cerveau bouillonnait perpétuellement, et tout ici, dès murs blancs, les plantes grasses qui mourraient doucement, le bout de leurs feuilles prenant une teinte ambrée, jusqu'aux meubles jaune sale, tout me rappelait à moi-même. J’essayai, tant bien que mal, de me calmer, de laisser mon imagination couler à travers cette palpable réalité, mais rien n’y faisait, toutes mes pensées restaient prisonnières de ma boîte crânienne, prenant de l’ampleur, tournant de plus en plus vite, percutant ma tête avec une violence qui me donnait la nausée. Je m’accrochai des deux mains à ma chaise, les yeux captivés par la lumière tamisée de la cuisine. Mon Dieu, mais que m’arrivait-il donc ? Jamais je n’avais éprouvé une telle sensation auparavant. Mon cœur battait comme sous le joug d’un amour profond, et pourtant un amour sans autre objet que la perte de soi. J’aimais un mort, j’aimais un être imaginaire, et je me sentais irrémédiablement attirée vers lui, poussée en avant par un bras venu de nulle part, informe et inconsistant. Avec l’intention de m’allonger un peu au calme dans ma chambre, je remontai l'escalier. Mais en passant devant celle de mon frère, la puanteur insoutenable qui s'en exhalait me poussa à rompre ma promesse. La main sur la poignée, je fermai les yeux et je me décidai à appuyer sur le clenche. La porte était cette fois-ci fermée à clé, mon frère avait pris ses précautions. Après avoir refoulée une nausée, j’allais m’enfermer dans ma chambre.
Lorsque Louis entra un peu plus tard dans ma chambre, ce fût pour s’excuser, l'air penaud.
- J’ai mes petits secrets, tu sais. Je ne veux pas forcément que tu les découvres. Et puis, j’ai si peur de te perdre…
La journée se passa lentement. Louis s’occupa de moi, il m’apprit de nouveaux jeux, et ne cessa de me murmurer des mots d’amour dans le creux de mon épaule. Nous n’avions pas vu la nuit arriver. Il me borda, m’embrassa et me souhaita une bonne nuit.



Tremblante dans mes draps glacés, je sentis que quelque chose n’allait pas. La journée était passée trop rapidement. Ce n’était qu’un rêve, et sûrement pas le mien. C’était le rêve de Louis. Je voyais ma vie défiler devant mes yeux, et ce n’était pas ma vie. Elle appartenait à Louis. J’étais une poupée, un jouet sensuel entre ses mains. Il me manipulait. Mes tempes battaient, une douleur atroce parcourait ma chair. Je me sentais horriblement ridée, mon visage fissuré, mes mains couvertes de crevasses piquantes. Ma langue ne parvenait plus à humecter mes lèvres gercées. L’image d’un rosier fané m’apparut aussi vive que si je l’avais eu sous les yeux. Une douleur aussi foudroyante que l’éclair traversa mon orbite pour se perdre dans mon crâne. Avec difficulté, je me levai de mon lit. Mon esprit était embrouillé, j’étais malade. D’un pas hésitant je me dirigeai vers la porte. L’odeur horrible ne semblait plus venir de la chambre, mais de mon propre corps. Le long de mes poignets, mes veines bleuies s’étaient tellement desséchées qu’elles avaient crevé à la surface de ma peau, sécrétant un sang visqueux. Le liquide gras et brun coulait abondamment le long de mes bras décharnés. 


   J’ai ouvert la porte de la chambre de Louis. Il était dans son lit, endormi contre le corps d’une femme que je ne reconnu pas. Sur les murs étaient peints des pentacles et d’autres formes cabalistiques, avec une matière rouge et visqueuse, du sang. Suspendu au plafond se balançaient des cadavres d’animaux, chats, poules, lapins, rats… La puanteur et l’incessant vrombissement des mouches étaient aussi insupportables que l’horreur de cette infernale décoration. Surprise, je m’attachai à reconnaître la femme allongée sur le lit : des boucles blondes, une peau d’une effroyable pâleur, des lèvres bleuies, un visage raidi et peint, les cuisses molles et rigides entrouvertes, dans l’immonde posture d’une poupée lubrique. Les cheveux de mon frère couvrait une partie de son visage, son bras la tenait étroitement serrée par la taille. La vérité me fouetta le visage. Cette chose, reposant sur le lit comme un gisant chéri, était mon propre corps. Tout me revint comme un flash. La lumière du souvenir me brûla l’esprit avec douleur. Je n’avais pas survécu à la mort d’Emmanuel. Tandis que je fixais la plaie béante de mes poignets dont les lèvres pendantes vomissaient un pue infect, Louis s’éveillait doucement. Il leva son visage barré d'une mèche de cheveux rouges, décolla brusquement du cadavre son corps languide et me jeta un regard affolé. Il hurla, et son cri me rappela à la réalité. J’avais la sensation que mon corps momifié était celui d’une vielle femme, le fluide de mon esprit s’écoulait par mes veines ouvertes. Je rejoignais Emmanuel. Le dernier son qui me parvint fût la voix de mon frère :
- Je voulais te garder, hoquetait-il en refermant désespérément ses bras tremblant sur le vide. Je ne voulais pas te perdre.

 

 

 

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