Il te brisera

 

Salut,


Je t'écris cette lettre parce que je t'aime bien. Tu m'as dit adorer notre famille. Nous sommes soudés, nous sommes tout les uns pour les autres. C'est vrai. Tu m'as dit aussi que tu aimerais que ta famille ressemble à la nôtre. Je ne te le souhaite pas.

J'aime mon frère, vois-tu. Mais les gens que j'aime, je ne les protège pas. Je leur fais du mal au contraire, en voulant me protéger moi-même. C'est pour cela que je t'écris. Je vais faire énormément de mal à mon frère, mais je vais ainsi me protéger, parce que je t'aime bien.

Tu trouves mon frère merveilleux, beau, intelligent. C'est vrai. Tu n'es pas la première fille qu'il nous ramène, tu sais? Notre cercle de famille s'ouvre pour toi, il s'ouvre pour t'intégrer à lui, et ça te fait plaisir, parce que tu te sens acceptée, et tu penses que toi et lui, c'est pour la vie. Tu n'es pas la première fille qu'il brisera sous nos yeux, ni la dernière. Et nous, nous resterons là, sans rien dire, lèvres serrées, refoulant notre chagrin. Parce que nous l'aimons, nous supportons ses caprices avec tolérance. Tu penses pouvoir le changer? C'est un assassin, un pervers, un psychopathe. Tu penses qu'il t'aime? Il n'a pas de cœur, sauf pour nous, sa famille. Pour toi, il n'a qu'un pénis. Il te brisera, comme il en a brisée tant d'autres sous nos yeux. Il te brisera avant de te tromper. Le seul moyen pour toi de le garder, puisque c'est ce que tu imagines être capable de faire, serait de te faire mettre enceinte. Peut-être restera-t-il, un peu. Mais ne compte pas sur lui pour élever cet enfant. Il passera le voir, l'embrassera sur le front, le couvrira de jouets de plastique sans vie, et ira déverser sa semence dans le ventre d'une autre femme. Tu n'es rien pour lui. Rien. Il te tuera, comme il a tué toutes les autres. Puis nous t'enterrerons, la mâchoire crispée sur notre chagrin, au fond du jardin, avec les autres.

Tu n'es pas la première à qui j'écris. Aucune de ses ex ne m'a cru. Celles qui m'ont cru pensaient pouvoir le changer. Des illusions. De simples illusions, qui conduisent toujours dans le jardin. Bien sûr, si tu le quittes avant qu'il ne soit trop tard, si tu le quittes pour permettre à ton petit cœur si jeune de battre encore, il le saura, il apprendra que c'est à cause de moi, et il m'en voudra. Il me reviendra peut-être, dans plusieurs années, j'espère qu'il lui faudra moins de temps que je ne pense pour me pardonner et comprendre. En t'écrivant, ce n'est pas toi que je protège, mais moi-même. J'en ai assez de souffrir. J'en ai assez de le voir embrasser des filles qui finiront tôt ou tard dans le jardin. J'en ai assez de les entendre parler de mariage, d'enfants, et de le voir acquiescer avec un sourire niais, trop lâche pour leur expliquer, pour leur dire. Trop lâche pour assumer. Mes mains sont couvertes d'ampoules à force de creuser. Notre famille, si soudée, dans laquelle tu te sens si bien intégrée, ne pipera mot lorsqu'en déversant en toi sa semence il t'étranglera de ses mains puissantes. Elle ne dira rien lorsqu'il faudra t'enterrer entre les acacias. Et elle ne dira rien non plus lorsque, fier et mystérieux, il nous amènera la prochaine.

Tu dis que tu apprécies notre famille. Maintenant tu sais.



 

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