L'araignée

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L'araignée par Elen Valfae

Hôpital psychiatrique de Saint-Avé, 56. Première consultation de Mademoiselle Christine Raffet. Retranscription dactylographiée du dialogue de la video T.208. Médecin traitant: Jean-Pierre Picard.


J’ai tout vu. J'sais qu’elles existent. On m'croit folle, on r'fuse de m’écouter, on...mais j'vous promets, j’ai tout vu. Personne...tout le monde s'en fiche...s'en fiche, de savoir où elle est passée, Vanessa. Mais moi, j'sais, j’étais là. J'sais bien où elle est. Et aussi, j'sais c'qu’elle est, Vanessa. C’est pas une fugue. J’en ai même entendu dire qu’elle se s'rait enfuie parce qu’elle aurait vu l'cadavre de sa mère. Tout ça c’est des histoires. Vous avez l’air d’un gentil docteur, vous.
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(texte censuré ici par respect du patient)
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C’tait l'an dernier. Si vous aviez vu Vanness, z'auriez pu lui d'mander. Elle vous aurait dit, elle, que j'suis pas cinglée. Mais j'crois que c'est plus vraiment la même fille depuis, vous comprenez? On peut plus lui parler, ça non.

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Vaness ? C’était ma meilleure amie. Une fille sympa, hyper cool. Toujours joyeuse, pis souriante, et pis... hyper gentille, tout ça... On était au collège ensemble. Une pure bombe, tous les garçons étaient raides dingues d’elle (rires). C’tait une fille équilibrée. En tout cas, elle avait l'air bien dans sa peau, quoi.

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En classe? Ben, ça allait, elle s'démerdait plutôt pas mal, vu qu'c'était la meilleure d'la classe. 'Fin j'crois, parce qu'on faisait pas vraiment de classement.

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Oh, ben moi, j'avais plus de mal, ça c'est sûr. Heureusement elle m’aidait le soir. On f'sait nos d'voirs ensemble. J’avais surtout des gros problèmes en maths, et c’était sa matière favorite, alors c'tait plus facile après. J’ai fait d'sacrés progrès grâce à elle. On allait chez elle pour réviser, elle disait que c’était plus facile pour elle. Elle habitait en banlieue, dans une maison. Elle était bien, mais elle était p'tite.

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Ben, elle était bien à cause de la joie dedans, des couleurs, tout ça... Il y avait toujours une petite musique. C'était sa mère qui mettait toujours sa musique. C'tait ringard, mais pas trop craignos. C'tait sympa quand même, quoi. Ça sentait bon aussi, à cause des fleurs dans les vases, et y en avaient beaucoup, des fleurs, sa mère aimait bien, alors... Ça sentait dans toute la maison.

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Non, non, elle vivait seule avec sa mère.

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Ben, je sais pas moi. C'était une femme sympa. Elle était cool. En tout cas, J'ai jamais vu sa mère l'engueuler. Non, elle était cool, sa mère, vraiment. Personne n’aurait eu envie de l’assassiner, surtout pas d’une façon aussi horrible.

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[...] Et puis, il y a eu cette vilaine épidémie de grippe A. Vanessa est tombée malade. Elle m’avait téléphoné un matin, j'sais plus trop quand, pour que j'lui apporte les cours le soir. Elle voulait pas louper les cours, vous comprenez?

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Ben, elle se sentait pas très en forme. J’ai pensé à elle toute la journée, j’avais prit les cours en note, tout bien, pour qu’elle puisse les r'lire facilement. Mais même comme ça, j'écrivais pas très bien. Heureusement qu'j’ai un ordi ici. Là, j’ai plus tous ces problèmes, c'est plus pratique. [...] Après je lui ai porté ses cours chez elle. Il devait être six heures, dans ces eaux-là. Sa mère avait l'air contente de m'voir. Après, elle m’a dit que Vaness avait vomi toute la journée. J'crois qu'elle pensait à une crise d’appendicite, ou p't-être un truc plus grave, genre...j'sais pas moi, genre un truc grave, quoi. Après, j'suis montée dans sa chambre. Elle v'nait tout juste de s'réveiller. Elle était pâlotte un peu, surtout le visage, en fait. Elle a demandé que j'baisse son volet, elle me l'montrait du doigt et tout, on aurait dit qu'elle jouait un peu la comédie quand même. [...] J’ai allumé sa lampe de chevet, parce qu'elle voulait pas que j'allume le plafonnier. La lumière, ça lui donnait mal à la tête, elle la supportait plus, vous comprenez? Elle avait pas l’air trop malade, pour moi, elle avait pas l'air si malade que ça, voyez, c'était un peu d'la comédie, quoi. [...] Après, j'lui ai montré mes cours. Elle a r'marqué que j'm'étais appliquée, elle s'est même un peu moquée de moi.

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[..] J'suis retournée chez elle, genre, vers le lendemain soir. J'trouvais qu'elle avait encore pâli, encore plus. Nicole, c'est sa mère, elle m’a dit à un moment qu'sa fille elle avait passé la journée enfermée dans le noir dans sa chambre. J'l’ai rassuré du coup, j'lui ai dit qu'Vaness' allait vite s’en r'mett'. Vaness elle m'avait dit que y avait que'que chose qui allait pas, qu'elle se sentait fatiguée, tout ça. Et en fait, elle voulait me d'mander un truc sur Sébastien. C’est un garçon qui lui court après au collège. Un beau gosse, très sympa, tout gentil et tout. Et en fait, Vanessa se demandait si elle allait sortir avec lui ou pas. Ça f'sait bizarre qu'elle en parle comme ça. Elle m'a dit après qu'il fallait que j'lui dise qu'en fait elle l'aimait pas. Elle m'a sorti comme ça qu'elle avait bien réfléchi, bien fouillé dans son cœur, tout ça, et qu'en fait elle ressentait rien, mais alors absolument rien pour lui, quoi. Pas le moindre sentiment, vous comprenez?
Alors, bon, ba au début, ça m'a pas trop inquiété, parce que Vaness' c'est une nana qui est franche sur ses sentiments et tout ça, ça c'est sûr que c'est un truc qu'on peut pas lui r'procher. En tout cas, ben si elle ressentait rien pour Séb, j'pense qu'elle avait raison de lui dire, hein? Pis le plus tôt possible. Sinon, après, les garçons, ils se font des gros films, et tout [...] Alors j'ai fait ça le lendemain. Je lui ai dit. Ça lui a fait tout bizarre à Seb quand même. Bon en fait faut savoir qu'Vaness lui avait dit le contraire avant.
[...] Le soir, je suis retournée chez Vaness. Vu que les volets étaient tout fermés, ça m'a inquiété. C'est sa mère qui m'a ouvert. Il faisait tout noir la-dedans. Pis les chauffages y'z'avaient été poussés au max. Vaness elle était là, dans l'salon, mais elle était pâle comme un cadavre. Y avait des bougies, et les petites flammes des bougies, ça faisait bizarre dans ses yeux, à Vanessa. Elle souriait plus du tout, là. On aurait dit qu'elle avait les lèvres toutes gercées. Pis elle était toute maigre, juste en quelques jours, devenir maigre comme ça, ça fait peur quand même. J'lui ai dit, parce que on m'a toujours dit que quand on r'marque qu'une fille est anorexique, faut jamais faire comme si ça existait pas, pas vrai ? 'Faut pas faire comme si on avait pas r'marqué. Alors du coup, j'lui ai fait r'marquer. Elle m'a dit qu'elle ne mangeait plus normalement parce que la nourriture lui donnait envie d'vomir. Elle trouvait ça dégoûtant, la nourriture. Comme pour moi, c'était sûr qu'elle était dev'nue anorexique, je la chariais un peu, quoi, pour la mettre un peu en colère, pour qu'elle se réveille. Mais elle était toujours aussi calme. C'est fou aussi c'que son visage était calme. Pas de colère, pas de sentiments, rien, que dalle. Ça faisait peur à sa mère. Ben, c'est normal, aussi, hein, c'est normal qu'elle s'inquiète.
Après Vaness, elle m'a brisé le cœur. Elle m'a d'mandé de ne plus r'venir. J'lui ai demandé c'que j'avais fait de mal, elle m'a juste dit qu’elle me détestait pas, mais qu’elle m'aimait pas non plus. Elle voulait plus me voir, pis c’était tout.
Je suis restée pendant quelques jours sans la voir. J’étais toute seule. Au collège j'n’avais jamais eu qu’elle, quoi. Le soir j'faisais mes devoirs et tout mais j'faisais des erreurs dans tous les exercices. C'était super triste. Pis Nicole m'a app'lé. Sa voix tremblait, j'crois bien. Une peu comme si elle pleurait, quoi. Et c'était pas facile de comprendre ce qu'elle voulait me dire. Mais j'ai compris un truc, c'est qu'elle avait peur de sa fille. Et même carrément peur. Vaness' avait changé. Elle avait j'té à la poubelle tous ses fringues, elle gardait juste les noirs. Et elle dormait par terre, même des fois sous son lit. Alors du coup, ben j'suis allée chez elle. C'est sa mère qui m'a ouvert, comme d’hab'. Ca puait la-dedans, grave. Mais pas que le renfermé. Autre chose aussi. Même Vaness' puait. Ca m'a trop stressée de voir son corps tout difforme.

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Ben déjà, elle était toute maigre et blanche. Pis elle tremblait de fatigue. Elle perdait ses cheveux , y avait des trous dans son crâne...pis des trous....genre, un peu verts, voyez...et qui battez comme un cœur. Son visage était froid, comme un visage de poupée, mais qui sourit pas, tout plastique, j'sais pas comment on dit... et pis ses yeux étaient tout noirs. Vanessa avait pas l'air heureuse de me voir, mais pas en colère non plus, c'était bizarre... On a un peu discuté dans sa chambre...y avait une de ces poussières là-dedans, z'auriez vu ça! Et puis, à un moment, on a plus rien dit. Et c'était...lourd...je sais pas comment expliquer, genre, comme quand on étouffe, là. (La patiente s'agite sur son siège.) Mon cœur battait fort, j'préférais qu'elle parle, mais elle disait plus rien, et ça faisait peur dans sa chambre toute noire. Et pis, Vaness...c'était plus Vaness, c'était un truc moche qui donnait envie de vomir. Ses mains étaient toutes maigres, toutes crispées, pis sa peau verte....ha beurk ! Et pis, j'ai fait attention à ce qu'elle avait dans les mains. J'avais pas vu. C'est quand j'ai vu que j'ai voulu partir.

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Son chat. Mort. Elle l'avait dans les mains, et elle s'amusait à casser les os. Ça faisait un bruit....

(la patiente se met à pleurer. La séance est interrompue à 14h21. Reprise à 14h56.)

C’était son chat, merde ! Le cadavre de son chat ! Et elle, elle jouait avec depuis le début. Moi j'avais vu que ses yeux, je r'gardais que ses yeux, noirs, noirs, lisses. Elle ne pleurait pas ! Elle avait pas le sourire d'une dingue, non plus, d'une tarée qui vient de buter son chat! Mais vous ne comprenez pas! Rien! Elle montrait que dalle! Aucun sentiment, quoi, rien! Vous comprenez ou pas?

(Patiente extrêmement agitée. Elle perd le fil de son récit. Il faut sans cesse la ramener par des « que s'est-il passé ensuite? »)

C’était pas supportable. Je me suis levée en vitesse et je suis partie dans la cuisine. Je savais que Vaness descendait l'escalier juste derrière-moi, j'ai couru. Sa mère Nicole faisait la vaisselle. Y a Vanessa qu'a crié:
- J’ai faim !
Je me suis retournée... parce que j'ai eu peur, voilà. Je me suis retournée, et ben j'aurais pas dû. J’aurais dû fuir, me barrer loin. Avant de devenir cinglée. Vanessa....c'était...ha! Trop gore! Son visage...(la patiente plaque sa main sur sa bouche pour retenir un haut le cœur. Elle semble vouloir interrompre son récit. Le psychiatre lui demande de continuer, elle s'exécute docilement.)

C'était...un monstre ! D’abord son visage, c'était...monstrueux. Dans sa bouche, il y avait deux langues! Deux langues noires qui brillaient, et ça avait l'air dur. Et pis ses yeux...ben, ils se séparaient au milieu, comme s'ils se divisaient en deux chacun. Son corps…un vrai squelette son corps, mais avec un ventre énorme, tout gonflé, qui déformait son pantalon. Elle se tenait courbée, comme ça (La patiente se lève de sa chaise et mime. Le psychiatre lui demande de se rasseoir.)

Pis ses pieds y z'étaient énormes, c'était tout déformé, comme...comme des griffes. Je m 'suis mise à courir après qu’elle a planté ses bras...enfin, les choses noires qui lui servaient de bras, dans sa mère. Je me suis cassée, j'ai ouvert la porte, mais là, y avait quelqu'un qui bouchait le passage. Un type. J'ai pas eu l'temps d'bien voir. J'ai juste eu le temps de le prévenir, en courant, j'ai crié:
- Y a un monstre !

(La patiente crie, sa voix se brise dans les aigus.)

Et lui, vous savait ce qu'il a fait? Ben, il a fait comme ça:
- Ah ! déjà ? Bien !

Et il est entré...

Fin de la première séance de Mademoiselle Christine Raffet. Veuillez je vous prie, Monsieur le juge, considérer ce témoignage qui est presque un aveu, comme une pièce à conviction, et me permettre de plaider la démence en la faveur de ma cliente.

Bien à vous, Maître Le Cadel, avocat.

 

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