L'impératrice des rats:

L'impératrice des rats

 

 

Elen Valfae


   Un liquide noirâtre suinte le long des tuyaux, s'écoule depuis les bagues mal vissées et les petits trous que la corrosion a découpé, année après année. Les égouts courent sous la ville, galerie labyrinthique putride et visqueuse, gluante d'excréments et de pourriture. De chaque côté du fleuve gras et noir, de minces trottoirs longent la paroi, et dans l'obscurité, de petits yeux rouges brillent. Nombreux. Une pluie scintillante d'étoiles apocalyptiques, annonciatrice du nouveau règne de la bête immonde. Les rats, par milliers, galopent le long des tuyaux de métal froids, se suivent en bande serrée, glissent entre les obstacles, leurs queues roses fouettent l'air vicié, sur leurs museaux d'épaisses moustaches s'agitent. Si la lumière les aveugle, l'obscurité leur donne une acuité visuelle impressionnante, mais qui n'est rien comparée aux capacités sensorielles de leurs moustaches. Les vibrations de ces longs poils leur donnent des indices précieux sur les odeurs, l'orientation, mais aussi l'espace les entourant. Avant même que l'humain ne soit entré dans leur champ de vision, ils ont senti sa présence. Une femme. Ils sentent ses hormones féminines aussi sûrement que leurs pattes sentent le sol glissant. Jeune. Une odeur de parfum fruité, derrière les oreilles et un musc léger à l'entrejambe. Ils s'arrêtent. Le chef se dresse sur ses pattes arrières, puissantes. Il hume l'air avec avidité, le happe puis le rejète en le laissant glisser sur sa langue. Le chef est un mâle dominant de près d'un kilo, un énorme rat agouti, d'un noir tirant sur le jaune sale, aux yeux rouge vif et au museau épais. Son oreille gauche est déchirée. Ses testicules à la base de la queue sont énormes, symbole de sa toute puissance. Que faire? Les rats fuient les humains. Les hommes les tuent, et les femmes crient en leur présence, vrillant de leur gorge pleine d'ultra-sons leur ouïe si fragile. Que faire? La femelle ne crie pas. Elle a pourtant dû les entendre. Les sentir. Les femelles sentent les rats bien plus rapidement que les mâles. Mais celle-ci les appelle. Il le sent en lui, enserrant son cœur comme une certitude absolue. Elle l'appelle, et cet appel semble irrésistible, mais que faire? Il se remet à quatre pattes, et lance un jet d'hormones derrière lui. C'est une odeur rassurante. Il peut réconforter ainsi sa communauté, car son pouvoir est grand. L'appel persiste. Ses yeux fixent son conseiller, un jeune rat borgne et hargneux, un dur de dur qui ne se laisse pas impressionner. Mais le conseiller fronce le museau. Il refuse de courir un tel risque. Il se retourne, et assène un énorme coup de patte sur son dominé. Il lui taillade le dos de ses dents pointues. Le dominé se met à couiner, son museau se couvre de liquide rouge, ses oreilles s'abaissent. Le conseiller lui ordonne de servir d'éclaireur, ordre qu'il s'empresse d'exécuter sous peine de mort immédiate. Il part en claudiquant. Ses petites pattes cliquètent sur le sol de métal. Il voit parfaitement dans le noir. Et il voit parfaitement que l'humaine, devant lui, ne le voit pas. Elle est effrayée, il peut sentir l'acidité émise par les pores de sa peau, il perçoit les tremblements léger de ses muscles, et capte à la perfection l'électricité émise par son cœur affolé, ainsi que les vibrations lentes de sa vessie contractée. Une étoffe légère couvre ses épaules. Lorsqu'il s'approche, elle cesse aussitôt de pleurer. Elle renifle, et passe sur son nez une main sale. Ce n'est pas une femme, mais une enfant, presque une enfant de lait. L'éclaireur, intrigué, approche lentement, agitant frénétiquement ses longues moustaches, les paupières si écartées qu'apparaissent aux coins des yeux un peu de blanc. Il dresse ses oreilles, bien rondes au dessus de son front, et ses flancs se creusent. Il veut se faire le plus discret possible, pour ne pas effrayer l'enfant d'humain. Elle pose sur lui ses grands yeux, dans lesquels se reflètent les eaux grisâtres des égouts. Au dessus de sa tête, le rat aperçoit une grille que la luminosité rend floue. Elle est ouverte. L'enfant est tombée. Le rat, assumant ses fonctions servilement, retourne auprès des autres pour les informer de la situation. Derrière lui, il perçoit un son épouvantable de masse énorme galopant. Paniqué, il court vers sa meute en criant, et la meute aussitôt se disperse un peu partout, dans tous les recoins des égouts. L'enfant a, à quatre pattes, voulu suivre le rat, et s'est arrêtée après avoir entendu la centaine de pattes griffues crisser un peu partout. Intriguée, elle attend, accroupie, les bras entourant ses genoux blessés. Tout autour d'elle apparaissent de petits yeux rouges. Elle se sent examinée, mais ne bouge pas. Elle est inquiète, son cœur bat; elle respire à peine. Sa mère l'avait poussée dans la grille d'égout, l'avait abandonnée là, elle ne voulait plus d'elle. Elle était seule au monde.


Les petits yeux rubis la fixent dans l'obscurité comme autant de petites étoiles brûlantes qui constellent une voûte céleste nauséabonde. Elle attend. Ses cheveux bruns désordonnés volent en masse informe autour de sa tête, bercés par la brise glacée qui sort de la plaque d'égout dans laquelle on l'a jeté. Si les rats ne s'enfuient pas, c'est parce qu'ils ressentent une étrange sensation en présence de cette petite fille, et cette sensation les intrigue. Ses cheveux désordonnés et sales, ses grands yeux gris, sa moue résolue, son petit nez en trompette, lui donne l'allure d'un rat. Un rat humain. La fermeté de son regard, la force qui semble émaner d'elle les attire et les rassure. Le chef, le rat à l'oreille déchiré, est le premier à sortir le museau. Il hume l'air qui l'a frôlé. Elle sent le rat. Sans aucun doute. Quelle étrange petite femelle. Doucement, il sort le reste de son corps de la crevasse dans laquelle il s'était caché. Doucement, lentement, pour ne pas effrayer la petite fille, il fait glisser ses petites pattes sur le béton des égouts. Il désire tant s'en approcher. Elle est si mignonne, si innocente. Un air doux maquille son visage d'ange. Doucement, il s'approche, encore. Il sent tous les regards braqués sur lui. Il ressent l'admiration que sa meute lui porte à cet instant. Il est le chef, incontesté, et son pouvoir est grand. Il s'arrête, se pose sur son postérieur, et se met debout, les pattes avant jointes comme un moine en prière, le nez levé vers la petite fille. Il la regarde dans les yeux, en bougeant le moins possible, et en couchant son poil pour paraître à son avantage. L'enfant lui sourit, doucement, tendrement, d'un sourire si triste que le rat est pris de pitié. Il s'avance vers elle, saisi d'affection soudaine. L'enfant détache ses mains de ses genoux blessés, et avance ses doigts tremblants vers lui. Elle souhaite le toucher. Les humains font ça lorsqu'ils veulent sympathiser avec les animaux, ils avancent la main. Rassuré par ce geste, le rat se laisse attraper par la petite main, si douce, si fragile. Elle le regarde, droit dans les yeux. Comme elle est belle! Une véritable princesse. Le rat se sent agréablement bercé dans cette main si douce, bien que ses doigts d'enfants soient glacés, il s'y sent en sécurité. Jusqu'à ce que...

Jusqu'à ce que la petite main se serre. Le rat couine, se débat. Il ne respire plus. Il couine, encore et encore, griffe la main qui lui broie les entrailles. Ses dernières sensations sont celles de ses côtes se plantant dans ses poumons, et de ses yeux exorbités qui lui sortent de la tête. La petite fille regarde le cadavre de rat, explosé dans sa main, et se met à rire. Elle le porte à sa bouche et lèche le sang épais et violacé qui dégouline le long de son petit poignet. Une vague de terreur parcourt l'assemblée des rats d'égout. La fillette les regarde tous, les uns après les autres, avec sur son visage d'ange un air de cruauté insoutenable. Elle leur parle. Ce n'est que dans leurs têtes, mais elle leur parle, à tous, dans leur langage.

«  Je me prénomme Nastya. Et à partir d'aujourd'hui, c'est moi votre chef. Je suis votre impératrice. Je suis l'impératrice de tous les rats peuplant cette planète. Et à nous tous, nous pourrons faire payer aux humains le mal qu'il nous ont fait. »

Créer un site gratuit avec e-monsite - Signaler un contenu illicite sur ce site

×