Le cycle des étoiles

 

Le cycle des étoiles. Elen Valfae


 

       Il avait trop bu. A cette heure où l'humanité s'est endormie du sommeil du juste, où seuls s'ébattent encore quelques rongeurs nocturnes dans les herbes hautes, c'était tout ce qu'il savait. La seule sensation qu'il lui restait. L'alcool battait dans ses tempes à coups de bélier. Allongé sur le sable humide, un bras replié sous la nuque, il profitait du simple fait d'être là, presque sans vie, éclairé par la lune. Déchiquetée par les vagues, des étincelles de magie dansaient sur une nappe noire que des mains invisibles secouaient. Il laissa couler abondamment les larmes sur son visage. Que lui importait de se montrer digne de son sexe, à présent ? Il pleurait de tout son cœur, le torse secoué de violents sanglots. Seul. Au loin, une chouette hulula.

 

Il parlera ensuite d'une hallucination d'ivrogne. D'un fantasme mélancolique. Des prémices d'une dépression amoureuse.

 

  D'abord, il y eût cette infime variation de lumière. Légèrement moins bleue, un peu plus blanche, un peu plus tendre. Puis, quelques volutes de fumée, une douce brume s'accrochant aux aiguilles des herbes hautes, sur la dune. Et enfin, le silence apaisant. Il se redressa, chassant d'une main vive le sable dans ses longs cheveux roux. Réprimant un frisson, il se demanda pourquoi il avait dégrisé si vite. Il lança autour de lui des regards inquiets, prenant soudain conscience de sa solitude, de son isolement, et pourquoi pas, de la valeur de sa vie. Il y avait à quelques mètres un bunker dissimulé par le sable où avaient l'habitude de se retrouver les toxicomanes et les loubards. Et puis, une histoire qui lui était revenue par association d'idée, celle de cette jeune femme qui s'était retrouvée nue, le corps lacérés, l'année dernière, au même endroit. Il se leva d'un bond, ferma d'une main le col de sa veste, et entreprit de rentrer chez lui. Il n'avait pas encore franchi la première dune lorsqu'une voix l'appela.

 

   En sursautant, il se retourna brutalement, sa cheville vrillant dans le sable lui lança un éclair de douleur. Et il la vit, elle.

 

   De là où il se trouvait, il lui aurait été difficile de dire s'il s'agissait d'un manteau de brume qui enveloppait les vagues, ou d'une femme. La silhouette vaporeuse se dessinait doucement, des courbes, un tracé de volutes de fumée plus appuyé, des étoiles descendant en corolle, formant bientôt une longue chevelure scintillante. Un chant. Une voix douce, maternelle. Et tout à coup, il n'aurait su dire pourquoi, il n'avait plus peur. Il attendait simplement, là, la fin du spectacle sensuel qui s'offrait à lui. Le pied nu et gracieux de la petite danseuse toucha le sable et s'y enfonça. Il lui sourit, rassuré par cette consistance. Elle lui rendit son sourire, étrangement triste. Son visage pur, lisse, aurait pu être de porcelaine. Une porcelaine très blanche, fine, à laquelle le sculpteur habile aurait mêlé des éclats de quartz. Elle s'avança encore. Lui ne bougea plus, n'osant faire le moindre geste de peur que la porcelaine fragile ne se brise, que la femme-étoile ne s'effraie et ne retourne dans le monde de la nuit. Elle ne se tenait plus qu'à quelques centimètres de lui lorsqu'elle avança la main pour caresser son visage.

   Il ferma les yeux. Jamais il ne s'était senti aussi vivant. La main glacée et douce apaisait ses joues brûlées par les larmes. Le baiser de ses lèvres lisses et humides calmait la douleur de son cœur meurtri. Il n'osait pas la regarder. Il sentait que quelque chose se briserait s'il ouvrait les yeux à cet instant, alors qu'elle l'allongeait avec tendresse sur le sable et couvrait son corps de baisers et de caresses. Alors, gardant fermement les paupières closes, il se laissa faire.

   Il dira plus tard que c'était de l'auto-mutilation. De la paranoïa. Une maladie d'alcoolique. Mais pour le moment, il la laissa prendre le peu de vie qu'il lui restait. Il la laissa embrasser son cou, le déshabiller, lui faire l'amour. Il mordit ses lèvres pour ne pas crier lorsqu'elle le blessa. Il laissa s'échapper des larmes de douleur sans jamais ouvrir les yeux. Il sentit des griffes. Des crocs. Des tentacules visqueuses et humides. Mais il ne bougea pas, concentré sur l'intense plaisir qu'il ressentait, la joie, l'apaisement.

   Cela dura bien plus longtemps qu'il ne voulut l'admettre. Dans le fond de son esprit mourant, il entendit des cris, des coups de feu. On le releva, on le couvrit d'une chose rugueuse et malodorante mais chaude et agréable. Des hommes le déposèrent sur un sol de béton glacé puant l'urine. On lui appliqua quelque chose sur les plaies qu'il sentait saigner abondamment, il aurait dit des mouchoirs de papier imbibés de jus de citron. Il gémit. Il voulait qu'on le laisse tranquille, que la femme-étoile revienne, qu'elle se nourrisse de son âme, de sa tristesse, de sa douleur, encore et encore. Il voulait atteindre le firmament, se mêler à l'infini, danser et faire l'amour pour l'éternité.

   Plus tard, il reviendra sur cette même plage. Il essayera de reconstituer sa nuit. Il ira, ivre, s'allonger sur la dune glacée, tous les soirs. Et puis, l'année suivante, il découvrira cette adolescente endormie, le visage gonflé de larmes, ses deux mains fines et blanches sur son petit ventre un peu trop rond. Et il aura envie de l'appeler doucement, de lui faire l'amour, de calmer sa tristesse, de manger l'enfant qui grandissait dans son chagrin. Il aura envie de laisser les étoiles et la mer le saisirent, de devenir une créature de l'infini. Un homme-étoile.

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