Le vampire

Vous trouverez ma nouvelle "Le vampire" dans la revue gothique La Salamandre n°13

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Et dans Enquête sur les vampires, fantômes, démons et loups-garous de Marc-Louis Questin, éditions Trajectoire

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Le vampire - Elen Valfae

Droit d'image: http://nynille.canalblog.com/


LE VAMPIRE - ELEN VALFAE

J’aime l’obscurité. Toutes les histoires un peu effrayantes commencent par une nuit noire. La nuit, le monde paraît plus beau, la lumière des réverbères écrase les formes, tout est en deux dimensions, comme une jolie gravure. Cette nuit-là, une brume froide d’hiver couvrait le ciel, une pluie fine, le petit crachin breton qui donne tout son charme à cette région et du vague à l’âme à ses habitants. Les amis qui m’accompagnaient étaient insouciants, nous allions fêter les anniversaires de deux d’entre eux dans un bar de Rennes. Une douce quiétude me berçait, de ce bonheur qui empêche d’imaginer le pire. Le drame. Le monstrueux. Nous étions au crépuscule de Samhain, le ballet de la vie et de la mort allait débuter, et les âmes damnées allaient prendre corps. Samhain. Halloween. La nuit des morts. Jour funeste pour moi, festif pour mes chers compagnons, bien décidés à profiter dignement de leurs vingt ans. Ils m’ont emmenés dans une ruelle, en centre ville, à l’écart des avenues dangereuses. Une ruelle moyen–ageuse, obscure, inquiétante, et pourtant, je me croyais en sécurité. Les garçons étaient assez forts pour me protéger contre d’éventuels agresseurs.
Je ne l’ai pas vu tout de suite. Il était caché dans un recoin, entre deux maisons. Il nous suivait, nous observant discrètement. C’est alors que j’eu une vision étrange. Nous marchions, rieurs, dans cette ruelle étroite et sombre et soudain je le vis, lui. J’ignore comment je le savais, mais j’étais certaine que c’était cet homme qui nous suivait.
Je ne marche plus sur les pavés glissant du miasme de la ville, mais sur un chemin de terre couvert de fins graviers. Les façades grises des maisons ont fait place à des rangées d’arbres ondulants sous une brise légère. Je suis dans un parc urbain. Des grilles agressives emprisonnent l’espace vert tout autour de moi. Il est là, au bout de l’allée, assis sur un banc. Je ne vois d’abord que sa longue chevelure noire qui recouvre un livre à la couverture rouge vif. La scène est comme un tableau extraordinaire dans une galerie d’art que je découvre touche après touche, admirant d’abord le mélange des couleurs, le rouge vif de son livre contrastant avec le vert de la chlorophylle, la noirceur de ses cheveux ailes de corbeaux difficilement dominée par la blancheur de ses longues mains fines. Puis j’admire le génie du peintre dans la disposition de ce corps, ainsi penché sur son livre, une jambe repliée sur l’autre en un angle d’une droiture virile et élégante. Je m’étonne de ma propre impolitesse en m’approchant pour mieux l’observer. Sans doute perçoit-il mon regard sur lui car sa main relève une mèche pour la coincer derrière son oreille. Il affiche un rictus ironique. Je sursaute lorsqu’il lève vers moi ses yeux amusés. Mon cœur bat, je me sens devenir folle, l’amour me prend comme l’inspiration prend un artiste, il faut que j’assouvisse une soif mortelle, un besoin d’affrontement charnel avec cet homme dont je ne sais rien sinon la beauté diabolique et l’aura attirante. Je me vois déjà me jeter sur lui comme une groopie excitée, lui arracher ses vêtements et lui faire l’amour ici, sauvagement, brutalement, dans ce lieu publique. Peut-être est-ce ce sentiment mêlé de désir et d’impuissance que ressente les violeurs. Mais rien de tout cela ne se passe. Je reste là, à l’admirer, bouche bée, le cœur affolé, le ventre brûlant de désir, tandis que lui se lève. Il prend son temps, s’époussetant, rangeant son livre dans la poche de son long manteau noir, s’étirant, laissant apparaître entre le pan de sa chemise à jabot noire et l’écusson d’argent en forme de dragon de sa ceinture une parcelle de peau blanche et luisante de duvet. Il tape l’une contre l’autre ses lourdes chaussures serties de métal et s’en va, à grands pas lents. Et je reste là, devant ce banc vide, persuadée que cet être parfait, correspondant en tout point à ce que je m’imagine être l’homme idéal, est la dernière grande aventure qu’il me reste à vivre.
L’image de nouveau se brouilla, et je me retrouvais soutenue par mes amis, dans la ruelle sombre. Ils riaient toujours, ils n’avaient rien vu. J’aurais pu être affolée de sentir ainsi ma raison m’échapper, mais quelque chose ou quelqu’un, une force étrange, me réconforta, et me retint de raconter ce qui m’était arrivé. La ruelle donnait sur une cour gothique, à l’ambiance ténébreuse. Mes compagnons m’entraînèrent vers un escalier étroit et peu solide sur la droite, donnant sur une sorte d’estrade de bois, qui avait dû être finement ouvragée à sa construction, mais qui n’était plus à présent qu’un dangereux pont vermoulu en suspension. Creusée dans le bâtiment, une porte comme une bouche béante crachait des relents d’alcool et de cigarette. Le gérant du bar avait misé sur une ambiance celtico-gothique, il accueillait ainsi une forte clientèle de jeunes étudiants à la recherche d’obscurité et de mysticisme…. Nous nous sommes installés à l’étage, sur la plus grande table, dans un coin d’ombre. Les seules lumières émanaient de torches tenues par des gargouilles de plâtre, et des rayons de lune qui perçaient à travers les vitraux.
Il est entré peu de temps après nous. Je le vis facilement de là où j’étais. La vision qui m’avait assaillie ne lui ressemblait en rien, pourtant je savais que c’était lui. Une absurde certitude me saisit. Cet être étrange et polymorphe lisait dans les cœurs et se montrait tel que le spectateur souhaitait qu’il se montre. Et cette nuit-là, son spectateur, c’était moi. Voici comment il m’apparut.
Dans un nuage de brume verte, sa cape noire flottant au vent, il jetait à l’intérieur du bar des regards brûlants. J’ai fondu pour lui. Seul, perdu au milieu d’un monde insensé, tristement beau et ignorant de sa beauté, une figure pâle sur laquelle courait des veines maladives, il semblait venir d’un autre temps. Ses vêtements renforçaient mon idée. Il portait une chemise à jabot blanche et un pantalon, couvert au mollet d’une fourrure épaisse soigneusement ficelée. Comme n’importe quel être humain, il est entré et s’est assis à une table juste en dessous de la nôtre. Je pouvais le voir sans être vue, pourtant il savait que j’étais là quelque part, à le dévisager. J’entendais dans ma tête une voix hypnotique qui provenait de son esprit, ne formulant pas de simples mots, mais des idées, ma prédestination à l’aimer. Mes amis me parlaient, je n’entendais plus. Mes yeux restaient fixés sur lui. Une fascination malsaine grandissait en moi à chaque regard. Soudain, la voix s’est éteinte, et c’est un souffle glacé que je senti sur ma nuque, comme la caresse d’une main de mort. Mes lèvres se sont adoucies comme pour recevoir un tendre baiser, et une chaleur violente s’est emparée de mon corps.
Il paya, puis sortit, et tout s’arrêta. Je demeurais là, glacée, comme vidée de ma substance. La vie qui m’avait un instant quittée colora de nouveau mes joues. Je revenais sur terre et entendais de nouveau les paroles joyeuses des garçons autour de moi. Tout redevint normal, mais une flèche empoisonnée m’avait percé le cœur à jamais. La boisson coula plus que de raison ce soir-là, j’essayais de retrouver tous mes esprits en noyant ceux qui me restaient dans l’alcool. Tout redevint joyeux et coloré, chaud. Et désespéré. Et vide. Et mort. J’avais goutté à l’absolu, et jusqu’à la fin de mes jours je devais passer à côté de ma vie pour retrouver cette sensation.
Nous sommes sortis, passablement éméchés je dois dire.
Il était là, dans la cour. Sa cape flottait dans le vent du soir, la brume caressait ses longs cheveux noirs. Il posa ses yeux sur moi, des yeux noirs cerclés d’or, qui se fermèrent lorsqu’il me sourit. Un sourire à damner les anges. J’ai quitté mes compagnons, j’ai prétexté que cette apparition était une de mes connaissances, qu’il fallait que j’aille la saluer. Ils me crurent, mais je voyais bien peint sur leur visage un mélange de fascination, de haine et de crainte envers ce beau jeune homme. Il ressemblait au diable, tant par sa beauté que par le danger mortel qu’il représentait. Je les quittai cependant sans regrets, ainsi firent-ils de même pour moi.
J’hésitai un moment, au pied de l’escalier de bois. Intimidée, je n’osais l’approcher. Il fit le premier pas. Ses pieds touchaient à peine le sol, il semblait voler. Avec lui vint le nuage de brume qui caressa tout mon corps comme un délicieux frisson. Il se fixa devant moi, la tête légèrement penchée sur le côté, une mèche de ses cheveux barrant son front pour cacher sa timidité. Nous n’avons pas prononcé un mot. Je lisais dans ses yeux, et lui semblait lire dans les miens, ainsi avons nous communiqué. De l’amour se lisait sur mon visage, un amour mortel. De l’hésitation et une sorte d’effroi désespéré se lisait sur le sien. Il s’est penché d’avantage sur moi. D’un geste doux, de crainte de l’effrayer, j’ai entouré ses épaules de mes bras, et je me suis serrée contre son corps frissonnant. Ses lèvres froides se posèrent sur les miennes. Les larmes qui coulaient de ses yeux avaient le goût ferreux du sang. Ma vie, ma force me quittait. Du bout de la langue je touchais ses canines pointues. Un mouvement de panique le repoussa de moi. Les lèvres tremblantes, je murmurai des mots inaudibles. Il entendait mes pensées. Je ne voulais pas de la vie qu’il m’offrait. Une lueur verte de compréhension et d’infinie tristesse passa dans ses yeux d’or. Il se retourna et disparut dans la nuit noire, sa cape flottant au vent. Je suis restée longtemps prostrée contre cet escalier, tremblante, cherchant à assumer une décision que je regrettais déjà, que j’allais regretter toute ma vie. J’avais refusée l’immortalité. Il avait accepté ma vie. Ainsi me trouvais-je dépouillée de toute substance. La seule force qui me fait encore avancée, qui m’a fait avancée jusqu’alors, est l’amour infini que je lui porte. Je ne l’ai jamais revu.

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