Les derniers Titans

Les derniers Titans

Les derniers Titans - Elen Valfae

 

   Leurs expérimentations ont enfin fonctionné. Le processus de création du surhomme est achevé, le super héros n'est plus un mythe. Mais avant d'en découvrir tout le potentiel, des tests doivent être effectués.

Nous sommes huit à avoir subi l'ultime métamorphose, non sans douleur. Notre suivi psychologique, nos électroencéphalogrammes sont insatisfaisants et ont révélé de graves troubles de la personnalité, c'est pourquoi, bien que parfaitement viables, l'armée a refusé notre utilisation sur le terrain.

Nous avons été conduits par avion sur une île dont on n'a voulu nous donner ni le nom ni la localisation. Tout ce que nous savons, c'est qu'elle est pourvue d'un puissant réseau de caméra reliées par satellites retransmettant les combats sur la planète entière. On nous a laissé là, sans nourriture, sans eau, sans autres objets que ceux que nous avions déjà sur nous. Bien sûr, aucun d'entre nous n'avait prévu de se retrouver projeté au milieu d'une île déserte, nous n'avions ni lampe torche ni couteau suisse. Mais nous avions nos pouvoirs. Nous nous sommes regardés, hébétés, sans doute drogués, perdus sur une plaine sableuse asséchée entourée de montagnes escarpées. Le commandant a alors sorti son mégaphone:

- Nos lois interdisent la condamnation à mort d'innocents. Vous avez été considérés comme extrêmement dangereux pour l'humanité. Pourtant nous pensons que l'un d'entre vous doit continuer à nous servir comme arme de guerre. Ceci est un jeu dont les règles sont extrêmement simples: vous devez vous entretuer jusqu'à ce qu'un seul d'entre vous survive.

Je n'ai pas eu le temps d'expliquer à mes camarades qu'il n'y aurait aucun survivant, qu'il tuerait le survivant nettoyé de toute innocence et donc condamnable à mort. Mais il était trop tard. Il n'en fallait pas plus pour que leurs troubles et leur soif de sang se révèlent. Lamatashi, le téléporteur, a aussitôt disparu dans un nuage de fumée à l'odeur d'encens. Mark a sorti ses pics acérés et brillants qui ont transpercés tout son corps, prêt à se défendre mais incapable d'attaquer car déséquilibré, désorienté par les drogues. Quand Pervenche s'est retournée vers Jocelyn le visage blême, j'ai tout de suite su que ce serait lui qui attaquerait en premier. J'attrapai Pervenche par le bras et nous courûmes loin de lui, vers la montagne.

Nous glissâmes, nous nous éraflâmes sur les pierres abruptes, mais nous avancions suffisamment rapidement pour que Jocelyn s'en prenne à quelqu'un d'autre. Nous avons eu à peine le temps de le voir se changer en lézard à la carapace indestructible et se précipiter sur Mark qui lui a aussitôt lancé ses pics. Sans nous retourner, nous avons poursuivi notre route.

Je ne sais pas pourquoi je n'ai pris que Pervenche avec moi. J'étais en panique, je savais l'attaque imminente. Et surtout je savais qu'ils n'avaient aucune chance si la folie me prenait de vouloir tous les tuer. J'ai pris Pervenche avec moi, sans doute parce qu'elle n'a aucun pouvoir d'attaque ni de défense. C'est du moins l'argument qui me sembla le plus probable.

Nous nous sommes réfugiés dans le flanc d'une montagne assez éloignée de l'endroit où l'avion nous avez largué. Il faisait déjà nuit et Pervenche s'épuisait. Elle saignait et grelottait, vêtue seulement d'une jupe d'été et d'un petit tee-shirt. Nous n'avions pas prévu tout ceci...

J'ai monté la garde tant que je pouvais, mais réveillais régulièrement Pervenche pour qu'elle me prévienne des dangers. Ses capacités de prédiction peuvent s'élever à une heure, parfois deux, mais jamais plus. Une heure de tranquillité, c'est bien suffisant. Quand est venu son tour, elle m'a réveillé:

- Josh...debout.

- Quelqu'un vient?

- Mathéo. Il sera ici dans une demie-heure.

Le cœur battant, je me suis relevé d'un coup. J'ai senti la peur me saisir, et mes muscles ont commencé à gonfler, ma peau s'est faite douloureuse.

- Qu'est-ce que tu fais? Tu te transformes? Maintenant?

- Tu vois un meilleur moment pour le faire? Ai-je grogné, mais je crois que la fin de ma phrase s'est noyée dans un borborygme insensé.

Pervenche est montée sur mon dos et je me suis mis au galop. La nuit...évidemment, Mathéo avait attendu que la nuit soit à son paroxysme pour attaquer. Il était de loin le plus dangereux d'entre nous.

Sans connaissance de l'île, j'ai couru droit devant moi. Nous nous sommes retrouvés dans une sorte de petit bois, avec assez de trous et de mousses pour nous cacher. Les premiers rayons du soleil apparurent. Mathéo allait perdre lentement ses forces et nous laisser en paix quelques temps. Et les autres? Je regardais Pervenche. Son visage était blême, mais elle tenait le coup. Si je parvenais à la garder auprès de moi, je serai sauvé. J'ai compris à son regard qu'elle se disait la même chose. Nous n'osions parler de peur de nous faire repérer, alors nous nous sommes collés l'un contre l'autre comme deux oisillons perdus. Je n'avais pas changé de forme. Loin de la gêner, elle s'était au contraire blottie contre ma fourrure, une main caressant mon flanc encore chaud d'effort. J'ai poussé un très léger grognement pour la rassurer, puis j'ai fait le compte dans mon esprit.

Lamatashi devait s'être téléporté sur une île voisine. A moins que cette île sur laquelle nous nous trouvions ne se situe à des dizaines de kilomètres de quoi que ce soit, ce qui n'était pas impossible. Les laborantins ayant créé le pouvoir de Lamatashi avaient dû tout prévoir, et si l'île était surveillée par voie maritime, les bateaux devaient se tenir à une distance suffisante pour que Lamatashi tombe à l'eau.

Mark et Jocelyn...s'étaient probablement entre tués. A moins que l'un des deux n'ait survécu, mais lequel ? Jocelyn, tout comme moi, était un métamorphe. Mais lui pouvait muter en ce qu'il voulait, à condition qu'il garde une taille et une force humaine. Mark était un combattant. Il avait appris a manipuler ses pics durs comme du diamant, à les projeter à des distances phénoménales avec une précision exceptionnelle, il s'était entraîné jour et nuit. Il était sans doute bien plus dangereux que Jocelyn, pourtant ce n'était pas lui qui avait attaqué en premier. Il s'était mis en position de défense. Peut-être serait-il possible de le raisonner.

Mathéo avait dû se tapir dans un coin, attendant la nuit suivante.

Il restait encore Jade, Aurélie et Sofia. Qu'étaient devenues les trois filles? J'avais beau chercher dans ma mémoire, je ne me souvenais pas les avoir regardées lorsque nous étions sur la plaine et m'en voulais de cette négligence.

- Lama...chuchota Pervenche dans ma fourrure. Je craignis d'abord qu'elle ne l'ait vu se téléporter à nos côtés dans ses visions, mais en écoutant son souffle je compris qu'elle s'était endormie. Elle rêvait de Lamatashi. L'aimait-elle ? Très probablement. J'espérais simplement qu'il ne s'agissait pas d'un rêve prémonitoire, et que notre japonais n'allait pas débarquer pour nous tuer dans les minutes à venir. Je ne voulais pas réveiller Pervenche, elle était si belle contre ma peau, si petite et si fragile. Si pâle aussi. Son maquillage avait un peu coulé sous un œil, lui donnant des allures de Colombine triste.

Perdu dans mes rêveries, j'entendis soudain quelque chose qui m'en tira. Des paroles. Des voix féminines, très basses mais suffisamment perceptibles pour l'oreille d'un loup, et notamment d'un loup-garou. C'était Jade et Sofia.

- C'est un piège ! Personne n'a encore tué personne ! Arrête !

- Si je ne le fais pas c'est toi qui le fera et moi je veux vivre.

- Arrête !

Sans réfléchir, au comble de l'angoisse, je me suis précipité hors du bois laissant Pervenche cachée, et ai galopé vers les voix. Il y eut un choc sourd, le son d'un corps heurtant violemment le sol. Puis le bruit se répéta. Encore et encore. J'accélérais, la bave aux lèvres. Jade était suspendue en l'air, la peau recouverte d'une fine couche d'acier proche du kevlar, implorant quelqu'un sous elle.

- Sofia, cesse ! Avais-je hurlé.

Avec beaucoup d'efforts je pouvais émettre des sons humains, quelques syllabes. Je ne crois pas cependant y être arrivé cette fois-là, mais cela n'avait aucune importance. Le corps de Jade retomba au sol et ce fut le mien qui se souleva. Je sentais tous mes os prêts à rompre. Des larmes jaillirent de mes yeux jaunes. J'allais mourir. Sofia, petite adolescente aux boucles dorées, m'observait, son visage poupon barré d'un rictus morbide. Soudain, son jean s'enflamma. Elle hurla et je retombai lourdement.

- Ça suffit Sofia.

Le corps entièrement baigné de flammes aveuglantes, Aurélie s'avançait d'un pas noble et lent telle une déesse, sûre d'elle et de son pouvoir. Ses yeux de feu se posèrent alors sur moi, et je sentis une bouffée de chaleur me brûler le visage. Mes babines desséchées émirent un faible grondement de reconnaissance.

- Jade, murmura-t-elle de sa voix chaleureuse, tu as dit qu'il n'y avait encore eu aucun mort. Es-tu certaine de ce que tu avances ?

Bien que plus âgée, Jade ne possédait pas la noblesse d'Aurélie. Elle acquiesça, le menton tremblant comme si elle allait fondre en larmes:

- C'est un piège. Ils veulent nous faire croire que les autres sont dangereux. C'est faux. Jocelyn et Mark ont cessé le combat pour s'allier. Mathéo est avec Lamatashi, il cherche à rassembler les autres. Personne n'est mort...personne n'est mort....

Aurélie tourna son visage enflammé vers moi:

- Pervenche est avec toi ?

J'émis un grognement.

- Va la chercher. On se rassemble.

Lorsque je retrouvai Pervenche, elle tremblait de tous ses membres, affolée. Ne pouvant lui demander ce qu'elle avait, je l'attrapai par un bras et la hissai sur mon dos.

Aurélie approuva. Son corps n'était plus enflammé, mais avait gardé la grâce féline et la sensualité des flammes léchantes. Sofia semblait attendre, aux aguets, prête à l'attaque. Elle gardait les paumes de ses mains grandes ouvertes car c'était là que se concentrait tout son pouvoir télékinétique. Une force émanait de chacune de ces filles, une puissance de combat inimaginable. La peau de Jade brillait comme la lame d'un poignard fraîchement affuté. Dans les yeux d'Aurélie dansaient des flammes. Pervenche, quant à elle, s'était éloignée de moi, à l'affût de quelques visions capables de la rassurer.

- Tous ensemble, nous ne risquons rien, fit Aurélie en regardant le ciel qui se couvrait. Il va pleuvoir. Trouvons un abri. Puis nous chercherons les trois autres.

Nous nous sommes réfugiés dans une caverne creusée dans la falaise, sur la rive. Le sable chaud endormait les douleurs dans mes coussinets. Une faible source coulait au fond. Son eau était mauvaise et terreuse, mais nous mourions de soif. Nous attendîmes, terrés comme des rats, que la pluie daigne cesser. Toutes les heures nous demandions à Pervenche ce qu'elle voyait, mais ses visions ne parlaient que de pluie, et de pluie, et d'un horrible meurtre qui ne devrait plus tarder.

- Il faut absolument prévenir les autres, répondit Aurélie. Il faut à tout prix éviter l'attaque qui mènera au carnage. Si nous refusons le combat, rien ne pourra nous arriver. Ils seront obligés de nous libérer.

J'étais loin d'en être si sûr. Au bout d'un moment ils finiraient par se lasser et par tous nous tuer, d'une manière ou d'une autre. Peut-être à l'aide d'une énorme bombe rasant l'île déserte. Nous n'avions plus qu'à espérer qu'ils en viennent à nous attaquer à pieds. Là, ils n'avaient aucune chance. Nous prendrions l'avion, et nous nous enfuirions...cachant nos pouvoirs...je me voyais assez bien en légionnaire pour ma part. Ce serait l'occasion d'une nouvelle aventure. Chacun d'entre nous vivant sa vie, nous pourrions nous retrouver de temps à autre, puis nous séparer à nouveau. Peut-être qu'ils reprendraient les expériences sur des êtres humains, et alors nous les arrêterions, nous adopterions les cobayes... je m'imaginais déjà en héros. Je n'avais pas prévu...qu'ils prendraient le contrôle...

La pluie n'a cessé que le lendemain, nous avons dû quitter la grotte noyée par le ressac de la marée montante. Nous avons parcouru plusieurs dizaines de kilomètres à la recherche des autres, en vain. La faim se faisait ressentir et nuisait au contrôle de nos pulsions agressives générées par nos pouvoirs. Ils s'activaient de plus en plus souvent, de plus en plus régulièrement, avec parfois une violence insoutenable. Aurélie pour se calmer les nerfs et appeler les autres, brûla un sous bois. Les flammes s'éteignirent rapidement, le bois étant suffisamment humidifié par la pluie. Pour ma part, je pensais de moins en moins comme un homme et de plus en plus comme un animal. Toutes ces femmes autour de moi...je sentais leurs hormones, la chaleur de leur corps, leurs mouvements lancinants sous les étoffes... Et puis nous avons trouvé une rivière. Une rivière bénite gorgée de poissons et de crevettes. Aurélie a allumé un feu et nous avons copieusement dîné. L'odeur de poisson grillé est montée haut dans les cieux. Très haut. Mêmes les anges auraient pu la sentir au-dessus des nuages. Alors évidemment, ça a attiré les autres qui étaient aussi affamés que nous. C'est Lamatashi qui est arrivé en premier. Il est apparu juste derrière Jade qui a poussé un cri. Il lui a volé son poisson avant de se téléporter un peu plus loin pour le manger accroupi, un air sauvage dans le regard. Nous l'avons laissé se repaître, il en avait bien besoin et se calmerait sans doute une fois qu'il aurait apaisé sa faim. Puis Mark est arrivé, perché sur le dos de Jocelyn sous forme de tigre. Mark avait encore sur les épaules les pics aigus qu'il générait en utilisant son propre corps comme matière première. Il régénérait assez vite. Ils mangèrent à satiété et parlèrent peu. Aurélie parvint à détendre tout le monde malgré le feu qui brûlait en elle. Nous dûmes attendre la nuit pour qu'apparaisse notre vampire, notre homme chauve-souris, Mathéo, de loin le plus puissant d'entre nous.

Ils attendirent que nous soyons tous réunis, et pour la plupart endormis.

Ce fût d'abord comme une piqure d'insecte. Une légère brûlure, un peu acide, au creux de ma nuque. Puis mes membres s'engourdirent. L'espace d'un instant, je ne vis ni n'entendis plus rien. Comment aurai-je pu savoir? J'ai senti un crâne craquer sous mes dents, du sang couler sur ma langue, un poignard me transpercer la poitrine, des griffes se planter dans ma gorge. J'ai senti le feu, l'air, mes pattes ne touchaient plus le sol. J'ai senti la peur et la douleur, l'horreur, la paralysie, l'asphyxie. J'ai hurlé. J'ai crié. J'ai galopé dans tous les sens, n'importe comment, me heurtant à des choses dures, à des choses molles, à des choses froides ou visqueuses. J'ai pleuré encore. C'est quand j'ai senti autour de moi les barreaux d'une cage que j'ai compris. Je me suis laissé emporté par le gaz, enfin apaisé.

 

 

- Le soldat Joshua Siboni ici présent est accusé d'avoir assassiné de sang froid l'ensemble des membres de sa brigade. L'accusé n'ayant daigné répondre à aucune de nos questions, nous allons demander au jury de nous faire part du fruit de leur délibération.

- A 15 voix contre 1, le soldat Joshua est jugé coupable.

- La sentence est donnée. La sanction sera donc la condamnation à mort par chaise électrique. Soldat, levez-vous.

Une douleur terrible dans les cuisses. Un léger bruit d'électronique, un cliquetis métallique au fond de mon cerveau. Et puis plus rien, j'étais de nouveau sourd.

J'écris ces quelques lignes depuis ma cellule. Je suis condamné. Ils m'ont laissé un peu de répit, jugeant sans doute ces barreaux trop solides pour me retenir. J'ai réussi à voler ce rouleau de papier toilettes et cette allumette avec laquelle j'écris. J'espère que quelqu'un trouvera ces lignes et informera l'humanité de ce qui est en train de se passer, de ce qu'ils sont en train de faire. Ho, je vous en prie...quelqu'un...quelqu'un...

Créer un site gratuit avec e-monsite - Signaler un contenu illicite sur ce site