No futur

No Futur

 
  Droit d'image: Benalo No Futur - Elen Valfae
 
   Ma mère lui avait préparé un petit lit juste à côté du mien, qu’elle avait bordé avec soin, lissant les plis, les creux et les bosses de la grande couverture bleue, la plus chaude que nous possédions. Elle avait pris l'une de mes deux poupées, (je gardais la seconde, celle que papa m’avait offert, cachée contre moi sous la couverture), et, lui tenant la tête comme s’il s'agissait d’un nouveau-né tout fraîchement sorti de son ventre, la déposa avec une grande délicatesse sur son petit oreiller de plume vide et froid. Je m'insurgeais contre cette pantomime tragique, je grognais rageusement, avec entre mes côtes une bouffée de jalousie. Un petit garçon, aussi stupide et ignorant des choses de la vie soit-il, ne jouait pas à la poupée. Ma mère tourna vers moi son visage angélique et me fit un sourire lourd d’un sens que je ne saisis pas. A l’extérieur, sur la mer déchaînée, la tempête faisait rage, crachant une écume transportée par le souffle du vent violent jusque sur la fenêtre de ma chambre d’enfant, couverte de cristaux de sel aux reflets bleutés. Les vagues énormes rugissaient comme des bêtes féroces avant de se claquer avec force contre les brisants. Toute l’île tremblait, le vent frissonnait jusque dans les fondements de la maison. Ma main contre le mur, je pouvais sentir les intenses vibrations, toute la colère que la nature ne pouvait refouler, faisant éclater sa hargne et sa férocité, sa frénésie. Ma mère me regarda, inquiète. Elle pensait au petit garçon, craignant qu'il ne puisse atteindre l'île par cette tempête. La petite coquille de noix sur laquelle l’enfant devait arriver tanguait sûrement dans les tumultes de la mer en furie. Et s’il passait par-dessus bord ? J’imaginais son petit corps englouti par les tourbillons, ballotté d’un courant à l’autre, et ses grands yeux étonnés s'ouvrant sur un monde sous-marin d’obscurité et de silence, de mort, incapable de se mouvoir dans ses épais vêtements gorgés d’eau glaciale. Et s’il n’arrivait jamais à bon port ?

 

   Je ne cessais à cet âge d’interroger le futur, car je redoutais les événements à venir plus que tout. Nous étions en guerre, la mort nous guettait, elle pouvait nous surprendre n'importe quand, dans notre sommeil, dans nos jeux, cueillant notre jeunesse comme une fleur non encore éclose. A chaque fois que le peur me prenait, je dressais mentalement un tableau de possibilités. L'enfant pouvait, soit, arriver à bon port, soit, faire naufrage. S'il faisait naufrage, il pouvait, soit se noyer, soit échouer sur une autre île, soit être recueilli par un bateau. Et si c'était un bateau allemand.... Mes pensées se teintaient souvent d’un obscur et insondable pessimisme puérile. Afin d’affûter mon discernement sur toutes ces possibilités, parfois envisageables, parfois rocambolesques, j'avais, comme beaucoup d’enfants, un ami imaginaire à qui je posais mes questions, une sorte d’allié-poubelle, celui qui vous sert à vider toutes les ordures qui vous encombrent la tête afin de pouvoir mieux effectuer le tri sélectif dans votre esprit, à la manière d'un psychologue thérapeutique, ou d'un meilleur-ami-confident. C’était mon petit journal intime à moi. Il m'apparaissait sous la forme d'un ange répondant à mes attentes de façon inespérée, mais s'exprimant par énigmes, par images qu’il m’envoyait en esprit, parfois si floues que je pouvais passer des jours et des nuits entières à tenter de les déchiffrer. Pour un enfant, l’imaginaire et la réalité sont si proches qu’il lui est très difficile parfois de distinguer l’un de l’autre.

 

   Mon ange, assis sur le bord de mon lit, me regardait sereinement, le visage impassible. Les traits de son doux visage évoquaient un amour et une plénitude inquiétante. Il avait mon âge, mais ses yeux d'un bleu de mer brillaient de connaissances et de sagesse, et non de la naïveté et de la curiosité de l'enfance. Même s'il m'observait avec insistance, attendant que je le questionne, il m’était impossible de lui adresser le moindre mot en présence de ma mère. Qu’aurait-elle penser ? Que sa fille était folle ? En 1940, la psychologie enfantine n’avait pas développé tous ces ouvrages lu avidement en été par les jeunes mamans sur la plage, un œil absent glissant pesamment sur les pages des oeuvres de Françoise Dolto, l’autre rivé sur leurs rejetons jetant joyeusement du sable sur les enfants des autres, ou recevant du sable des enfants des autres. J’adressais donc à mon ange quelques clins d’œil discrets pour le faire patienter en attendant que ma mère daigne sortir. Celle-ci se baissait justement pour m’embrasser sur le front, écrasant ses grosses lèvres que mon père qualifiait de "pulpeuses", que pour ma part je trouvais plutôt de l’ordre du poisson-rougesque, contre les plis de mon front. Le fort parfum qu’elle répandait avec vigueur sur ses grosses boucles blondes embauma une dernière fois la pièce avant qu’elle ne disparaisse dans la lumière de la porte entrebâillée. J'attendis que ses pas s’effacent dans la nuit pour solliciter mon Ange. Recroquevillé sur le rebord de mon lit, baigné de lumière surnaturelle, aux traits reproduisant mon exacte physionomie, comme un miroir ou un jumeau, au caractère bien distinct, avec dans les yeux cette étoile que je n’avais pas, avec dans les replis des lèvres cette félicité que je n’éprouverais jamais, mon ange, mon âme, mon devenir spirituel, attendait que je l'interroge:

 

- Comment va le petit garçon ? risquai-je, les joues toutes pâlies d’une innocente humilité.

 

   Sa voix, une voix androgyne, une voix de petit choriste d’église, tinta comme une légère clochette :

 

Une feuille de papier sur laquelle on souffle. La terre tourne sur son axe, plus vite, plus vite.

 

   Les images me parvinrent clairement en tête, mais leur opacité me contraignait à faire de gros efforts pour les comprendre. L'enfant était en vie, mais balloté par les vagues, giflé par le vent violent, tremblant, les lèvres violacées par le froid, incapable de se réchauffer dans cette nuit glaciale, épuisé, étourdi. Je posai à l'angélique sphinx une autre question qui cette fois interrogeait l’avenir:

 

- Arrivera-t-il à bon port ?

 

   L’ange baissa un instant ses yeux verts immenses, comme plongé dans une intense réflexion, ou méditation. Il remua un peu, agitant sur ses épaules ses fins cheveux lumineux, qui crissèrent en un léger froufrou contre le tissu de sa chemise de nuit blanche, identique à la mienne. Mon cœur se mit à battre devant tant de beauté. Après une profonde inspiration, il referma les yeux en murmurant comme dans un rêve :

 

Gouttelettes qui coulent sur le parquet de la maison. Petites bottines de cuir contre le paillasson.

 

Une joie inexprimable me compressa soudain la poitrine, cette prémonition, je la compris aussitôt.

 

   Il me semble qu’à ce moment précis je me suis endormie, comme s’endorment les enfants, aussi lourdement qu’une masse, je me suis effondrée sur l’oreiller. Quelques heures s’écoulèrent avant qu’un bruit, le craquement familier de la latte de parquet sous la porte, ne me réveillât en un sursaut. Elle ne craquait pas comme lorsque ma mère passait dessus, c’était un craquement plus léger, plus furtif, qui n’était pas accompagné du claquement secs de ses talons, mais d’un bruit mat de petit pied nu posé délicatement. Je percevais le son de la voix de ma mère, et celle, teintante, de l’enfant; il discutait avec elle, osant même la faire rire, riant lui-même. Le sommeil m’avait définitivement quitté, remplacé par la terrible impatience de la rencontre avec le nouveau venu. Je restais là, à l'attendre, sagement assise dans mon lit, les bras autour des genoux, les pulsations de mon cœur résonnant dans ma gorge serrée.

 

   Abandonnées, seules sur cette île sinistre, un héritage mortuaire, nous vivions comme des recluses, ma mère et moi. Mon père s’en était allé, au front. Ma mère m’avait expliqué avec des mots emprunts de fausse assurance ce qu’était la guerre, les raisons pour lesquelles il nous délaissait, les uniformes et les jolies explosions des bombes sur les grandes villes. Etant donné qu’elle me prenait pour ce que je n’étais pas, une sotte, une innocente petite ignorante, j’avais pris sur moi d’interroger ma boule de cristal personnelle, mon ami mystique, qui m’avait montré des images de bonnets phrygiens rouge vif aussi flous que si je les voyais à travers le rêve de quelqu’un d’autre, de meurtres dans la nuit, et de cadavres de soldats allemands avançant vers moi d’une démarche chaotique, leurs uniformes gris tachés de sang, l’un d’eux ayant, collées contre son veston, des dents fraîchement arrachées, un autre perdant des lambeaux de chair par poignées sanglantes, tous tendant leurs bras raidis par la putréfaction, leurs mains griffuss et ridées recourbées pour m’attraper et me déchiqueter, leurs dents taillées en pointe pour mieux me dévorer, des croque-mitaines effroyables. Parfois, mon Ange me faisait écouter différents sons: d’étranges notes de musiques, étonnamment discordantes, et en même temps très atténuées, les cloches du Big-Ben, ou des mugissements de vaches et des bêlements de chèvres accompagnés d’une odeur de lavande et de thym piétiné.

 

   J’étais donc seule avec ma mère sur cette petite île bretonne perdue au milieu du Golfe du Morbihan, avec mon ange imaginaire pour seul ami. Une possible amitié avec ce petit garçon dans ces conditions de Guerre était inespérée. Soudain, alors que j'étais perdue dans un sommeil peuplé de rêves prémonitoires, la porte s’ouvrit avec une lumière aveuglante. Je battis frénétiquement des paupières durant quelques instants, et dans la silhouette découpée par cette éclatante lumière, je crus reconnaître l’Ange qui m’avait quitté sans un bruit, sans un souffle, durant mon sommeil. Après avoir frotté mes yeux ensommeillés de mes petits poings fermés, je pus distinguer la physionomie d’un petit garçon, un gamin peut-être un peu plus jeune que moi, visiblement un enfant de la ville, portant une marinière bleutée au revers de dentelle raffinée, une croix d’or brillant autour de son cou potelé, et des grosses joues bien nourries. J’ignorais qui il était, d’où il venait, son nom de famille, sa vie, et je l’ignore encore à ce jour, tout ce que je sais, c’est que son prénom était Jean. C’est ainsi qu’il se présenta à moi, le sourire aux lèvres, me tendant une main grassouillette que je serrai volontiers. Après que je lui eu rendu son sourire et que je me fus présentée moi-même, ma mère entra, toute brillante d’une joie nouvelle, avec à la main un bol bien rempli et sous le bras une chemise de nuit de grosse toile. Elle ressortit aussitôt, ravie. Je me tournais sur le côté, plus par bonne éducation que par pudeur, car je n’avais encore jamais vu de petit garçon se déshabiller, et la tentation était si forte que je résistais douloureusement à la pulsion de jeter un coup d’œil sur nos différences. Ce supplice cependant n’était rien comparé à ma hâte de discuter avec lui, le seul autre enfant que je rencontrais après tant d’années de solitude, je trépignais d'impatience. Jean ne me fit pas attendre bien longtemps. Je l'entendis boire le bol du bon lait brûlant de nos chèvres, et attendis qu'il se remette de ses frayeurs maritimes. Je vis son visage disparaître dans le fond du bol de terre brune, puis réapparaître, les joues quittant leur pâleur maladive pour des couleurs plus gaies. Cette fois, c’était tout à fait mon ange, sa chemise de nuit blanche flottant autour de lui, une écharpe de soie bleue couvrant une partie de son épaule gauche et la totalité de son bras droit. Il sauta sur le lit les fesses en avant, son visage poupon exprimant soudain son ravissement: il venait de trouver la petite poupée à la robe rouge et à la fleur campée à l’espagnole dans ses longs cheveux noirs, déposée sur son oreiller à son attention. Il la serra amoureusement dans ses petits bras potelés, tout contre son cœur, la berçant comme s’il s’agissait de la chose la plus précieuse au monde. Étonnée, et jalouse aussi peut-être, je lui fis, dans ma méchante naïveté, une remarque acerbe aux accents de franc dégoût pour une scène que je jugeais obscène, affligeante, désolante, alarmante et vomitive :

 

- Sais-tu bien que les poupées sont destinées aux petites filles ?

 

Le ton que j’avais employé était sans appel. Il exprimait tout le mépris dont ma pauvre petite personne prétentieuse et égoïste était capable. Le menton soutenu par un souffle brûlant d’arrogance, j’écoutais une réponse qui brillait d’une froide intelligence :

 

- Elles le sont parce que les adultes l’ont décidé ainsi. Les femmes doivent s’occuper des enfants et les hommes doivent bricoler la voiture. Mais moi, je veux m’occuper des enfants et bricoler la voiture, et je peux le faire aussi bien qu’une femme.

 

   Les étonnants idéaux de mon jeune camarade me subjuguèrent. Il me tint par la suite un discours effacé par ma mémoire, aux accents que bien des années plus tard on qualifiera de féministe, à l’engagement exacerbé déjà, si contraire aux discours de la jeunesse hitlérienne que l’on entendait régulièrement à la radio. Il n’était pas rare que les femmes se marient à l’âge de dix-huit ans à l’époque, pour donner naissance à une flopée d’enfants, bien blonds et bien élevés, leurs têtes d’anges infectées par des paroles gonflées de patriotisme nationale socialiste creusant leurs chemins dans leur petite cervelle comme un ver dans une pomme. C’était entré dans les mœurs, les années folles avaient été tuées dans l’œuf et l’érotisme féminin se limitait au French Cancan.

 

   Ainsi avons-nous discuté une bonne partie de la nuit, avant que le pauvre Jean, harassé par son périlleux voyage d’exilé vers les terres neutres bretonnes, ne s’endorme doucement bercé par le sifflement lugubre de la tempête dans les arbres îliens. Pour ma part, je ne pus fermer l’œil. Son discours enfantin, sa vision primitive de la politique avait éveillé en moi le début d’un sentiment, une sensation à la mode à l’époque, le fanatisme. Ce petit Jésus, ce nouveau prophète endormi dans son petit lit de paysan matelassé de paille fraîche semblait devoir des années plus tard devenir quelqu'un d’extraordinaire, et alors que lui ne le soupçonnait même pas encore, je ressentais les premiers jalons, les fondations du glorieux édifice de son avenir se poser en entendant son seul souffle dans la pièce.

 

   Quelque chose qui ne s’était jamais produit auparavant s’opéra alors : me glissant hors de mon lit comme un chat, je m’approchai de l’enfant endormi, comme si sa respiration lente m’attirait irrémédiablement, j’éprouvais une sensation étrange, comme si j’avais regardé d’en haut une autre moi-même qui, par une nuit de tempête, dans une petite chambre d’enfant éclairée par les seuls rayons de la pleine lune, s’apprêtait à embrasser un petit garçon étranger. C’était une sensation que je n’avais jamais éprouvé. Sa joue ronde et rosée brillait au clair de lune, des ombres dansaient sauvagement sur son front paisible. Mes lèvres, sans mon consentement, cherchèrent à attraper ces fantômes qui sautillaient partout sur son petit visage d’angelot. Soudain, dans un déchirement foudroyant, un éclair transperça le ciel noir de tempête, se perdit dans les milliards de minuscules cristaux de sels contre la vitre et vint terminer sa course folle dans mon crâne. Mon cerveau venait d’exploser. Une fièvre épouvantablement douloureuse me prit soudain, et disparut aussi vite qu’elle était venue pour laisser place à un magma d’images bouillonnantes.

 

Jean est adulte. Dans une voiture noire futuriste il défile devant une foule en liesse. On jette des cotillons. Un confetti noir entre par le toit ouvert de la voiture et vient se coller juste sous son nez.

 

Jean est sur un podium. Il brandit un drapeau breton. Une hermine éventrée y est accrochée.

 

Jean passe à la télévision. Un beau téléviseur, tout en couleur, dans un cadran futuriste. Il porte autour du cou un gros médaillon indistinct tenu par une bande de tissu bleu blanc rouge.

 

Le ciel prend une teinte violette.

 

Une botte cloutée piétine la figure d’un petit enfant noir. A chaque coup, un peu de chair s’arrache de son visage ensanglanté et reste collée contre la semelle. Des soldats partout dans les rues mitraillent des gangs de jeunes habillés de façon excentrique.

 

Des lieux de cultes sont brûlés, et autour d’eux pleurent des familles entières.

 

 

 

Jamais je n’eus vision plus claire, plus significative, plus éloquente, plus révélatrice. Il n’y avait aucune énigme : malgré les horreurs qu’il avait connues, ce petit garçon, ce petit ange adorable, allait continuer une guerre sans merci. Plus jamais la paix ne serait au pouvoir.

 

Je m’assis, tremblante, sur mon lit. Le long de mes joues coulèrent des larmes douloureuses. A chaque fois que je voulus regarder le petit Jean dormant paisiblement à côté de moi, des images de morts, d’agonies, de ruines et de destructions me venaient en tête. J’en avais assez de la guerre, plus qu’assez. Des familles entières allaient être tuées, beaucoup de petites filles comme moi allaient encore devoir vivre recluses avec leurs mamans pendant que leurs papas iraient se faire massacrer aux noms d’idéaux qui ne seront pas les leurs.

 

Comment un tel petit être, adorable et doux, qui tenait déjà des discours si intelligemment égalitaire, pouvait-il soixante ans plus tard commettre de telles atrocités ? Alors, mon ange réapparut. Son aspect avait changé. Ce n’était plus un enfant, mais un adulte, toujours aussi androgyne, torse nu par dessus un pantalon de cuir sanglé, les muscles saillants, les lèvres vermeilles, le cœur palpitant sous son sein. Sa beauté submergea tout mon être. Il se pencha vers moi, cachant son visage triste sous ses boucles blondes, sa main tremblante se posa derrière ma tête, et ses lèvres immatérielles effleurèrent les miennes. Ce furent ses seuls mots, les premiers qu’il me donna à entendre, les derniers aussi :

 

Tue-le.

 

Il s’évanouit dans la nuit glaciale, ne laissant que la trace de ses mots acides sur ma langue. J’avalais ma salive, et la pensée sembla s’insinuer en moi, pénétrer tout mon être chétif. Elle m’obsédait comme un parfum sensuel. Sur le coup, je n’ai pas réfléchi. J’ai prit mon petit pot de chambre, un pot en faïence avec un œil vulgairement peint au fond. A deux mains je l’ai brisé sur son crâne. Ca ne l’a pas tué. Du sang s’est répandu dans ses cheveux blonds couverts d’éclats de porcelaine. Ses yeux se sont ouverts ronds, exorbités, sa bouche s’est mise à happer l’air frénétiquement comme celle d’un poisson hors de l’eau, sa langue s’agitant hors de sa bouche comme un horrible serpent visqueux. Prenant peur qu’il ne crie et ne réveille ma mère, j’ai prit mon oreiller et j’ai étouffé ses cris, étouffé, étouffé. Comme Il était un peu plus fort que moi, ses soubresauts d’agonie m’empêchaient de tenir correctement l’oreiller, je me suis alors assise sur lui pour mieux maintenir son corps entre mes cuisses. Il ne cessait de s’agiter, de tressauter, de palpiter. Brusquement, tout s’arrêta. Pour m’épargner l’insoutenable vision de ses yeux révulsés, je laissais l’oreiller contre son visage et, quittant son corps encore traversé par quelques éclairs nerveux, tremblante et incapable de réfléchir calmement, j’allais me réfugier dans mon lit refroidit.

 

Lorsque ma tête retomba contre le matelas, comme retombe le corps de l’homme après ses ébats solitaires, une image horrible, d’une violence effroyable, me percuta l’esprit :

 

Des ombres se mouvant dans la nuit par saccades mécaniques escaladent la falaise battue par les flots. Leurs griffes égratignent la terre et grattent férocement la porte en bois de la maison en poussant des gémissements lugubres. Les plaintes s’intensifient, longues et douloureuses. Les fantômes de cauchemars, pleurant toujours, passent le long de la maison en se frottant contre le mur, jusqu’à la fenêtre de la grande pièce où scintillent encore un peu les rouges flammes du feu agonisant lentement dans la cheminée. Un coup sec, comme une patte d’ours ou la ruade d’un cheval affolé, percutent la vitre, qui vole en éclats, puis les ombres sinistres entrent lentement dans la pièce, s’écorchant sur les pointes de verre encore tranchantes. Leurs ululements misérables attirent vers eux ma mère, qui ne se débat pas lorsqu’ils l’enserrent de leurs griffes recourbées. Ce ne sont alors plus des ombres, mais des vampires tout de noir vêtus, qui mordent avidement le cou blanc de ma mère et se mettent à pomper le sang qui en coule avec voracité.

 

Sans doute m’étais-je assoupie car il me sembla tout percevoir à travers ce voile opaque qui sépare le rêve du réel. Ce sont des coups de feu claquant dans le silence de la maison, et le son de coups violemment portés qui me réveillèrent. Sans réfléchir, je roulai sur le côté, échouant lourdement contre le parquet glacé. Puis, aussi vive qu’une anguille, je me faufilais sous mon lit et encercla mes genoux de mes bras serrés, en position fœtale, tremblante, les larmes brouillant ma vision déjà faussée par la fatigue, ne distinguant plus rien dans la pénombre poussiéreuse qui m’entourait. La porte s’ouvrit subitement, et deux hommes habillés de cuir noir de pied en cape entrèrent. Ils ne parlaient pas, ils marchaient lentement, leurs souffles, bien que puissants, étaient calmes et paisibles. Ils s’approchèrent des lits, et se positionnèrent entre le mien et celui de Jean, leurs bottes militaires frôlant mon visage. Lorsqu’ils mitraillèrent le lit voisin, le recul de leurs armes faisant trembler leurs jambes dans leurs lourdes bottes de SS, je plaquais mes mains sur ma bouche pour ne pas hurler. Depuis le petit corps mitraillé, le sang coulait abondamment sur le sol, jusqu’à toucher mes membres crispés sous le lit. Les deux hommes s’esclaffèrent, leurs gros rires gras résonnèrent un instant dans la petite chambre d'enfant, puis ils sortirent d’un pas allègre et joyeux. Lorsque j’entendis leurs voix teintées d’une accent rauque et agressif s’éloigner dans l’obscurité des bois, le voile opaque qui n’avait pas quitté ma rétine s’assombrit peu à peu, jusqu’à devenir d’un noir de nuit : je m’étais évanouie.

 

 

 

 

 

Le passeur qui avait amené le petit Jean à la maison devait revenir le chercher le lendemain matin. La tempête s’était apaisée et les premiers rayons de soleil depuis bien des jours caressaient les flots scintillant. Lorsqu’il accosta sur le petit quai d’amarrage de l’île, il entendit le chant des oiseaux et sentit les épines de pins qui se gonflaient à nouveau de résine verdoyante. Il se dit que tout cela sentait agréablement bon le printemps naissant. Il faisait très beau, très doux, très chaud. Le passeur escalada d’un pas léger, joyeux, la pente douce de terre qui menait jusqu’à la maison, perchée fièrement au sommet de le petite île. En sifflotant, il atteignit la porte, puis se tut, brusquement. Son cœur s’affola soudain dans sa vieille poitrine, son visage ridés par les embruns se figea soudain. Il n'était plus qu'une statue de cire glacée d’une épouvantable horreur devant la porte détruite de la petite maison. Des traces de semelles cloutées entouraient la déchirure, béante, dentelée d’échardes, au centre de la porte. Tremblant, le cœur battant, il entra. Tout avait été détruit dans la maison, on avait fouillé partout, mais il n’y avait aucune trace de lutte ou de fusillade dans le couloir de l’entrée. Un léger souffle d’espoir, comme celui qui peut passer sur le condamné à mort par injection dont le bourreau vient de casser l’aiguille, le saisit, vite évanoui lorsqu’il entra dans la grande pièce. Le corps de ma mère gisait, face contre terre, dans un angle insolite, sa robe de campagne baignant dans un bain de sang. Aussitôt, il pensa aux deux petits qui devaient être prostrés dans leur chambre, transis de frayeur, et à nouveau, l’espoir le saisit, son souffle gonflé d’adrénaline souleva ses pas, jusqu’à la porte de ma chambre. Là, dans cette pièce où tout avait été dérangé, dont la porte avait été soigneusement détruite à coups de crosses de fusils, lorsqu’il vit l’horrible scène, le meurtre le plus atroce qui puisse être, le petit corps d’enfant déchiqueté par les balles de plomb, défiguré, monstrueusement difforme, et la petite couverture bleutée le recouvrant couverte d’un sang rouge vif mêlé de caillots violacés, il crût que dans sa poitrine vieillie par les marées son cœur allait céder. Frottant dans un geste machinal sa vieille main rêche contre les poils hirsutes de sa barbe grise, il s’aperçut que l’autre petit lit, le mien, était vide. Se jetant de toutes ses forces à genoux contre le sol, il regarda alors immédiatement sous le lit, et son dernier espoir mourut aussitôt. J’étais blanche, inanimée, et couverte de sang. Pour lui, c’en était fini de moi, et il priait déjà pour le salut de nos trois âmes. Ce qui serait advenue de moi s’il était resté avec cette conviction désespérée, je l’ignore, mais le fait est que la prière lui permit de retrouver son courage de vieux marin coriace, habitué à braver toutes sortes de tempêtes et de dangers et à rencontrer la mort chaque jour où la mer décidait de se venger de l’homme. Il tenta de m’extraire de mon inconfortable position, tirant de toutes ses forces sur tout ce qu’il pouvait attraper, une cheville, une chevelure, un poignet, un pan de vêtement imbibé de sang encore tiède. Lorsqu’il sentit contre sa peau un peu de la chaleur qui émanait encore de mon corps inerte, il me tira jusqu’à lui, pencha sa tête contre la mienne, scrutant avec inquiétude mes yeux révulsés, et m’entendit avec un profond soulagement murmurer quelques syllabes sans significations. Avec une infinie précaution, il me coucha sur le lit, me déshabilla et fût délivré du poids qui le pesait en comprenant que le sang qui tachait ma chemise ne m’appartenait pas. Il fouilla dans la massive armoire normande qui pendait à présent lamentablement contre le mur du fond et prit les seuls habits encore intacts qu’il y trouva, ceux qui n’avaient pas été déchiquetés ou dérangés, une petite robe de laine rouge et un châle que ma mère avait tissé avec soin. Après m’avoir habillé, il me souleva sur son épaule, comme on transporte un baluchon de vêtements sales, et ressortit à pas rapides, dévalant la pente presque sur les fesses, et se hâtant de m’installer confortablement dans son minuscule voilier. Il repartit aussitôt, après avoir fixé un temps son regard scrutateur sur une côte un peu plus lointaine ou des débris d’embarcation s’amoncelaient. Ses canines encore pointues percèrent dans un élan de vengeance satisfaite la fine peau qui recouvrait ses lèvres, persuadé que la tempête avait eu raison des deux hommes.

 

Les orphelinats étaient à cette époque surchargés d’enfants de soldats, en temps de guerre, aucune famille d’accueil ne voulut de moi, effrayée à l’idée que j’eusse put être juive. Le passeur, un bien brave homme célibataire, me prit sous son aile, me donnant toute l’instruction nécessaire pour faire de moi une bonne maîtresse d’école. Son cœur malheureusement le lâcha le jour de ma majorité, ce fut le plus triste anniversaire que j'eu jamais fêté, bien qu’à ce même anniversaire, je reçu une médaille posthume pour les actes de résistances intenses de mon père, et plusieurs dons venus d’Angleterre et du Sud de la France, surtout de Corse.

 

   Aujourd’hui, mes élèves m’adorent, je suis une excellente institutrice car il me suffit de les prendre par la main pour savoir ce qu’ils deviendront plus tard, et de les orienter plus ou moins directement ensuite, les parents eux-mêmes semblent apprécier cette initiative.

 

Celle qui m’inquiète, c’est la petite Marie. C’est une forte tête, très intelligente. Plus tard, ce sera une biologiste d’exception. Sa solide réputation lui permettra de financer d’importantes recherches sur le virus du Sida, et d’en créer un nouveau, volatile et destructeur, capable d’exterminer l’espèce humaine entière. Je ne sais pas ce que je dois faire. Pourtant, une sorte de certitude me serre le cœur comme une main invisible : je le sais. Je l’ai vu, sans pourtant pouvoir l'expliquer. Si je n’avais pas tué Jean, Marie ne serait jamais née…

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