Par amour

Par Amour - Elen Valfae

 

Par Amour - Elen Valfae :

 

Procès du 11 juillet 1741.

Affaire « De Rohan » :

 

 « Je jure de faire ici mes aveux sans aucune contrainte, et qu’aucune pression n’est exercée sur ma personne. Je jure que mes dires sont toute la vérité, qu’ils ne sont que la vérité, et rien que la vérité. Oui, j’ai tué mon grand-père. Et voici les circonstances exactes dans lesquelles j’ai commis ce crime. Vous verrez pourquoi, de ce fait, mon avocat a décidé de plaider la folie en ma faveur.

   « Je n’ai jamais su qui était mon père, et ma mère est morte en couche, je ne l’ai jamais connu. Enfant unique, j’ai été élevée par mon grand-père maternel. C’était un brave homme, il était comme un père pour moi. Il avait été un travailleur acharné mais été à la retraite au moment des faits. Il s’est occupé de moi pendant les vingt premières années de ma vie, puis, plié par le poids des ans et par le labeur, il avait relégué cette tâche à un autre. C’est là que j’ai connu Melchior.

  C’était un ami de la famille, de longue date d’après mon grand-père, pourtant sur son visage se dessinait à peine les prémices des rides de la trentaine. Il s’est occupé de moi comme un frère, et a prit soin de mon grand-père. Grand-père semblait apprécier sa présence, mais parfois, c'était comme s'il avait peur de lui. Il m’interdisait de trop m’approcher de cet homme, et lorsque je passais outre cette interdiction, et que je me glissais, avec cet air naïf et innocent que savent prendre parfois les jeunes filles, dans la chambre où il savait rester cloîtrer durant de longues journées entières, Melchior me jetait des regards si empreints de peur et de chagrin que je faisais demi-tour sans demander mon reste.

   Pourtant, les jours passant, je finis par m’attacher à lui. Comprenez-moi, j’avais encore en tête ces romans à l’eau-de-rose qu’aiment à lire les jeunes filles malgré la bonne éducation que l'on s'acharne à leur donner, et dans mon esprit, Melchior possédait toutes les qualités du parfait prince charmant. Il portait le cheveu long, noir, soigneusement tressé et retenu par un épais ruban de velours rouge. Ses gestes me paraissaient être les plus doux du monde, et sa voix trahissait une bonté d’âme qui m’allait droit au cœur. Il était grand et fort, toujours bien habillé, en costume noir parfois recouvert d’une longue cape grise qu’il mettait lorsqu’il montait à cheval pour aller en ville. Il aimait à mettre un ruban de soie autour de sa canne, dont la couleur s'accordait avec celle de son haut de forme. Un être merveilleusement cultivé, nous entretenions de longues conversations lui et moi, lorsqu’il me prêtait son bras pour promener dans le parc. Lorsque sa douceur et sa gentillesse s'exprimaient ouvertement, j'avais peine à dissimuler le rose de mes joues.

   Et puis un jour, il n’a plus su cacher ses sentiments. Nous étions assis l'un à côté de l'autre sur le banc, devant la maison. Il a retiré doucement une de mes mains de mon manchon, pour la tenir serrée entre ses gants de cuir. Il a plongé son regard noir, brillant de désir dans les miens. Une larme a glissé le long de sa joue, et, frissonnant, il m’a embrassé. Mon cœur battait à tout rompre, je voulais le serrer contre moi, passer ma main sous sa chemise à jabots et sentir son cœur battre dans sa poitrine. Brusquement, ses lèvres ont quitté les miennes, il s’est caché le visage dans sa main avant de s'enfuir, honteux de voir qu’on nous avait surpris : mon grand-père me saisit avec violence par le bras, ses doigts crochus me meurtrissant les chairs, et m’entraîna de force à l’intérieur de la maison en hurlant :

- Rentre à la maison immédiatement petite sotte ! Qu’est-ce que tu as fait ? Le sais-tu donc seulement ?

Je suis montée dans ma chambre et je me suis assise sur mon lit. Je ne comprenais pas les sentiments qui m’étreignaient alors. Le bonheur qui noyait mon cœur se mêlait à la honte et au regret d’avoir fâché mon grand-père. C’est l’esprit embrouillé par toutes ces interrogations que je me suis endormie.

   « Lorsque je me suis réveillée, ce fut pour entendre, en bas, dans la bibliothèque peut-être, à moins que ce ne fût dans le grand salon, mon grand-père qui criait, et pleurait en même temps, et, me brisant le cœur, j’entendais les profonds sanglots d’un homme au désespoir. Voici ce qui se disait :

Mon grand-père tout d’abord, sur un ton à la fois paternel et empli de colère, grondait :

- N’oublie pas notre projet! Nous nous y préparons depuis l’aube des temps, Melchior ! Ne gâche pas tout maintenant !

Et Melchior répondait avec l’énergie du désespoir :

- Pas celle-là ! J’en ferai d’autre, elle prendra les autres, mais pas celle-là ! Laisse-la-moi !

Puis j’entendis comme le bruit d’un corps tombant sur le sol, et les sanglots vibrèrent alors dans tous les murs. Ils étaient si sincères, si désespérés, que je ne pus m’empêcher de pleurer à mon tour. Les cris se transformèrent dès lors en murmure, je n’entendis plus qu’un souffle :

- Elle pleure, elle est réveillée ! Je le sens à l’intérieur de moi !

Puis plus aucun son ne me parvint. Sans doute les deux hommes étaient-ils sortis. Toujours est-il que le lendemain matin, lorsque je suis descendue à la cuisine pour saluer Carême, notre domestique, je croisais mon grand-père qui ne daigna pas me donner le bonjour, et qui évita soigneusement mon regard. Par politesse je le saluais tout de même, mais son attitude m’intriguait. Carême me confirma que son maître avait depuis la veille une attitude bien étrange. Mais ce qui inquiétait notre nègre n’était pas uniquement le mauvais caractère de mon grand-père. Ce qui le dérangeait aussi et surtout était que Melchior avait décidé de loger définitivement chez nous, ad vitam. Le séduisant jeune homme faisait peur au pauvre noir, qui le traitait de démon venu des « ténèbres vaudous ». Je riais de ses superstitions, il en fut profondément vexé. M’excusant sincèrement auprès de lui, je montais dans le petit salon et demandais que l’on m’y serve mon petit déjeuner. Je déjeunais seule, alors qu’il était précisément l’heure où mon grand-père et Melchior venaient habituellement me rejoindre. Je traînais tellement à boire mon lait que je fini par le prendre froid, l’esprit encore plein des doux transports de la veille. Et puis, quelque chose se produisit d’assez étonnant. Carême, alors que ce n’était pas là dans ses habitudes, vint prendre place à ma table. Il eût même l’outrecuidance de me saisir une de mes mains, et il me regarda profondément dans les yeux. Sa beauté exotique me troubla un instant, et je rougis, mais il n’y prit pas garde. Il me parla dans ma langue, mais y mêlait parfois des mots étranges, venus de la langue des esclaves. Le fort accent qu’il prenait soin de refouler soigneusement paraissait à présent au grand jour. Voilà ce que je compris :

- Mademoiselle, vous êtes bonne encore, et point encore corrompue. Battez-vous, ne vous laissez pas faire, vous méritez de n’être pas l’esclave des forces obscures.

Ses grosses lèvres tremblaient d’un émoi touchant. Lorsque sa main quitta la mienne avec tendresse, je sentis qu’elle y avait laissé quelque chose de dur et de chaud, comme un noyau d’avocat séché. J’ouvrais ma main et y trouvais une petite amulette de sorcellerie, peinte en noire et gravée d’icônes tribales. Elle était traversée de part en part par une ficelle de corde rêche. La mettant aussitôt autour de mon cou, je remerciai Carême pour ce cadeau. Mais je vis dans ses yeux noirs percés de flammes que ce n’était pas un cadeau, mais une nécessité. Il avait peur pour ma vie, je le déduisais à la façon qu’il avait de glisser ses regards le long des courbes de mon visage, comme s'il gravait mon image dans son cœur pour la dernière fois. Lorsqu’il quitta la pièce après avoir débarrassé les restes de mon repas, un sanglot d’effroi me glaça la poitrine. J’ignorais quels dangers j’encourais, mais je sentais qu’ils étaient bien présent. Je sentais la peur me prendre et glisser le long de mon échine, des gouttes de sueur perlaient sur ma nuque, froides comme des lames de couteau. Soudain, aussi vif que vital, le désir de voir Melchior me prit. Il fallait, pour chasser ce frisson d’angoisse, un autre frisson, le même que celui que j’avais senti la veille. J’avais besoin des baisers de Melchior. Sans tarder d’avantage, je tins ma robe à deux mains et montais les escaliers. Il devait être dans sa chambre. Oserai-je l’entrebâiller et le surprendre, à demi nu, allongé entre les draps ? Mais, arrivée devant sa porte j’entendis la voix de mon grand-père et renonçait alors même à l’idée de frapper contre le battant. Melchior et mon grand-père parlaient de moi. Cette seule pensée me glaça d’une façon désagréable au possible.

- Il sera bientôt l’heure. Il faut te rendre à l’évidence. Tu dois la laisser partir.

La voix de Melchior s’était affirmée, il ne pleurait plus, il semblait au contraire plein d’une ferme résolution.

- Elle n’est pas comme vous, et vous le savez très bien. Jamais elle n’y arrivera, et ce sera un nouvel échec. Trop longtemps cette guerre a duré. Laissez-la-moi. Celle-ci au moins. J’enverrai d’autres enfants en reconnaissance. Mais celle-ci…Je…Je l’aime.

Mon sang se cristallisa dans mes veines. Je cru que j’allais défaillir. Il m’aimait, il l’avait dit lui-même, ses mots avaient coulé de sa bouche comme une pluie d’étoiles. Le cœur gonflé d’un amour immense, je montais dans ma chambre et m’asseyais à mon bureau, la tête penchée sur un livre que je ne lisais pas, mon esprit vagabondait sur lignes ondulées de signes sans intérêts. Il m’aimait. Melchior m’aimait. Déjà je voyais ma vie dans ses bras. Son regard qui n’était pour aucune autre, moi seule aurait l’immense honneur et avantage de jouir de sa tendresse, de la douceur de ses mots, de la gentillesse de ses attentions. Je l’aimais à mon tour et me voyais descendre les marches de l’église en robe blanche, cet homme qui était le plus bel homme du monde pendu à mon bras, le regard plein d’amour.

   « Mes yeux s'absorbaient dans la difficile et peu productive tâche qui consistait à dessiner la courbe de son visage sur le papier imprimé lorsqu’un léger grattement se fit entendre à ma porte. J’ouvris, et se fût le merveilleux visage de Melchior qui apparût dans l’entrebâillement. Il était d’une pâleur si effroyable que je le crus souffrant, et pleine d’inquiétude je le fis asseoir sur le petit banc dans mes appartements. Je m’asseyais à mon tour en face de lui sur ma chaise d’enfant. Mon cœur se mit à battre à tout rompre lorsque mon regard croisa le sien. Ses yeux étaient embués de larmes sincères. Je sursautais lorsque l'austère silhouette de mon grand-père se dessina soudain dans l'encadrement de la porte. Il y passa sa tête courbée par un dos voûté et me lança un regard plein d’une haine effroyable que je ne lui connaissais pas. Pas un mot ne sortit de sa bouche ridée. Son ombre glissa derrière moi. Je sentais sa présence comme une menace dont personne ne pouvait plus me protéger. Tremblante, les muscles de mon cou tendus, comme effrayée par la morsure d’un quelconque vampire, je m’attendais à une attaque. Il posa une main menaçante sur mon épaule et la serra comme pour m’étrangler. Il n’en était rien. Sa main glissa le long de mon corsage et arracha soudain violemment la cordelette qui retenait le précieux cadeau de Carême. Il mit l’amulette dans sa poche avec un grognement d’ours, puis il fixa Melchior avec un regard d’autorité. Le jeune homme, sous son influence, bredouilla, les yeux hagards:

- Il… Ton grand-père et moi devons te parler. Il faut qu’on te dise…

Mon grand-père se saisit d’une chaise et l’approcha de nous. Il s’assit, le visage marqué par toutes les douleurs que lui occasionnaient ce geste simple .

- Te souviens-tu de ta mère ?

- Tu sais bien que non, grand-père, » lui répondis-je avec toute l'assurance dont je fus capable, « elle est morte en couche. C’est toi qui m’a élevée, et je t’en dois reconnaissance.

- Et ton père ? T’en souviens-tu, de ton père ?

Je ne comprenais pas à quel jeu jouaient mes deux interlocuteurs. Le regard plein d’inquiétude, je passais de Melchior à mon grand-père pour essayer de comprendre. Quelles sortes de réponses attendait-on de moi ?

- Non, grand-père. Je n’ai jamais connu papa.

- Te souviens-tu de ce qui t’effrayait le plus lorsque tu étais petite fille ?

Cela, je n’avais aucun mal à m’en souvenir. Je me souvins de ce corps effroyablement décharné qui pendait au mur, un visage qui peut-être avait été beau mais qui s’était atrocement enlaidi dans la douleur, et de beaux cheveux longs et fins qui s’étaient collés sur le visage de bronze de la mort. Je répondis sans hésiter :

- Les crucifix.

- C’est exact mon enfant. Mais sais-tu seulement pourquoi ?

- Parce que…parce que je trouvais cela laid ?

- Pas uniquement ma petite. As-tu seulement souvenir d’être allée une seule fois à l’église ?

- Non, grand-père. J’ai toujours été attirée par les églises mais tu refusais de m’y emmener.

Je ne comprenais plus rien. Mon grand-père me laissa méditer un instant. Inquiète, je cherchais du réconfort dans les yeux de Melchior. Et voici ce que je lus dans son regard : J’avais trois ans. Mon grand-père m’emmenait à un mariage. Dès que je passai la porte, je fus prise d’une violente douleur au niveau du dos, comme si quelqu'un y plantait un couteau.

- Mon Dieu !

- Alors, te souviens-tu, maintenant ?

Je passais la main dans mon dos, sous mon corsage. Les marques étaient encore là, bien présentes. C’étaient des traces rouges sanguinolentes, des coups de fouet jamais cicatrisés. Elles étaient apparues à l’instant mêmes où j’avais posé les pieds dans une église.

- Voilà pourquoi je n’ai pu t’y emmener de nouveau. J’ai tout de suite compris.

Melchior pâlit soudain. Il regarda mon grand-père avec une rage contenue qui dansait sur sa lèvre tremblante.

- Elle ne sera jamais comme vous, c’en est la preuve.

- Silence, Melchior !

Mon grand-père se retenait visiblement pour ne pas se fâcher devant moi. Sans doute percevait-il dans ma façon d’agir que je prendrai sa défense.

- Tu en sais assez pour le moment. Chaque chose en son temps. Tout ce que je veux, mon enfant, c’est que tu médites sur ce qui s’est passé dans cette église. Et les causes de ces stigmates.

Il quitta la pièce sans me dire un mot de plus. Melchior, lui, resta, apparemment avec la bénédiction de mon grand-père. Une mèche folle descendait sur son œil noir. Il me regardait avec une tristesse empreinte d’un profond amour. Sans doute ne voulait-il pas parler, mais mon cœur était pris par de si violents transports qu’il me fallait amorcer une discussion avec lui.

- Melchior…

Il releva sa tête angélique.

- Qu’a- t il voulu dire ? Ne me caches rien, je t’en prie. Je n’en puis plus de vos petites cachotteries. »

Melchior m’invita d’un geste de sa main blanche à venir m’asseoir près de lui. J’obéis, assoiffée des explications qu’il pouvait me donner.

- Je t’aime.

Je ne comprenais pas. Il ferma les yeux, pencha doucement sa tête et ramena sa mèche de cheveux vers l’arrière. Puis il ouvrit de nouveau des yeux pleins d’une froide assurance.

- Ton grand-père veut t’enlever à moi. Il ne te le dira pas tout de suite, pourtant, il est indispensable que la question se pose à toi dès aujourd’hui, afin que tu puisses mûrement y réfléchir par la suite. Voici ma question, tu n’es pas obligée d’y répondre à présent, mais saches que le choix se posera à toi un jour ou l’autre : Choisiras-tu ton grand-père ou… »

Il prit une profonde inspiration. Son regard pénétra tout mon être.

- …ou l’éternité à mes côtés ?

Mon esprit s’embrouillait dans cette situation énigmatique, une fièvre rageuse brûlaient mes joues. Quand cesserait-on de prendre des gants avec moi ? Si un docteur devait m’annoncer une maladie mortelle, je préférerais qu’il me dise sans tarder le résultat de son diagnostique, plutôt qu’il me laisse essayer de deviner par moi-même la cause de mes souffrances. D’un mouvement brusque, je ramenais mon jupon sur mon genou. Melchior l’interpréta à juste titre comme un mouvement de colère et en fût navré. Ce fut avec une lenteur calculée qu'il se leva et quitta la pièce. Folle de rage et sans y réfléchir, je retournais en cuisine rejoindre le seul homme qui semblait me vouloir du bien, ce cher Carême.

   « Il s’était installé sur une chaise rempaillée et fumait en pipe un tabac bon marché. L’odeur était agréable et ne me dérangeait pas, au contraire je demandais même à Carême l’autorisation de m’installer à ses côtés. Il acquiesça et me tendit une chaise, souriant des ses dents blanches incrustées dans sa peau d’ébène.

- Carême, ton maître m’a arraché le collier. Peut-être en aurais-tu un autre, et je te promets cette fois d’y faire plus attention.

Carême posa sa pipe dans le cendrier, et referma d’un claquement sec sa tabatière de cuivre. Il ne souriait plus.

- S’il l’a enlevé, ce n’était pas pour vous punir, mademoiselle. C’était parce qu’elle l’empêchait de l’approcher. Pas lui, l’autre, mademoiselle. Le démon.

- Carême, explique-toi, je te prie, ou tu risques de me fâcher. Tu ne voudrais pas recevoir d’injustes coups de bâton, n’est-ce pas ?

Le noir se redressa, le visage effrayé. On aurait dit que soudain, j’étais descendue dans son estime. J’avais trahi l’espoir qu’il avait mis en moi. Je voulu le rassurer et y parvins :

- Excuse moi, Carême. Mon grand-père ne parlait que par énigmes tout à l’heure, ce qui m’a mit en humeur. Je suis désolée, je remets sur toi la colère que j’éprouve pour d’autre et ce n’est pas drôle. Me pardonnes-tu ?

Il se rasséréna.

- Ce n’est rien, maîtresse. Vous êtes bien bonne, et je sais que ce n’est pas de vous même que vous vous êtes mise dans cet état. Puisque ce sont les énigmes qui vous fâchent, je vais être clair : la chose que vous appelez Melchior est un démon, et ce que vous aviez autour du cou vous protégeait des démons. Votre grand-père l’a enlevé pour que ce démon puisse vous approcher.

- Ce ne sont que des superstitions de campagne que cela, mon pauvre Carême. De plus, ignores-tu donc que mon grand-père entre dans une rage folle rien qu’à la pensée que ce bon Melchior eusse pu m’embrasser hier ?

Je crus que Carême allait tomber de sa chaise.

- Mademoiselle, vous l’avez embrassé ! Oserai-je vous dire que…vous prévenir que…

- Mais me prévenir de quoi ? Allons, parles !

Le domestique remit sa pipe en bouche, comme pour l’obliger à se taire. Puis, après avoir tiré quelques bouffées, il se remit à parler :

- Mademoiselle, vous ne pouvez l’embrasser. Cela est un péché.

- Je sais, Carême. Mais après tout, je suis en âge de me marier, n’est ce pas ? Et Melchior est plutôt…

- Vous marier, mademoiselle ? Oui, da, mais sûrement pas avec lui, Dieu ne le voudra pas, ça non.

- Parce que c’est un démon ?

- Parce que c’est votre père.

Un long moment, un silence pesant s’installa entre Carême et moi. Même les oiseaux que nous entendions l’espace d’un instant chanter derrière la lucarne se turent. Je décidais de briser ce silence pesant par un bon rire, franc et impoli.

- Enfin, Carême, cesse de dire des âneries, veux-tu ! Melchior est bien trop jeune, il n’a pas l’âge d’être mon père ! Mais regarde le donc ! A peine a-t-il une dizaine d’années de plus que moi !

- Oui da. Pour sûr il a l’air bien jeune.

J’étais un peu perdue, et malgré son manque de connaissance évident du monde réel, je lui faisais confiance. S’il craignait les agissements de mon grand-père, c’est qu’il avait une raison. Après tout, mon grand-père avait toujours était pour moi l’unique parent auquel je pouvais me référer. Il était donc fort probable que ce qui me paraissait être des agissements normaux d’un homme ayant toute sa tête pouvait bien être en réalité les élucubrations maniaques d’un dément. Cette brusque prise de conscience de la situation me donnait l’atroce impression de flotter au-dessus d’un ravin, mes pieds reposant sur un vide astronomique qui ne demandait qu’à être traversé. Pourtant, malgré tout, même si de façon très théorique je pouvais concevoir que mon grand-père fût atteint d’un mal quelconque qui rongeait son bon sens, je ne pouvais me résoudre à faire de même avec cette figure de bonté que représentait pour moi Melchior. C’était évident, si stratégie il y avait, elle venait de Melchior, et non de mon grand-père. Que manigançaient-ils donc tous deux, à se réunir en secret pour parler de ma personne sans me consulter jamais ? Et puis, il y avait ce père providentiel qui apparaissait à un moment de la vie où les transports sont vifs chez une jeune fille. S’il était vrai que dans mon cœur la présence de Melchior avait pris peu à peu la place d’un père, était-il possible qu’il fût mon père véritable ? Il m’aurait conçu extrêmement jeune, et sa beauté cachant à mes yeux les traits de la vieillesse naissante, je lui donnais trente ans alors que peut-être en avait-il quarante. Tout ceci était de l’ordre du rationnel, et il n’y avait rien de bien fantasque dans cette histoire. L’âge le prenant, Melchior avait voulu d’une jeune fille à ses côtés, pour le soulager du poids de ses vieux jours, et il se serait souvenu que jadis, il y avait vingt ans de cela, il avait eu une fille. C’était pourquoi il était apparu soudain dans nos vies, à mon grand-père et à moi, et c’était pour cela que mon grand-père s’était emporté après lui. Mon grand-père refusait de me laisser partir. C’était donc cela, le sujet de la question de Melchior. Partir avec lui, ou rester avec mon grand-père. Comment ces monstres pouvaient-ils me poser un tel dilemme ? Il m'était impossible de trancher. Tous deux avaient besoin de moi, et je les aimais tous deux. Mon grand-père mourrait sans doute de chagrin si je le laissais. Et Melchior faisait partie de ma vie, il était la chair de ma chair, comment le laisser s’enfuir de cette maison devenue la sienne ?

  « Je remerciais Carême vivement de ses renseignements. Sa langue claqua plusieurs fois sur son palet et il hocha la tête, comme il avait fait plusieurs fois lorsque, petite, je donnais la mauvaise réponse à un exercice. Je n’y pris pas garde.

« J’avais envie de prendre un bain, mais il me fallait laisser ce brave Carême tranquille, je décidais que je me le ferais chauffer moi-même. Ainsi allais-je dans le cabinet, et commençais-je à pomper de l’eau dans mon grand sceau de bois. Je mis ensuite l’eau dans deux récipients de cuivre et posais le tout sur le poêle. Le bain était près, il fumait et exhalait la douce odeur des brins de vanille venue des îles que j’y avais ajoutée. J’ôtais mes habits et y entrais, l’eau était si brûlante que ma peau blanche devint rouge, mais la sensation m’était bénéfique. Mes fantasmes galopèrent, j’étais une de ces sauvages des Amériques me baignant dans la source chaude d’un volcan. Et puis, mon imagination se débridant, mon esprit s’embua comme les miroirs du cabinet sous la chaleur du bain. Mon corps devint horriblement lourd, et ma tête était de plomb. Soudain ce fût horrible. Je me mis à couler. Je me débattais,  mais mes mouvements étaient lents, terriblement lents. Je m’affolais, ma bouche happait un air inexistant, l’eau entrait dans mes poumons affolés. Je ne voyais rien, je n’entendais rien, je ne ressentais plus que la douleur insupportable de l’eau entrant dans tout mon corps, chassant l’air peu à peu. Et puis, comme sous l’effet d’un brutal endormissement, je perdis connaissance. Je crois avoir fait un rêve. Il me semble avoir vu un paysage dévasté, peut-être par une guerre ou un incendie dévorant. Ne subsistait qu’une terre stérile, sur laquelle soufflait un vent brûlant qui entraînait à sa suite des volutes de sable rouge. Au milieu de cette image d’apocalypse, une femme, très belle, avançait. Elle tenta de me dire quelque chose, mais ses paroles s'envolèrent dans le souffle brûlant des enfers. Sur son visage palpitait une souffrance d'une violence indescriptible. Lorsqu’elle se mit à pleurer, je la pris dans mes bras. Je vis son visage : c’était le mien. Elle s’effraya soudain, comme si quelqu’un ou quelque chose lui interdisait de m’adresser la parole, et elle me repoussa violemment. Mon corps a basculé, puis il s’est stabilisé. Il flottait. C’est à ce moment-là que je repris conscience, et mes mouvements furent cette fois tellement désordonnés qu’avec une énergie folle je fis basculer la cuve de mon bain. Je vomissais ce qui me sembla être pour des litres et des litres d’eau brûlante, et tentais de me relever sur la surface carrelée devenue glissante du cabinet. Mes cris attirèrent mon grand-père. Il ouvrit grand la porte. Me voyant ainsi grelotter contre le sol, il n’eût aucune crainte, son seul réflexe fût de se saisir d’une serviette et de m’emballer avec avant que n’arrive Melchior. Celui-ci haletait, il semblait avoir couru. Il regarda mon grand-père, sur le bord de ses lèvres perlait une goutte de sang. Il s’était mordu la joue.

- Alors ça y est…ça commence.

Mon grand-père acquiesça et me serra contre lui. Les battements calmes et réguliers de son cœur me rassurèrent. Il se tourna vers Melchior :

- Il faut faire au plus vite à présent. C’est une question de temps.

Melchior pleurait. Un combat intérieur brûlait ses entrailles, il semblait maudire le jour de sa naissance.

- Il faut le lui dire, d’abord.

Mon grand-père ne répondit pas. Il me rhabilla de ses mains douces et gentilles, en me serrant plusieurs fois contre son cœur et en m’embrassant tant qu’il pouvait. Puis, une fois qu’il eût terminé de m’enfiler mes souliers, il me prit par la main et m’entraîna derrière lui. Melchior nous suivait. Notre file indienne s’arrêta dans le petit salon. Mon grand-père me fit asseoir sur le fauteuil en face de la cheminée. Lui et Melchior s’assirent en face de moi, le dos contre le feu. Les flammes donnaient à leurs chevelures des reflets surnaturels. Comme toujours, ce fut mon grand-père qui me parla en premier.

- Mon enfant, raconte-nous sans omettre le moindre détail. Que s’est-il passé?

- J’ai vu…

Les mots ne parvenaient pas à sortir de ma gorge encore serrée par l'effrayante noyade.

- Dis-nous, n’aie crainte, qu’as-tu vu ?

- Il y avait une femme, elle me ressemblait. Elle voulait me prévenir d’un danger, mais j’avais trop peur pour écouter, le lieu était trop effrayant, trop…

Le mot me vint seul aux lèvres. C’est à partir de ce moment que j’ai commencé à réaliser ce qui se passait, partout, dans ma tête, dans ma vie.

-…Trop infernal.

Mon grand-père sursauta.

- Comment ? Monique est intervenue ? Mais comment est-ce possible ?

- L’amour plus fort que la mort, tu te souviens ? Je te l’avais dit », fit Melchior, la bouche crispée par un sourire sardonique que je ne lui connaissais pas. Il venait de prendre de l’assurance. Je ne comprenais pas en quoi mes propos pouvaient le réjouir, et pourtant ils semblaient lui avoir fait l’effet d’une saignée. Il était soudain vigoureux et plein d’entrain.

- Tu as perdu la partie, Alphonse, et tu le sais bien.

- Tout n’est pas joué, ne te réjouis pas trop vite Melchior.

Mon grand-père se pencha, il prit mon visage dans ses mains froides, et me fit un sourire emprunt d’une fausse bonté. Ses yeux pétillaient d’une résignation froide .

- C’est ta mère que tu as vu. Et le lieu où elle se trouvait était bien l’enfer, les mots se sont imposés à toi.

J’étais abasourdie. Cette fois, j’en étais certaine, mon grand-père était devenu fou.

- Elle a fait des choses horribles, mon enfant, horribles. C’est pour cela qu’elle est descendue tout droit en enfer. Veux-tu savoir ce qu’elle a fait ?

Je hochais la tête, mais mon cœur me disait qu’il ne voulait pas écouter, qu’il ne fallait pas que j’entende…

- Elle n’est pas morte en couche. Elle s’est donnée la mort. Le suicide est un péché.

Des larmes involontaires tombaient de mes yeux écarquillés. Je cherchais du réconfort dans la présence de Melchior, mais celui-ci ne faisait que se bercer doucement, les bras autour des côtes, comme un dément. Ses sourcils étaient froncés, comme ceux d'un homme plongé dans une intense réflexion, ou une profonde prière.

- Elle a été punie pour ce péché, comprends-tu ? Elle a été bannie aux enfers pour l’éternité.

Je voulais comprendre, et surtout, si tout ceci était la vérité, j’étais folle de rage que personne ne me l’ai jamais dit.

- Mais…pour quelles raisons a-t-elle…

- A cause de ta naissance. Elle ne te désirait pas. C’est un homme qui l’a forcé. Ou plutôt…

- Je ne l’ai pas forcé! » hurla Melchior.

Il se leva précipitamment et se rua sur mon grand-père:

- Ignoble vieillard ! Tout ceci est de ta faute ! Toi et ton pacte avec mon père, ta quête de pouvoir, et me voici le fruit d’une querelle à laquelle je refuse de prendre part!

D’un geste de la main, mon grand-père arrêta Melchior dans son élan. Un mur invisible semblait s'être construit entre les deux hommes.

- Calmes-toi. Ce n’est pas une simple querelle. Nous sommes en guerre, et il faut faire vite pour rétablir l’équilibre.

J’étais outrée. Mon cœur battait, la colère me pénétrait par toutes les pores.

- Mais enfin, expliquez-moi ! De quelle guerre parlez-vous ?

Sans plus de ménagements, mon grand-père décida de tout me dire. Toute la vérité, avant que je ne me révolte et que Melchior ne s’emballe. Je sus d’un seul coup tout sur mes origines, et sur l’ignoble complot dans lequel je n’étais qu’un pion. Je sus tout, et au moment même où la vérité pénétrait en moi, je la crus. Dans mes veines coulait un fluide glacé. On me mentait depuis tant d’années! Je m’effondrais, la tête posée sur les genoux de Melchior. Tout mon corps tremblait, et les larmes brûlaient si intensément mon visage que je tentais vainement de faire cesser la douleur en me griffant l’épiderme avec les ongles. Melchior me prit les poignets, et me serra contre lui. Ses baisers apaisaient ma douleur, ses lèvres caressaient les sillons creusés par mes ongles. Mon grand-père nous laissa faire. A présent que je n’ignorais plus rien, il n’avait plus aucune raison de craindre les élans passionnés de Melchior. Je regardais mon père avec un amour sincère. Ma main passa dans ses longs cheveux noirs et s’y agrippa. Sa chaleur diabolique envahissait mon corps et me réconfortait. Il me releva, son bras passé autour de mes frêles épaules. Sa main caressa longuement mon menton, tandis que mon grand-père se relevait pour attiser le feu dans la cheminée. Les étincelles se reflétaient dans nos yeux. Puis, il sortit de la pièce, d’un pas traînant de vieillard accablé par la tristesse. Nous étions seul, mon père et moi. Je regardais Melchior, ses yeux de braise me déshabillaient avec un désir ardent. Son bras autour de mes épaules me serrait de plus en plus fort.

- Melchior, que dois-je faire ? » lui demandais-je, implorante.

Il me sourit avec une infinie tendresse.

- Ce qui te semble bon.

Je réfléchis. Il fallait que je choisisse entre deux morts atroces. L’une était pour mon grand-père, l’autre pour Melchior. Les deux avaient pour but de lancer un complot diabolique. Aucune n’était juste.

- Je ne veux pas mourir…

Mon père passa sa main dans mes cheveux. Il détacha ma coiffure, et ma chevelure descendit en cascade sur mes épaules.

- Je sais, mon amour. Tu n’en est pas obligée.

Ses lèvres se posèrent sur mon cou. Je sentis le désir monter en moi comme un feu dévorant.

- Melchior…

Je le repoussais doucement et me relevais. Mes genoux tremblaient, j’avais du mal à me tenir debout.

- Mon grand-père va me tuer. Comprends-tu ce que cela signifie ?

- Hélas non. Je n’ai aucune idée d’aucune sorte sur ce que peut-être la mort. Il m’est même impossible de concevoir le monde en dehors de l’éternité dans lequel il évolue. »

Il se leva à son tour, et s’approcha de moi. Ses mains brûlantes se posèrent sur mes épaules et ôtèrent une à une les agrafes de mon corsage. A cet instant, tout ce que je désirais était l’éternité à ses côtés. Sentir notre jeunesse à jamais, s’étreindre dans une perpétuelle agonie. Je m’abandonnais à ses jeux lorsque Carême entra. Surprise et outrée, je voulus le remettre à sa place, mais je vis sur son visage une réelle fureur. Sa chemise d’habitude impeccable était trempée de sueur et ouverte sur un torse noir musclé. Sa respiration agitée faisait apparaître et disparaître des côtes puissantes par saccades convulsives. Son visage était déformé par un rictus à la fois de fureur incontrôlable et de tristesse sincère. Il avait à la main un crucifix et des lauriers bénis, qu’il brandissait au dessus de sa tête en psalmodiant des mots barbares avec un accent rauque de sorcier vaudou. Ses yeux noirs pétillaient d’une rage folle. Melchior restait là, sans bouger, pétrifié. Je me mis devant lui pour le protéger de ce domestique devenu fou. Parfois, dans cette langue étrange et inconnu perçaient quelques mots dans un mauvais français :

- Laisse-la, démon ! Elle n’est pas tienne ! »

Je ne comprenais pas ce qu’il se passait. Pour moi, le crucifix n’était que l’effrayante représentation d’un homme dans une atroce et insupportable agonie. Pour Melchior, sa vue lui était plus douloureuse qu’un coup de poignard. Il se cacha le visage dans ses bras, enfouissant sa tête dans sa chemise blanche. Ses genoux se plièrent et il tomba à terre, se crispant et se tordant dans tout les sens comme un ver au bout d’un hameçon. Je hurlais, j’essayais de repousser Carême, mais celui-ci me fouetta le visage avec la couronne de lauriers, et je m’effondrais au sol, le corps en feu. Je n’eus que le temps de voir Melchior évanoui, étendu de tout son long sur le tapis, et de sentir les bras puissants de Carême me soulever. Dans une semi conscience, j’encerclais son cou rassurant de mes bras et posais ma tête contre son épaule. Je sentais l’odeur forte de sa peau, et les mouvements de balancier que son corps faisait en courant.

   «  Lorsque je m'éveillais, j’étais allongée sur sa paillasse, dans la chambre des domestiques. Carême passait un linge humide sur mon front. Il m’adressa un sourire bienveillant auquel je répondis. Me souvenant du coup de laurier, je passais ma main sur ma joue encore en feu. Il n’y subsistait aucune marque.

- Faites excuses, mademoiselle, si je vous ai fait mal, mais il le fallait. »

Je craignais soudain la colère de mon grand-père en apprenant le drame. C’était ici qu’il viendrait en premier. La cachette était mauvaise.

- Carême, mon grand-père, s’il vient ici… »

Carême fit une grimace attristée, mais ses yeux brillaient d'

Sous-pages :

Par Amour (suite)

 

- Ce n’est pas grave, mademoiselle. Je mourrais de toute façon. Les sorciers sont lynchés, c’est tout ce qu’ils méritent, et maintenant tout le monde sait. »

Je me relevais sur mes coudes. Carême eut un mouvement de recul brusque.

- Tu savais depuis le début. Tu savais ce que j’étais, n’est-ce pas ?

- Oui da. C’est ici même que vous avez été conçue, dans cette pièce. Vous comprenez, il n’y a pas de fenêtre, personne ne peut voir et puis…qui pourrait croire à la parole d’un pauvre noir un peu fou ? C’était le meilleur endroit, la cellule de ce vieux Carême.

- Mon Dieu, Carême ! Alors…tu as tout vu !

- J’ai vu votre mère attachée, les bras liées derrière le dos, les chevilles attachées à une poutrelle de bois. Elle hurlait, elle pleurait, c’était horrible…

Il soupira profondément.

- Elle était si belle, elle vous ressemblait, ça oui.

Je me souvenais de ce visage effrayé dont j’avais eu la vision en me noyant. Ma mère me ressemblait comme une jumelle. Elle devait avoir mon âge lorsqu’elle s’était donnée la mort.

- Et puis il est venu, lui, le monstre des enfers. Il était nu, il s’est couché sur elle.

- Arrête…

- Elle grelottait de froid, il faisait froid, si froid…

- Carême je t’en prie, arrête…

- Et le maître qui la regardait en riant, sa propre fille, il la donnait à ce démon…

Je n’en pouvais plus. Je me suis levée de la paillasse et j’ai regardé le noir dans les yeux. J’étais bouleversée.

- Tu savais tout. Depuis le début. Tu étais au courant pour la pacte.

Carême acquiesça.

- Le maître aimait une femme, mais sans retour. Il était au désespoir. Alors il a fait venir cette diablesse. Une femme horrible, une succube. Il lui a promis de lui donner le premier enfant qu’il aurait d’elle, si elle lui accordait l’amour. Elle la fait. C’est ainsi qu’est née votre mère.

- Mais…et la femme ? Ma grand-mère ? Qu’est elle devenue ?

Carême s’épongea le front avec un mouchoir sale à gros carreaux rouges grossiers.

- Elle est partie bien jeune. Dieu l’a reprit afin qu’elle cesse d’être le jouet du démon. Elle n’a pas vu votre mère enceinte.

Je réfléchissais, le menton dans la main, allant et venant dans la petite chambre sombre. Mon grand-père ne tarderait pas à nous trouver. Il fallait que je trouve une solution, et vite.

- Melchior a prit ma mère, et il veut me prendre. Que suis-je en réalité ? Une humaine ? ou est-ce que je suis...comme lui…

- Un peu des deux, mademoiselle. Inutile de lutter contre vos deux natures, rien n’y fera, il faut les accepter telles qu’elles vous viennent.

Je me mis à genoux devant lui, posant mes mains sur ses épaules.

- Tu connais les projets que l’on a pour moi. Cependant on me laisse le choix. Que dois-je faire, mon ami ?

Carême hocha plusieurs fois la tête, prit dans une intense réflexion :

- Si vous décidez de vous donner la mort, vous passerez l’éternité au côté du démon, en enfer. Vous lui donnerez la plus pécheresse des descendances, car la plus incestueuse. De ce fait, la plus puissante qui jamais n’ait régné sur la terre ou dans les enfers. Mi-démons mi-humains, ils iront et viendront à leur guise de notre monde aux leurs, emmenant les damnés sans attendre leur mort et régnant en maître sur l’humanité.

Le noir fit le signe de croix avant de reprendre :

- Si vous voulez vivre, votre grand-père vous tuera, car tel était son pacte pour retrouver sa bien-aimée dans l’au-delà, à mi-chemin entre l’enfer et le paradis pour l’éternité, vaquant sur terre comme deux fantômes. Vous serez envoyée en paradis, car Dieu sait que vous êtes bonne et que c’est parmi les saints et les anges qu’est votre place, à la droite du tout puissant. Mais alors resurgira votre vraie nature, puisque l’humaine sera morte, ne restera plus que la démone, et le paradis deviendra enfer, le diable aura gagné.

- Mais alors, que dois-je faire ? Que suis-je sensée faire ?

- Tuez les.

   « J’eus à peine le temps de comprendre ce qu’il voulait dire que mon grand-père entra dans la chambre. Le battant de la porte claqua violemment contre le mur. Son visage, rouge de colère se creusaient de profonds sillons depuis les coins de sa bouche jusqu’au bord de son nez. Ses yeux lançaient des éclairs. Il brandissait un sabre, une antiquité qu’il gardait précieusement au dessus de la cheminée du grand salon. Il a levé son bras et…Mon Dieu ! Je revois tout comme si c’était hier. Il a abaissé son bras, et la tête de Carême est tombée. Elle a roulé jusqu’à mes pieds, du sang éclaboussait ma robe. Je ne hurlais pas, le cri était resté bloqué dans le fond de ma gorge. Une larme a coulé de mon œil, mais c’était une larme de surprise. Mon grand-père s’est penché vers Carême. L’arme lui est tombée des mains. Je m’en suis emparée aussitôt. Lorsqu’il s’est retourné vers moi, je lui ai enfoncé le sabre, profondément, dans le cœur. Il y a eu un bruit immonde, comme celui de la scie sur le bois tendre, avec un son mat et visqueux. J’ai regardé ses yeux d’un bleu limpide. Un voile à couvert son visage, sa peau s’est durcie. J’ai lâché le sabre et il s’est effondré, ses yeux étaient tournés vers moi. Ce n’est qu’à ce moment-là que j’ai pu enfin crier. Les deux corps étaient étalés l’un sur l’autre, le maître et le domestique, identiques dans la mort, les deux sangs rouges se mêlant si bien qu’il était impossible de savoir lequel appartenait à qui. Leurs deux mains se touchaient, main blanche et main noire, s’enlaçant presque.

  « Je venais de tuer l’homme qui m’avait élevée. Oui, je l’avoue, c’est ainsi qu’est mort mon grand-père. Après ça, vous pensez bien, je me suis enfuie. J’ai couru, avec mes économies je me suis réfugiée pendant quelques temps à la ville, bouleversée, jusqu’à ce que messieurs les policiers ici présents ne me retrouvent.

«  Melchior, quant à lui, n’est jamais revenu. Sans doute est-il redescendu auprès de sa mère, aux enfers, ou bien a-t-il fait d’autres enfants, partout dans le monde, susceptibles d’être ses dignes héritiers. Je n’en sais rien. Tout ce que je sais, messieurs les jurés, monsieur le juge, c’est que la peine de mort m’enverra droit en paradis, ou je deviendrai une bête immonde et la corruption s’installera définitivement dans mon cœur, à moins que cette peine de mort ne m’envoie aux enfers, où, mi-femme mi-démon, je retrouverai celui que mon cœur aime toujours, le beau et bon Melchior, à qui je donnerai une descendance qui précipitera l’humanité dans le Mal et le vice. Si vous me laissez vivre, je retrouverai l’ange descendu sur Terre, celui qui a rompu l’équilibre, fâché de ne pouvoir aider les humains, il s’est fait chair lui-même afin de donner sa vie à l’humanité. Je retrouverai cet ange, ce fils de Dieu, qui a rompu l’équilibre, et je mettrai fin à cette guerre entre le Bien et le Mal.

 

 

Hélène De Rohan a été mise à mort par pendaison le 21 août 1742.

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