Possession

Un homme est possédé par un esprit mauvais.

 

Publiée dans LA SALAMANDRE N°11

 

86, bis rue Riquet

75018 Paris

abonnement: 20 euros (4 numéros)

Possession - Elen Valfae

Possession




   Le réveil fût douloureux. La tête me tournait, mon corps lourd s’enfonçait dans mon matelas. D’une main tremblante, je lançai mes doigts glacés dans le vide et l’obscurité à la recherche de ma lampe de chevet. La lumière me fulgura le crâne comme un éclair. Je clignai des yeux, attendant de retrouver mon environnement dans tout son sinistre habituel. Mais je ne vis rien. Partout, le flou, le vide, et un sentiment de perdition glacée. Lentement, je pu voir, mais comme si je voyais pour la première fois. Des écailles me tombèrent des yeux.



Tout m’apparaissait à travers un miroir déformant : les murs ternis de ma chambre ondulèrent sous la lumière palpitante de la lampe ; mon armoire, sculptée à l’ancienne de guirlandes de fleurs entrelacées, ouvrait et refermait ses portes, silencieusement, et cependant, rien ne semblait bouger. Je ne pouvais que deviner les objets sans vraiment les distinguer, leurs formes se dessinant obscurément dans un pictural jeu d’ombre et de lumière. Certains semblaient flotter dans la pièce, d’autres formaient une simple tâche noire contre ma rétine dilatée. La pièce pourtant inondée de la lumière électrique de la lampe était si pleine de ténèbres qu’il m’était presque impossible de rien distinguer nettement.



Cette sensation étrange était accompagnée par celle que mon corps s’alourdissait à chaque seconde, chacun de mes membres s’enfonçant d’avantage dans les plumes de mon matelas, ma tête d’abord, puis mes pieds et mes mains, mon tronc enfin, aussi raide qu’une souche ; je ne pus bientôt plus effectuer le moindre mouvement. La bouche pâteuse, j’essayai de crier, agitant une langue énorme et visqueuse, contractant des lèvres sèches, happant douloureusement l’air vicié de la ville, mais aucun son ne sortit de ma gorge paralysée. Même si j'y étais parvenu, personne ne serait venu à mon secours. Je vivais seul dans l’unique appartement habitable d’un immeuble vétuste, tous les autres avaient été abandonnés. De façon fulgurante, une pensée, aussi forte et glacée qu’un hurlement d’agonie, vint percuter ma cervelle bouillonnante : Ne bouge pas.


Il me fut soudain impossible de réfléchir calmement, comme si quelqu'un raisonnait à ma place, avec mon cerveau ; je m’affolai, mes pensées tournoyant dans ma tête, mon corps agité de spasmes douloureux, haletant. J’avais mal, terriblement mal. Un ultime effort me permit de poser mes mains sur mon visage brûlant. Passa devant mes yeux un éclair rouge vif qui provoqua une douleur foudroyante à l’arrière de mon crâne. Seul l’écho répondit à mes clameurs désespérées. L’appartement solitaire retentit de mes cris tandis qu’affolé j’observais mes mains couvertes de sang séché. Je fis une dernière tentative pour me relever, mais la souffrance était épouvantable, le moindre effort me portait au bord du gouffre de l'évanouissement. Ne bouge pas !


Le cri tambourina dans mes oreilles et résonna le long de ma boîte crânienne. Ce n’était qu’une pensée. Une pensée qui n’était pas de moi. Mes mains sanguinolentes tremblèrent devant mes yeux. Mes draps gris sale étaient tâchés de sang coagulé, froid et durci, dont la brillance était celle des étoiles et la couleur celle des excréments. Dans un ultime effort pour rassembler mes esprits, je parvins cette fois à faire couler une pensée brûlante dans le précipice qu’était devenue ma cervelle malade.

  • Que m’arrive t il ?


La chose me répondit. Son timbre de pensée était plus grave que le mien. Plus calme aussi. Comme l’aurait sans doute était sa voix si Dieu avait voulu qu’elle fût humaine.

  • Rien que tu ne saches déjà. Tu as commis un meurtre.


C’était un rêve. Cette idée me rassura soudain. J’étais en train de vivre la suite du cauchemar qui m’avait hanté toute la nuit. J’avais tué des inconnus dans le flou de mon monde onirique, et à présent une voix me parlait. Si mon corps ne pouvait se lever, c'est que je dormais toujours. Je fermai les yeux. J’essayai de me réveiller. Revenir à la réalité, vite, avant que le cauchemar ne devienne insupportable. Je dois être en forme. Demain matin, j’aurais du travail. Je rouvris les yeux en crispant tous mes muscles. Mon corps ne me répondit pas.
NE BOUGE PAS !


Le hurlement vibra longuement dans mes entrailles, terminant sa course dans le fond de mon pénis. La souffrance était telle que je crus mourir. Ce n’était pas un rêve. Les larmes acides brûlèrent mon visage, griffant mes joues comme autant de petites lames de rasoir affûtées. Dans l’affolement, je hurlai en esprit :

  • Qui êtes-vous ?

  • Je te répondrais si tu te calmes.


    Il fallait absolument que je lui obéisse, quoi que cela puisse être. S’il criait à nouveau, la souffrance me conduirait à la morgue. Malgré mon désir sincère de maîtriser mon affolement, mon cœur se cabra comme un taureau furieux, et quelque part en moi, je sentis que cela lui déplaisait et qu’elle me ferait payer le prix si jamais je lui désobéissais plus longtemps. Je repris le contrôle de ma respiration, ce qui me prit du temps, énormément de temps, et la chose n’était pas patiente. Elle me le montra en me torturant, doucement, avec une haine froide : ma chair devint douloureuse ; ma circulation sanguine était contractée dans mes membres. La souffrance atroce s’intensifia et monta le long de mes organes. Au bout de quelques instants, ma concentration calma mon esprit agité, et je sentis comme un relâchement dans mes côtes. C’était sa façon à elle de me récompenser : C’est mieux. Je vais te laisser un peu de liberté dans tes mouvements. Tu vas te lever.


    Tous mes muscles se relâchèrent aussitôt. Je bougeai doucement mes jambes douloureuses. Le sang afflua. Je parvins à me redresser sans la moindre difficulté. C’était fini. Non seulement la créature avait cessé de me torturer, mais elle m’aidait à présent dans mes mouvements, conjuguant ses efforts aux miens pour mouvoir ce corps que nous partagions. Un poids persistait sur mes épaules, mais le reste de mon être me parut plus léger, comme si une force invisible me prenait par les épaules et me poussait vers la porte. Mes pieds touchèrent le tapis de laine, la sensation me parvint intensément. J'en éprouvais les moindres fibres contre ma plante calleuse. La créature intensifiait mes sens. Tout avait changé autour de moi, je percevais tout de façon différente. C’est un sentiment étrange que celui d’être en un lieu connu, et pourtant nouveau. La perte de soi dans les gouffres amers de la solitude et de l'abandon vous saisit alors, vous prend à la gorge. Vous êtes là, dans cette pièce que vous connaissez bien, et pourtant, elle ne vous rappelle rien. La seule sensation qui peut vous atteindre alors, c'est celle des haut-le-cœur, des contractions de votre estomac, des remontées acides le long de votre œsophage. Tout est pareil, et rien n’est comme avant. Vous errez comme un fantôme dans un monde qu’autrefois vous saviez par cœur. Ces pensées m’affolèrent de nouveau. Une tristesse acerbe vint déchirer le voile de l’irréalité. Ce monde était le mien, seule cette chose, en moi, avait changé. Ce n’était pas un rêve, ou un double inconscient qui soudain prenait vie, cette chose était réelle, bien réelle. Mon cœur se remit à battre de plus belle, s’affolant, soulevant presque la fine toile du pyjama qui recouvrait mon torse. Puis il stoppa net, comme compressé soudain par une main à l’intérieur de mes organes. La souffrance était insupportable. La main relâchait et compressait régulièrement mon cœur affolé, l’empêchant de s’emballer.

    Je frottai une main sur ma poitrine douloureuse. A présent, vas te laver. Tu t’occuperas du reste ensuite.


En vain je criai et j’appelai à l’aide. En vain j’implorai sa pitié. Je n’obtins d’autre réponse que son rire moqueur, tandis que, sous la contrainte de l’invisible influence, sans que je fis le moindre effort, mes jambes me dirigèrent vers la porte de la salle de bain en me faisant chanceler comme un homme ivre. Au moment où j’atteignis le seuil, une sensation nouvelle, à la fois affolante, et excitante, me saisit de façon saugrenue. J’éprouvai cette même sensation de chute dans un abîme de plaisirs sensuels lorsque je remettais mon corps entre les mains d’une prostituée me murmurant doucement à l’oreille « Laisse-toi faire… ». La force qui me faisait avancer se concentra soudain en une vigoureuse impulsion qui me projeta dans la minuscule salle d’eau où je titubai en aveugle et, au moment où la porte se referma en un claquement violent derrière moi, j’entrevis l’image de mon visage blafard que me renvoyait le miroir surplombant le petit lavabo en faïence. Des traces sanglantes glissaient le long de mes joues pâlies par la peur. De nouveau mon cœur fit un bond, de nouveau il fût refréné et la douleur s’intensifia. Mes yeux avaient changé de couleurs. Ce n’était guère ce léger passage du vert au bleu en été, ou du gris au marron en hiver : ils étaient rouges, horriblement rouges ; des yeux de rat albinos qui me retournaient une vision déformée du monde. La créature comprima de nouveau ma poitrine, plus douloureusement. Je tombai à genoux, balbutiai en sanglotant ; mon cœur battait avec violence, je pleurai de rage et de douleur, mes ongles griffèrent mes côtes à la recherche de la main invisible :

  • Arrêtez ça, je vous en supplie ! Je vais mourir !

La chose en moi ne me répondit pas. Elle desserra légèrement son étreinte, m’astreignit à me relever, me déshabilla violemment et m’envoya dans la douche. L’eau et les larmes se mêlèrent sur mon visage. Ma poitrine hoqueta, mes dents claquèrent avec violence, tous mes muscles frissonnèrent d’une indicible angoisse. Je manquai de tourner de l’œil, mais la voix me ranima :

- Je suis là à présent, sache-le. Je ne te permettrais plus le moindre mouvement sans t’avoir accordé auparavant mon autorisation. Maintenant sors de là, jette tes habits et va en mettre d’autres.

Sans n’être plus maître de mon corps, je me vis mettre mes habits dans un sac plastique, ainsi que ma literie et quelques ustensiles, et je me vis m’habiller de vêtements que je ne portais plus depuis des années, mais rien de tout cela n'était le fruit de ma volonté pleine et entière. La chose me laissait désormais tout loisir de réfléchir par moi-même. Elle s’amusait de voir lentement ma raison se perdre, se dissoudre avec ma conscience dans les affres schizophrène de celui dont le corps ne répond plus, mais a sa volonté propre. Elle rit de mon ignorance. Puis elle m’allongea sur le lit. Abattu, je ne pus que cracher les phrases qui se bousculaient dans mon esprit dérangé.

- A présent, allez-vous enfin me dire ce qui se passe ? Je deviens fou, n’est-ce pas ? Êtes vous une partie enfouie de moi-même ? Je suis un meurtrier, c’est bien cela ?


Une douleur atroce qui me traversa les organes génitaux me fit hurler comme un possédé, le corps agité de spasmes épileptiques.

- Une question à la fois.

- Qui êtes-vous ?


Je ne parlais plus à voix haute. Mes mâchoires crispées par la souffrance ne me permettaient plus d’articuler le moindre son. Je pensais, c’était suffisant. Elle m’entendait.

- Je suis là, c’est tout ce que tu as besoin de savoir.

- Ai-je commis un meurtre hier ?
- Disons que je t’ai un peu aidé.


La chose se mit à rire. Je l’entendis comme si elle s’était trouvée près de moi, allongée sur le lit.


- Qu’êtes-vous ?

- Je suis le dernier venu, l’épigone, le dernier maillon d’une chaîne imposante de perfectionnements, d’amélioration, dont le début se perd dans la nuit. Je ne peux donc pas me présenter comme si ma simple apparition abolissait le passé, ou agir comme si j’étais le premier à fouler un monde neuf, vierge encore de tout regard et de toute parole. Je suis celui qui est, je suis le monde et l’œuvre éternelle, et ne me distingue de l’universalité que par la conscience aiguë que j’en ai. Je suis la meilleure de toutes les créatures de mon espèce, le résultat d’une longue évolution génétique. Je suis l’achèvement.


Plus la chose parlait, plus il me semblait qu’elle gonflait en moi. Mes côtes s’écartaient doucement, prêtes à rompre en un horrible craquement ; mes os étaient sur le point de se briser tant la moelle qu’ils contenaient s’amplifiait ; ma boîte crânienne résonnait comme un tambour. J’étais exténué de douleur.

- Êtes-vous là depuis ma naissance ?

Mon corps s’arc-bouta par saccades, du sang perla au bout de mes ongles. La créature riait avec une force haineuse.

- Je suis là depuis la création du monde. Nous sommes au-delà du temps, au-delà de la nature. Mais si tu veux parler de ta pauvre petite personne, je suis là depuis hier. Je ne m’attendais pas à une vie aussi misérable. J’ai prit ce qu’il restait.

Je ne comprenais plus. La folie m’avait paru encore plausible. Nous en étions loin. La créature ne contrôlait pas que mon corps. Elle contrôlait la plupart de mes pensées et de mes désirs. Un goût immodéré pour le sexe et le sang grondait au fond de ma gorge. Je voulais me réveiller au milieu des corps sanglants, encore et encore. Je pleurai de douleur. La peur me contracta l’estomac, qui se dilata aussitôt.

- Tu as peur. Je te l’interdis.

- Qu’allez-vous faire de moi ?

- Je te l’interdis !


Des larmes coulèrent le long de mes joues brûlantes. La créature me contrôlerait d’avantage si je ne coopérais pas. Qui sait quelles atrocités elle allait encore me faire commettre ?

- Si je n’étais pas à un tel degré d’achèvement, ma seule présence t’aurait anéanti. Je t’interdis d’avoir peur. Tu vis.

Je sentis mon épiderme frissonner agréablement comme sous l’effet d’une caresse sensuelle.

L’effet fût immédiat, je me calmai aussitôt. J’essayai désespérément de stabiliser ma vision. Les images ne cessaient de danser devant mes yeux, la tête me tournait.

- Nous allons faire de grandes choses ensemble, toi et moi. Dis-toi simplement que tu ne t’appartiens plus, et je te laisserais toutes les libertés dont tu as besoin. Le reste du temps, c’est moi qui prendrai les rênes.


J’entrepris de me mouvoir, mais mon corps était aussi lourd qu’un sac de plomb.

- Je t’autoriserai à bouger quand tu m’auras prouvé que tu as compris.
Je tentai avec difficulté d’articuler mes pensées :

- Mon corps est à moi. Je ne suis pas un meurtrier ! Je suis juste un peu malade.

Soudain tout devint noir. Le monde se mit à tanguer violemment. Tout mon corps ne fût plus qu’une boule d’épingles. Des décharges électriques traversèrent mes chairs, mes membres s’agitèrent, je poussai des hurlement de dément. Mes os étaient sur le point de se briser, et ma raison de céder. J’allais mourir, j’en étais certain.

- Je pourrais te tuer dès maintenant. Tu n’es pas loin de la mort. Choisis-tu de mettre fin à tes jours aujourd’hui ? Ton corps sera entièrement à moi.

- Assez…
- Comment? Je n’ai pas bien entendu.
- ASSEZ ! ! !


Tout s’arrêta. Il me sembla que mon esprit réintégrait mon corps. Des gouttelettes de sang suintaient de chacune de mes pores.

- Voilà qui est mieux. Nous allons faire un essai. J’anéantirai ce qu’il reste de ta pauvre humanité si tu me désobéis. Je te laisserais disposer de ta vie comme il te plaira si tu restes tranquille.

Dès que j’eus retrouvé en partie l’usage de mes facultés, je passai librement une main sur mon front. La créature avait relâché toute pression. Je ne sentais même plus sa présence.


- Tu vois ? J’en ai le pouvoir. Comme celui de te faire souffrir jusqu’à la mort.

Puis tout se brouilla. Je ne vis plus rien, je n’entendis plus rien. Cela dura quelques heures. Des mains invisibles me bouchaient les yeux et les oreilles. La voix de la chose résonna de nouveau dans ma tête :

- C’est une guerre qui ne te concerne pas. Tu n’en es que l’instrument. Une guerre éternelle entre immortels. Je dois le faire, car telle est ma mission.

Lorsqu’enfin elle me rendit la vue, j’étais allongé sur le dos contre une dalle de pierre brûlante. Il faisait nuit. Épouvanté, je regardai autour de moi. J’étais dans un cimetière. Un effroyable cimetière inconnu. Les tombes alignées jetaient leurs ombres déchiquetées sur le chemin de sable blanc qui louvoyait entre les grands arbres morts. Une chaleur accablante régnait. Le soleil avait disparu depuis longtemps, mais il semblait que son âme calcinée s’attardait encore dans le ciel. L’air était immobile, les croix métalliques se dressaient vers la pleine lune comme autant de doigts accusateurs. La fumée d’un feu follet s’élevait au-dessus de ma tête, flottant autour de moi sous la forme d’un nuage bleu pâle que je dissipai d’un mouvement affolé de ma main tremblante. Le corps d’un homme entièrement nu gisait à mes pieds, à moitié enterré dans la terre meuble. Le cadavre d’un esclave d’immortel. En tuant son hôte, nous l’avions tué, lui. Sa main blanche, crispée, se tendait vers la lune ronde. Un rictus cadavérique s’était figé sur son visage. Son visage qui, à la dernière minute de sa vie, lui avait enfin appartenu.

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