Pour l'amour du Père

Pour l'amour du père par Elen Valfae

   EXTRAIT DE JOURNAL, AUTEUR INCONNU, DOCUMENT TROUVE SOUS UNE LATTE DE PARQUET AU 1 RUE JEAN XXIII, Le 11/07/83

    « Ils sont revenus cette nuit. J’ai eu très peur. Ils m’avaient pourtant laissé tranquille ces derniers temps. Que me veulent-ils, à la fin ?
    « Lorsque j’ai acheté cette maison, le mois dernier, c’était pour sauver mon couple. Je ne l’ai pas sauvé. Je l’ai tué. Et à présent les fantômes d’un amour mort viennent me hanter. Ils viennent peut-être se venger. Ma femme m’en veut. Et ma fille, n’en parlons pas. Je ne peux plus les tenir dans mes bras. Ils sont comme un fluide glacé et translucide qui s’évapore dans mon étreinte. Il n’a pas toujours été ainsi. Il faut que je me souvienne.
« J’étais avec Vanille, ma petite fille. Elle aurait huit ans aujourd’hui. Elle était magnifique. Si vous aviez pu voir sa peau satinée, ses yeux aussi vifs que ceux d’un félin! J’étais fou d’elle. Elle était vraiment magnifique.
    « Je venais d’acheter la maison, nous étions en plein déménagement. L’atmosphère était tendue entre ma femme et moi. Je pensais que c’était parce que nous nous marchions sur les pieds dans notre ancien appartement. Alors j’ai investi dans quelque chose de plus grand. Elle aime être seule, elle aime avoir une pièce bien à elle. Dans cette nouvelle maison, elle avait un immense bureau pour s’enfermer toute seule. Je voulais sauver notre couple. Ca n’a pas marché.
    « Ce soir-là, ma femme était allée chez une amie, parce que nous nous étions disputés. J’étais encore très énervé. Elle m’avait laissé seul avec la petite au milieu des cartons de déménagement, et m’avait sommé de commencer à ranger. Vanille sentait mon agitation, je crois. Elle trépignait.
« Nous étions dans le salon. La lune avait en ce pays ceci d’étrange qu’elle n’éclairait pas. Mais la maison, elle, n’avait rien d’étrange. Elle n’était ni vieille ni moderne, juste comme une maison devrait être. Blanche, rectangulaire, un toit d’ardoise un peu mousseux, des fenêtres en ogive. Et un jardin immense. Dès que je l’ai vu, j’ai dit « cette maison est pour moi. »
    « Je ne crois pas, maintenant que j’y réfléchis, avoir réellement acheté cette maison pour Vanille et Anne. Anne, c’est ma femme. Je crois bien avoir fait ça par pur égoïsme, pour mon plaisir personnel. Les filles n’étaient pas si malheureuses que ça dans notre ancien appartement, après tout. Vanille avait sa chambre, Anne avait toutes les autres pièces, et je n’étais jamais là. Un jour je suis venu rendre visite à un client dans le coin, je suis assureur. L’endroit m’avait tout de suite plût, et mon client m’avait parlé d’une maison à vendre. Je l’ai visité, sans même consulter Anne, et je l’ai acheté, c’est aussi simple que ça. Anne était furieuse. Vanille aussi, mais parce que ma femme l’a monté contre moi. Toutes les femmes font ça. Soutien féminin. Jalouses comme des panthères mais copines comme truies quand il faut taper sur un même ennemi.
    « Bref, j’étais donc là, dans le salon, laissant Vanille se promener librement dans la maison. J’avais allumé des bougies et des torches électriques un peu partout, je n’avais pas eu le temps de payer la facture d’électricité. Ni celle de l’eau ou du gaz. On faisait la cuisine au réchaud. Ce n’était que très provisoire, le temps de s’installer. Vanille avait décidé d’être casse pied ce soir-là. Elle fouillait dans tous les cartons à la recherche d’un jouet, et quand je m’approchai pour l’aider, elle s’enfuyait loin de moi en hurlant. Salle gamine couvée par sa mère. J’étais vexé qu’Anne ait laissé son numéro de portable à la gamine en disant : « n’hésites pas à m’appeler si tu as un problème avec papa ». J’étais enragé. Je m’occupai à déballer les précieux objets de ma tendre épouse, ça me calmait les nerfs.
   "La maison était horriblement poussiéreuse. Des toiles d’araignées couraient le long des murs. Les tentures pourpres aux fenêtres absorbaient toutes les saletés flottant dans la pièce pour les recracher au moment où on s’y attendait le moins. Et le parquet avait besoin d’être changé, Vanille se serait mise des échardes dans ses petits pieds si elle avait couru toute nue là-dessus.
   « J’adore ma fille. Elle est superbe, ma princesse. C’est mon frère qui a choisi son nom. Je n’ai jamais su pourquoi il avait choisi celui-là, mais il me plaisait, alors je l’ai gardé. Il lui va très bien. Sa peau à un goût sucré, et ses cheveux sont blonds jaunes parsemés de grains noirs, comme de la crème à la vanille. Quand je la serre frissonnante contre moi, je lui murmure doucement à l’oreille : « Tu es ma petite gourmandise. » Alors elle se crispe, je crois qu’elle adore ça. Je n’en sais rien. Elle ne me le dit jamais.
   « J’avais prit un paquet emballé de crépon rose. C’est la caisse à jouet de Vanille. Elle n’est pas très gâtée en jouet, j’ai dit à sa mère que je ne voulais pas la pourrir. Et puis les jouets, ce sont des souvenirs, et les souvenirs, ça empêche de grandir. Quand elle sera grande, ma petite poupée, ce sera une femme magnifique. Tous les hommes voudront coucher avec elle, sans aucun doute. Je me dirigeais vers le grand escalier. J’aime beaucoup cet escalier, lorsqu’on est en bas, on a l’impression qu’il s’élargit quand on monte, et inversement en descendant. J’allais le vernir. Où le changer. Il grinçait beaucoup trop. Il grince toujours autans. Surtout quand ILS sont là. Je sais quand ILS descendent, et je peux alors me cacher. Je les entends venir.
   « L’étage est immense. Il a cinq chambres, dont une que j’allais aménager en bureau pour Anne, pour qu’elle puisse écrire ses romans - illisibles - tranquillement. La salle de bains est gigantesque, mais insalubre. La baignoire est couverte d’une épaisse couche de crasse brunâtre. A cause d’EUX, elle se remplit de sang chaque fois que j’ouvre les robinets pour y prendre un bain.
   « J’allais déposer les jouets dans la chambre de Vanille. Elle y était déjà. En essayant d’ouvrir la porte, je me rendis compte qu’elle était fermée à clé.
- Vanille, ouvre-moi.
- Nan !
- Vanille, c’est papa, ouvre !
- Nan !
Cette petite salope m’énervait. Je hurlai, je tapai contre le battant de la porte. Elle résonna comme un tambour. Je finis par balancer la caisse de jouets contre le mur. Ils se répandirent au sol ; certains se brisèrent en un bruit de grelot fêlé. Elle a du reconnaître le son d’un jouet qu’elle aimait bien, car elle a ouvert aussitôt. J’étais très en colère. J’entrais dans la chambre. La couleur des murs était ignoble, d’un gris insoutenable. Une vieille odeur rance de moisissure imprégnait rideaux et meubles. La fenêtre était condamnée par d’épaisses planches de bois clouées. La petite avait brisé sur le sol toutes les ampoules de sa chambre, s’aidant de ses petits ciseaux à bouts ronds d’enfant. Il y avait des petits éclats de verre partout. Les enfants ont de ces comportements, parfois, à faire peur. Vanille adorait être dans le noir. D’ailleurs, quand je la serrais contre mon torse, elle fermait les yeux très fort, si fort que parfois une larme coulait sur sa joue potelée.
   « Vanille me regardait avec ses grands yeux verts, tordant le bas de son tee-shirt dans ces petites mains. Elle ne pleurait pas, mais ne cessait de demander pardon. Je me calmai. Jamais je ne pourrais lui faire le moindre mal, ni lever la main sur elle, ni lui en vouloir, pour quoi que ce soit. Je me suis assis sur le lit, et lui ai dit de venir. Elle hésitait. Je l’ai répété, une fois, deux fois, puis j’ai un peu élevé la voix. Elle a obéit. J’ai soudé la menotte de ma fille dans ma grosse main et l’ai tiré vers moi, avant de passer mon bras autour de ses épaules. J’observai son visage rose. Elle a de grands yeux félins, à demi caché par ses boucles blondes. Une vrai poupée. Ses lèvres sont vermeilles, froides comme de la porcelaine. Je glissais doucement ma langue dans sa bouche. Jolie blonde. Ma main remonta le long de ses cuisses, et je trouvais son sexe, qui jamais encore n’avait été humide ou brûlant. Pas comme celui d’Anne, qui frissonne quand je passe ma main. Celui-ci ne frissonne pas. Il ne comprend pas encore. C’est mon rôle de l’éveiller à ce genre de petits plaisirs. Mais brusquement, Vanille s’est débattue. Elle griffait dans tous les sens en hurlant.
- Qu’y a t il, je t’ai fait mal ?
- Oui, papa, tu me fais mal, cria t elle en se démenant.
Elle a sauté en bas du lit et s’est enfuie. J’ai entendu les marches de l’escalier grincer. J’ai couru après elle, puis je l’ai perdu de vue. J’ai d’abord cru qu’elle s’était réfugié dans la cuisine, là où elle préférait jouer, le coin le plus sombre de la maison. Mais je n’y trouvais pas Vanille.
Peut-être était-elle allée aux toilettes, c’est ce que je me suis dit, et j’ai commencé à traverser tout le rez-de-chaussée en direction des toilettes à droite de l’escalier lorsque soudain je l’aperçu debout, toute seule dans un coin du salon, perdue, minuscule, abandonnée. Elle s’était griffé le visage, laissant sur ses grosses joues gonflées de petits sillons de sang et avait déboutonné le haut de son petit pull blanc, laissant apparaître sa petite gorge rouge et palpitante. Ses cheveux étaient totalement hirsutes. Je m’approchai doucement et lui enserrant les hanches dans mes mains je la pressai contre moi puis jetai un coup d’œil dans l’obscurité qu’elle aimait tant à la recherche d’un monstre ou d’un croque mitaine dont je voulais la protéger. Tout en la caressant, je m’apercus qu’elle tenait quelque chose dans la main. C’était mon portable. C’était donc cela que vive comme l’éclair, elle était venue chercher dans le salon, pour composer Dieu sait quel numéro.
- Lâche ça tout de suite ! ai je grogné en l’empoignant fermement.
Elle s’est retournée vers moi avec une moue terrible, un visage de mort sur un corps d’enfant, des yeux d’adolescente suicidaire incrustés dans un visage poupon. Elle a obéit de suite en éteignant le téléphone et en le posant délicatement à terre, comme un gangster déposant son arme devant la police.
- Elle va venir, a t elle simplement dit.
- Quoi ?
- Maman. Elle m’a dit qu’elle arrivait tout de suite.
Je la fixai d’un air incrédule. Mais yeux descendirent sur ses mains, puis sur le téléphone, et je compris. Un frisson me parcouru l’échine. J’étais coincé dans un piège atroce. Elle allait venir. Anne allait venir chercher Vanille. Puis, en y réfléchissant, je sentis presque un soulagement de savoir que Vanille n’avait pas appelé les flics. Je me redressai de toute ma hauteur, enfonçant mes mains dans mes poches de jean, le visage tendu. Vanille au contraire se recroquevilla, et tourna son visage vers moi. Anne, ce n’est rien, m'étais-je dit. J’en faisais mon affaire. C’était une femme faible, qui se taisait devant moi. Ce n’était qu’une chienne, au sale caractère, certes, mais bien dressée. Il n’y avait plus qu’à l’attendre.
- Je vais l’attendre dans ma chambre.
Ma petite puce tremblait comme une feuille. Elle pensait que j’allais la gronder, sans doute. Je l’ai laissé monter l’escalier. Je suis resté un bon bout de temps planté là, au beau milieu du salon, les yeux rivés sur le téléphone à mes pieds. Anne allait venir. Tout s’arrangerait. Je la rassurerais, je lui ferais l’amour au besoin et si vraiment ça ne la calmait pas, je lui rappellerais que ses foutus bouquins ne se vendent pas et qu’elle a besoin de moi, de mon blé surtout, pour la petite. Je la tiens, elle ne peux pas se sauver. Jamais elle ne pourra m’enlever mon petit bijou, ma princesse de conte de fées. C’est ma fille autant que la sienne. Je me suis baissé lentement, j’ai ramassé le téléphone pour le ranger dans ma poche de jean et je suis sorti.
    « Dehors, la nuit était glacée. Il avait neigé la veille et le sol était complètement gelé. Dès que je suis sorti, j'ai pris une profonde inspiration, gonflant mes poumons de l’air mordant de la nuit. J’ai pris mon paquet de cigarettes et j’en ai allumé une. La fumée qui sortait de mes narines me brouillait la vue. Voir flou, ça m’aide à penser. C’est pour ça que je ne porte pas souvent mes lunettes. La lune était bien pleine, mais ne brillait pas. Le seul rayon de lumière qui éclairait le jardin était celui de l’entrée, une vieille lampe à huile de ma grand-mère paternelle. Il n’y avait pas de vent, pourtant un étrange grondement se faisait entendre. Comme un début de tempête ou d’orage. Mais les grands pins dont les silhouettes noirs portaient encore quelques flocons de neige scintillante ne bougeaient pas d’un pouce. Tout était parfaitement calme. Tout, sauf les battements irréguliers de mon cœur. Vanille avait encore fait sa petite casse pied.
Un grondement sourd, plus comme un mugissement, couvrit le son apocalyptique de la ville. Des phares bleus apparurent au bout de l’allée. Anne était de retour. Ses pneus crissèrent sauvagement lorsqu’elle se gara en trombe tout contre ma voiture, capot contre capot, sa petite voiture grise métallisée contre mon énorme 4-4 rouge. La portière s’ouvrit, laissant apparaître une femme superbe, animale, les cheveux en pagaille, toujours de mauvaise humeur, sauf quand je lui donnais du plaisir. Là, sa colère s’apaisait pour faire place à une soumission exquise qui ne manquait pas de me faire jouir à chaque fois. Elle avait enfilé à la va vite une doudoune fuchsia qui lui descendait jusqu’aux baskets. Elle avança vers moi d’un pas décidé :
- Où est ma fille ?
- Laisse moi t’expliquer…
- Où est Vanille, où est-elle ?
Sa voix se cassait dans les aigus. Une vraie hystérique. Elle était très excitante. Je l’ai attrapé par les épaules pour l’embrasser, mais elle s’est faufilée comme une anguille et m’a filé entre les doigts. Elle est revenue deux minutes plus tard avec Vanille dans les bras. La petite était en larmes. Elle ne pleure jamais avec moi. C’est Anne qui la fait pleurer.
- Je pars, m’a-t-elle dit.
Elle avait un regard d’une telle franchise, je ne l’avais jamais vu comme ça. Je suis resté un moment ébahit, contemplant ma propre fumée de cigarette. Je me demandais si c’était un bien ou un mal, pour finir, qu’elles partent. Allez-y, les filles, laissez-moi tout seul, je pourrais boire tant que je veux et me faire des minettes jusqu’à plus soif. Pas de môme à torcher, pas de femme froide, que des chaudes, des vraies.
Et puis je me suis retrouvé seul. La voiture a démarré. Les phares rouges ont disparu au bout de l’allée. L’obscurité et le froid se sont refermés sur moi. Solitude. J’ai terminé ma cigarette en réfléchissant. J’étais en colère, et j’allais me venger. Mais pas là, maintenant. Pour l’instant, l’heure était à la réconciliation, même superficielle, sinon je risquais de ne plus jamais revoir la femme que j’aime, ma petite Vanille. J’ai écrasé mon mégot. L’étincelle rouge a fait fondre un rond de glace sous mon pied. J’ai pris ma voiture. Malgré le froid, elle a démarré au quart de tour, elle ne demandait que ça. J’ai appuyé de toutes mes forces sur l’accélérateur. Dans la nuit noire, j’avais des difficultés pour voir la route. Je savais qu’Anne conduisait prudemment, et que je n’aurais donc aucun mal à la rattraper. Elle est très prudente, surtout avec la petite. Sinon, elle ne l’est pas tant que ça dans la vie, elle a toujours refusé de prendre la pillule.
   « Il faisait très noir, je ne voyais pas bien la route, et j’étais énervé. Deux petits points rouges à l’horizon m’excitèrent comme un taureau devant l’étoffe du matador, et j’ai foncé. C’était sa voiture, il fallait que je la dépasse à tout prix, et que je m’arrête devant, pour l’obliger à freiner. Je l’aurais fait descendre de voiture, et on aurait parlé entre adultes, gentiment. J’étais énervé. J’ai foncé droit sur elle.
« Maintenant je suis vraiment seul. Elles ne reviendront plus. En tout cas, plus comme elles étaient avant. J’ai vu la voiture d’Anne faire une embardée sur la droite, pliant les buissons enneigés sur son passage, puis plus rien. Le trou noir. Leurs fantômes hantent à présent la maison. C’est comme ça que je sais qu’elles sont mortes.
    « Les murs se fissurent. La baignoire se remplit de sang chaque fois que je prends mon bain. Et Anne et Vanille me harcèlent sans cesse. ELLES sont souvent à l’étage, c’est pourquoi je me réfugie toujours en bas. J’y ai fait mon petit chez moi. Dire que je ne peux même pas partir. J’ai claqué tout mon blé dans cette baraque. Et ça fait quatre ans que ça dure. »

                                          EXTRAIT DU JOURNAL DE VANILLE MERAC DATE DU 09/04/83 :

  « La baignoire était encore remplie de sang ce matin. Avec Maman, on a si peur qu’on ne veut plus descendre au rez-de-chaussée, où il y a le fantôme de Papa. Je dois quand même le traverser pour aller à l’école. J’ai peur. Nous n’avons pas assez d’argent pour partir, on avait mit tout notre argent dans cette maison. Papa ne sait pas qu’il est mort. Il ne voit que ce qu’il veut bien voir. Comme il a toujours fait. Cette situation n’est pas faite pour s’arranger. Je crois que les choses resteront ainsi, et que j’aurais peur de mon père ma vie entière. Eternellement. »

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