Que son règne vienne

 

QUE SON REGNE VIENNE

 

 

 

 

 

       «  Tu d'vrais arrêter d'fumer.

 

- Pour quoi faire  ? On va crever de toute façon.

 

- 'Vaut mieux entendre ça qu'd'être sourde...  »

 

Mai, enceinte jusqu'aux yeux et sur le point d'accoucher, se disputait pour la énième fois avec son fidèle mari Jozeb, entre deux contractions. Derrière la vitre de leur minuscule voiture grise à l'arrêt, la lune leur montrait sa face ronde sarcastique. Il faisait un froid de canard, et Mai avait les pieds gelés. Elle désespérait par avance de la profonde solitude dans laquelle elle allait être plongée dans les heures à venir. On ne pouvait pas compter sur Jo pour se montrer plus aimable devant la souffrance de sa femme. C'était un rustre, et ça le resterait. Mai s'emballa tant bien que mal dans la vieille polaire bleue ciel qui recouvrait la plage arrière. Devant eux, le grand bâtiment blanc de la clinique de Vannes se dressait tel un rempart face à l'obscurité, par ses fenêtres se diffusait une lumière jaune artificielle que des volutes de brume épaisse faisaient trembler. Ils attendaient là, tous les deux, seuls et perdus dans la nuit, que les infirmiers qui leurs avaient demandé de rester dans la voiture  reviennent.

 

«  On va rester là encore longtemps  ? Maugréa Jozeb en ouvrant la fenêtre de sa portière pour jeter sa cigarette à l'extérieur. Le froid s'engouffra aussitôt, et Mai se blottit plus profondément dans le véhicule, observant d'un air songeur la petite étincelle rougeoyante du mégot qui éclata l'espace d'une seconde avant de disparaître définitivement. Elle poussa un long soupir puis, sentant poindre une nouvelle contraction, se mordit l'intérieur de la joue pour éviter de crier. Pendant une bonne minute qui lui parût durer des heures, elle crispa chacun de ses muscles, retenant ses larmes, et ne prêta aucune attention aux insultes de son mari envers ces fainéants qui bossaient dans les hôpitaux. La contraction repartit comme elle était venue, à la manière d'une vague lente et douce, et Mai se remit à respirer, un goût de sang dans la bouche. Elle était restée tellement concentrée sur sa douleur qu'elle n'avait pas remarqué qu'une jeune femme en blouse rose se tenait penchée à la portière et parlait à Jozeb, en lui jetant quelques regards inquiets.

 

«  C'qui s'passe  ? Demanda Mai, un peu étourdie.

 

- Y z'ont pus d'place. Y disent c'est la pleine lune et l'approche de Noël, tout le monde veut faire un gosse à Noël.

 

- On n'a pas choisi de l'faire à Noël...  » rétorqua Mai, comme s'il était nécessaire de se justifier.

 

- On n'a pas choisi de l'faire tout court  », maugréa Jozeb.

 

Mai crispa sa mâchoire. Jo n'avait jamais voulu d'enfant. Mai s'était donc débrouillée autrement pour tomber enceinte, et il le savait. Bien sûr, il ne l'avait pas digéré tout de suite, mais les mois passant, il s'en était accommodé, non par amour, mais parce que c'était plus simple comme ça. Même s'il avait demandé à plusieurs reprises à Mai d'avorter, au final, l'idée de devenir papa avait fait son chemin dans son esprit, et il se sentait désormais responsable du gosse comme s'il en avait été le père biologique. De toute façon, Mai ne savait même plus qui était le vrai père, c'était un gars de passage qu'on ne connaissait ni d'Eve ni d'Adam. Tout ce que Mai avait pu lui dire, c'était qu'il était beau, musclé, doux, avec de très longs cheveux blonds. Genre fumeur de chiite.

 

«  Bon, ba on va où, alors  ?

 

- Retournez chez vous, nous vous envoyons l'accoucheur à domicile. »

 

Mai sentit l'inquiétude la gagner. Leur village se trouvait à une grosse demie heure de route. Et elle eut raison de s’inquiéter.

 

   Lorsqu'ils eurent atteint la périphérie de la ville, Mai perdit les eaux et ses contractions s'intensifièrent rapidement, au point de devenir insupportables. Pris de panique, Jozeb s'arrêta devant le premier hôtel qu'il trouva, et quitta le véhicule à toute vitesse, laissant la porte grande ouverte et Mai frigorifiée à l'intérieur. Il revint, les joues pâles et les lèvres bleues, informer Mai que l'hôtel était plein, mais qu'il avait rencontré deux hommes qui acceptaient de leur laisser leur chambre. Les deux hommes le suivaient d'ailleurs, Mai distingua un grand roux de bonne corpulence et son compagnon, plus petit et l'air dégingandé, avec les incisives en avant et les oreilles décollées. Ils l'aidèrent à sortir de la voiture, et Mai sentit que ses douleurs diminuaient lorsqu'elle marchait. Elle avait honte de se montrer ainsi, le jean trempé jusqu'au genou d'un liquide chaud et un peu gluant, le ventre énorme tendu par le travail. Elle grimpa les escaliers recouverts d'une épaisse moquette orange vive, et se laissa installer dans la chambre. Le lit était un deux places, et Mai eu peur de comprendre. Un peu inquiète, elle observa son mari, mais il avait l'air trop occupé à courir dans tous les sens pour s'en apercevoir. Une dame d'une forte corpulence proposa à Jozeb de descendre téléphoner à l'hôpital, il accepta avec joie. Mai se retrouva donc seule avec les deux hommes.

 

«  C'est elle  ?  demanda le petit dégingandé au grand roux.

 

- Ça ne fait aucun doute. 

 

Mai ne comprenait pas ce qu'ils voulaient dire par là, mais puisqu'ils la regardaient avec une immense sollicitude, elle cessa de réfléchir, se sentant en sécurité, et se concentra sur ce qu'elle ressentait  : les vagues de douleur montaient de plus en plus et redescendaient de moins en moins. Ils approchèrent près d'elle un petit chauffage.

 

- Ne vous inquiétez pas, tout va bien se passer. Nous sommes là pour vous apporter chaleur et réconfort  », murmura le grand roux dont le souffle tiède lui caressait la joue. Alors, heureuse, comme sous l'effet d'une drogue, Mai accoucha.

 

 

 

   Lorsque Jozeb pénétra dans la pièce, sa femme tenait contre elle, enroulé dans un drap de l’hôtel, le nourrisson dont le visage était enfoui contre son sein nu. Jamais il n'avait assisté à une scène aussi belle et pure, et, délivré de toutes ses angoisses, il éclata en sanglots. Il hésita un moment à quitter la pièce pour ne pas que Mai le voit dans un tel état, ni les deux bestiaux qui l'observaient d'un air bovin, mais sa femme lui lança un regard si emplit d'amour, qu'il ne put se résoudre à la quitter. Il essuya ses larmes et s'installa sur le lit, les yeux rivés sur la petite chose rose qui tétait bruyamment.

 

«  J't'ai pas entendu crier..., murmura simplement Jozeb.

 

- J'sais pas pourquoi, à un moment, ça m'a p'us fait mal...   

 

Il leur sembla entendre un gloussement derrière eux, mais ils n'y prêtèrent aucune attention, tout empêtrés qu'ils étaient dans leur bonheur soudain.

 

- Il va falloir faire vite, à présent, lança le grand roux à son compère.

 

- On devrait laisser le temps à la sage-femme de venir vérifier que tout va bien, avant.

 

Le grand roux claqua sa langue sur son palais avec exaspération, se saisit de la télécommande qui était sur le petit bureau de mauvais bois sur lequel était scotché le règlement intérieur de l'hôtel, et alluma le téléviseur fixé au mur    :

 

-  Aux dernières nouvelles deux synagogues séfarades israélites ont également explosé...

 

- Ça fait six...

 

- Les attentats atteindront celle de Belz dans moins d'une minute.

 

L'homme aux cheveux gris et aux grandes incisives hocha la tête, l'air résolu. Lorsqu'ils se dirigèrent d'un pas assuré vers l'enfant, Mai le serra contre elle, leur lançant des regards inquiets.

 

- Nous voudrions vous offrir un...heum...petit cadeau de naissance...  » fit le grand roux.

 

Jozeb se redressa, les poings serrés, prêt à en découdre. Il ne comprenait rien de ce qui se passait, mais ces deux là ne toucheraient pas son fils. L'homme aux cheveux gris se dirigea vers l'étagère et en extirpa une chose de forme rectangulaire emballée dans du papier kraft à l'aide d'une grosse ficelle. Il sortit de la poche arrière de son jean un Opinel, ce qui fit tressaillir Jozeb, et trancha d'un geste sûr la ficelle, libérant un très vieil ouvrage en cuir. Il se retourna et le leur présenta.

 

«  Vous voyez, ici, sur la tranche  ?

 

Jozeb plissa les yeux.

 

- Il y a sept petites serrures, minuscules. Vous voyez  ? Trois ici, deux au-dessus, et deux en dessous.

 

- C'est...heu...très joli.., fit Mai dont les yeux braqués sur la porte évaluaient la distance qu'elle devrait parcourir pour s'enfuir loin de ces deux psychopathes.

 

- Essayez de l'ouvrir.

 

- De quoi  ?

 

- Allez-y  , insista t il en laissant Jozeb prendre le livre. Essayez, vous verrez.

 

- C'est pas un piège, dîtes  ?

 

- Je vous assure que non. »

 

Le cœur tambourinant dans sa poitrine, Jozeb s'empara du livre, espérant que la sage-femme ne tarderait pas à arriver, ce qui lui laisserait le temps d'appeler la police.

 

«  Ben...j'y arrive pas, quoi. En même temps, j'ai pas la clé...

 

- Il ne faut pas une clé pour les ouvrir, mais du sang.

 

- Hein  ?

 

Sa conviction était faite  : c'était des psychopathes.

 

- Saint Jean dit «  un agneau égorgé  ». Mais en observant la tapisserie d'Angers, nous avons évalué que sept gouttes de sang, une par serrure, devraient suffire. Bien entendu, nous devons d'abord attendre que les islamistes daignent mettre en pièces la dernière synagogue. C'est elle qui tient fermée irrémédiablement la dernière serrure. Il ne nous restera plus après qu'à prendre un peu de sang de votre fils, l'agneau de Dieu.

 

- Jamais de la vie  ! Vous êtes malades  ?  

 

   Sans aucun signe avant coureur, les deux hommes se jetèrent sur Jozeb et le mirent à terre. Son sang ne fit qu'un tour, il bondit sur le côté, tenant fermement le livre, et hurla   :

 

-  Mai   ! Va t en   !   »

 

La jeune femme se précipita hors du lit, l'enfant contre elle. Jozeb retenait les deux fous, il se défendait comme un beau diable et réussit à se dégager de leur entrave à coups de poings et de pieds. Il se remit debout tant bien que mal. L'un des hommes, le roux peut-être, dégaina un taser passé à sa ceinture. Un arc électrique chatoyant se mit à crépiter à l’extrémité. Jozeb battit en retraite lentement. Le grand roux avait la tête en sang et le regard fou. Il avança en agitant son arme. Puis il accéléra brusquement, tendit le bras… Le courant atteignit notre homme en pleine poitrine.  Il tressaillit quelques instants et ses vêtements se mirent à fumer.  Mais tout à coup, il éclata d'un rire froid et aigu, un rire de fou. On aurait dit le tintement d'une cloche. Il tendit la main à son tour et, à la grande surprise des deux autres, se saisit du taser par l'extrémité électrisée sans avoir l'air d'en souffrir et s'en empara, le retournant contre eux. En un éclair, le grand roux fut projeté en arrière et se retrouva par terre. L'homme aux cheveux gris se précipita alors sur lui. Jozeb lui asséna un coup du précieux grimoire sur le crâne. Le silence et le calme revinrent dans la petite chambre d'hôtel. Sans perdre un instant, Jozeb couru  retrouver Mai.

 

 

 

   La neige avait commencé à tomber. La voiture roulait bien. Jozeb cherchait, sans GPS ni téléphone portable (il les avait oublié à la maison dans la précipitation du départ), un poste de police. Il se souvint qu'il y en avait un, au-dessus d'un rond-point en hauteur, pas très loin de là. Mais lorsqu'il lui sembla atteindre enfin la route qui y menait, perdant tous ses repères dans la nuit et le froid, il dû s'arrêter pour laisser passer une manifestation.

 

«   Une manif   ? A c'tte heure-ci   ?

 

- Nan, c'pas une manif. R'gade bien.

 

- Une secte   ?   »

 

Traversant la route d'un pas lent, une vingtaine de vieilles personnes, frigorifiées et en robes de nuit blanches formait une cohorte, menée par quatre pompiers en uniforme. En passant devant la voiture, le lion rugissant cousu dans le dos de l'un d'eux se mit à scintiller fortement. Une odeur de chair brûlée les assaillit.

 

«  Mon Dieu, r'garde   ! s'écria Mai en pointant du doigt l'incendie qui ravageait le bâtiment un peu plus haut.

 

- C'doit être une maison d'retraite.  »

 

Mai acquiesça et observa surprise Jozeb qui sortait de la voiture. Elle le vit, à la lumière artificielle des phares et des réverbères, parler au pompier au lion, sûrement un gradé. L'homme au lion jeta un œil vers elle, et avec assurance, leur désigna un immense bâtiment sur la droite, le bâtiment vers lequel se dirigeaient les vieillards. Jozeb revint, l'air ravi   :

 

«   Il a écouté mon histoire. Y z ont installé un genre de campement dans l'Palais des Arts, là, le truc...y a d'la place pour toi et le p'tit. Tu vas t'y installer, y vont s'occuper d'toi. Pendant c'temps, moi, j'vais au commissariat.

 

Il lui sembla que Mai pâlissait.

 

- Y z ont du matos médical et tout. Y vont bien s'occuper d'vous deux, tu vas voir.  »

 

Mai, encouragée par son mari, se laissa emballer dans une couverture de survie et partit, entraînée par le flots des vieillards. Elle remarqua que le pompier qui la précédait avait, lui, un aigle dans le dos. Son esprit vagabonda un instant autour de cet aigle qui donnait l'impression de voler devant elle, dans la pénombre, jusqu'à ce qu'elle se rende compte qu'elle était en train de s'endormir. Elle se ressaisit et pénétra à l'intérieur du Palais des Arts, tenant toujours son petit contre elle.

 

 

 

   On la réveilla un peu brusquement. Elle était allongée sur un lit de camp, son fils avait trouvé son sein sans qu'elle ne s'en aperçoive. Il tétait avec avidité. Au-dessus d'elle, deux policiers et un homme en costume et cravate blancs entouraient Jozeb.

 

«  Tout va bien, Madame  ?

 

- Oui..., fit Mai, la tête tambourinant affreusement. Autour d'elle, les vieillards avaient été installés sur d'autres lits de camps, dans une grande salle surchauffée. Des pompiers et des infirmiers allaient et venaient dans une cacophonie rauque de toux et de crachats.

 

- Votre mari nous a raconté ce qu'il vient de vous arriver  », fit l'homme en costume. «  Sachez que je représente le ministère de la justice, et que par conséquent, vous êtes en sécurité. L'hôtel a confirmé votre déclaration. Des hommes sont partis arrêter vos deux lascars.

 

La tête de Mai la faisait atrocement souffrir. Aucune fenêtre ou vitre ne donnaient sur l'extérieur du bâtiment, il lui était impossible de savoir s'il faisait jour ou nuit. Elle attendit patiemment que les trois hommes s'éloignent et lui rendent son mari.

 

«  Tiens, r'gade  » fit-il en lui montrant le livre. La première serrure, celle du haut, avait sauté.

 

Mai hocha la tête. Elle comprenait à présent ce qu'un émissaire de la Justice venait faire dans cette histoire. Ce qui n'était qu'une vague appréhension se mua en certitude  : elle savait à présent ce qu'était ce livre, et qui était son fils.

 

- Touche pas aux autres.

 

- Ben...pourquoi   ? On peut savoir c'qu'ils nous voulaient, les deux tarés...

 

- J'sais c'qu'ils voulaient. Et j'leur donn'rais pas. Touche pas aux autres.  »

 

Jozeb maugréa et, bourru, alla s'installer un peu plus loin avec son précieux grimoire. Mai observa son bébé blotti contre sa poitrine nue. On lui avait mit un petit objet en plastique au bout de l'index, entouré de scotch. Il était très mignon. Blondinet, comme son père. En lui caressant son petit peton, elle s'aperçut qu'il saignait. Soudain, un cri dans le fond de la salle la fit sursauter. Deux vieux se battaient. Un autre hurlait qu'il avait faim. Et sur leur gauche, une vieille dame pleurait son mari défunt. Mai put entrapercevoir le bras du cadavre qui pendait sous le drap. Un bras bleuit par la mort, couvert de grosses tâches noires desquelles la peau se détachait.

 

«  Jozeb  !  » s'écria t elle.

 

«  Qué y a  ?

 

Jozeb accouru, inquiet. Il l'observa d'abord elle, puis le petit, et comme tous deux semblaient en forme, il lui lança des regards d'incompréhension.

 

«  La guerre, la famine, la maladie...t'as ouvert les sceaux  !

 

- Les quoi  ?

 

- Les serrures  ! Tu les as ouvertes  !

 

- Co...comment tu sais   ?

 

- Le bébé a une goutte de sang sur le talon. T'es un enfoiré  !

 

- Mais ça lui fait pas mal, y sent rien, j'te jure  ! J'voulais voir, pour le bouquin   : ben, ça marche, le sang du gosse, ça ouvre les serrures  !

 

Mai se leva, le petit toujours dans ses bras   :

 

- Mais évidemment, qu'ça marche, sombre crétin  ! T'as toujours pas compris  ?  

 

Jozeb lui lança un regard vide.

 

- 'Faut qu'on s'tire.

 

- Ben nan, on est en sécurité ici, t'as entendu les flics.

 

- On s'ra p'us en sécurité nulle part. Sauf p'têt dans une église. Y aurait bien Saint-Pierre.

 

- A Rome   ?

 

- Mais nan pas à Rome, imbécile  ! A Vannes  ! En centre-ville, en haut de la côte, là. Elle est où la voiture   ?

 

- Sur le parking à l'arrière, devant l'entrée des artistes...

 

- Aie. J'l'aurais bien fait à pieds, mais avec le gosse... va falloir jouer serré.  »

 

Jozeb ne comprenait pas de quoi parlait sa femme, mais il avait bien senti, lui aussi, que quelque chose d'extrêmement malsain émanait de la pièce dans laquelle ils se trouvaient. Une odeur aigre de roses fanées, et quelque chose qui planait dans l'air, un début d'épidémie...

 

 

 

«  Faut planquer le bouquin  », fit Mai.

 

Jozeb ne disait plus rien. Il était encore tout tremblant de peur. Ils avaient échappé de peu aux policiers qu'il avait lui-même appelé, tout ça pour emmener sa femme à l'église. Mai avait toujours été dévote. Ses parents l'avaient fait grandir dans la connaissance de la Bible et le respect des croyances. Qu'elle veuille retrouver un lieu connu, qui la rassurait, n'était pas si étonnant. Mais qu'elle s'acharne sur le grimoire lui était incompréhensible. Elle estimait peut-être qu'il était la cause de tous leurs malheurs depuis le début de la nuit.

 

   Devant eux, l'Aurore se levait, et avec elle, l'espoir rejaillissait. Ils étaient en vue de la cathédrale Saint-Pierre. Jo gara la voiture sur le parking en pente drue derrière le bâtiment religieux et aida sa femme à se diriger vers l'entrée. La grande porte ornementée de tous ses anges levant leurs trompettes vers le ciel l'impressionna. Il n'avait jamais vraiment fait attention à cet édifice. Ils pénétrèrent à l'intérieur. L'odeur forte d'encens et de pierre humide, au lieu de le dégoûter, le calma. Il se sentit abrité, comme lorsqu'il partait en mer, petit, sur le navire de son père, qu'une tempête se déclarait, et qu'ils trouvaient à mouiller à l'abri d'un récif. Mai s'engouffra sans crainte sous la nef et se dirigea d'un pas assuré vers l'autel. Dans ses bras, le petit se redressa. Bien droit, presque assis, le nourrisson leva son petit visage mangé par des yeux bleus immenses vers les vitraux sur lesquels des anges aux ailes multicolores dansaient. Mai bifurqua à droite du chœur et disparut dans le couloir qui le longeait. La suivant à son tour, Jozeb la retrouva penchée au-dessus d'un caveau sur lequel était sculpté un chevalier plus vrai que nature.  En surplomb, une très vielle sculpture sur bois représentait un ange en armure plantant de sa lance un serpent ailé qui se tortillait de douleur.

 

«  C'est là-dedans. Soulève ça, s'te plaît.

 

Jozeb, après avoir bien regardé à droite et à gauche que personne ne pouvait le voir, se glissa par-dessus la barrière aux pointes en fleurs de lices acérées, et d'un pas hésitant, se dirigea vers la tombe. Peu fier de lui, il poussa de toutes ses forces la sculpture du chevalier qui, à son grand étonnement, glissa aisément sur elle-même.

 

- Vas-y, mets le bouquin d'dans.

 

Jozeb obéit. Il glissa le livre entre la paroi extérieure et le petit cercueil de pierre intérieur, lisse et sans fioritures avant de remettre en place la grosse dalle sculptée.

 

- Super  ! Personne pens'ra à fouiller là. Allez, on s'casse.   »

 

Ils quittèrent Saint-Pierre, heureux d'avoir échappé aux maléfices de Satan. Dans le fond de la cathédrale, une douce lumière émanait d'un homme caché là, que nos deux héros, dans leur précipitation, n'avaient pas vu. L'homme, grand et blond, souleva avec une infinie délicatesse la pierre et en extirpa le grimoire. Caressant de sa main angélique la couverture, il sourit. Les sept sceaux venaient de sauter. Levant ses immenses yeux bleus vers Saint-Michel et son dragon, il murmura   :

 

«  Pourquoi les gens pensent-ils toujours que l'Apocalypse est la volonté de Satan  ?  »

 

 


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