Regard virtuel

Ma nouvelle est publiée dans la revue La Salamandre n°13 sur le thème de l'amour magique.

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Regard virtuel - Elen Valfae

Regard virtuel - Elen Valfae:


 

 

   Un cri dans la nuit. Il se réveilla en sueur, tremblant encore. Un cauchemar. Toujours le même, mais chaque nuit plus précis. Il passa son bras sur ses yeux et tendit la main vers sa table de chevet. Ses doigts se cognèrent contre une pile de livres avant d'atteindre l'interrupteur. La lampe éclairait mal. Il se releva, s'assit, hagard. Ses jambes glissèrent sous les draps, ses pieds atteignirent le sol jonché d'objets divers, principalement à utilité informatique. Les nombreux fils électriques qui reliaient son PC à son ordinateur portable et à son téléviseur grand écran courraient partout, sur le sol, les meubles, les livres. Il se leva, titubant vers son ordinateur, qu'il alluma. De toute façon, le sommeil l'avait quitté.

 

- C'est foutu pour cette nuit , pensa t-il.

 

   La lumière bleutée, vive, de l'écran de démarrage Windows l'éblouit quelques secondes, avant que ses yeux ne s'habituent. Il lança le jeu.

 

   Son personnage était un elfe, un voleur. Sa classe préférée. Il aimait se rendre invisible et attaquer par derrière, quand on ne s'y attendait pas. « Aux autres de faire attention » était sa devise.

 

   Il entra. Il était dans une auberge, déserte. Normal qu'à cette heure-ci il n'y ait pas grand monde de connecté. Personne de sa guilde non plus, ce qui n'avait rien d'étonnant. S'il n'avait pas été réveillé par ce maudit cauchemar, lui aussi dormirait à l'heure qu'il est.

 

   Il se promena un peu. C'était beau, la nuit, lorsque les lumières étaient allumées. Les rues étaient calmes, désertes. Les personnages virtuels restaient plantés là, à attendre que l'on vienne leur vendre ou leur acheter des objets. La nuit était si belle. Assis dans l'herbe, sous un arbre, un mage humain le regardait. C'était un joueur, un autre insomniaque, à moins qu'il ne s'agisse d'un cyber-dépendant. Le mage se leva, saluant respectueusement l'elfe, qui lui répondit d'un signe amical de la main.

 

- Salut Michel.

 

   Michel sursauta. Il regarda le nom du mage. Anaryl. Ce personnage ne lui disait rien. Comment pouvait-il savoir qui il était? Était-ce un ami qui aurait créé un nouveau personnage ?

 

- Salut. Qui es-tu? Tape-t-il sur le clavier.

 

- Anaryl.

 

- Oui, ça je le vois bien. Comment me connais-tu ?

 

- Mais je ne te connais pas Michel. Et toi, te connais-tu toi-même ?

 

   Michel fit faire à son elfe un signe d'impatience.

 

- Je m'appelle Wlad.

 

 Il fouilla dans sa mémoire. Il ne connaissait pas de Wlad.

 

- Voilà, tu as mon prénom. Et qu'est-ce que cela t'a apporté ? Encore plus de confusion.

 

- Arrêtes ton cirque, et dis moi comment tu me connais.

 

- Bon, d'accord. C'est Mira qui m'a parlé de toi.

 

   Mira était une elfe avec qui Michel avait joué de temps en temps. La joueuse semblait charmante, mais sans doute un peu puérile, probablement une adolescente. Ils avaient discuté de tout et de rien, mais surtout des inquiétudes de la jeune joueuse sur des principes immuables et fondamentaux tels que la mort, la haine, les pulsions meurtrières, l'amour. De vraies discussions adolescentes qui avaient fini par lasser le jeune homme. Sauf qu'il y avait un problème. Il n'avait jamais donné sa véritable identité à qui que ce soit sur internet.

 

- Mira ne connaît pas mon prénom.

 

- Tu veux savoir pourquoi tu fais des cauchemars ?

 

   Il plaqua sa main sur son torse nu. Son cœur venait de bondir dans sa poitrine. Un sentiment étrange l'envahissait, de l'appréhension, de la curiosité, mêlés de haine et d'incompréhension.

 

- Qui es-tu ?

 

- Mais arrêtes avec ça. Je ne suis pas en train de t'observer par la fenêtre avec des jumelles, si c'est ça qui te fait peur.

 

- Je n'ai pas peur.

 

- Menteur.

 

   Ainsi donc, ce joueur aussi était puéril. Il devait avoir l'age de Mira. Michel fit asseoir son personnage sur l'herbe, et alla se servir un grand verre d'eau fraîche à la cuisine. Lorsqu'il revint, Anaryl lui parlait encore.

 

- Nous t'avons cherché un bout de temps avant de mettre la main sur toi. C'est Mira qui t'a trouvé la première mais elle n'était pas certaine que ce soit toi. Un voleur, ce n'était pas le choix le plus évident.

 

Un sourire sarcastique se peignit sur le visage du joueur.

 

- Knock Knock Neo.

 

- Tu rigoles, mais c'est pas loin d'être ça, figure-toi.

 

- Oui, je me doutais que ça serait une connerie du style. Et je dois suivre quoi?

 

- Un lapin blanc.

 

- Assez ris. Qu'est-ce que tu me veux. (Il n'avait pas mis le point d'interrogation pour marquer un ton sans appel.)

 

- T'aider.

 

- Comment.

 

La conversation s'arrêta. Michel crut qu'Anaryl avait été déconnecté. Mais une phrase s'inscrivit dans la boîte de dialogue:

 

- Je veux t'aider à comprendre pourquoi tu fais des cauchemars.

 

  Michel était à bout de patience. La colère montait en lui par vagues lentes et acides.

 

- Tu vis un rêve éveillé. C'est pour ça que tu fais des cauchemars. Parce qu'au fond, tu en as conscience.

 

- Et que comptes-tu y faire, toi ? Tu es là, coincé derrière ton ordinateur. Tout ce que tu peux faire c'est écrire, dans l'espoir que je te lise.

 

Anaryl se mit à rire.

 

- Si tu fais des cauchemars, c'est que tu dors. Pour arrêter, il suffit de te réveiller. Je t'envoie quelqu'un pour te réveiller.

 

   On frappa à la porte. Michel manqua de tomber de sa chaise. Tremblant, il fixait l'écran, bouche ouverte. Anaryl venait d'écrire « KNOCK KNOCK NEO »

 

   De nouveau, des coups répétés. Hésitant, il finit par se lever, traversa le couloir et ouvrit la porte d'un geste machinal. Une femme était là, petite, très fine, des cheveux argentés parsemant ses longs cheveux noirs.

 

- Bonjour Michel. Je suis Mira.

 

Elle parlait avec un très léger accent espagnol. Elle entra et ferma la porte derrière elle. Puis elle se tourna vers lui, le serra contre elle, et l'embrassa. Il sentit les lèvres chaudes contre les siennes, et sa poitrine collée contre son torse nu.

 

- Je vais te réveiller. Bientôt, tu seras des nôtres.

 

Elle lui prit la main et l'entraîna vers le lit. Abasourdi, il se laissa faire. Jamais le monde ne lui avait paru aussi réel.

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