Rhinocéros

Ma nouvelle "Rhinocéros" est parue dans La Salamandre n°14

n-14.jpg





Rhinocéros - Elen Valfae

 

Rhinocéros par Elen Valfae 

 

rhinoceros6.gif

 

     Il sortit les clés de sa poche de jean, laissant se diffuser dans la brume matinale le cliquetis métallique avant d'ouvrir la porte du théâtre. Lorsqu'il pénétra dans le hall d'accueil, refermant soigneusement derrière lui la porte vitrée, il se sentit apaisé, en sécurité. Il était chez lui. Personne n'était encore arrivé, il était seul, accompagné seulement du ronron incessant de la ventilation. Éclairé par la lumière diffuse de la rue, il traversa la pièce. Fauteuils en cuir, sol moquetté, affiches de spectacle encadrées sur les murs, danse, concert...théâtre. Au fond du couloir, il poussa une grande porte en bois noir. Baignée seulement de la lumière des issues de secours, la grande salle de spectacle attendait là, encore pleine des émotions de la veille. De chaque côté des rangées de sièges, deux escaliers étroits grimpaient vers la régie. Et en face, immense, la scène, vide, encadrée de lourds rideaux rouges à fermeture automatisée. A tâtons, il grimpa les marches; et ouvrit la petite porte du régisseur. Il hésita un moment devant le sol couvert de fils et la table aux boutons qui contrôlaient toute la salle. Se penchant, il lut au-dessus de chaque réglette les étiquettes correspondantes. « Salle ». « Projecteurs ». « Douches ». Il fit glisser quelques boutons. Trois faisceaux de lumière descendirent sur scène, projetant trois ronds parfaits. sur les planches. A travers la vitre crasseuse de la cabine, il contempla son univers ainsi illuminée et fût pris d'une furieuse envie de le rejoindre. Il descendit l'escalier, caressant du bout des doigts chaque dossier. Ici, ce soir, peut-être qu'un homme serait assis, à peine sorti de son travail, son attaché-case posé sur les genoux. Ici, peut-être un petit garçon, à la peau d'ébène, ses grands yeux blancs écarquillés, un futur comédien, qui sait? Et là, une femme, en chair, chignon relevé, superbe dans sa robe de soirée, riant aux scènes les plus anodines, heureuse, ronde, complète. Tout ce public, tout ce monde, ces âmes s'entremêlant, ces cœurs battant à l'unisson, tous différents et formant ensembles, ignorants, l'achèvement et le non-retour. Pas besoin de s'appeler Molière pour mourir sur scène. Chaque représentation était une petite mort, un déchirement donné à des êtres qui repartaient avec, coincé entre l'estomac et le diaphragme, une parcelle de comédien, de jeu de scène, de texte enfin, sans le savoir. Il déglutit et grimpa sur la scène. Il sentait la chaleur des projecteurs sur son visage, et le bois grinçant sous ses pieds.

Et devant lui, des rangées de sièges vides.

Et derrière lui, le mystère des coulisses, froides encore mais qui s'agiteraient bientôt dans la danse fiévreuse des costumes, maquillages et comédiens terrifiés.

Lorsque la porte claqua, il essuya d'un revers de manche les larmes qui coulaient sur son visage. Le premier comédien venait d'entrer.

 

Ionesco. Rhinocéros. Présenté par la compagnie Alter Ego. Une machinerie exceptionnelle. Un maquilleur de génie, capable de transformer des comédiens de talent en Rhinocéros. Un succès.

Pourtant, quelque chose n'allait pas. Le public était tendu. Ne riait pas. Les applaudissements claquaient froidement dans l'acoustique de la salle. Inquiet, il descendit au moment des saluts pour se joindre à ses comédiens.

-  « Didier, notre metteur en scène! » cria le comédien qui jouait Bérenger, en le désignant du doigt.

Il monta sur scène, aidé par les bras de ses enfants, ses amours, ses petits génies de comédiens, et salua, serrant fort leurs mains dans les siennes. En relevant la tête, il eût un choc horrible.

Devant lui, des visages blafards le regardaient férocement. Des reflets verdâtres sur leurs joues creuses. Et, luisante, pointue, une corne saillait sur leur front. Il entendait le bruissement rauque de leur respiration. Chacun d'eux paraissait énorme, gonflé, et plein de rage. Son cœur explosa dans sa poitrine. Il sentit une décharge dans son bras gauche. Les mains qu'il tenait lui paraissaient fragiles. Si fragiles. De petites mains d'enfants.

« Fuyez.  souffla t-il.

- Quoi?

Il hurla:

- Fuyez! Partez! Retournez en coulisse, vite! Dépêchez-vous!

La panique lui comprimait la cage thoracique. Ses enfants quittèrent la scène au moment où les Rhinocéros devant lui se levaient pour y grimper. Des Rhinocéros. Partout des Rhinocéros, qui le maintenaient, lui arrachaient ses vêtements. Il se débattait comme un enragé.

-  Arrêtez!!! hurla t-il.

Les cornes et les doigts griffus lui déchiraient les chairs. Il se cambra, se rua sur eux, avant de tomber à genoux, terrassé par la douleur. Têtes, doigts, griffes, couleurs chatoyantes des habits contre teinte verdâtre des peaux.

Des hurlements.

Encore des hurlements.

Lorsqu'il entra dans la pièce ce matin-là, le comédien, récitant mentalement son rôle pour le soir, s'attendait à être accueilli par son metteur en scène. Mais personne ne vint à sa rencontre. Dans un halo lumineux, une forme sombre, comme un tas de chiffons noirs, était recroquevillée, en position fœtale, au centre de la scène. Il se précipita vers le corps allongé. C'était Didier, roulé en boule, la face contre le sol, une main crispée sur son cœur. Les autres comédiens suivirent.

-   Mon Dieu. Didier!

- C'est trop tard. Il est mort. Appelez tout de même une ambulance.

Il caressa d'une main tremblante le front de son metteur en scène, et fût secoué par un violent sanglot.

- Qu'est-ce qui s'est passé?

- Une crise cardiaque, probablement.

- Et nous, qu'est-ce qu'on fait?

- Rien. On joue. Ce sera la dernière de Rhinocéros. »

Il appuya sa main sur le front froid du metteur en scène. Sous ses doigts, il sentit un léger renflement.

 

 

 

Créer un site gratuit avec e-monsite - Signaler un contenu illicite sur ce site

×