Sang

Sang - Elen Valfae

 

Sang - Elen Valfae


   La lumière énigmatique des réverbères descendait en corolle amère sur les trottoirs déserts. Les barres d'immeuble d'un gris austère se penchaient sur la rue, les regards à travers les fenêtres perçaient son corps perverti. Elle attendait, le cœur serré, que la nuit vienne l'engloutir à nouveau. Blottie derrière un container pestilentiel, adossée contre un mur de parpaings crasseux, elle écoutait le silence des rues, bloquant son souffle. Les rues des grandes villes sont désertes l'été. L'hiver, c'est autre chose. L'hiver, les hommes ont froid et cherchent du réconfort, ils reprennent le travail, ils passent leurs soirées en famille. Et elle, elle se tenait juste là, guettant, entre les grands bureaux dont elle ne pouvait imaginer le luxe, et les beaux appartements de la rue Saint-Hélier. Entre les deux, entre le travail et leur femme, les hommes venaient décompresser. Décompresser, oui. Puis, ils rentraient chez eux après avoir glissé un petit billet dans son corset. Ils rentraient chez eux, retrouver leur femme. Leur famille. Tous les soirs, ils passaient devant elle. Sur elle. En elle. Puis repartaient, ombres fantômatiques noyées dans une entêtante routine. Ils disparaissaient de sa vie pour ne revenir que le lendemain soir. Ils étaient tous très gentils. Non, en fait, elle n'en savait rien. Peut-être l'étaient-ils. Ils ne parlaient pas. Ils se contentaient de la coucher à l'arrière de leurs grosses voitures familiales ou dans un hôtel bon marché, ou simplement la prendre derrière les containers, rapidement. Mais l'été... L'été, c'était terrible. Elle pouvait attendre là des nuits entières sans croiser personne. Celles qui en avaient les moyens partaient travailler sur les plages ou dans les bars à striptease des bords de mer. Mais elle, elle débarquait à peine. Seulement deux ans de tapin. En deux ans, on n'a pas le temps de rembourser le passeur. Il faut payer la chambre, la nourriture, la pillule, les préservatifs. Et pour ces derniers, interdiction de prendre du bas de gamme, ce serait risquer trop gros pour quelques euros.

Elle avait à peine seize ans. Difficile pour des europeens non avertis d'estimer l'âge d'une asiatique. Surtout d'une coréenne. Elle avait quitté l'école, elle avait fugué de chez elle, et était partie, comme ça, un sac sur le dos et rien à se mettre. Au Kazakhstan, à Ayaguz, elle avait eu la chance de tomber sur un irakien en voiture de sport. Il faisait un rallye. Ses yeux noirs lançaient des éclairs, ses lèvres si sensuelles rappelaient la bouche fine et délicate d'une fille. Il vivait en France, à Paris. Il lui avait proposé de l'emmener, si elle acceptait de l'épouser. Sang en avait eu le souffle coupé. Ils s'etaient aimés sincèrement, et vivaient ensemble dans une yourte depuis plusieurs mois lorsqu'elle accepta, persuadée qu'elle avait trouvé l'homme de sa vie. Kheireddine ne l'avait jamais touché. Passé 18 heures, il refusait même de poser les yeux sur elle. Mais surtout, il avait renoncé à la course pour elle. Il l'avait cependant prévenue: une fois en France, elle devrait lui rembourser le trajet et tout ce qu'il ferait pour elle avant leur mariage.

«  Mais comment pourrais-je te rembourser ? » avait demandé Sang, soudain affolée.

Kheireddine l'avait rassurée:

- Ne t'inquiète pas ma belle enfant, en France, je te trouverai du travail."

Elle avait rêvé sa vie alors. Dans la voiture qui la conduisait vers le bonheur, elle imaginait Paris, la Tour Eiffel, les belles dames et les beaux messieurs. Elle se voyait travaillant comme serveuse dans une boulangerie, ou chez un riche chocolatier, souriante et magnifique, heureuse, amoureuse. Elle passerait sans doute des diplômes, des examens, et pourrait ensuite posséder sa propre boutique.

Et puis, Kheireddine dépassa Paris, elle ne vit pas la ville, endormie contre la vitre froide. Ils roulèrent dans une campagne pluvieuse, grise, morose. Ils arrivèrent sur Rennes.

La ville lui avait plu, bien qu'elle fût déçue de ne pas connaître Paris. Elle avait aimé le centre-ville, ses remparts immenses, ses vieilles maisons, toutes ses boutiques de vêtements chics, haute couture, ses grands restaurants. Puis, Kheireddine l'avait emmené chez lui. Sang fût étonnée alors qu'un tel contraste puisse exister dans une même ville. L'immeuble de Kheireddine était en béton brut. Des voitures en mauvais état s'alignaient sur les parkings bondés. Des chiens errants couverts de tiques tenaient compagnie à quelques clochards en vadrouille. Le cœur de Sang se serra. Après tout, la ville n'était pas loin, et une fois mariée, elle pourrait s'y rendre quand elle voudrait.

Kheireddine lui présenta sa famille: ni père, ni mère, mais quatre hommes, aux manières rudes, portant de longues tuniques blanches, des kamis, de longues barbes noires et fournies et des chéchias, ces petits chapeaux ronds et blancs. Les quatre hommes l'accueillirent avec rudesse. Ils mangèrent, mais ne la nourrirent pas. Lorsqu'ils eurent fini, ils consentirent à lui laisser la place. Kheireddine vint s'excuser auprès d'elle:

«  Nous n'avons pas beaucoup de place, ma tendre. Si nous avions pu, tu aurais mangé en même temps que nous dans une autre pièce, mais l'une est une salle de prière, et l'autre sera notre chambre.

Sang accepta l'excuse, car le ton qu'avait employé son fiancé était doux et sincère, il avait vraiment l'air désolé. Cependant, jamais le fait d'être une femme n'avait tant attristé son cœur. Kheireddine la quitta rapidement pour rejoindre les autres dans la salle de prière. Le lendemain, l'imam les maria. Puis, ils firent la fête, et cette fois, les femmes des trois autres hommes furent conviées, ainsi que leurs enfants. Elle ne mangea pas seule, mais ce fût une bien faible consolation, car les femmes autour d'elles parlaient toutes en arabe et refusaient de lui adresser la parole, même en anglais.

Lorsque Sang rejoignit Kheireddine dans la chambre qui leur était assignée dans la maison de son ami, elle fût surprise de voir pour seule parure de lit un drap blanc. Kheireddine priait, la tête dans les mains, se balançant et murmurant. Son entrée le déconcentra, il aborda par la suite un visage maussade et colérique.

Ils firent l'amour. Jamais elle n'avait eu aussi mal de sa vie. Elle crût qu'elle allait mourir, que son mari partirait avec un bout de ses entrailles collés sur le gland. Elle pleura, cria, mais Kheireddine n'entendait pas. Il accéléra le mouvement au contraire, la faisant hurler. Puis, lorsqu'il se retira et qu'elle cessa de crier, ils entendirent derrière la porte des applaudissements et des hululements de hiboux. Les convives attendirent un peu que Kheireddine se rhabille et qu'il lance au visage de Sang une burqa dont elle s'empressa de se vêtir, tremblante, pleurant toutes les larmes de son corps, pouvant à peine tenir debout tant la douleur lui tenaillait le bas ventre. Puis les convives entrèrent en glapissant, dansant, chantant dans une langue que Sang ne connaissait pas. Ils se saisirent du drap tâché de sang et s'en allèrent avec, hurlant de joie.

Kheireddine n'avait pas menti. Il lui trouva rapidement un travail. Ainsi qu'une autre femme, qui restait à la maison et ne faisait pas le tapin. Une « pure » qu'il maintenait enfermée et à qui il ferait des enfants. Et depuis deux ans, elle remboursait sa dette, surveillée de près par les trois grands amis de son mari.

Alors, oui, elle n'avait pas honte de l'avouer, elle aimait quand ces hommes mariés venaient la prendre derrière le container. Elle aimait les souiller, les corrompre, prendre un peu de cette chaleur du foyer qu'ils apportaient avec eux.

Le dos contre une grosse poubelle de plastique grise malodorante, Sang se mit à pleurer. Elle sentit alors vibrer douleureusement les côtes que Kheireddine lui avait brisées le mois dernier, mais ne s'en soucia pas. Au contraire, la douleur lui faisait du bien, la réchauffait, lui rappelait son humanité. Et puis, elle leva les yeux vers le ciel jauni par la pollution et les lumières artificielles, et elle appela la nuit. Elle appela les étoiles. Elle appela, mentalement, le plus fort qu'elle pût, un client, n'importe lequel, un homme qui la prenne et la baise sans lui poser de question, un homme qui lui rappelle qu'elle était belle, désirable même.

Elle sursauta lorsqu'elle entendit les cailloux crisser sous des semelles au fond de la ruelle. Les pas étaient lents mais légers. Elle essuya ses larmes d'un revers de châle.

«  Non! Pleure encore...

La voix était douce, jeune. Elle aurait cru à une voix de femme, s'il n'y avait eu ce grondement un peu rauque, cette résonance virile. Sang se releva, plissant les yeux pour apercevoir la silhouette de l'homme qui lui parlait si gentiment. Voyant qu'elle le cherchait des yeux, il avança vers la lumière.

Sang resta à le contempler, les lèvres entrouvertes, ses grands yeux noirs en amande écarquillés, pétillants de surprise. L'apparition était aussi improbable que plaisante. Etait-ce un étudiant? Un étudiant assez riche, mais excentrique. Elle contempla ses longs cheveux d'un noir de jais, brillants et soignés, qui descendaient jusqu'à sa taille en une ondulation gracieuse. Il était fort, son torse bombé montrait des muscles saillants, mais aussi une masse graisseuse importante. Sang s'imagina aussitôt plonger son visage dans ces épaules puissantes et réconfortantes. Une large cicatrice barrait son visage carré, ses grands yeux bleus la fixaient avec intérêt. Il portait de riches vêtements, un costume mais sans cravate, chemise ouverte sur un torse lisse, et des mocassins marrons et pointus.

- Tu ne pleures plus?

Sang voulût parler, mais sa voix s'étrangla dans sa gorge.

- La raison de ton chagrin a-t-elle disparu?

- Non... » parvint-elle seulement à murmurer.

- Alors, pourquoi as tu cessé de pleurer?

- C'est que... vous m'avez surprise.

Le jeune homme s'avança encore. Elle pouvait sentir l'odeur de sa peau. Ce n'était pas de l'eau de Cologne. C'était autre chose. Une odeur infime, mais tellement attirante. Il acquiesça, un air compréhensif.

- Comment te nomme t on?

- Sang », fit-elle en se redressant, la poitrine en avant, le minois aguicheur, comme si le fait de prononcer son nom lui rappelait sa condition. « Mais tu peux m'appeler comme tu veux. Ça te dirait que je prenne soin de toi mon beau ?

Le jeune homme se mit à rire, d'un rire profond, caverneux.

- Voilà ce que tu dois répéter souvent, Sang de Babylone.

- Je ne suis pas de Babylone.

- Ton mari l'est.

- Il est Irakien.

- Son père a participé à la reconstruction de la tour de Babel sous Hussein.

Il s'approcha encore. Sang aperçut alors une étrange lueur dans le fond de ses yeux. C'était comme si milles paillettes constituaient son iris. Une expression sur son visage, quelque chose, la terrifia soudain. Elle ne put s'empêcher de murmurer:

- Qui êtes-vous?

- Je me nomme Djibril.

Il était si près d'elle, si près. Elle sentit son souffle sur son visage. Et cette odeur suave...une odeur de fleurs... de roses peut-être.

- Et je suis venu rétablir l'équilibre, Sang de Babylone. Je suis venu refaire ce qui a été défait. Je suis venu te rendre ta destinée.

Il posa sa bouche glacée sur ses lèvres, caressant d'un doigt sa joue. Puis, il glissa sa main contre son pubis, et elle sut qu'ils feraient l'amour. Mais alors qu'elle sentait le corps puissant peser sur elle, son esprit éclata.

Elle se trouvait devant une grande porte peinte en bleu sur laquelle étaient gravés des animaux. Autour de la porte, une muraille colossale s'élevait, et à travers la porte, elle voyait une immense pyramide, ou plutôt, un cône, extrêmement large à la base et dont le sommet se perdait dans les nuages. Elle entendit la voix de Djibril résonner au fond de son ventre.

- Sang. La lumière céleste t a choisi pour mettre au monde sa fille. Acceptes-tu?

Sans comprendre tout à fait ce qu'on lui demandait, et au bord de l'orgasme, Sang gémit:

- Oui.

- Bien. Elle s'appellera Ishtar. Son corps sera pailleté d'or. Tu la protégeras au péril de ta vie. Elle rétablira l'équilibre du monde et rendra aux enfants de Babylone leur grandeur d'antan, avant la grande décadence. Elle rappelera à son peuple ce qu'il a oublié.

Sang se réveilla, à demi-nue, allongée dans la ruelle. Autour d'elle, des centaines de billets voletaient. Et dans son ventre, un enfant grossissait.

 

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