Si je t'aime...

Si je t'aime - Elen Valfae

 

Si je t'aime... par Elen Valfae

 

- J'te l'avais dit.

Eric sortit une cigarette du paquet et la glissa entre ses lèvres.

- J'suis pas l'bon mec. J'suis pas assez bien pour toi.

La flamme du briquet éclaira la salle obscure. L'odeur du gaz se mêla à la puanteur qui régnait dans cette chambre. Les murs gris sales, la moquette poussiéreuse, les rideaux en lambeaux, et elle, si belle dans ce décor sinistre, qui le regardait avec ses grands yeux presque trop clairs. Ses lèvres s'entrouvrirent, il crût qu'elle voulait fumer, et mit sa cigarette contre sa bouche. Elle ne tira pas de bouffée, Eric se mit à rire.

- S'cuse, j'croyais qu'tu voulais fumer. Tu vois, tu dis pas c'que tu veux ou c'que tu veux pas, alors comment veux-tu...ça peut pas marcher entre nous, tu vois bien.

Elle l'observait toujours, allongée sur le dos, à même le sol, les bras repliés sur ses côtes, entièrement nue.

- Ma pauv'fille...j't'ai mis dans un état lamentable. Dire que t'étais belle avant d'sortir avec moi. Toute pimpante et tout, avec des talons aiguilles acérés comme des couteaux, et le p'tit tailleur qui tanguait sur tes jolies fesses quand tu marchais. R'garde toi maintenant! Tes ch'veux on dirait un paillasson...

Il s'assit.

- C'est pas bien c'que j't'ai fait, ça non. T'étais heureuse avant. Tu crois qu'tu pourrais r'commencer comme avant?

Il baissa la tête. Ses cheveux gris secs descendirent sur son front ridé. Il plissa légèrement les yeux en tirant sur sa cigarette.

- C'que j'voudrais, moi, c'est que tu te casses. Tu remets ton p'tit tailleur, tu t'remaquilles et tu t'coiffes, et après, tu t'casses, et tu m'oublies, ok?

La fille ne répondait pas. Son visage restait figé, parfaitement inexpressif.

- Si on r'collait les morceaux, princesse? Hein, qu'est-ce t'en dit?

Eric soupira. Il aurait tant voulu la garder près d'elle. Mais dans cet appartement minable, aux murs gris et à la moquette crasseuse, elle n'aurait jamais pu être heureuse. Il l'avait vu, elle lui avait plu. Dans une ruelle étroite, en bas de l'immeuble, ils s'étaient embrassés. Puis ils avaient fait l'amour, caché derrière une de ses grandes poubelles de ville, et il l'avait ramené chez lui. Il l'avait déshabillé, et contemplé, sa peau si pâle, ses fesses si fermes, ses bras minces, ses courbes douces. Il avait tout aimé chez elle, tout. Leurs relations avaient duré plusieurs jours. Ils avaient fait l'amour dans toutes les positions, toutes. Elle était merveilleuse. Et puis, les jours passant, elle s'éteignait. Nue, elle semblait perdre son charme. Ses cheveux se raidissaient, ses yeux s'éclaircissaient. Son sexe se fermait, et Eric s'y blessait. Sa nuque ne bougeait plus, la fellation n'était plus possible. C'est par là qu'il avait commencé. Par lui décrocher la tête. Ce ne fût pas une mince affaire, mais au moins, il n'y eu presque pas de sang. Il s'était fait plaisir, avec cette tête détachée de son corps. Il glissait ses doigts entre les mèches ternies, et sentait la langue rigide et glacée se frotter contre son gland. C'était bon. Puis, il s'était lassé de cette tête, et avait voulu une main. Puis l'autre. Lorsqu'il avait voulu retourner dans son vagin, le corps s'était raidi d'avantage. Il dût couper une jambe, puis l'autre, et enfin fendre sa vulve trop serrée à coups de haches. Il avait adoré s'introduire dans ce tronc sans membres, il pouvait prendre la tête entre ses mains et l'embrasser, la lécher, encore et encore, dans toutes les positions, sans que jamais sa partenaire n'y fasse objection. Il l'avait aimé. Puis il avait regretté. Il s'était demandé ce que cette fille serait devenue si elle n'avait jamais croisé son chemin. Cette question lui martelait l'esprit, lui fendait le cœur, et il avait reconstitué le corps. Il était allé chercher, un a un, tous les membres dispersés dans la pièce, et elle fut de nouveau entière. Mais à présent elle le regardait avec ses yeux gris, ses yeux de morte, ses yeux de victime geignarde insupportables.

- Me r'garde pas comme ça. J'te signale que c'est toi qui m'a chauffé. T'as voulu sortir avec moi, et moi j't'ai dit que j'étais pas l'bon mec, et tu vois...c'était vrai.

Il contempla son corps blanc. Assis sur son abdomen glacé, il caressa d'une main tendre le bas de son ventre fendu. Puis il attrapa fermement un sein, espérant dans sa folie la faire gémir de douleur. Rien ne se passa. Ses yeux continuaient de le regarder. Encore. Sans expression. Des yeux gris clairs, opaques, insondables.

Il s'appuya sur le sol d'une main, et fit passer sa jambe de l'autre côté du bassin. Il se coucha sur elle, sans cesser de malaxer avidement son sein sous lequel aucun poumon ne gonflait. Il glissa sa langue entre ses lèvres glacées, et fit remonter ses mains sur ses épaules. Elles rencontrèrent le vide avant de se poser sur le cou tranché. Le contact de ses artères l'excita. Il extirpa son pénis de sa bringuette et la pénétra violemment. Ses mains avancèrent par spasmes sur son visage. De l'index, il écarta les paupières, et glissa sous l'œil ses pouces. Les globes oculaires devenus sous l'effet de la rigidité mortuaire deux balles de pingpong de plastique dur, sautèrent dans ses paumes. Il jouit en écrasant les yeux dans ses poings serrés.

Satisfait, il se releva. Il se dirigea d'un pas alerte vers un coin de la pièce vide, et urina. Puis, il ouvrit la porte et sortit. Lorsqu'il arriva en bas de l'escalier, il salua des policiers qui discutaient avec la concierge. Elle les informait sur une drôle d'odeur que des habitants de l'immeuble aurait senti. N'y prêtant aucune attention, il descendit au café, et commanda une bière. Il faisait un temps superbe, les petits nuages se déplaçaient lentement sur l'azur. Les cimes des grands arbres bien verts de la place se balançaient doucement, berçées par une douce brise. Les passants, tranquilles, se promenaient. Un couple tenait par la main deux enfants qui riaient, une vieille dame traversait le passage pour piéton un peu plus loin sur la gauche, et un homme aux cheveux roux et longs passa à toute vitesse en vélo. Eric fut surpris de l'odeur de l'air. Il se rendit compte qu'il ne sentait pas très bon, et qu'il avait froid. Une serveuse approcha, avec une chope sur son petit plateau d'argent. Elle était très jeune, peut-être seize ou dix-sept ans. Elle lui adressa son plus beau sourire...

 

 

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