Tels qu'ils sont

Tels qu'ils sont

Tels qu'ils sont - Elen Valfae

 

   Il m'a fallu un certain temps avant de comprendre que quelque chose ne tournait pas rond chez moi. Mes parents me croyaient très ouvert d'esprit pour mon âge. Mes instituteurs successifs disaient que j'étais un garçon gentil, ma grande sœur que j'étais un philosophe en herbe. Seuls les élèves de ma classe se moquaient de moi et me mettaient à l'écart dans leur jeu parce que j'étais...différent... Eux aussi ne s'en sont pas aperçus tout de suite. Au début tout allait bien, j'avais quelques amis et je restais bien sage dans mon coin. Et puis mes sens ont commencé à se développer, à s'affiner, mon jugement devenait argumenté...et là plus rien n'alla plus.

 

Le pire arriva, comme souvent, à l'adolescence. Il y avait cette fille, Enora, que tous les garçons reluquaient avidement. C'était une grosse rousse d'une soixantaine de kilos, ce qui est beaucoup pour une gamine de douze ans, le visage grêlé et le menton en bec de corbeau. Sa voix stridente me vrillait les tympans. Et puis il y avait cette autre fille, Cécile, que personne ne regardait et que je trouvais magnifique. C'était une brune sulfureuse aux allures de panthère, les hanches dansantes comme la flamme d'une bougie, des yeux brillants, pétillants de malice. Ses lèvres finement ourlées me faisaient envie, et je leur accordai mon premier baiser.

 

   Nous nous sommes embrassés lascivement, langoureusement, dans le couloir du collège qui menait aux salles de technologie. Un coin plutôt isolé mais qui donnait sur le self à midi...horaire que nous avions précisément choisi pour notre premier rendez-vous amoureux. La moitié du collège nous a vu. La moitié du collège s'est moquée de nous.

 

   Au début j'ai pensé qu'ils se moquaient de moi et, loin de m'en offusquer, j'ai préféré les ignorer. Puis j'ai rapidement compris que c'était après la belle Cécile qu'ils en avaient. Sans les écouter, j'ai distribué mes poings à qui venait la ramener d'un peu trop près. J'aurais défendu Cécile corps et âme, mais quelque chose me perturbait. Qu'est-ce que tous ces gens pouvaient bien lui reprocher ? Elle était belle, douce, drôle et spirituelle... gracieuse comme les blés pliant sous le vent... me cachait-elle quelque chose ? J'ai fait comme les autres: j'ai ignoré Cécile. Je suis resté à la détester pendant plusieurs mois, persuadé qu'elle me mentait. Sortait-elle avec d'autres garçons ? Avait-elle une maladie contagieuse dont elle ne m'avait pas parlé ? J'étais jeune et idiot et, au lieu de lui poser la question, je laissai courir.

 

   Enora a fini par trouver chaussure à son pied: le gros Christophe, tout aussi moche et baveux qu'elle. Ils sortirent ensemble en plein après-midi, au milieu du préau principal du collège. Exposés aux yeux de tous, je craignis que, la belle Enora ayant subi les foudres du bahut, il n'en fut de même si ce n'est pire pour ce couple de gros lourdauds balourds et idiots. Pourtant, rien de tel ne se passa. Encore plus étrange, une salve d'applaudissements et de « hourras » éclata, résonnant jusqu'au dôme de plexiglas au dessus de leur tête qui les baignait de lumière. Le reste de l'année, on ne parla plus que d'eux. Je n'y comprenais toujours pas grand chose.

 

   Je m'étais fait un très bon ami, Michaël, qui m'était fidèle mais dont j'étais terriblement jaloux. Michaël était gentil, sportif, musclé et agile. Bien que pas très malin, les autres de ses qualités auraient pu faire de lui la coqueluche de l'école mais, j'ignorais alors pour quelles obscures raisons, personne ne s'approchait de lui. J'ai même entendu un jour un élève en classe le traiter de « gros tas de morve puant » lorsqu'il eut le malheur de demander une copie double pour un devoir. Avec Michaël nous nous sommes rapidement mis à parler de filles. Et nos avis divergeaient complètement. Il parla d'abord de la prof de maths, qu'il trouvait tout à fait à son goût alors que pour ma part j'aurais préféré qu'elle abandonne définitivement l'idée d'enfermer ses deux énormes jambons dans une mini jupe qui ne cachait pas grand chose. Nous parlâmes ensuite de la copine de Christophe, que Michaël jugeait « super bonne », ce qui me déconcerta complétement. Puis le sujet vint sur Cécile, Michaël se demandait comment j'en étais venu à sortir avec elle.

 

" C'est très simple, elle est belle...

- Belle ? » s'exclama-t-il les yeux exorbités. « Tu te fous de moi ?

- Non, pourquoi ? Elle a des fesses à damner un saint...

- Ce ne sont plus des fesses, c'est un cul d'hippopotame, ouais !"

Je le regardais sans comprendre, bouche bée.

- Ho après, les goûts et les couleurs, ça ne se discute pas. Évite juste de sortir avec des grosses dans l'enceinte du collège si tu ne veux pas d'ennui. Mais si c'est ton truc, franchement, c'est bien. Je trouve ça...ouais, bien. C'est cool.

 

J'ai vite compris après ça. J'ai testé sur Michaël :

- Et celle-là ? Et celle-ci ?

Ça peut paraître étrange, mais je lui ai demandé pour les mecs aussi. Au début il rechigna, puis il se prêta au jeu. Notre vision de la beauté de chacun, homme ou femme, était totalement, radicalement opposée. Alors je lui ai demandé, à brûle-pourpoint :

- Et toi, tu te trouves comment ?

- Moi ? Je suis obèse... » il se mit à rire « et j'ai du mal à me doucher ou à me brosser les dents tous les jours, mais toi l'odeur ça a pas l'air de te déranger. Ou alors tu fais semblant. T'es un chouette copain.

Je n'étais pas un chouette copain. Michaël était beau et sportif et sentait l'eau de Cologne et le savon. Tout le temps. Tous les jours.

- Et...et moi ? Je suis comment ?

Il fit une moue dubitative avant de me dire:

- Je sais pas trop...je dirais...banal...

Sur ce point au moins nous étions parfaitement d'accord.

 

  J'ai cessé à partir de cet instant d'émettre mes opinions à voix haute. Je gardais pour moi mon avis sur ces horribles tableaux, soit disant œuvres d'art de génie, ces Van Gogh monstrueux, ces Picasso abjectes, que nous étudions en classe d'arts plastiques; et acquiesçait sur la mièvrerie des Delacroix, des Poussin et des Michael-ange que je trouvais pourtant divins et qui me faisaient battre le cœur à tout rompre. Je ne disais rien non plus lorsque notre professeur de français s'extasiait sur la beauté des vers de Prévert que je trouvais d'une platitude à pleurer, et ne me révoltais pas d'avantage lorsqu'elle crachait sur ces fichus œuvres mal écrites de Mallarmé qui me faisaient frissonner jusqu'aux tréfonds de mon âme.

 

   Adulte, je voulus faire des études littéraires, mais elles furent tuées dans l'œuf par les critiques acerbes des académiciens que nous devions étudier. Je n'étais d'accord ni avec Barthes ni avec Kant, grand pontifes et poncifs des universités modernes et me retrouvai complètement chez Ecco et Todorov, petits papes de la vulgarisation. Je suis devenu éditeur. Et bien sûr, mes livres ne se vendirent absolument pas. Inutile de vous dire que ma courte expérience en tant que critique littéraire fut une formidable catastrophe. Sans compter la fois où je tentai lamentablement de devenir moi-même écrivain...ma prose était proustienne et indigeste au possible.

 

   Je me suis accommodé de quelques menus travaux intérimaires. J'ai épousé une femme magnifique, une superbe blonde pulpeuse dont personne ne voulait. Je l'aime toujours autant aujourd'hui. Mon goût se trouve encore radicalement inversé comparé à celui des autres, mais je fais comme les daltoniens, j'imagine ce que voient les autres. Ainsi mon handicap, si c'en est un, passe relativement inaperçu.

 

   Mon problème est autre, et bien plus grave. Avec les années, les gens autour de moi ont commencé à devenir vraiment très laids. A la télé ne défilaient plus que des mannequins obèses et imbus d'eux-mêmes. Les séries télévisées ne montraient que des clochards ivrognes aux visages rougeauds et creusés, aux yeux injectés de sang. Ma nièce ne mettait plus dans sa chambre que de monstrueux posters de drogués décrépits, des lambeaux de peau pendant lamentablement sur leurs joues amaigries. Plus le temps passait, plus le monde s'enlaidissait.

 

   Je dois vivre aujourd'hui au milieu des monstres putrides qui véhiculent autour d'eux une odeur de boue et de marécage, entouré de zombies en putréfaction avançant en claudiquant sur leurs jambes mortes. Partout, je ne vois que des sourires édentés, des lambeaux de chairs tremblotants, des yeux dégoulinants des orbites, parfois seulement maintenus par un reste de nerf optique sanguinolant. Je ne vois que ça, partout. Dans les médias, dans les œuvres d'art, dans la vie, partout. Et cet innommable spectacle a comme des allures de fin du monde. Je suis le seul à savoir que ce monde court à sa perte. Je suis le seul à voir l'espèce humaine se gangrener, se putréfier, se dessécher comme un vieux pruneau. Car je suis le seul à voir les choses telles quelles sont.

 

 

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