Une mort joyeuse

Une mort joyeuse - Elen Valfae

 


Une mort joyeuse - Elen Valfae


Annonce : pièce de théâtre, ce soir, 20h30.

Je passe sans la voir.

Puis recule, inconsciemment.

Mes yeux se posent sur un mot, avide, agressif, attirant : gratuit. Je regarde ma montre. 20h00. N’ayant rien d’autre à faire, je me rends sur les lieux, un chapiteau blanc linceul dressé comme un caveau dans la pénombre de la cour de la fac.

Je m’arrête.

La musique acide déchire la nuit. Agonisants, des étudiants sont étalés ça et là sur la pelouse abîmée. Râles de fantômes sur la cruauté du monde. Mes narines palpitent. Dans la fumée sucrée du cannabis se dessinent des silhouettes sombres et monstrueuses.

J’avance.

Doucement. Timidité des premières approches. La fumée me touche, mon corps se mêle à l’immatériel. Et puis, soudain, elle se dissipe. Clarté des projecteurs ou habitude des yeux, allez savoir. Le loup ouvre sa gueule, je me fais dévorer.

Ma main cherche l’encolure de mon blouson.

Il fait chaud, j’ai froid, et malgré la foule je me sens seule. Une main me frôle le visage, glacée, et me traverse le corps. Sensation spectrale. Le bruit est intense, presque insupportable. Je suis comme dans un rêve, j’entend à travers de la ouate. La scène, au fond du chapiteau, est fortement éclairée de lumières bleutées, un éventail de couleurs froides. Je m’approche, me fait une place entre les corps sur le parquet installé la veille. Il est déjà collant, imbibé de bière bon marché. Etre entouré d’amis et se sentir seul met dans la bouche le goût amer du poison mortel. Un geste inconscient écrase une cigarette sur le dos de ma main, la brûlure forme une trace rougeâtre et ronde qui semble vouloir rester à vie. Je me frotte la main vivement, je mords avec force ma lèvre inférieure.

La souffrance est atroce.

De mon index, j’efface une larme qui avait surgi sans prévenir, et m’en vais chercher une autre place, loin des fumeurs dangereux. J’en choisi une dans les premiers rangs, là où le parquet est moins collant. Un jeune homme me parle, je n’entends pas, le spectacle commence.

Mon cœur s’agite dans ma poitrine à la première apparition des comédiens.

Qui n’a pas vu ce bel étudiant magicien au sourire tueur ne peut comprendre l’émotion que je ressens en le voyant. Tout l’amour que je porte en moi vient se suspendre au bord de mes lèvres. Le magicien est un clown. Sur une planche de bois, il pose une boule de chaire rougeâtre que je n’ai pas encore identifié.

C’est une tête de poulet.

Avec un maillet, il tape sur la planche, envoyant à Dieu la tête cadavérique. Début du rire, brise glacée et douce, relents d’alcool. A cela s’est ajouté un gros jongleur ventru en tutu rose qui, ratant son numéro, lance dans la foule la dizaine d’yeux de porcs qui lui sert de balles. Je regrette d’être au premier rang. La brise est devenue vague énorme déferlant dans le chapiteau, je suis trempée de ce rire faux, nerveux, dû plus à la peur de la mort qu’au numéro. Près de moi une jeune fille à la chevelure désordonnée et aux rides prématurées me tend un petit caillou noir.

Je le prend, il est dur et froid et sent les feuilles mortes.

Je le mets dans ma poche, ça pourra toujours servir. Lorsque mon attention se reporte sur la scène, je hurle. Une tête de porc sans yeux me regarde. C’est un homme nu, les parties intimes scotchées sous son abdomen, qui a pour masque une face de porc découpée sur un cadavre de boucherie. J’ignorais jusqu’alors que la viande faisandée de cochon sentait la vinaigrette. L’odeur du formol, la vision de la mort, les rires d’étudiants qui se muent peu à peu en cris d’agonie me font tourner la tête. Et puis l’ambiance change. Le public mortuaire se concentre. La jeune vieille à côté de moi plisse les yeux pour mieux voir. Le sorcier apporte son chaudron sur scène. Un bouillon infâme y refroidit. Ses yeux fous se fixent sur moi, je pince les lèvres pour ravaler mon amour. Il enfonce dans le chaudron une perche d’acier et en sort un chat dénudé et dégriffé, gardant cependant toute la gentille apparence d’un animal aimé. De nouveau, un rire abominable secoue le chapiteau. Je vois Eros le démoniaque qui plonge des gobelets en plastique dans l’infect liquide. Je vois les étudiants ridés par l’abus de drogues et d’alcool se ruer sur les verres et les boire avidement. Mon estomac se contracte convulsivement, ma vision se trouble.

Je sors en courant à travers la fumée, bousculant les ombres des morts, et vomis mes entrailles sur l’herbe. Mon visage pâle et rond se lève vers la lune. Mes yeux blancs l’interrogent. Il n’y a pas de réponse.

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