Une mort paisible

Une mort paisible - Elen Valfae



La chaleur était venue petit à petit apaiser la maison. Le vieil homme, après avoir allumé le feu dans la cheminée, s’était installé dans son fauteuil à bascule, en face de sa vieille femme. Elle, regardait amoureusement son mari qui souriait, de ce sourire enjôleur qui l’avait tant séduite il y avait quarante ans. Comme tous les soirs, elle tricotait, cette fois, ce n’était pas une layette pour un de ses petits enfants, mais un lourd chandail de bonne laine pour son mari. Un chandail ocre rayé jaune, des couleurs chaudes et vives. Le chat, un gros animal roux trouvé l’année précédente, vint à leur rencontre. Un miaulement rauque de vieux chat malade sorti de sa gorge ; aucune réponse négative ne lui parvenant, il osa sauter gaillardement sur les genoux de son maître. On n’entendit plus bientôt que le joyeux crépitement du feu, les cliquetis des aiguille et les ronronnements du chat. Quelque part dans le fond du grand salon sombre et avantageusement meublé, le battant en cuivre d’une horloge marquait la course irréversible des secondes. Le petit couple s’assoupissait doucement dans la tendre chaleur du feu de cheminée crépitant. La neige commençait à tomber, étouffant les bruits extérieurs de sa moiteur cotonneuse. Un dur vent froid d’hiver soufflait, déposant sur la nuit des fenêtres une mince couche de givre. Plus loin, un portail grinçait. Les vieux furent secoués d’un frisson glacé. Le vieil homme enfonça d’avantage ses pieds dans ses pantoufles charentaises refroidies par le sol carrelé de plaques de terre cuite noirâtres. Il détourna le regard du visage ridé de sa femme et fixa intensément le bouquet de fleurs séchées posées un peu plus haut dans un vase en cristal sur l’étagère près de la fenêtre. La petite vieille, elle, regardait les statues des saints en porcelaine nichées dans la pierre de la cheminée. Sans le vouloir, elle croisa son propre reflet dans le petit miroir finement ouvragé qui surplombait l’imposant meuble de bois sculpté et s’en détourna aussitôt, la gorge prise d’un soudain incommensurable dégoût. Le feu, dans la cheminée comme dans leurs cœurs, s’était lentement éteint, ne laissant plus derrière lui qu’un tas de cendres grises et froides. La vieille ne tricota plus, ne supportant plus soudain le grincement métallique de ses aiguilles. Le chat cessa de ronronner, la neige étouffa la vie de la maison dans un silence pesant. Seule la méchante horloge ne cessait d’égrainer le peu de temps qu’ils leur restaient. Le vieil homme, dans un dernier tremblement, senti ses membres se raidirent. Il s’endormit dans une torpeur craintive. La vieille, plus instinctive, se demandant ce qu’il pouvait y avoir ensuite, leva les yeux vers son crucifix où mourait une branche sèche de lauriers bénie. Inquiète, elle reposa le chandail sur ses genoux et ferma les yeux en soupirant. Sa tête dodelina, et retomba en arrière, formant un angle anormal. Le vieux chat, prit d’un frisson soudain, crispa tous ses muscles, son cœur lâcha. Dehors, derrière la fenêtre, une forme sombre, silhouette à peine humaine, s’enfuit dans la nuit blanche en tenant à deux mains sa faux infernale.

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