Vengeance

Vengeance - Elen Valfae

 

 Vengeance - Elen Valfae

   La lame scintillait dans l'obscurité, plus mince et effilée qu'un rasoir. Eût-elle tranché votre gorge, vous seriez mort sans la moindre douleur, sans vous rendre compte que vous saigniez. Le sabre avait accompli déjà plusieurs missions, il ne lui en restait plus qu'une, une toute petite à régler. La lumière faiblarde des réverbères entrait par la porte d'entrée ouverte, éclairant à peine le salon, et traînant derrière-elle les sons étouffés de la rue. L'homme s'étira comme une ombre vers l'escalier, flottant au-dessus des marches plus qu'il ne les enjambait. Le bois craqua, comme un escalier peut craquer dans la nuit sans que personne n'ait besoin de s'y trouver. Une goutte de sueur perla le long de son visage, et vint s'écraser dans un bruit mouillé sur le parquet à l'étage. L'homme allongea le bras vers la petite porte entrebâillée peinte d'un léger liseré rose. Personne n'aurait pu voir ce liseré dans l'obscurité. Mais lui savait qu'il était là. Il connaissait tout de ces lieux. Il savait que peu de voitures passaient dans cette rue. Il savait qu'il y avait un couple dans la chambre du bas, enlacé sous la couette, inconscient du danger qui rôdait autour de leur petite fille. Et il savait pour l'enfant. Il pouvait sentir du seuil de la petite chambre l'odeur forte de la gamine, sa bave sur son oreiller, et la chaleur de son petit corps endormit. Une gamine d'à peine sept ans. Il l'aimait profondément, lui, l'ombre dans la nuit, mais il s'en moquait. Ces sentiments n'avaient plus aucune importance à présent. Sa main gantée s'appuya sur le battant de bois, qu'il poussa sans effort. Il se glissa, silencieux, ombre parmi les ombres, vers le lit que recouvrait un faux baldaquin de tulle rose, scintillant à la lueur de la lune qui perçait à travers les volets. Son regard glissa quelques instants le long des murs de la chambre, il voulait goûter pleinement la saveur de cet instant, les peluches sur les armoires, le tapis moelleux à ses pieds, cette enfant aux boucles brunes qui dormaient profondément, là, à portée de sa main tremblante de haine, sous la lame qui brillait, sous le sabre au pommeau d'ivoire dressé au-dessus de sa tête comme une épée de Damoclès, prête à s'abattre. Soudain, sans prévenir, l'enfant tourna vers lui son visage gonflé de sommeil. Ses grands yeux verts le fixaient, intensément, sans peur, sans inquiétude. La pièce fut soudain engloutie dans les ténèbres. L'homme ne voyait plus rien, n'entendait plus rien. Ses sens étaient devenus muets, son esprit paralysé. Tout ce qu'il pouvait percevoir, c'était ce regard vert, brillant dans les ténèbres, qui s'insinuait en lui comme une lame de couteau glacée. Il frissonna, passa rapidement sa langue sur ses lèvres desséchées. Il fallait agir, et vite. Avant que son cœur ne lui fasse changer d'avis. D'un geste brutal, implacable, il abattit son sabre.

Le couple déménagea a une cinquantaine de kilomètres de la ville après la mort de leur fille. La maison resta longtemps abandonnée. Les passants changeaient de trottoir lorsqu'ils étaient obligés de traverser cette rue. On scella la porte et les fenêtres, on nettoya toutes traces du crime. Et puis, l'enquête n'aboutissant à rien, les gens se lassèrent. On relégua le dossier au fin fond des cartons empilés des archives de la police. L'affaire se transforma en histoire à sensation, à raconter les nuits d'halloween. Puis en légende urbaine sans grand intérêt, même pas matière à faire un film pour adolescents. Enfin, la population vieillissant, on oublia. La ville réquisitionna la maison qui n'avait pas trouvé d'acheteurs, le jeune couple acceptant de la vendre sans marchander sur le prix. La Mairie la fit rénover et, pour gagner un peu d'argent dans l'optique de reconstruire la salle des fêtes, la mit en location. Elle trouva bien sûr rapidement preneur, située où elle était, à vingt minutes du centre-ville, dans un quartier jeune et calme, toute pimpante et confortable qu'elle était, modernisée, juste à côté de l'école, trois chambrettes dont une au rez-de-chaussée, cuisine et salle de bains toutes équipées, l'idéal pour un jeune couple avec enfant, en somme. Les Delauriers, Sophie, la mère, et Thomas, le père, étaient tous les deux enseignants, et venaient enfin d'obtenir une mutation dans une petite ville tranquille, après dix ans de bons et loyaux services au sein de l'éducation nationale dans une banlieue chaude et polluée. Il fallut trouver rapidement un logement, leurs nouveaux emplois ne leurs laissant que quinze jours entre l'annonce de leur affectation et la rentrée des classes. Ils se voyaient déjà traînant en ville sous une chaleur suffocante, désespérant de ne rien trouver, obligés de loger dans une chambre de bonne et d'envoyer le petit Corentin, huit ans et demi, chez sa grand-mère en attendant. Ils furent ravis de se voir proposer cette occasion en or par la Mairie, et s'installèrent aussi vite qu'ils purent, le cœur gonflé d'espoir, car lorsque la chance leur souriait ainsi, tout leur paraissait possible. L'école était facilement accessible à pied, elle était sur la route du collège. La ville était agréable, le quartier tranquille.

« C'est une chambre de fille! » grogna Corentin en posant au sol sa caisse à jouet.

- On la repeindra.

Rien n'aurait pu ôter ce sourire du visage de Thomas Delauriers. Il ouvrit d'un geste ample la fenêtre, humant à pleins poumons l'air de la ville.

- Et elle est plus petite que ma chambre d'avant.

- Ha? » fit la mère, les poings sur les hanches. « Tu es sûr?

- La maison est plus grande que notre appartement », fit le père en inspectant les armoires.

- Et le quartier moins bruyant »

Ils continuèrent d'énumérer à Corentin tous les avantages qu'il y avait à être ici tout en s'affairant dans la petite chambre, tant et si bien qu'au bout d'une heure, le garçon fut parfaitement convaincu du bien fondé d'habiter dans cette maison et la chambre redécorée comme une vraie chambre de petit garçon. Il retrouva avec ravissement toutes ses affaires, ses posters de footballeurs, son train électrique, son circuit automobile et au-dessus de sa tête, le portrait peint de sa maman lorsqu'elle était enceinte. Le sourire de son père se décalqua sur son visage à lui, Corentin Delauriers. Après tout, la vie ne serait peut-être pas si terrible ici. Il oublierait bien vite les grands qui le rackettaient à la sortie de l'école et les pneus de la voiture de son père crevés par les lycéens. Et les coups de fils anonymes seraient bientôt de l'histoire ancienne.

La toute première nuit qu'il passa dans sa nouvelle chambre lui laissa en bouche un goût amer de cauchemar atrocement triste. Les nuits suivantes ne furent pas meilleures. Le petit Delauriers dormait en classe. Son instituteur téléphona un beau jour à ses parents, leur demandant de le coucher plus tôt. On le coucha à neuf heures. Puis à huit et demie. Huit. Sept et demie. Plus le temps passait, plus le petit Corentin allait en classe fatigué, triste, pâle, avec dans les yeux ce tremblement de pupilles qui le faisait passer pour un fou. Il n'était pas fou. Il était simplement terrorisé, en proie à l'effroi le plus vif, le plus glaçant, le moins imaginable. Une peur qu'aucun enfant ne devrait jamais connaître. Celle qui n'a aucun motif valable, aucune raison d'être, rien à quoi s'accrocher. Et puis, était-ce la fatigue? Il commença à..."voir des choses". L'expression le gênait lui-même, mais comment appeler autrement cette ombre qui s'enfuyait au fond de son armoire à vêtement chaque fois qu'il l'ouvrait pour s'habiller, ce frôlement lent qui crissait comme des écailles contre les murs de sa chambre parfois, sans prévenir, de jour comme de nuit, et lorsqu'il regardait sous le lit pour en chasser les monstres, cette sensation terrifiante d'être observé? C'est la nuit où il se décida de demander à ses parents à changer de chambre que tout arriva. Au moment même où il osa penser: « Demain, je demande à Papa si je peux changer de chambre. Tant pis, je prendrais la moins belle. Au moins, elle fait moins peur », à cet instant précis, quelque chose de fort, de douloureux, tambourina dans son crâne. Il étouffa un cri, plaquant ses poings contre ses tempes. Le battement s'interrompit, puis reprit, plus fort, plus aigu. La tête se mit à lui tourner, son corps à s'enfoncer dans son matelas. D'une main tremblante, il tâtonna dans l'obscurité à la recherche de sa lampe de chevet. La lumière traversa ses pupilles, provoquant une autre douleur fulgurante. Corentin se mit à transpirer à grosse goutte. Il voyait tout à travers un rideau de larmes qui déformait sa chambre, les murs récemment repeints en bleu ondulaient, la lumière palpitait comme un cœur affolé, ou comme si les ailes d'un papillon en plein vol obstruait la lumière par intermittence. Son armoire à vêtements qui lui faisait si peur, sur laquelle il avait collé les autocollants de ses super-héros préférés sensés le protéger, ouvrait et refermait ses portes toute seule, dans un claquement sec et effrayant. Pris de panique, le visage baigné de larmes, Corentin hurla de toutes ses forces, il hurla à pleins poumons, appelant ses parents, sa mère, son père, d'une voix déchirante de terreur. Personne ne vint à son secours. Il s'agita, chercha à se lever, à s'enfuir de cette chambre maudite, mais c'était comme si son corps pesait une tonne, il s'enfonçait dans son matelas aussi raide qu'une souche. Le cœur de Corentin battait à tout rompre, il pleurait toutes les larmes de son corps, il avait mal, il avait peur, et il venait de faire pipi sous lui. Qu'allait dire sa mère? Soudain, une voix sifflante, une voix de fille, mais comme brisée par la colère, par la haine, vint tambouriner dans ses oreilles:

« Ne bouge pas.

Ce n'était pas vraiment des mots. Plutôt une pensée. Une sorte de pensée facile à comprendre, sur laquelle on aurait collé des mots qui ne voulaient plus rien dire, et qui ne servaient plus à rien. La douleur, la peur, tout cela est bien trop fort, bien trop proche de la mort, pour que l'univers palpitant dans lequel ils vous entrainent puisse encore contenir des mots qui veulent dire quelque chose.

- Qu'est-ce qui m'arrive? » pensa Corentin, car il ne put le dire à haute voix.

- Tu es hanté » répondit la voix haineuse de la petite fille.

Un rêve! Ce n'était qu'un rêve! Corentin s'accrocha à cette pensée de toutes ses forces pour se rassurer. Un cauchemar de plus, comme tout ceux qu'il faisait depuis que sa famille avait déménagé. C'était logique. Cette voix n'était qu'un rêve. Rien de tout cela n'était réel. Et si il ne pouvait pas se lever, c'était parce qu'il dormait encore. Corentin ferma les yeux, serrant très fort ses paupières. Il fallait qu'il se réveille.

- Je dois être en forme. Demain, j'ai école.

Il rouvrit les yeux en crispant tous ses muscles. Son corps ne répondit pas.

- NE BOUGE PAS!

La voix féminine s'était mise à crier, non, à hurler, et ce hurlement vibrait à présent comme un gong sous le crâne du petit garçon. La douleur revint, s'intensifia. Les épaules de Corentin étaient secouées de violents sanglots. Dans l'affolement, Corentin cria:

- Arrêtes-ça, je t'en supplie! Je vais mourir!

La fille ne répondit pas, mais la douleur cessa aussitôt, et Corentin put respirer normalement. Il ne pouvait toujours pas bouger, mais on le laissa pleurer tout son saoul, ce qui le soulagea.

- Tu vas enfin me dire ce qui se passe? Je deviens fou ou quoi? C'est un cauchemar? Je suis malade?

- Une question à la fois, » répondit simplement la voix sifflante.

- Qui es-tu?

- Je suis là, c'est tout ce que tu as besoin de savoir.

- Tu es un fantôme?

- Je n'en suis pas certaine. Mais je crois, oui.

- Je t'ai rien fait, moi.

Le fantôme invisible éclata de rire, un rire strident, un rire qui donnait envie de pleurer tant il contenait de haine. Ce rire-là aurait pu détruire le monde, et tout ce que vous aimiez, faire éclater tous vos rêves, à jamais.

- Toi, tu n'es rien. Tu n'es qu'un garçon qui sent le pipi.

- Tu es la petite fille qui habitait ici avant?

- Tout juste, Auguste.

- Tu vas me faire quoi? Pourquoi tu veux pas me laisser tranquille?

- J'ai besoin d'un corps, si je veux me venger. Tu es un garçon. Tu sens le pipi. Mais pour le reste, ça ira. Je ne vais pas attendre que ta sœur naisse, je suis trop pressée.

- Ma sœur?

- Ho, ils avaient sans doute prévu de te l'annoncer bientôt.

- Tu fais mal.

- Je fais ce que je peux. C'est pas simple d'entrer dans un corps, je te signale.

Corentin frissonna. Il lui sembla que son cœur venait d'éclater sous la panique:

- Quoi? « Entrer dans un corps »?

- Ba, oui, le tiens, andouille! Ce que c'est bête, les garçons. C'est ça, être hanté.

- Mais...pour quoi faire?

- Je connais celui qui m'a tué, moi. Et même très très bien. Et je l'ai maudis avant de mourir. Je l'ai maudit de toutes mes forces. Je sais où il est.

- Je peux le retrouver, moi! J'ai assez de courage pour ça!

- Oui, mais pas pour le tuer.

- Le...

- Le tuer, oui. Lui arracher le cœur, le faire souffrir, lentement, lentement. Jusqu'à ce qu'il meure.

- Mais...on pourrait aussi le dénoncer à la police...

- Fais ça, et je hanterais toute ta vie...

- Mais...

- Ha, ça y est...

- Ça y est quoi?

- Ça y est, j'ai compris comment faire. De toute façon, c'est une guerre. Tu n'es qu'une arme pour terminer la guerre, tu peux rien comprendre, juste servir. Je dois le faire. Il faut que je le fasse. Je suis fatiguée, et en colère. Je veux dormir, moi aussi. Comme Papa et Maman. Je veux dormir. Dormir...Dormir...

Et chaque fois qu'elle répéta ce mot, les yeux de Corentin se firent plus lourds, sa vue se brouilla. Il ne voyait plus rien, n'entendait plus rien. Des mains invisibles lui bouchaient les yeux et les oreilles. La voix du fantôme sifflait parfois des successions de syllabes incohérentes dans sa tête, comme quelqu'un que la haine aurait rendu fou depuis trop longtemps. Lorsqu'enfin elle lui rendit la vue, Corentin était allongé sur le dos contre une dalle de pierre glacée. Il faisait encore nuit. Épouvanté, il jeta autour des lui des regards affolés. Il se trouvait dans un cimetière. Un effroyable cimetière inconnu. Les tombes alignées jetaient leurs ombres dentelées sur un chemin bordé de grands arbres morts dont le sable blanc reflétait la lumière blafarde de la pleine lune. L'air était immobile. La fumée bleutée d'un feu-follet s'élevait au-dessus de sa tête. Devant lui, la lame couverte de sang d'un sabre au pommeau d'ivoire scintillait sous les rayons de lune.

On ne sut jamais réellement ce qui était arrivé au petit Corentin Delauriers. Un passant l'avait retrouvé se promenant seul et en pyjama dans une ville à une cinquantaine de kilomètres de là où il vivait, les yeux hagards, l'air épuisé, et avait de suite contacté la police. On l'avait ramené chez lui, ses parents en avaient conclu qu'il était somnambule, ce qui expliquait cet état de fatigue dans lequel il se trouvait. Son père lui proposa l'éventualité de prendre une autre chambre, mais il refusa, alors ils installèrent la leur juste à côté de la sienne, gardant toujours la porte ouverte pour le surveiller au cas où il traverserait le couloir en dormant, et installant des tas d'alarmes de détection de mouvements dans toute la maison. On protégea aussi les escaliers, pour ne pas que l'enfant tombe. Corentin Delauriers, quant à lui, se portait comme un charme. Ses bulletins scolaires allaient de mieux en mieux, son instituteur était fier de lui. On lui annonça bientôt la naissance à venir d'un petit frère ou d'une petite sœur, ce à quoi le grand garçon répondit avec un regard plein de mystère qu'il le savait déjà, et que ce serait une petite fille. La naissance cinq mois plus tard d'une petite Laura ne le déconcerta donc pas le moins du monde.

Lorsqu'il entra dans la chambre d'hôpital, il vit sa mère qui tenait fièrement contre son sein le petit bout de chair rose vagissant qu'elle venait de mettre au monde. Il s'assit au bord du lit et contempla, à la fois avec détachement, et à la fois certain que ce jour resterait pour toujours gravé dans sa mémoire, le nourrisson qui tétait avec avidité. C'est alors que, brutalement, sans prévenir, la petite fille tourna la tête, et braqua sur lui ses grands yeux verts, remplis d'une satisfaction meurtrière, comme un vampire repu de sang, et se mit à rire, d'un rire qui percuta comme une balle d'acier l'intérieur du crâne de Corentin. Les mains du petit garçon se crispèrent. Il s'imagina serrer une gorge miniature entre ses doigts. La colère, lentement, s'insinua dans ses veines comme un poison. Il avait déjà tué une fois. Inconsciemment, certes, mais il avait quand même déjà tué. Et un jour, il en était certain, il recommencerait. A cinquante kilomètres de là, perdu dans un cimetière oublié, la lame d'un sabre au pommeau d'ivoire scintillait sous le chaud soleil d'un printemps naissant.

 

Créer un site gratuit avec e-monsite - Signaler un contenu illicite sur ce site