Will

 Will - Elen Valfae

   Tout cela a commencé comme un rêve, dans une brume douce et cotonneuse, chaude, protectrice. Elle a cru qu'elle ne risquait rien. Parce que c'était une déesse. Une immortelle. Que peuvent les lois contre les dieux? Il n'avait rien d'extraordinaire. Un étudiant, rien de plus. Mais chaque fois qu'elle descendait, qu'elle s'approchait de lui, qu'elle lui insufflait son courage, pour de petites choses, de petites préoccupations d'humains, réussir un examen, passer un entretien d'embauche, parler à son père, chaque fois, elle descendait un peu plus, s'approchait un peu plus. Pourquoi celui-là? Pourquoi aucun autre? Elle ne pouvait pas répondre. C'était celui-là. Voilà tout.
   Will alla voir son frère, Dream. Il avait toujours été son confident. Dream était différent de leurs autres frères et sœurs, différent d'elle. Dream...ne servait à rien. Il était l'élément inutile de leur Panthéon. Et c'était pour cela qu'elle l'aimait. Pour cela, et pour son allure légèrement débraillée, un peu triste, les cheveux en bataille comme s'il sortait d'un profond sommeil, le teint pâle comme la lune, les oripeaux noirs comme le nuit. Will insuffla sa demande dans les nuages et les vents. Un frisson de courage parcourut la terre et les cieux, et Dream accéda à sa requête. Il appela le marchand de sable, Sandman. Une créature familière des désirs étranges des dieux. Sandman ouvrit la porte des cieux, et tendit la main vers Will, qui la saisit. Tous deux descendirent un escalier de nuages, d'un blanc éclatant. Plus ils descendaient, plus la lumière baissait, les nuages se noircissaient, les marches se faisaient moins sûres. Mais rien ne pouvait décourager Will. Le regard fier, elle continua. Bientôt, la nuit tomba. Puis l'obscurité vint, les ténèbres, et avec eux, les vapeurs de Fear qui exhalait son souffle putride sur les hommes endormis. Sandman s'arrêta, serrant encore d'avantage la main de la déesse. Elle se pencha doucement vers lui, lui chanta un petit air de bataille entrainant à l'oreille, et Sandman reprit son périple. Quelques temps plus tard, il leva le bras, et sa main fouilla le néant. Elle finit par saisir quelque chose, son poing se referma et fit pivoter un objet dans un grincement métallique. Une porte s'ouvrit, laissant passer quelques rayons de lumière verte. Sandman entraîna de nouveau Will derrière-lui. Ils descendirent encore quelques marches, puis tombèrent, en chute libre. Will n'avait toujours pas peur. Elle atterrit dans un épais fauteuil, qui s'écrasa sous elle en un nuage de poussière. C'était une pièce jaune, aux murs couverts de salissures, au sol poussiéreux, avec un relent de moisissure, une crasse collante, poisseuse, sur tous les meubles, tables, fauteuils, lampes. Un repaire d'étudiants. Will se leva, et se regarda. Elle était vêtue d'une longue robe blanche, une ceinture de soie bleue serrait sa taille. Elle porta sa main à ses longs cheveux, les souleva vers ses yeux. Rousse. De longs cheveux roux, légèrement bouclés. Elle soupira d'aise. Rien n'avait changé. Elle était toujours une déesse, même dans les rêves. Un bruit la fit sursauter. Elle se retourna, mais ne vit rien. La porte de la salle était fermée, elle l'ouvrit. Un petit hall menait à une porte d'entrée à double battants. Et dans ce petit hall... Il se tenait là, devant elle. C'était bien lui. Et, pour la première fois de toute sa vie d'immortelle, elle était vue de quelqu'un. Vraiment vue, regardée, de la tête aux pieds, jugée, et appréciée.
   Elle se fit passer pour une étudiante fraîchement débarquée, un peu perdue. Et il la crut. Il la crut jusqu'à son réveil. Puis, il crut qu'elle n'était qu'un rêve. Et lorsqu'il rêvait, il la croyait toujours, oubliant qu'il rêvait. Les nuits passèrent. Chaque soir, Dream envoyait Sandman chercher Will, chaque soir, Will retrouvait le petit étudiant, et chaque soir, elle retournait au Panthéon, gardant dans son cœur le secret de sa double vie. Le petit étudiant, quant à lui, se couchait de plus en plus tôt. Il savait, bien sûr, que tout ceci n'était qu'un rêve, mais que lui importait: il aimait. Il aimait une jeune fille d'une beauté surnaturelle, douce et forte, les yeux brillants d'une volonté farouche, une petite moue têtue sur ses lèvres pleines. Et rien de réel n'aurait pu lui arracher ses rêves. Leur relation s'épanouit. Elle lui apprit à se battre. Il lui apprit à vivre. Que pouvaient-ils espérer d'autre?
   Mais Will voulait plus. Elle le voulait, lui. Elle voulait s'unir à lui. Son ventre froid, glacé, vibrait à présent d'ondes brûlantes et douloureuses. Elle fut surprise, la première fois qu'elle sentit des larmes couler sur ses joues roses. Elle se confia à Dream, qui la serra contre sa poitrine décharnée, en la berçant de tendres illusions. Lorsqu'enfin elle se détacha de lui, elle lui annonça, résignée, qu'il fallait convoquer leurs deux frères, Fear et Force, et leur sœur, Sadness. Dream acquiesça, et appela leurs frères et leur sœur. Ils arrivèrent tous à l'heure. Ils se réunirent dans une salle que Will avait conçue dans son esprit. Une salle jaune, mal nettoyée, à l'odeur insupportable. Ils s'assirent dans les fauteuils poussiéreux, et écoutèrent. Will leur raconta tout. Elle voulait l'humain. Elle voulait s'unir à lui, et plus encore, ses entrailles brûlantes hurlaient, brûlaient de porter son enfant. Ça ne pouvait pas être n'importe quel autre mâle. C'était celui-là. Elle avait choisi. Lorsqu'elle eut fini de parler, Dream lui prit la main et ils attendirent, Dream l'air absent, Will le regard sévère, le verdict des trois dieux. Sadness affirma que rien ne pourrait altérer la volonté de Will. Que si c'était cet homme qu'elle voulait, il serait impossible de faire quoi que ce soit pour l'en empêcher. Force rappela qu'il était dans les règles de ne jamais rencontrer les humains, et qu'un coït nécessitait forcément de se rencontrer. Fear répondit que de toute manière, Dream, ce traître de bon à rien, l'avait déjà aidé à rencontrer l'humain. La discussion s'envenima rapidement. Will fut accusée d'avoir enfreint les règles divines, celles qui régissent toutes choses dans l'univers, et Dream d'en avoir été le complice. Les tentatives de justification, d'explication de Will, peu aidée par Dream il est vrai, n'y changèrent rien: Force convoqua sa reine, War, qui apparut derrière lui enveloppée dans son manteau noir, avec le visage d'une vieille femme. Force banda des muscles trop proéminents pour être ceux d'un humain, passa sa main brute sur son crâne chauve, et grogna, la bave aux lèvres. Fear, dont le visage  monstrueux ne cessait de changer de forme, laissa deux lambeaux de chair sortirent en frétillant de ses narines, couvrir son visage jusqu'à l'arrière de son crâne et le déchirer par le milieu, laissant entrevoir dans le gouffre béant ainsi créé une rose de membranes veinées palpitantes et sanguinolentes, avant de changer de nouveau de visage. Chaque trou de son épiderme émit un sifflement strident de bouilloire sur le feu, et Nightmare, sa dame, apparut, aussi laide et terrifiante que lui. Sadness, belle à en mourir, les cheveux longs et blonds dansant toujours autour de sa tête comme les algues dans une rivière, ne fit que soupirer tristement, appelant ainsi ses deux amants, Hopeless le grand, à la peau d'ébène, torse nu, le visage caché derrière le crâne d'une chèvre géante ou d'une autre créature fantastique, à moins que ce crâne ne fut son vrai visage, et Melancholia, une créature androgyne à la beauté froide. Will comprit que si elle voulait connaître l'amour et satisfaire les dieux en même temps, elle devrait épouser un immortel, exactement comme eux l'avaient fait. Mais Will n'aurait pas été Will si une simple démonstration était capable lui faire changer d'avis. Elle laissa les démons de ses frères et de sa sœur envahir l'esprit de son bien-aimé, tous en même temps. Elle lui avait appris à se battre, et Dream à rêver. Rien ne pouvait lui arriver. En effet, les créatures revinrent après plusieurs jours de bataille, penaudes et blessées, abîmées, décharnées. Will se mit à rire. Son rire surgit sans prévenir, aux nez et à la barbe des immortels déjà grondant d'une colère terrible. Et leur colère éclata. Will fut projetée dans les airs. Elle fut rouée de coups plusieurs mois de suite, avant d'être confrontée à une tristesse désespérée, bien plus terrible encore que celle que peuvent connaître les humains, car une immortelle ne peut pas se donner la mort. Ensuite, ce fut au plus puissant de tous les dieux de donner son châtiment. Will voyait des choses atroces, tout autour d'elle, des créatures abominables apparaissaient, des monstres insupportables. L'horreur de ces visions la rendit folle. Elle fabriqua une cage, une cage minuscule, et se cloîtra dedans, pour se protéger contre ces monstres. Puis, elle put reprendre un peu son souffle, ce qui lui permit de gagner suffisamment de courage pour créer un ventre, un ventre plein, rond, dans lequel elle glissa ce qui lui restait de volonté et de raison. Au fond du ventre, un petit amas de cellule palpita. Puis, les cellules se multiplièrent. Will devint embryon, puis fœtus, puis bébé, un tout petit nourrisson prêt à naître, mais encore protégé par le ventre chaud de sa mère. Tout ceci prit neuf mois.
   Pendant ces neuf mois, l'horreur qu'avait vécue Will descendit sur Terre, car les agissements des dieux n'ont jamais aucune conséquence sur la vie des hommes. Et ce fut terrible, car les hommes, contrairement à Will, avaient l'immense pouvoir, jalousé des dieux, de savoir se donner la mort. Il y eut des guerres épouvantables. Il y eut des vagues de suicides terribles. Et ceux qui avaient survécu, prisonniers entre la guerre et la mort, privés de tout courage, devenaient fous. Tous, sauf un. Le petit étudiant résistait. Il avait appris à se battre et à rêver. Dream, l'observant aider son prochain et garder cette fierté farouche qui protégeait sa raison, eut une idée. Il envoya à Sandman un message, lui demandant d'annuler le pacte avec Nightmare, la femme de Fear, et de lui prendre tous ses rêves, à lui, Dream, pour les distribuer aux hommes. C'était un lourd sacrifice, mais il ne revint jamais en arrière. Lorsque plus aucun rêve n'habita son cœur, il se sentit bien inutile, et il comprit alors que les rêves étaient aussi importants que la vie. C'est ainsi que Dream sauva le monde. La tête vide, l'estomac lourd, il partit à la recherche de Will, car même si les rêves pouvaient vaincre les guerres, lorsque les beaux jours reviendraient, les hommes ne seraient plus capables de rien sans la volonté que leur insufflait Will, et dépériraient. Il chercha longtemps, parmi les nuages et les étoiles. C'est dans les anneaux de Saturne qu'il découvrit un élément étrange qui flottait entre deux plumes d'ange: une porte, une grosse porte blindée à plusieurs verrous, mais que Dream n'eut aucun mal à ouvrir. Il entra dans une pièce lugubre, d'un gris métallique. Au centre de la pièce, à même le sol, une femme, nue, était couchée. Il voulut poser sa main sur le front de la femme, mais sa main passa au travers. Il comprit alors qu'il ne s'agissait que d'une illusion. Puis, il s'aperçut que la femme était enceinte. Dream, la tête dans les nuages, n'avait aucun talent pour repérer au premier coup d'œil une femme enceinte de neuf mois. Mais il était suffisamment bon prestidigitateur pour reconnaître un bon illusionniste quand il en voyait un, et fut ravi des progrès de sa sœur dans ce domaine. Ses yeux se fermèrent. Sa maigre cage thoracique se rempli d'air, qu'il expulsa par petites bouffées. Les bouffées s'éparpillèrent partout dans la pièce, ou dans l'illusion de pièce, mais quelques unes effleurèrent le ventre rond et nu. Un spasme le parcourut. Puis un second, plus violent. Dream regarda, avec un pli ironique au coin de sa bouche sans lèvres, la déesse qui voulait être mère naître sous la forme d'un nourrisson. Il prit l'enfant dans ses bras, l'enveloppa d'un linge, et quitta la pièce. Il ne se retourna pas pour voir l'illusion éclater dans les anneaux de Saturne, faisant voler en éclat des milliards de plumes d'ange. Dream regagna le Panthéon, sa sœur contre son cœur. Il la présenta à Force, Fear, Sadness, qui montrèrent à quel point ils regrettaient leur colère. Dream, satisfait, hocha la tête. Aussitôt tout autour d'eux, la salle aux murs jaunes se reforma. Il posa sur une table poisseuse le petit enfant, et embrassa son front, insuflant en lui le pouvoir de controler les rêves.

 

Où sommes-nous? demanda l'étudiant en clignant des yeux.
Dans mes rêves, répondit Will.
Pourquoi est-ce si grand?
C'est le Panthéon des dieux.
Es-tu une déesse?
Oui, je le suis. Est-ce que cela te dérange?
Non...
As-tu peur?
Je ne sais pas. Qu'est-ce que la peur?
Je te la présenterai. Vous serez bons amis.
Pourquoi suis-je ici?
Pour vivre avec moi. Veux-tu vivre avec moi?
Oui.
Alors, nous serons ensemble chaque nuit. Nous aurons un enfant. Nous le verrons grandir. Mais tout ceci, seulement dans nos rêves.
Et le jour?
Le jour sera à toi. Tu seras entièrement libre de mener ta vie comme bon te semblera selon tes désirs, selon...tes rêves. Cela te convient-il?
Oui...»
Et le monde attendit cet enfant béni, né d'une immortelle et d'un humain. Ce fut une fille. L'étudiant la nomma Ténacité.

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