chap1-La conférence

 

Chapitre 1

La conférence

 

«  Mmmhhmm...Non, ce n'est pas encore ça... 

Ses doigts se relâchèrent. Le stylo plume heurta la feuille griffonnée, projetant quelques gouttes bien rondes d'encre noire. Elle se prit la tête entre les mains.

- Pourquoi je n'y arrive pas? 

La lumière de sa lampe de bureau se reflétait sur la vitre. Dehors, il faisait nuit noire, un vent froid sifflait en s'engouffrant dans la rue où se trouvait son immeuble. Du septième étage, elle distinguait parfaitement les lumières de la ville qui s'étalaient sous ses yeux. Dans l'immeuble d'en face, une fête avait lieu. Par la fenêtre d'une petite maison, elle pouvait voir un téléviseur allumé, qui projetait dans la nuit sa lumière bleutée.

- Je sais», pensa-t-elle. «Les grands écrivains sont tous alcooliques.  

Le sourire aux lèvres, elle se dirigea vers la cuisine, et alla prendre dans le frigo une bouteille de vin blanc entamée depuis un bon moment, et déposée là sans bouchon. Elle se saisit d'un verre et versa le précieux liquide. L'odeur âcre ne tarda pas à se répandre.

- Beuark! Pourquoi les gens font tout un cas du vin? Ce n'est vraiment pas bon!  

Elle retourna à son bureau, après avoir descendu ce qu'il restait de la bouteille. L'estomac soulevé de spasmes, elle reprit la plume. Elle resta là, un moment, fixant sa feuille d'un regard vide, avant de faire descendre le stylo en traits réguliers sur la page. Les traits ne formaient pas de mots. Plutôt une sorte de dessin ésotérique, un genre de mandala européanisé.

- Ce n'est pas comme ça que je vais y arriver », fit-elle en essuyant ses lèvres d'un revers de manche.

Se levant brusquement, elle saisit son blouson et sortit en claquant la porte de son appartement. En descendant à toute vitesse les marches du grand escalier de son immeuble, elle enfila une manche après l'autre, et ne se rendit compte qu'une fois au rez-de-chaussée qu'il n'était pas normal que la fermeture à glissière se trouva dans son dos. En riant, elle remit la veste à l'endroit, et poussa le lourd battant en bois. Dans la cour, le vent glacial soufflait, secouant en tous sens les grands arbres qui cachaient le local à poubelles. Ses cheveux se rabattirent sur son visage, elle les fit glisser en arrière d'une main, et contourna l'immeuble pour arriver dans la rue. Faiblement éclairée par quelques réverbères, elle semblait serpenter comme un long cordon sombre entre les maisons, pour s'effacer sous un immeuble, se noyer dans le grande rue transversale. Sans même s'en rendre compte, toute absorbée qu'elle était dans ses pensées, elle se retrouva à l'autre bout, longeant la grande rue bordée de voitures à l'arrêt.

- Rien... » murmura-t-elle. « Toujours rien.

A force de marcher, elle pénétra en plein centre ville. Sur la première place, entourée d'épais murs de verre brisé, quelques clochards discutaient, affalés contre les fontaines éteintes. Plusieurs dormaient sur les bancs, un pack de bière sous le bras.

- Samira! Hohé! Samira!

Elle se retourna brusquement, campée sur ses jambes, prête à s'enfuir en courant. Qui pouvait bien l'appeler, en pleine nuit, dans un coin pareil? Une forme sombre, masculine, élancée, se précipitait vers elle. Un long manteau de cuir fouettait l'air à chacun de ses pas.

- Loup!

Elle éclata de rire. Elle avait eu si peur! Le jeune homme s'arrêta devant elle, souriant. Derrière ses lunettes en demi lune, ses grands yeux bleus pétillaient de joie, de malice et de surprise.

- Loup, mais, qu'est-ce que tu fais ici?

- Je pourrais te retourner le compliment, Princesse!

Loup et Samira suivaient les mêmes cours à la fac. Le jeune homme appelait toutes les filles « princesse ». C'était un séducteur. Son visage d'ange, ses longues dreads locks blondes et parfaites qui lui descendaient jusqu'à la taille, et ses vêtements types « gothiques », même s'il détestait qu'on le lui fasse remarquer, lui donnait un air romantique et sexy qui plaisait énormément aux étudiantes. La nuit noire qui l'enveloppait et faisait ressortir ses yeux bleus et ses dents blanches, et le vent glacial qui soulevait sa longue chevelure ne faisaient qu'ajouter à son charme. Samira sourit.

- Ho...fit Samira...je me balade.

- Par ce temps? Et en pleine nuit?

Loup fit claquer plusieurs fois sa langue sur ses dents.

- Ce n'est pas un lieu pour une jeune fille, par ici. Il pourrait t'arriver des bricoles.

Samira jeta un œil inquiet aux S.D.F. qui les observaient d'un air mauvais.

- Je n'y avais pas pensé...

- Bon, écoute...je vais aller boire un verre en ville...tu veux venir avec moi?

- Boire un verre? Mais...il est une heure du mat'...les bars ferment à cette heure!

Loup tira Samira par la manche en jetant autour de lui des regards mystérieux.

- Peut-être...mais il y a conférence ce soir...alors, « la Salamandre » a eu une dérogation exceptionnelle.

Samira suivit le jeune homme, qui se faufila dans une ruelle, à l'autre bout de la place. Une forte odeur d'urine et de détritus l'assaillit. Ils descendirent la rue, et arrivèrent derrière une grande cathédrale gothique.

- C'est quoi, « la Salamandre »?

- Quoi, tu connais pas? C'est un bar branché, un peu underground, tu vois?

Samira ne voyait pas du tout. Mais en haussant les épaules, elle pensa que quitte à passer la nuit dehors, autant que ce fut au chaud, et avec un ami. Ils longèrent la cathédrale et descendirent une autre rue, jusque sur les quais. Ils marchèrent un peu au bord de l'eau, puis Loup montra du doigt un mur sur lequel était fixé à l'horizontal des barreaux métalliques rouillés.

- Tu sauras grimper à l'échelle?

- Heu...je ne sais pas...

Samira savait qu'elle pouvait grimper à l'échelle. Ce qu'elle ne savait pas, c'était si elle tenait vraiment à suivre cet étrange garçon dans des endroits qui paraissaient de plus en plus sordides et éloignés du centre ville.

- Je vais t'aider, fit Loup en lui tendant la main.

Docilement, Samira la saisit avec douceur, mais grimpa les barreaux jusqu'en haut avec agilité et sans aide.

- Hé ben, dis donc! » S'exclama Loup en la rejoignant. « Tu es une sacrée sportive!

Samira rougit. Ils continuèrent à marcher le long d'un sentier bordé de fougères.

- Tu es certain que c'est par là?

- Oui, sûr et certain. Je t'ai dit, c'est underground, quoi.

Et là, alors qu'ils quittaient le chemin de terre pour retrouver le bitume, dans une ruelle peu éclairée bordée d'immeubles, une façade d'un vert sombre arborée fièrement un néon clignotant d'un rose fluorescent sur lequel était inscrit en lettres gothiques le mot « Salamandre ». Sur la porte d'entrée, une simple plaque de tôle ondulée, un lézard était peint de façon stylisée.

- Je n'avais jamais entendu parlé de ce bar...

- Ho! Ba, c'est plutôt normal », fit Loup en riant. « Vu l'endroit où il est situé!

- Mais, et toi, tu le connais comment?

- Il est juste en face de chez moi!

- De chez toi? Tu veux dire... » Samira leva les yeux vers les immeubles alentours. « Tu veux dire que tu habites ici?

- Des fois oui, des fois non...c'est compliqué. Je t'expliquerai un jour, si tu es sage...

En souriant, il poussa la porte du bar, et fit signe à la jeune fille de le suivre. Au comptoir, un jeune homme, pâle et l'air épuisé, passait un vieux chiffon gris sur les traces de fond de verre. Une forte odeur rance de bière saisit Samira au nez, et réveilla le fond de bouteille de vin aigre qu'elle avait bu et pas encore totalement digéré. Le bar était désert. Les tabourets hauts, disposés n'importe comment autour des tables, formaient une forêt lugubre d'arbres morts. Des lattes de bois sombres couvraient les murs. Le sol était encore tout collant des verres renversés ça et là, piétinés ensuite par tout un tas de personnes louches et plus ou moins imbibées.

- Salut, Loup », fit le barman d'une voix éteinte. « Ch'uis désolé, on ferme.

- Je sais, je viens pour la conférence.

- Ha, ok. Ben monte alors, mais dépêche-toi, à mon avis, ils ont déjà commencé », répondit le barman en désignant d'un doigt maigre un escalier de bois noir en colimaçon qui montait à l'étage.

- Merci J-C », répondit Loup en poussant par l'épaule Samira vers l'escalier.

Ils montèrent. Le plafond était étrangement peint en trompe l'œil, mimant une voute céleste parsemée d'étoiles, vers laquelle montait l'escalier, se confondant avec le plafond. Loup arrêta Samira avant qu'elle ne se cogne la tête.

- C'est là, on est arrivé », fit-il en riant.

L'étage n'était pas décoré dans la même ambiance que le rez-de-chaussé. De lourds fauteuils anciens étaient réunis en cercle autour d'une grande table de bois sculpté. Installés autour de cette table, plusieurs personnes discutaient. Quelques unes se retournèrent pour observer les nouveaux arrivants. Sur les murs, d'étranges symboles géométriques ou religieux étaient peints un peu partout, formant une fresque qui ondulait sur les renfoncements des vieux murs.

- Assois-toi, Loup. On t'attendait.

L'assemblée se constituait principalement de jeunes gens, certainement des universitaires peu besogneux. D'autres, plus âgés, s'étaient rassemblés en groupe, à un bout de la table. Quatre au total. Samira observait avec inquiétude leurs accoutrements: ils portaient de longues capes noires, les lourdes capuches baissées sur leurs épaules. Une femme et trois hommes. Les étudiants autour d'eux venaient de divers horizons. Leurs accoutrements n'étaient pas beaucoup plus excentriques que ceux que l'on peut croiser habituellement dans les universités de provinces. Loup invita Samira à s'asseoir. Elle se sentit observée. Mal à l'aise, elle prit un des prospectus qui trônaient au centre de la table, et fit semblant de s'y intéresser, portant toute son attention sur le bout de papier pour ne pas avoir à lever les yeux et à croiser les regards qui la dévisageaient. L'image sur le prospectus lui fit froid dans le dos. La conférence s'intitulait « les neufs et les dragons», le prospectus montrait une sculpture aux origines inconnues, sur laquelle neuf chérubins ailés, vêtus de pagne, transperçaient de leurs lances un serpent ailé, couché au sol. Les visages des anges étaient horriblement défigurés par des rictus machiavéliques, tandis que le dragon pleurait, d'épaisses larmes coulaient sur ses grosses joues, arrondies pour lui donner un air jovial et gentil. Samira se souvenait d'avoir vu un dragon lorsqu'elle était petite, au jardin des plantes, à Paris. L'animal, enfermé dans une immense cage de verre, ne paraissait pas du tout jovial et gentil. Il balayait de sa queue le foin autour de lui, et raclait furieusement la vitre avec ses énormes griffes, les babines retroussées sur ses crocs jaunes, la bave coulant sur son menton écailleux. Les neuf, eux, avaient disparus en même temps que s'était éteins le dernier des dragons. Les guerriers avaient terminé leurs œuvres destructrices. La paix pouvait enfin régner.

- Nous allons commencer. Maître, c'est à vous... », fit la femme à la cape noire.

Un des trois hommes, celui qui avait une épaisse barbe noire mal taillée et des sourcils très fournis, se redressa sur son siège, décroisa les mains qu'il avait posé sur son ventre, et inspira profondément :

- Je vais commencer par citer quelques éléments historiques, afin de situer les événements dans leur contexte.

Samira reposa le prospectus. Pourquoi avait-on appelé cet homme « maître »? Était-ce un avocat, un juge, un huissier, ou quelque chose comme ça? Loup baissait les yeux pour ne pas croiser les siens, tremblant légèrement, Samira ne sut dire si c'était de colère, de crainte ou de respect profond. Le conférencier continua.

- Les dragons ont toujours été présents, dans toutes les mythologies, depuis l'Antiquité, les celtes, et jusqu'à nos jours. Ce sont les descendants directs des dinosaures, dragons sans ailes qui peuplaient notre planète il y a 65 millions d'années.

Samira se pencha à l'oreille de Loup:

- Il schématise », murmura-t-elle.

- Oui, ce n'est qu'une introduction. Attends d'entendre la suite.

Le conférencier enchaîna:

- Les premiers véritables dragons apparurent dans Rome alors que celle-ci était en pleine décadence. La richesse avait engendré l'impunité, la corruption des juges et des empereurs. Le sang coulait dans les rues, le meurtre se faisait monnaie courante. Rome, dont la population croissait, devenait un taudis, dans lequel les maisons étaient construites les unes sur les autres, la population se marchait dessus, la maladie, les incendies, les crimes, souillaient la belle Cité autrefois légendaire et conquérante. Les riches devenaient de plus en plus riches, et de moins en moins nombreux. Les pauvres, eux, voyaient leur rang s'accroître chaque jour. Parmi ces pauvres, de nombreux esclaves étrangers, venus du monde entier. Et surtout, venus de ce que l'on appelait autrefois l'île de l'Atlantide, les commandeurs des dragons. Les atlantes, esclaves, avaient importé avec eux leur culte, leur maîtrise des bêtes draconiques et leur religion. Les préceptes véhiculés par cette religion monothéiste n'avait pas grand chose à voir avec ceux de la religion polythéiste des romains. Ce n'était plus la religion du plus fort, mais au contraire, une religion pour les faibles, les pauvres, les miséreux. Après avoir convertis les esclaves et les pauvres, les atlantes s'attachèrent à convertir l'autre partie de la population qui était elle aussi méprisée: les femmes. Les atlantes devinrent majoritaires dans Rome. Ils formèrent leur propre culte, construisirent leurs propres temples, et plus encore, ils fondèrent leur propre État, indépendant, possédant sa propre monnaie, sa propre loi, et régit par leur chef: c'était la Nouvelle Atlantide. L'Europe, affaiblie par les invasions romaines et barbares, se laissa de nouveau envahir par cette nouvelle religion, qui se répandait comme une trainée de poudre.

Il fût interrompu par la femme à la cape noire:

- Merci, maître, pour cette introduction. Nous allons à présent laisser la parole au frère Patrick, qui va nous parler de ce qui arriva lors des invasions des terres celtes.

Le frère Patrick n'avait rien du moine que l'on s'imagine. C'était plutôt un homme jeune et dynamique, qui lançait aux jeunes filles présentes des œillades équivoques.

- Alors..., » il se saisit d'une feuille, qu'il parcourut des yeux avant de la reposer d'un air assuré. « Lorsque les chevaucheurs de dragons arrivèrent en territoires tribaux, c'est-à-dire, toute l'Allemagne, une bonne partie de la Belgique et des autres pays limitrophes, l'Irlande, l'Écosse et le Nord de la France, ils rencontrèrent quelques menus problèmes. Les tribaux étaient avant tout des guerriers, donc loin du raffinement romain. La communication entre les nouveaux atlantes et les tribaux fut quelque peu...complexe.

Un léger murmure parcourut l'assemblée. Samira pouvait percevoir quelques phrases du type « ça, c'est le moins qu'on puisse dire... », « Essayez donc de discuter avec des types qui se baladent nus avec l'épée à la main...» etc...

- Les Nouveaux atlantes eurent donc recours à la force. C'est par le souffle des dragons que périrent les guerriers d'Europe. Cependant, pour éviter d'anéantir toute la population, et de faire de l'Europe du Nord un vaste désert, les Nouveaux atlantes conclurent un pacte avec les tribaux. Les tribaux accepteraient la domination atlante, et vénéreraient le Dieu des dragons. En échange, les Atlantes devaient maintenir vivant le culte des neuf.

- C'est parfait frère Patrick », fit la femme à la cape noir. « Frère Arnaud, souhaitez-vous reprendre?

- Heu....oui, sœur Laura... », fit le frère Arnaud, sursautant, tremblant, et attrapant d'une main fébrile les notes éparses répandues sur la table. Il réajusta d'un doigt osseux ses lunettes sur son nez, rentra la tête dans les épaules, et disparut derrière sa feuille tandis qu'il lisait d'une voix monocorde:

- Le culte des neufs est un vestige du temps où chaque tribu possédait neuf guerriers sur-entraînés, dont la légende attribue à quelques-uns des pouvoirs étranges. Suite au pacte conclu entre les Nouveaux Atlantes et les tribaux, ce culte fut donc maintenu. Chaque tribu put se voir attribuer neuf de ces guerriers, et pour montrer leur bonne foi, les Nouveaux Atlantes firent même construire des écoles où ces guerriers pouvaient être entraînés. Mais les tribaux trahirent la confiance des Atlantes. Les guerriers, surentraînés, formèrent une armée, ce qui, jusque là, n'avait jamais été fait. Les tribus ne s'étaient jamais unies, c'était d'ailleurs ce qui leur avait valu de se faire envahir si vite par les chevaucheurs de dragons. Les neuf levèrent des armées innombrables, chaque micro tribu ayant apportée ses guerriers. Les Atlantes furent contraints de s'exiler. Sans leurs maîtres, les dragons n'étaient plus une menace, et devinrent de paisibles animaux, jusqu'à il y a une trentaine d'années.

Le frère Arnaud avait lu sa feuille à toute vitesse, son temps de parole fut donc beaucoup plus court que celui des autres conférenciers. Lorsqu'il baissa ses feuillets, il était d'un rouge pivoine, jusqu'aux oreilles. Voyant que tout le monde le regardait, il s'empressa de se libérer de son tour de parole:

- Heu...à vous, sœur Laura...

- Hum...bien... » fit la femme à la cape. « Ce qui nous amène aux années 70. Personne ne faisait plus attention aux Nouveaux Atlantes. Enfermés dans une terre indépendante, c'était devenu un peuple aussi calme et paisible que les animaux qu'ils avaient semé aux quatre coins du globe. La guerre se déclencha entre les deux hémisphères, celle du Nord et celle du Sud. Cela n'avait rien d'étonnant, étant donné la disparité des richesses sur la Terre. Mais c'était bien pire qu'une guerre mondiale: jamais on ne vit une telle violence répandue sur la planète entière. Aucun pays ne se disait neutre ou d'un troisième camp. Tous les pays étaient entrés dans le conflit. Les jeunes du monde entiers s'insurgèrent contre la guerre, partout se formèrent des camps pacifistes, qui avaient pour symboles le dragon, cet animal paisible par excellence. On remit les Atlantes au goût du jour, puisqu'ils représentaient la voix vers la sagesse et l'entente cordiale. Qui pouvait s'imaginer ce qui adviendrait? La suite, nous la connaissons tous. Les Atlantes, à qui les gouvernements se virent obligés d'accorder les pleins pouvoirs, mirent certes fin à la guerre, mais en entamèrent une nouvelle: plus sournoise, moins visible: la dictature qui règne aujourd'hui, un peu partout, dans nos rues.

Samira fronça le nez, comme si elle était gênée par une odeur nauséabonde. Elle détestait ces discours politiques sous capes, quand les jeunes se réunissaient dans des bars glauques pour refaire le monde et s'insurger, avant d'aller fermer une fac en bousillant deux, trois amphis, les leurs, pour montrer leur colère contre-productive. Cette soi-disant conférence allait sans doute se terminer par des tracts pour adhérer à tel ou tel parti, ou s'inscrire à tel ou tel syndicat, distribués par quelques étudiants excités et beuglants, sentant le cannabis et l'alcool. Il n'en fut rien. La conférence se termina dans un calme olympien. Quelques livres furent vendus, quelques questions posées, et les gens s'en allèrent. Samira suivit Loup vers la porte et sortit, toute étonnée, dans l'air froid de la nuit:

- Ben...et c'est tout?

Loup lui adressa un sourire malicieux.

- Ben, oui, c'est tout, tu t'attendais à quoi?

Samira descendit l'échelle aux barreaux rouillés:

- Ben, je sais pas, moi...je m'attendais à apprendre des trucs...

- Et tu n'as rien appris?

- Heu...ben, rien de plus que ce qu'on apprend en Histoire au collège...

Loup ralentit le pas, l'air étonné:

- Tu rigoles? Tu le savais, toi, que le culte Atlantéen, les dragons, et les neuf, n'avaient jamais disparu, tout au long de l'histoire? Que tout était lié à ça, depuis toujours? Et que si les Atlantéens ne sont plus là, les dragons deviennent des animaux paisibles?

- Oui, plus ou moins, oui...

Loup se mit à rire. Son rire se brisa en une sorte de jappement dans la nuit:

- Ho, mais j'y pense, il va falloir que je te ramène chez toi!

- Je voudrais bien, si tu peux...

- Oui, oui...je suis bête...j'allais chez moi directement, là! Je dois être très fatigué!

- Ha, c'est vrai, tu habites dans le coin. Mais où, exactement? J'ai l'impression qu'on s'éloigne des habitations...

Loup se frotta le bouc du bout du long ongle de son index:

- Oui, tu ne sais pas où j'habite...et bien, suis-moi, je vais te montrer.

Il se faufila dans la nuit comme une ombre. Samira dû se mettre à courir le long du canal pour pouvoir le suivre. Soudain, Loup s'arrêta, et Samira, emportée par son élan, se cogna le front contre son omoplate aussi dure que du bois. Il se pencha en avant, et écarta une fougère en se faufilant vers la rive du fleuve.

- Regarde, c'est juste-là.

Samira leva les yeux, et regarda tout autour d'eux. Elle ne voyait aucune habitation, ni rien qui pouvait y ressembler.

- Mais non, là! Sur l'eau! » Fit Loup en gloussant.

Samira baissa les yeux dans la direction qu'indiquait Loup. Amarrée au quai, une masse sombre et indistincte flottait sur le fleuve en tanguant légèrement, poussée par le vent.

- C'est...un bateau?

- Plus exactement, c'est une péniche. Ma péniche.

- Tu...tu vis la-dedans?

- Hé bien oui... » Il haussa les épaules. « C'est ma maison, quoi... Tu veux monter?

Samira, qui de toute façon avait décidé de prendre des risques depuis le début de la soirée, et qui était prête à tout pour fuir son bureau et sa page désespérément blanche, se glissa dans le bateau, à la suite du jeune homme. Il s'agissait d'une péniche industrielle, vieille, noire et graisseuse, pleine de rouages et de cheminées polluantes. Le bois vermoulu glissait, le métal des poignées auxquelles s'agrippa Samira pour longer la péniche était couvert d'une matière visqueuse. Des coquillages prenaient leurs aises un peu partout. Le seul endroit propre sur le bateau était l'intérieur de la porte métallique, bien brillante, ronde comme une pièce de monnaie géante. Sans doute l'intérieur de la péniche était-il aussi propre et rutilant. En s'approchant Samira ouvrit de grands yeux étonnés:

- C'est une porte comme sur les sous-marins!

- Tu es déjà montée dans un sous-marin?

- Non, mais j'ai lu des livres la-dessus. Alors, tu as piqué ça à un sous-marin?

- C'est une porte de sas, oui, » fit Loup sans donner d'avantage d'explications.

Il disparut à l'intérieur de la coque. Samira baissa la tête et dût se courber en deux pour entrer. Elle poussa un cri d'exclamation en descendant les deux marches du petit escabeau de bois. Ses pieds s'enfoncèrent dans un tapis épais et confortable, qui brillait d'un orange vif sous la lumière du néon. La péniche était aménagée comme une véritable petite chambre d'étudiant. A sa droite, une petite kitchenette, avec de nombreux placards et un double évier en inox. Le petit frigo était couvert d'aimants multicolores de diverses formes, et d'autocollants de groupes de musique inconnus. En face d'elle, un canapé-lit était déplié en couchette, couvert d'une épaisse couette dont la housse rose était brodée de motifs fleuris. Plusieurs fauteuils d'états très variables lui faisaient face, agrémentés de coussins cousus dans divers tissus et toiles. Contre la cloison était fixée une étagère croulant sous le poids des nombreux livres. Au fond, Loup se lavait les mains dans ce qui semblait être un petit cabinet de toilettes. L'ensemble était à peu près propre, à peu près rangé. Samira était loin de s'imaginer que l'intérieur de cette péniche qui tenait plus de l'épave que du yacht vu de l'extérieur pouvait être aussi confortable.

- C'est...chouette!

Elle remarqua alors un poster accroché au mur. La scène qu'il représentait était étrange. Il s'agissait d'une toile peinte, probablement à l'aérographe, montrant un enfant, dans le genre moine tibétain, nu, le crâne chauve, la peau légèrement bleutée, flottant dans l'air, les mains sur les tempes, dans une sorte de halo blanc zébré de rouge et noir. Derrière lui, un dragon, les yeux fermés, semblaient se contorsionner dans une posture improbable. Samira s'en approcha. Elle observa avec minutie le visage du petit bonze. Ce nez...ce front...lui rappelait vaguement quelqu'un.

- Tu veux manger un truc? J'ai de la brioche et de la confiture maison, je ne te dis que ça!

Samira se retourna brusquement, surprise et un peu confuse. Son ventre gargouillait, elle ne pouvait plus s'en cacher.

- Je veux bien, merci.

Elle jeta un nouveau coup d'œil vers le dragon.

- Tu en as déjà vu?

- De quoi? » Demanda Loup en farfouillant dans le fond de son réfrigérateur à la recherche du pot de confiture.

- Des dragons?

- Ben non, ils ont tous disparus quand j'étais petit.

- Moi, j'en ai vu un, une fois.

- Ha ouais? » Loup tartina avec délicatesse une tranche de brioche, qu'il posa sur une assiette de plastique marron.

- Oui. Je devais avoir quatre ans. Je l'ai vu au jardin des plantes, à Paris. Le dernier des dragons.

Loup lui tendit l'assiette, et retourna en cuisine se préparer un sandwich.

- Et c'était comment?

- Ben...il n'avait rien de la bête calme et paisible dont parlait le type...

- Frère Patrick?

- Oui...c'était plutôt une bestiole féroce et déchaînée.

Loup s'assit sur le lit. Samira s'installa dans un fauteuil, en face de lui. Elle s'aperçut que le coussin sur lequel elle s'était assise avait été cousu dans un sac à pommes de terre. Elle le déplaça en souriant.

- Et qui l'avait capturé? » Demanda le jeune homme la bouche pleine.

- Les neuf.

- Ho! C'est vrai? Alors, tu les as vu?

- Non, non! » Fit Samira en agitant les mains devant elle. « Ils avaient déjà disparu.

Elle profita du silence qui s'installa pour croquer à pleines dents dans la tartine à la confiture que lui avait préparé Loup. Un fort goût de gasoil vint lui emprisonner le palais. Elle toussa.

- Ça ne te plaît pas? « Fit le garçon, inquiet.

- Si! Si si! » Mentit Samira. « C'est quoi?

- De la confiture de mures. Je les ai cueillies ici même, cet automne. Au bord de la route, il y en a plein. Je ne comprends pas pourquoi personne ne vient les chercher. Les citadins ont vraiment oublier que les choses qu'on mange viennent de la nature!

- C'est sûrement ça, » fit Samira en retenant sa respiration pour finir sa tartine avant de demander un verre d'eau.

- Je me demande où sont passés ces neuf, maintenant, » murmura t-elle d'une voix rêveuse.

- Ils doivent profiter d'une retraite bien méritée. Après avoir passé leurs vies à traquer des dragons et se cacher du gouvernement, ils doivent être partis quelque part dans l'hémisphère Sud profiter de leur prime. Tu veux une autre tartine?

- Non! Non! Merci, ça ira! » S'exclama avec précipitation Samira.

La bouche de Loup se marqua d'un pli de déception.

- C'était très bon », reprit Samira sur un ton d'excuse.

Le jeune homme, heureux, alla rapporter l'assiette à la cuisine. En la lavant, il proposa à Samira de passer la nuit dans la péniche.

- Heu...non, merci, je préférerai rentrer chez moi....

Puis, elle se rendit compte qu'elle ne voulait pas du tout rentrer. Il était très tard, elle était épuisée, et maintenant qu'elle était bien au chaud, installée dans le fauteuil, elle ne voulait surtout pas retourner dehors, dans le noir, le froid glacial s'infiltrant dans sa veste...elle frissonna rien qu'en y pensant.

- Tu sais, si c'est parce que je suis un garçon que tu refuses, c'est idiot. Personnellement, je ne fais aucune différence entre les filles et les garçons dans mes relations.

Samira haussa un sourcil sceptique. Loup était le plus grand séducteur de la promo.

- Tu dormiras dans le canapé. Moi je m'aménage mon coin, avec les coussins des fauteuils, c'est hyper confortable.

Tout en parlant, Loup s'exécutait avec empressement. Il semblait lui aussi avoir follement envie d'aller se coucher. Samira s'installa donc, enlevant simplement son pull et ses chaussures. Demain, il lui faudrait sûrement prendre une bonne douche.

 

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