Chap2-Myrtille

 

Chapitre 2

Myrtille

- Loup! Ho! Loup! Tu es-là?

Samira se réveilla en sursaut. Il lui fallut plusieurs secondes pour se souvenir. Le lit dans lequel elle se trouvait, et qui était bien plus large que le sien, semblait tanguer légèrement. Mais ce n'était pas le lit, c'était toute la pièce qui tanguait. Enfin, elle faillit hurler lorsque, sortant de nulle part, un jeune homme en caleçon se leva devant elle, se frottant les yeux de ses poings, de longues rastas blondes descendant jusqu'à sa taille. Il lui tourna le dos, et s'en alla en claudiquant vers la porte du sas. Lorsqu'il l'ouvrit, une vive lumière et un air frais firent irruption dans la péniche. Samira cligna des yeux.

- Ho ho! » S'écria une voix féminine du dehors. « On a encore fait des folies de son corps, pas vrai?

Une silhouette, petite, fine, et qui paraissait élastique dans la lumière blanche du soleil de printemps, se glissa dans la péniche, et se précipita vers Samira. Elle se planta devant elle, les mains sur les hanches, les jambes écartées, le dos droit. C'était une petite brune avec des couettes, une salopette de velours beige et de grosses chaussures montantes, l'une verte et l'autre jaune.

- Salut! Tu es la nouvelle conquête du louveteau? N'écoute pas un mot de ce qu'il raconte, c'est un sale baratineur!

Loup, se frottant toujours les yeux, referma la porte du sas, et se glissa doucement vers les deux jeunes filles.

- Myrtille, je te présente Samira. Samira, Myrtille.

- Ben? » Fit Myrtille en sautant au cou de Loup. « Et c'est tout?

Loup ronchonna en retirant les bras de Myrtille de ses épaules. Il se dirigea vers la kitchenette en se grattant les fesses.

- Je suis sa meilleure amie, » fit Myrtille en suivant Loup. Ses couettes sautillaient de chaque côté de sa tête.

Samira ne comprenait pas grand chose à ce qu'il se passait. Il lui sembla qu'une tornade venait d'entrer à l'intérieur de la péniche, phénomène dont le capitaine du navire devait avoir l'habitude. Elle se leva doucement, la tête lui tournait un peu. Elle attrapa à la volée son pull et l'enfila. L'odeur du café chaud emplit peu à peu le navire, et lui donna du baume au cœur. Elle avança près d'un hublot, qu'elle frotta de sa manche pour voir au dehors. C'était bien le quai de la Vilaine qu'elle voyait.

- Oui, j'ai remarqué moi aussi qu'il y avait pas mal de buée sur les hublots, » lança Myrtille derrière elle. « Vous avez dû vous en donner à cœur joie cette nuit tous les deux, hein?

Samira se retourna brutalement, agitant ses mains dans tous les sens:

- Ho! Mais non! Mais pas du tout!

- Laisse », grommela loup en posant sur une table basse trois bols de café. « Ça ne sert à rien.

Samira se sentait un peu vexée. Il lui semblait subir une injustice. Mais, à l'œillade coquine de la petite survoltée, elle comprit que ce n'était pas la peine d'insister, et alla s'asseoir à côté d'elle.

- Tu as loupé la conférence, hier soir », dit Loup en déposant sur la table une assiette de tartines à la confiture.

- Ha? » Myrtille se saisit avec avidité d'une tartine. « C'était bien? » Demanda t-elle la bouche pleine, avant de tousser en lançant un « heuha! Dégueu! » outré.

- Ça t'aurait plus », répondit simplement Loup, le visage caché par son bol.

- Bof, encore les trucs qu'on nous dit tout le temps? « Houlala le gouvernement est pourri, vite vite, il faut détruire la fac »?

- Ben justement non, cette fois, ça changeait un peu. C'était plutôt un genre de récapitulatif des épisodes précédents, avec quelques infos supplémentaires assez rigolotes.

- Genre?

- Genre, les dragons n'ont pas disparu. Les Atlantes tiennent leurs dragons à carreaux pour éviter le retour des neufs.

Samira manqua de s'étouffer en avalant son café. Elle n'avait pas entendu cela du tout à la conférence. Pourtant, ils avaient assisté à la même, non?

Myrtille acquiesça. Elle semblait très intéressée.

- Ensuite, ils nous ont clairement démontré que les Atlantes sont indispensables à la survie de la planète. Sans eux, c'est la guerre entre hémisphère, et la destruction finale.

- C'est vachement pessimiste quand même », fit Myrtille d'un ton désinvolte en se levant.

- Tu vas où?

- Fouiller la cuisine voir s'il n'y a pas un truc à manger.

Du fond du placard de la kitchenette, la voix de Myrtille leur parvenait plus faiblement.

- Bon, donc, personne ne peut blairer ce système pourri, mais on est obligé de faire avec parce que sinon, c'est la guerre, c'est ça?

- C'est ça.

- Et ils n'ont pas évoqué de solution au problème?

- Ben...si, de quoi je te parle depuis tout à l'heure? Tu n'écoutes pas!

- Si, j'écoute », grogna Myrtille en revenant vers eux, les mains pleines de thon en boîte.

- Beurk! Tu vas pas manger du thon dès le matin, si?

- Pas le choix, ta confiture est dégueu.

Loup fronça le nez, mi-vexé mi-dégoûté, en observant Myrtille étaler les miettes de thon sur la brioche. Son nez se fronça d'avantage encore lorsque la jeune fille trempa sa tartine dans son café.

- Bon, mais quand même, tu veux bien éclaircir un peu tout ça? C'est confus. C'est quoi la solution?

- La solution, ce serait de faire revenir les neuf.

- Tu rigoles?

- Ben quoi?

- T'es sérieux?

- Ben ouais!

Myrtille reposa sa tartine avec hargne. Furieuse, elle se tourna vers Samira pour la prendre à parti:

- Non, mais, faire revenir les neuf pour lutter contre les Atlantes, tu trouves pas ça débile?

Samira, qui n'avait écouté que d'une oreille, sursauta:

- Hein? Quoi? Pourquoi?

- Ben, parce que ce serait la guerre. Et après...et après...

Le visage de Myrtille se transforma: ses yeux s'écarquillèrent, sa bouche s'ouvrit toute grande, son front se plissa. Avec une force brutale, elle se saisit du col de la pauvre Samira, qui avala de nouveau de travers.

- Et après, ce sera le retour à l'âge tribal! Des tas de petites guerres inter-tribus, en permanence! Et on vivra dans des tentes, à cultiver notre carré de potager, et les garçons devront se battre!

- Hé, ho! Pourquoi que les garçons, d'abord? » Protesta Loup.

Myrtille lâcha Samira et se retourna brutalement:

- Mais parce que nous serons trop occupées à essayer de ne pas mourir en accouchant des enfants! Ce sera le retour aux temps anciens! Mais quelle horreur!

- Myrtille...tu n'en fais pas un peu trop, là?

Toute tremblante, Myrtille finit par se taire. Elle termina sa brioche au thon, le menton crispé, un pli sévère barrant son front.

- Mouais... », murmura Loup. « En fait, tu as bien fait de ne pas venir. En plus, il y avait le frère Patrick.

- Ha? » Fit Myrtille en posant son bol sur la table. « Il était là?

- Ho, oui, et il avait déboutonné le col de sa cape au troisième bouton, et...

Myrtille l'interrompit d'un rire:

- Ho, arrête, tu veux!

Loup glissa dans l'oreille de Samira, comme une précision nécessaire:

- Myrtille a un faible pour le frère Patrick.

- Mais...vous les connaissiez, ces gens avec des déguisements?

Loup lui adressa un sourire condescendant:

- Ce ne sont pas des déguisements, tu sais. C'est l'uniforme que leur impose leur ordre.

Loup et Myrtille observèrent Samira, comme pour tester ses réactions:

- Mais...de quel ordre s'agit-il? Ce sont des Atlantes? Ou des draconiens?

- Hééééé non », fit Loup en souriant. « Ce sont des Ennéaiens.

- Des...quoi?

- Des prêtres du culte des neuf », précisa Myrtille en lui adressant un regard amical.

- Quoi? Mais c'est...mais c'est...

- Totalement interdit/prohibé », répondirent en cœur Loup et Myrtille.

- On sait bien, c'est pour ça que leurs conférences se font de nuit, en faible comité, tout ça.

- Ça alors... », murmura Samira, les yeux écarquillés. Le culte des neuf était totalement interdit par les lois Atlantes. Si durant des siècles, les draconiens avaient promis aux tribus de maintenir intact le culte, et de le reconnaître comme religion à part entière, depuis les années 70, ce culte, qui avait su se faire oublier, était déclaré comme hérétique. La prison à vie attendait ceux qui seraient surpris à le pratiquer, ou pire: bien que le principe soit contesté depuis des siècles, la peine de mort était toujours d'actualité. Samira comprenait mieux les enjeux de la réunion de la veille: lorsque sœur Laura parlait de dictature, elle parlait de la dictature que les Atlantes imposaient aux Ennaiens. Le comité restreint, la réunion en pleine nuit, rien d'étonnant dans tout cela: les prêtres Ennéaiens devaient se protéger.

- Ces gens sont en danger de mort... », souffla Samira d'une voix sombre.

Le silence s'installa dans la petite péniche. Myrtille observait le pâle visage de Samira, Loup contemplait le fond de son bol. Samira revit les visages aimables des prêtres, le cérémonial des capes et des symboles gravés sur les murs, elle s'imagina une descente de protecteurs dans le bar, le jeune barman J-C se faisant arrêter pour avoir permis une telle réunion, tous les membres, Loup et elle comprit, envoyés en cellule de protection, et les prêtres, condamnés à mort lors d'un procès sans appel. Son cœur battait avec force dans sa poitrine compressée. Où se cachaient-ils à présent? Et si les protecteurs trouvaient leur refuge secret?

Le reste de la matinée se déroula dans un calme olympien. Après avoir prit une douche, Samira discuta avec Myrtille, tandis que Loup bricolait son moteur dans la soute. A midi, Samira souhaita rentrer chez elle, elle embrassa Loup et Myrtille avant de les quitter, une étrange inquiétude au creux de l'estomac. Le vent ne soufflait plus, un chaud soleil éclairait les façades blanches des grands immeubles dont les toits semblaient danser dans le ciel bleu, parmi les flocons nuageux. Les rennais se promenaient tranquillement, le sourire aux lèvres. Un couple flirtait, le dos contre la façade en verre d'une boutique de vêtements. Sur la place Sainte-Asfald, les bus s'arrêtaient et redémarraient, prenant et déposant des passagers aux bras chargés d'achats. Quelques jeunes à la peau noire, installés sur un banc public, discutaient d'une voix forte, et se turent lorsqu'elle passa devant eux. Elle traversa la rue pour arriver sur la Grand Place, celle qui était bordée de plaques de verre brisé, mais cette fois, il n'y avait aucun S.D.F., les protecteurs les ayant parqués pour la journée. A la place, des collégiens mangeaient leur sandwich en riant. D'autres collégiens effectuaient avec agilité des figures sur leurs skateboards ou leurs rollers, sans savoir qu'ils pratiquaient avec un air de rébellion assumée le sport que leurs parents avaient inventé. En longeant la rue qui la ramenait chez elle, Samira songea au culte secret des neuf. Ce serait son sujet de roman. Mais comment en parler sans risquer sa vie? Elle réfléchit à un stratagème. Il lui suffirait de faire en sorte que cela se passe dans un autre monde, avec suffisamment d'indices pour faire comprendre qu'il s'agissait tout de même du monde réel. Il fallait remplacer les mots « Ennéaiens », « culte des neuf » et « Atlantes » par d'autres mots, pour éviter d'être déclarée « danger pour la société ». Au fur et à mesure que s'acheminait sa réflexion, l'excitation la gagnait. Elle pressa le pas, ses longs cheveux noirs et frisés, encore humides, fouettaient l'air derrière elle. Elle était belle. Très belle. Une sorte d'aura électrique, un parfum d'exotisme, une force guerrière émanait d'elle à chacun de ses pas. Lorsqu'elle s'installa à son bureau, elle se saisit de son stylo et commença à écrire, la plume griffant le papier dans un joyeux frisson.

Elle s'arrêta lorsque la nuit tomba, la faim la tenaillant. Elle en avait oublié de dîner. Saisissant son téléphone, elle s'empressa de composer le numéro d'une pizzeria. Après avoir commandé, elle alla prendre la bouteille de vin éventée qu'elle avait laissé sur la table, et en vida le contenu dans l'évier. Son esprit bouillonnait. Un tas de questions tournoyaient en désordre dans son crâne comme des papillons affolés. Pourquoi les Atlantes avaient-ils interdits le culte des neuf alors que celui-ci se mourrait seul? Pourquoi risquer, tout à coup, l'insurrection, la rébellion, les sociétés secrètes, alors que les choses semblaient acquises? Elle prit une chaise et s'assit, les yeux vides fixés sur le carrelage ancien. De quoi les Atlantes avaient-ils peur? Était-ce de l'armée des neuf, qui avait enfermé dans un simple zoo la dernière des créatures sacrées? Sans doute. Les Atlantes avaient peut-être cherché à se protéger, à protéger leurs dernières forces. Car, si les neuf étaient en train de perdre la guerre, les Atlantes, en la gagnant, avaient sacrifiés leurs dernières forces. Ils étaient donc affaiblis, et ne prendraient donc aucun risque. Les prêtres que Samira avait vu dans le bar « la Salamandre » étaient donc bien en danger. Les Atlantes ne tolèreraient plus désormais aucun écart. Le tigre était blessé, il ne fallait plus le taquiner. Le timbre strident de la sonnette d'entrée résonna dans l'appartement. Elle se précipita à la porte et ouvrit au livreur de pizza. La pizza, chaude et appétissante, enfumait tout l'escalier.

- Combien je vous dois?

- Ho!... » s'exclama le livreur en secouant la tête. « Mais rien du tout!

C'est alors que Samira s'aperçut qu'il tremblait redoutablement. Elle chercha à voir son visage sous la casquette rouge. Ses joues étaient pâles comme la mort, la pupille de ses yeux dansaient de terreur. « Mais qu'est-ce qu'il lui prend? » S'inquiéta t-elle.

- Enfin, ce n'est tout de même pas gratuit, si?

- Heu...si! Si! Cadeau de la maison! Prenez là, prenez-là!

Samira saisit la pizza et regarda, les sourcils froncés, le livreur dévaler les escaliers à toute jambe. Elle referma la porte en observant le carton à pizza. Que s'était-il passé? La peur du jeune livreur était contagieuse, elle la sentait à présent, lourde et froide comme une bille de plomb, qui descendait avec lenteur dans son estomac. Elle déposa la pizza sur son bureau, et jeta sans y penser un coup d'œil par la fenêtre. C'est alors qu'elle vit la voiture noire à la carrosserie luisante. Un homme en costume noir, appuyé contre l'aile, discutait avec le livreur, qui se cramponnait, visiblement paniqué, au guidon de son scooter. Puis l'homme en noir leva les yeux vers la fenêtre de Samira. Voyant la silhouette de la jeune fille se découper dans la lumière de son appartement, il lui adressa un rapide signe de tête avant de rentrer dans le véhicule et de démarrer, laissant, seul et éperdu, le jeune à la casquette rouge. Inquiète, Samira se retourna, observant à nouveau le carton à pizza. Les mains légèrement tremblantes, les jointures bleuies, elle souleva avec milles précautions le carton. Au milieu de la pizza, ronde et dorée, une petite pochette de plastique de forme rectangulaire narguait la jeune fille. Les lèvres pincées, elle entreprit de l'ouvrir, mais la graisse de la pizza la rendait glissante, elle due la nettoyer avec un torchon avant de pouvoir en extraire une feuille de papier blanc A4 pliée en 2. Une écriture dactylographiée, sèche, formaient un unique paragraphe de quelques phrases au centre exact de la feuille:

 

« Ne vous mêlez pas de ça. Vous ne savez pas à qui vous avez à faire. Nous vous conseillons pour votre bien de ne plus fréquenter les cercles Ennéaiens, ni aucun de leurs représentants. Les protecteurs veillent sur vous. »

 

Et c'était tout. Rien d'autre. Samira tourna et retourna la feuille dans tous les sens. Il n'y avait que ces quelques mots, aucun sigle, aucune inscription. Elle relut le passage, encore et encore, et des larmes de rage lui montèrent aux yeux. On la surveillait! Mais de quel droit? Son téléphone avait du être mis sur écoute, on l'avait entendu commander cette pizza. Un accès de colère lui fit lancer la pizza d'un geste brusque à travers la pièce, avant de se saisir des quelques feuillets qu'elle venait de rédiger, de les fourrer avec hargne dans un fichier, d'attraper d'une main son blouson, de l'autre son sac, et de se précipiter dehors en claquent définitivement la porte de son appartement. Les sentiments mêlés de peur et de colère étreignaient douloureusement son cœur. Elle savait où aller, et elle devrait faire vite. Elle se mit à courir comme une folle dans les rues de Rennes, le souffle court, ses pas claquaient sur le pavé luisant, résonnaient sur les façades, dans les allées, les cours. La péniche lui parut être à des kilomètres. Jamais la distance jusqu'au centre-ville ne lui avait semblée si longue. Heurtant du pied une bouteille de verre qui roula dans le caniveau, elle trébucha violemment, son genou cogna le rebord du trottoir qui trancha son jean et lui ouvrit le genou. Les larmes se mirent à couler abondamment sur ses joues, sans crier gare. Elle les essuya d'un revers de manche en se relevant, et se remit à courir, ignorant la douleur, sentant à peine le sang chaud le long de son tibia. Ce n'est que lorsqu'elle atteignit les quais qu'elle s'aperçut que ses jambes tremblaient. Affaiblie, elle descendit tant bien que mal vers la péniche, masse sombre qui tanguait doucement au fil de l'eau. Les vaguelettes scintillaient à la lumière du soleil, et clapotaient joliment contre la coque de bois. A peine Samira posa t-elle le pied sur le bateau que la porte de sas s'ouvrit.

- Entre, vite! Dépêche-toi! » s'écria Loup depuis l'intérieur.

Elle le distinguait à peine, mais pouvait comprendre au reflet blanc de ses yeux et à sa voix chevrotante qu'il était inquiet. Très inquiet. Elle se faufila à l'intérieur, et entendit la porte du sas se refermer violemment. Assise dans un fauteuil, les bras entourant les genoux de ses jambes repliées, Myrtille pleurait à chaudes larmes.

- Il faut que je déplace la péniche », gronda Loup en courant de l'autre côté pour descendre dans la soute. « Je dois nous mettre tous à l'abri, et vite.

Il disparut dans la pénombre, Samira sentit une secousse, puis une vibration lente et régulière, un léger ronflement, et Loup ressortit pour se précipiter en cabine.

- Je vais l'immerger, accrochez-vous les filles.

Samira resta bouche bée. L'immergée? Comment cela, l'immergée? Elle comprit lorsque lentement, elle vit l'eau de la Vilaine monter le long des hublots.

- Ce n'est pas vrai! » S'exclama t-elle! « Ce n'est pas vrai!

- Tu ferais mieux de t'asseoir », hurla Loup depuis la cabine.

Mais il était trop tard. La secousse précipita Samira contre la cloison, elle heurta de la tête la poignée d'une porte de placard avant de tomber sur les fesses, une main frottant son crâne meurtri. La péniche s'enfonça brusquement dans les profondeurs de l'eau polluée du fleuve. Les oreilles de Samira se bouchèrent lorsque la péniche accéléra. Elle voguait à présent à toute vitesse entre deux eaux. La jeune fille comprenait à présent pourquoi la porte était une porte de sas... Bientôt, le mouvement cessa et la péniche se stabilisa. Samira, le cœur battant, se releva. Elle avait désormais mal au genou et à la tête, et se sentait nauséeuse.

- Voilà », annonça Loup d'une voix ferme, « nous nous sommes un peu éloignés, je pense que c'est suffisant pour l'instant.

Il alla en cuisine remplir une carafe d'eau fraîche, qu'il rapporta avec trois verres crasseux. Myrtille pleurait toujours.

- Tu as reçu des menaces? » Demanda Loup en tendant à Samira un verre d'eau qu'elle accepta avec gratitude.

- Non, pas vraiment...pas tout à fait...

Elle sortit de sa poche la feuille de papier que le jeune homme s'empressa de lire.

- Ils savent que tu n'as rien à voir dans cette histoire.

Loup posa des yeux tristes sur Myrtille.

- Il n'en est pas de même pour nous tous...

- Que s'est-il passé? » S'inquiéta Samira.

Myrtille redressa son visage pâle baigné de larmes. Elle hoqueta douloureusement:

- Mes...mes parents...

Mais elle ne put finir sa phrase, s'effondrant en longs sanglots déchirants et désespérés.

- Que leur est-il arrivé? » Demanda Samira, la peur au ventre. Elle attendit avec une angoisse abominable la réponse.

- Myrtille les a retrouvé dans leur appartement, baignant dans leur sang, couverts de coups de couteau.

En écoutant la description de la scène, Samira pâlit, la tête lui tourna, elle respirait avec peine. Quelque part, une partie de sa conscience refusait de croire ce qu'elle entendait.

- Et il y avait ce mot, posé sur l'oreiller de Myrtille », dit Loup en se penchant sur la table basse pour se saisir d'une feuille de papier chiffonné. Samira le lut, les yeux écarquillés, la bouche ouverte. Un frisson lui parcourut l'échine:

 

« Myrtille, tes parents sont des traîtres à Atlantide. Tu ne dois ta survie qu'à ton jeune âge. Mais nous savons de quelle manière tu as été élevée, et nous savons vers quelle voie tu t'engages. Un jour, ce sera ton tour. »

 

Samira regarda Myrtille, et ses yeux se remplirent de larmes. La pauvre petite! Puis, brutalement, elle pensa à ses propres parents, sa propre famille. Ils vivaient à Larmor-Baden, près de Vannes. Et s'ils étaient en danger? Le cœur de Samira se serra. Ses yeux s'agrandirent.

- Ne t'inquiète pas pour tes parents », murmura Loup en lui caressant tendrement les cheveux. « Ils ne risquent rien pour le moment.

La phrase l'inquiéta en même temps qu'elle la rassura. Pour le moment? Elle but son verre d'eau, ce qui l'apaisa un peu, assez pour qu'elle sente enfin la douleur dans son genou. Elle vacilla.

- Ho, mais je n'avais pas vu! » S'exclama le jeune homme. « Tu es blessée!

Il la fit s'asseoir, et alla chercher du désinfectant. Puis il entreprit de soulever la jambe de pantalon, mais Samira plaqua sa main sur le tissu d'un air affolé.

- Qu'y a t-il?

Loup releva la tête, étonné. Puis il éclata de rire.

- Tu ne t'es pas épilée, c'est ça?

Samira rougit, ses paupières papillonnèrent. Elle hocha la tête, gênée.

- J'ai plus de poils que toi, tu sais, » fit Loup d'un ton rassurant. Il enleva avec conviction la main de la jeune fille et retroussa la jambe. Effectivement, elle ne s'était pas épilée, et était brune. La gêne la faisait trembler tandis que Loup appliquait sans avoir l'air d'y faire attention l'alcool.

- C'est une sacrée entaille. Je t'aurais bien dit d'aller voir un médecin pour qu'il te fasse des points de sutures, mais étant donné les circonstances, je vais faire ce que je peux avec des pansements, et il faudra s'en contenter.

Il ferma la blessure et abaissa le tissu.

- Je ne t'ai pas fait mal?

- Ho, là, mais non, mais non, pas du tout!

Loup lui sourit, d'un sourire à la fois tendre et triste, et passa un doigt sur sa joue avant de s'enfuir vers le placard où il rangeait sa pharmacie. Myrtille ne pleurait plus. Elle n'avait pas changé de position, mais ses yeux arboraient à présent une froide résolution, dans son cœur se mêlaient la glace de l'horreur et le feu dévorant de la colère. La mâchoire crispée, elle se déplia lentement, comme une fleur s'éveillant au soleil, et se leva, marchant d'un pas réfléchi, mesuré, jusqu'à Loup, qu'elle saisit brutalement. Elle enfouit son visage contre sa poitrine. Loup, figé et surpris, attendit, impassible. Samira se sentait comme une intrus au milieu de tout ce chagrin, de cette perte, de l'horreur. Myrtille n'avait pas qu'appris la mort de ses parents. Elle avait découvert les corps. Son père, sa mère, baignant dans leur sang, la poitrine ouverte, déchiquetée, déchirée par une lame froide, aiguisée. Avait-elle des frères et sœurs? Étaient-ils en danger? Et Loup, qu'en était-il? Comment avait-elle pu, par une simple rencontre fortuite un soir de désœuvrement, tomber dans ce piège horrible, mortel, qui se refermait autour d'eux à une vitesse folle? Samira frissonna. Elle avait, elle aussi, très envie de se blottir contre-eux, mais se contenta de terminer son verre d'eau en silence.

- Et les autres? » Murmura Myrtille. « Loup...tu crois qu'ils vont bien?

Samira pensa à tous ces jeunes réunis autour de la table, et aux prêtres Ennéaiens. Loup ne disait rien. Il se contentait de rester droit, immobile, légèrement secoué par l'étreinte de son amie.

- Loup! Il faut qu'on sache!

Le garçon baissa les yeux

- Loup! Implora Myrtille, sa voix se brisant dans un sanglot.

Loup posa les mains sur ses épaules et l'éloigna, plongeant ses grands yeux bleu profond dans les yeux de la jeune fille.

- Est-ce que tu réalises ce que tu me demandes? Nous sommes à l'abri ici. Ils ne peuvent pas savoir où nous sommes. Si nous sortons, nous nous mettrons en danger. Si nous cherchons les autres, qui ont peut-être trouvé un abri, nous les mettons aussi en danger en dirigeant les protecteurs droit sur eux. Et, s'ils n'ont reçu aucune menace, si rien n'a été fait contre-eux, il est possible qu'en nous voyant les contacter, ils s'intéressent à eux.

Un long silence s'en suivit. La péniche tanguait mollement autour de son ancre.

- Et s'ils sont en danger, nous pouvons les sauver. Ensemble, nous sommes plus forts. Loup! Nous formons une armée!

- Notre formation n'est pas achevée.

Loup avait haussé la voix, il devenait agressif, remontant sur ses dents blanches sa lèvre délicatement ourlée.

- Nous pouvons empêcher des meurtres!

Ce dernier argument semblait l'a voir touché. Il poussa un peu brutalement Myrtille, et s'éloigna en grondant:

- Très bien! Si tu y tiens!

Puis il s'arrêta, fit volte-face, et demanda, la tête penchée sur le côté:

- Qui devons-nous trouver en priorité?

 

 

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