Chap3-L'attaque invisible

 

Chapitre 3

L'attaque invisible

 

L'obscurité envahissait tout, comme un liquide, de l'encre glacée, noire et lourde, qui s'insinuait dans son cœur, dans ses yeux, dans sa bouche. Elle étouffa un cri. Le cœur battant, elle cala son dos contre le mur froid de la cave, essayant de reprendre son souffle, puis frotta son ventre douloureux que son père avait frappé trop rudement en l'expédiant à la cave. A l'étage, on se battait. Il fallait se concentrer. Elle devait y arriver, elle devait sauver son père, son frère. Les hurlements de l'enfant l'affolèrent. Les larmes lui montèrent aux yeux. « Non, pas maintenant! » pensa t-elle en essuyant ses yeux d'un revers de manche. Et cette nuit qui envahissait tout. Elle avait l'impression de se fondre dans l'obscurité, dans la nuit. C'est alors qu'elle comprit. Elle cessa de lutter et laissa la peur, la colère, le néant, la noyer. Puis, elle ferma les yeux, happant avec avidité l'air vicié de la cave, jusqu'à en avoir des haut-le-cœur. « Encore! Encore! » Des voix. Des hommes donnaient des ordres. Son petit frère pleurait. « Plus vite! Allez! ». Et son père qui avait cherché à lui sauver la vie. Pourquoi? Que savait-il de plus qu'elle depuis quelques jours? Que voulait-il lui cacher? Pourquoi l'avait-il envoyé à la cave dès qu'il avait entendu les coups à la porte? « Tais-toi, ne pense pas! » Ne pas penser. Ne pas penser. Le néant. Le noir absolu. Il fallait se laisser prendre par la mort. Il fallait disparaître. Disparaître! Dispa...

Son dos s'enfonça dans le mur, comme si celui-ci n'était plus de pierre, mais de mousse. Très légèrement. Doucement. « Encore! »

Elle tomba à la renverse, et se mit à rire en voyant les marches de l'escalier par en-dessous, et entre les planches de bois, la lumière de la porte de la cave. Le rire froid, nerveux, cessa. La folie l'avait envahie.

 

- Ne bouge pas! Hurla l'homme en noir, brandissant devant lui un sabre japonais à la lame aveuglante sous le soleil.

Devant lui, le père, le regard sombre, tenait son fils contre-lui, ses deux grosses mains croisées sur l'étroite poitrine. Le petit posa ses mains sur ses poignets, une larme brillante coula sur sa joue ronde. L'homme en noir, les cheveux coiffés en arrière, le sourire carnassier, se dressait devant eux avec des allures de chat sauvage. Les deux hommes armés à ses côtés n'avaient guère l'air plus engageant. Leurs ombres longeaient les murs du coquet salon.

- Où est-elle? Cria le chef.

Le père ne répondit pas, mais son menton trembla très légèrement.

- Réponds, chien! Où est ta fille!

Ce n'était presque plus une question. Le petit garçon écarquilla ses grands yeux verts dans lesquels se reflétait la lame tranchante.

- Réponds, et je te jure qu'il ne te sera fait aucun mal, ni au petit.

- Vous ne pouvez pas tuer un enfant. Vos lois l'interdisent.

Le père s'exprimait d'un voix douce, posée. Sa sérénité surprit l'enfant, qui leva vers lui son visage baigné de larmes. Cette image de ce père fort, jouissant d'une complète maîtrise de soi, resterait celle qu'il garderait sa vie entière au fond de son esprit. Soudain, cette scène angoissante, meurtrière, devint surréaliste. Le regard insondable de l'homme se baissa sur son arme. Il la regarda avec curiosité, intrigué par la légère vibration qu'il sentait courir le long de sa garde. Tout à coup, il lâcha l'arme, qui resta là, flottant dans l'air, immobile. Avec une rapidité extraordinaire, l'arme fit volte-face, et sans prévenir, s'enfonça dans le corps de l'homme comme un couteau dans du beurre fondu. L'homme ouvrit de grands yeux vers le plafond, ouvrit la bouche pour crier, plus de surprise que de douleur, mais seul un borborygme d'égout bouché sortit de sa gorge. Il s'effondra au sol, la lame se retirant seule de son corps. Il n'y eut pas une goutte de sang sur la lame, une simple tâche de la taille d'une noix apparut sur la chemise blanche de l'homme en costume noir, s'élargissant peu à peu. Les deux autres hommes venaient de comprendre, la scène s'étant déroulé à une vitesse folle. Pointant de leurs sabres la lame qui flottait dans la pièce, ils s'écartèrent pour se retrouver chacun d'un côté de l'épée, et chargèrent. L'épée magique s'anima, para, se défendit tant qu'elle pouvait. Dans les bras de son père, le petit garçon se boucha les oreilles pour se protéger du bruit assourdissant du combat.

 

Devant la porte d'entrée, planté bien droit au milieu de l'allée, deux hommes, portant des lunettes de soleil, montaient la garde. Caché non loin de là derrière un large bosquet, Loup, Myrtille et Samira, accroupis, élaboraient un plan.

- On n'aurait pas du t'emmener, Samira.

- Vous rigolez? Je suis autant impliquée que vous dans cette affaire.

Loup baissa les yeux en soupirant:

- Promets-moi simplement de rester bien cachée là en attendant qu'on te fasse signe. Je ne veux pas avoir à te protéger.

- Comme tu voudras, mais...qu'est-ce que tu comptes faire?

- Myrtille va les attirer. Je ferai le tour pendant ce temps-là, et je les attaquerai par-derrière.

- Tu es fou? Ils font chacun deux fois ton poids!

Myrtille fit signe à Samira de se taire.

- Ne t'inquiètes pas pour ça. Observe en silence, le reste n'est pas ton problème.

Avec l'agilité d'un chat, Myrtille sauta hors du bosquet et s'éloigna derrière la grille du jardin. Le temps que Samira se retourne pour la voir partir, Loup avait disparu. Elle comprit le stratagème lorsqu'elle vit Myrtille s'avancer comme si elle venait de la rue. Sautillante, souriante, ses couettes aux élastiques colorés bondissant sur ses oreilles, elle avait tout d'une camarade de classe arrivée là par pur hasard. Le sourire doux, le regard insouciant, elle s'approcha d'un pas confiant vers les deux hommes qui, par réflexe, avaient posé leurs mains sur la garde de leurs épées plantées dans leurs baudriers de cuir noir. Myrtille s'arrêta, et les regarda avancer avec lenteur, menaçants, méfiants, et se planter devant elle comme des jumeaux statufiés. C'est elle qui entama la conversation.

- Bonjour, je viens voir Alizé.

- Qui es-tu?

- Je m'appelle Sophie, je suis une amie, on avait rendez-vous.

- Tu la verras plus tard, elle n'est pas là. Va t'en!

Samira aperçut une ombre qui se profilait le long de la façade. Elle pensa aussitôt à Loup, mais s'aperçut rapidement qu'il ne s'agissait pas d'un homme, mais d'un animal, qui s'était tapi à l'angle d'un mur, près à bondir. L'animal, un chien énorme, se jeta sur eux. Les hommes se retournèrent, ils n'eurent pas le temps de sortir leurs armes. La tête du premier se décrocha sous un coup de pattes et alla rouler dans l'allée. Lorsque le corps s'affala, le deuxième homme se mit à courir vers la maison. Le chien, puissant, de la taille d'un poney, trapu, les muscles roulant sous sa peau épaisse, se lança à sa poursuite. D'un coup de mâchoire, il attrapa sa jambe et la lui brisa. Le bruit de l'os cédant sous la pression résonna aussi clairement qu'une branche de bois secs sous une botte. Samira plaqua sa mains sur sa bouche, ravalant un hurlement d'horreur. L'homme était à terre, évanouit, la jambe pliée en un angle improbable, une patte de chien de la taille d'une patte d'ours appuyée entre ses omoplates. Le chien grondait, les babines retroussées sur ses crocs jaunes dégoulinant de bave, ses flans se contractant au rythme de sa respiration. Myrtille s'approcha de lui, et sans montrer aucun signe de crainte, serra son échine contre son visage, enfouissant son nez dans l'épaisse fourrure blonde entortillée. Blonde? Le cœur de Samira cessa de battre. Elle observait la scène, bouche ouverte. Cet animal...son pelage...ses poils étaient entortillés comme des rastas...de longues rastas blondes... Une supposition incroyable lui traversa l'esprit, mais chassant d'un mouvement de tête toute interprétation surnaturelle, elle sourit de sa bêtise et continua d'observer calmement la scène, ne cessant de se répéter des phrases rassurantes: « Quel beau chien... » « Ce doit être le chien de la maison, Myrtille à l'air de bien le connaître » « Il doit être dressé pour l'attaque, il défend la maison, c'est pour ça qu'on m'a demandé de rester là, on ne sait jamais, il pourrait m'attaquer aussi... » Le chien poussa un long et douloureux hurlement. La tête de Myrtille posée sur son dos descendit en même temps que le corps de l'animal s'affaissait, se dégonflait, muait. Il n'y avait plus de chien. Il n'y avait plus que Loup, complétement nu, allongé sur le dos d'un homme blessé, Myrtille pleurant en silence, le visage dissimulé dans ses logues rastas. Samira crut qu'elle allait vomir. Elle sentit les larmes monter dans ses yeux brûlants, la tête lui tournait, elle dut luter de toutes ses forces, de tout son courage, pour ne pas s'enfuir en courant. Tandis que Myrtille allait chercher les vêtements de Loup et habillait le jeune homme à bout de force, Samira s'allongea sur le flanc, enserrant ses jambes de ses bras, les yeux à demi-fermés, au bord de l'évanouissement. Myrtille et Loup disparurent à l'intérieur de la maison. On entendit de l'extérieur le combat qui avait lieu, des bruits d'objets cassés, des cris de douleur, des chocs, des coups, la chute des corps sur le sol. Puis, le silence. Un silence de mort. La porte s'ouvrit dans un grincement, des corps pâles, affaiblis, chancelants, en sortirent. Samira se redressa, plissant les paupières pour cacher ses yeux du soleil. Myrtille portait dans ses bras un petit enfant qui enserré son cou de ses bras boudinés. Les vêtements de la jeune fille étaient déchirés, percé de trous à de nombreux endroits, de trous fumants...Son visage fermé affichait un mélange de tristesse bouleversée, et de soulagement intense. Derrière elle, un homme d'une cinquantaine d'année portait dans ses bras le corps d'une jeune fille, très jeune, elle devait avoir une douzaine d'années. Inertes, ses bras pendaient à ses côtés, battant l'air à chaque pas. Samira vit qu'elle perdait beaucoup de sang par une blessure au niveau du biceps. Loup paraissait avoir soudain maigri, et surtout, il semblait épuisé. Vidé. Complètement. Samira sortit du bosquet et courut à leur rencontre, inquiète. Elle prit des bras de Myrtille qui chancelait le petit garçon. Il posa sur elle un regard froid, vide. C'était terminé. Ils étaient sauvés.

 

- Comment irons-nous jusqu'à la péniche sans nous faire repérer?

Ils se tournèrent tous vers Samira.

- On ne peut pas traverser Rennes dans cet état. On va se faire remarquer, surtout par les protecteurs.

Ils s'arrêtèrent avant de traverser la rue. Ils s'aperçurent avec surprise que des gens dans les rues les observaient, comme si, jusqu'ici, le monde n'avait été qu'un concept abstrait. Alors qu'ils se demander comment franchir les bords de la Vilaine sans éveiller les soupçons, une camionnette s'arrêta devant eux. La porte du fourgon s'ouvrit dans un raclement. Un homme sortit la tête. Samira reconnu le frère Patrick

- Montez! Dépêchez-vous!

Il prit l'enfant des bras de Samira et l'aida à se hisser, puis s'occupa des autres. En s'enfonçant à l'intérieur, Samira sentit son dos heurter douloureusement des choses fixées au mur. Elle se retourna, et aperçut quelques sabres fixés aux parois par un râtelier de bois, les fourreaux rouge vif scintillant dans l'obscurité. Aux commandes, sœur Laura s'était retourné, un bras autour de l'appui tête, et la regardait en souriant. Lorsque tout le monde fut montée, la porte fut refermée avec fracas, et sœur Laura démarra, conduisant avec fougue dans les ruelles peu fréquentées. Assise sur un tas de linge plié, Samira put souffler un peu. La tête lui tournait, elle ne se sentait pas bien, trop de choses c'étaient passées en trop peu de temps, trop d'horreur, trop de peur. Son cerveau était comme un estomac qui peine à digérer une pierre. Elle avait des haut-le-cœur réguliers, mais sa respiration et les battements de son cœur avait repris un rythme normal, ce qui lui donna l'impression de redescendre doucement sur terre après un long et pénible cauchemar. Frère Patrick s'occupait de juguler l'hémorragie de l'adolescente blessée, sous le regard pétillant de Myrtille. Loup s'était endormi brutalement, la tête retombée sur la poitrine se balançant à chaque chaos de la route.

- Où allons-nous? Demanda le père des enfants, qui ne cessait de caresser en tremblant les cheveux roux de son jeune fils.

- Au centre, fit sœur Laura d'une voix douce. Nous n'y serons pas particulièrement en sécurité, mais au moins, nous serons ensemble, et avons donc plus de chance de nous défendre.

Samira ignorait ce qu'était le centre, mais le fait d'être pris en charge par des adultes responsables, qui savaient exactement quoi faire, où aller, la rassuraient. Elle s'en remettait entièrement à ces gens qu'elle ne connaissait pas, simplement parce que son cerveau s'était épuisé à assimiler inexistence du surnaturel, mais surtout, parce qu'elle avait vu des personnes qu'elle pensait connaître sous un jour nouveau. Une sorte de brume chaude emballait son esprit. Elle s'endormit.

 

La camionnette suivit le sillage de la route, zigzaguant entre les arbres. La forêt épaisse, les arbres fournis, assombrissaient le ciel clair. L'odeur des bois, des cèdres, des pins résineux, piquait agréablement les narines, réveillant des images de Noëls familiaux au coin du feu. Elle s'engouffra dans un sentier, dansant à chaque chaos, et s'inséra doucement au cœur des bois, monstre mécanique prisonnier d'une beauté fragile et finissante. Continuant tant bien que mal sa folle chevauchée, l'engin finit par s'arrêter devant le mur droit d'une carrière, meurtrissure dans la terre vivante. Sœur Laura coupa le moteur. De l'extérieur, on ouvrit la porte de la fourgonnette. Des bras vinrent prendre les endormis, les blessés, les évanouis, les entraînant sous le soleil qui asséchait le sol, les transportant jusqu'au devant de la carrière, poussant une porte de pierre, et s'insinuant dans des galeries sombres, humides et fraîches. Dans une semi-conscience, Samira entendit le fourgon redémarrer, puis elle referma les yeux, la tête ballotée contre l'épaule musclée d'un homme à la transpiration acidulée.

La salle où on l'emmena était parfaitement improbable en ce lieu. Une voute de pierre soutenue par des piliers sculptés d'entrelacs formait le plafond qui s'élevait à des hauteurs vertigineuse. Des portes en arche entraient et sortaient quantité de personnes, adultes, enfants, certains capés, d'autres en jean et tee-shirt. Des bougies disséminées un peu partout donnaient aux pierres une douce odeur ambrée, faisant danser les figures médiévales en volutes fantastiques. Une joyeuse activité animait cet endroit, une sorte de mysticisme électrique qui réveillait en chacun un instinct ancestral, un instinct à la fois de guerre et de tendresse, une rage de vivre et de gagner, mêlé de l'amour d'un père pour ses enfants, de la douceur d'une mère. Samira se laissa déposer sur un épais assemblage de fibres végétales, douces et fermes. Elle sentit la main de Myrtille saisir la sienne, et le cœur de Loup qui battait contre ses côtes. Une voix tendre chuchota à son oreille:

- Bienvenue au centre...

Elle y était. Au cœur du culte des neuf. Ces gens formaient donc un clan. Le clan de quoi? De Rennes? Rennes était trop grand pour n'être résumé qu'à cette poignée. Alors? Loup s'agita à ses côtés:

- Bonjour frère Guillaume...

- Loup! Hé bien mon enfant!

Le moine se pencha sur lui. C'était un gros homme à l'épaisse barbe blanche moussant jusque sur sa poitrine, ses pommettes roses gonflées par un sourire doux.

- Tu es donc de retour!

- Involontairement frère Guillaume.

- Comment cela donc?

Le frère Arnaud, emportant au loin une bassine d'eau souillée de sang, s'arrêta quelques secondes, le temps de murmurer quelque chose d'inaudible, puis il s'éloigna. Le moine hocha la tête, prenant soudain un air sévère.

- C'est très bien, mes enfants, c'est très bien. Je suis fier de vous.

- Nous n'avions pas le choix, frère, affirma Myrtille, serrant d'avantage encore la main de Samira. Croyez bien qu'en d'autres circonstances, rien de tout cela ne serait arrivé.

L'homme s'assit à côté d'elle, lissant son aube sur ses cuisses grasses.

- Mais vous étiez à notre réunion. C'est pour cela que tout est arrivé. On ne vous aurez pas trouver sinon.

- Loup y était, pas moi. Ni Alizé. Aucun des neuf n'y était.

Samira posa sur elle ses yeux étonnés. « Aucun des neuf »? Dans son esprit, le puzzle se mettait en place, doucement.

- Vraiment...?

L'homme, déçu, frotta son crâne chauve d'un air sceptique.

- Nous sommes en guerre, frère. Il serait bon que vous autres, les sages de la montagne, descendiez quelques fois chez les humbles mortels voir ce qu'il se trame. A quoi sert le clan, au juste, si ses membres peuvent se faire descendre avec votre bénédiction?

Myrtille tremblait de rage. Elle parlait de ses parents, bien sûr. Un poids lourd pesait sur son cœur, et lui faisait oublier toute étiquette. Loup se contentait de froncer les sourcils en fixant de ses yeux bleus ciel le gros moine:

- Mais bien sûr que nous sommes en guerre! N'est-ce pas pour cela qu'on vous a formé?

Myrtille serra les dents. Malgré quelques paroles adoucies, aucun des jeunes gens ne parla plus. Il sentit qu'il était temps de partir, avant de déclencher des foudres. Ses grosses fesses chaloupèrent au loin, se perdant dans le flux des allées et venues des hommes.

- Ils nous préparent une audience avec le Maître, grommela Loup.

- Où sommes-nous? Demanda Samira tout à coup.

- Au val sans retour.

- Val sans retour?

- En plein cœur de Brocéliande, expliqua Loup. Nous avons du rouler plus d'une heure.

- Tu vois, Samira, fit Myrtille, c'est ici que nous avons grandi. Enfermé entre ces quatre murs, c'était notre école, où on nous a entraîné pour...

- Myrtille!

Loup la fit taire d'un geste brusque. La jeune fille fronça les sourcils, et baissa la tête, boudeuse. Toujours est-il, reprit-il après s'être raclé la gorge, que nous n'étions pas revenu ici depuis nos dix ans. On va certainement nous préparer pour rendre visite au directeur de l'école, le maître que tu as pu voir à la conférence à « la Salamandre ». Attends-toi à devoir porter une de ces horribles toges en fibres de bambous.

Samira sourit. Les muscles de son visage se crispèrent douloureusement. Elle n'avait plus du sourire depuis la veille, le geste ne venait plus naturellement. Des femmes ne tardèrent pas à confirmer les propos de l'étudiant en présentant avec courbettes trois capes noires. Samira n'était pas mécontente d'enfiler la sienne, la grotte était froide, et les événements l'avaient affaiblie. Loup et Myrtille, en revanche, firent force grimace et poussèrent plusieurs jurons bien senti avant d'accepter de la poser négligemment sur leurs épaules. La cape leur rappelait des souvenirs qu'ils auraient préféré oublier, la situation leur déplaisait, la réunion à venir ne semblait pas les enchanter, ils étaient tendus, nerveux, agressifs. On les emmena hors de la salle principal, les faisant passer sous une des arches. Ils traversèrent une petite salle dans laquelle des rouets s'alignaient, de longs fils de laine enroulés autour de la quenouille et descendant au sol avant de longer un corridor aux fresques sculptées représentant des combats entre anges et dragons. Enfin, ils pénétrèrent dans une vaste salle, de la même taille que la salle principal, mais plus confortable, des tapis recouvrant le sol de pierre, de grands cadres de bois posés contre les murs, des tables et des bancs, des fauteuils, des canapés anciens, des bureaux derrière lesquels travaillaient les moines avec application, et enfin, une estrade, au centre de laquelle trônaient plusieurs fauteuils de bois à dos raide, agrémentés de coussins épais de laine rouge vive. Le Maître les attendait, confortablement installé sur son fauteuil, les mains croisées sur son ventre, l'air sévère et sombre. Ils s'avancèrent. Loup hocha la tête dans un salut bref, Myrtille ne fit que secouer une main, le visage fermé. Samira, ne sachant que faire, esquissa une révérence maladroite tout en hochant la tête.

- Approchez, tous les trois.

Ils s'exécutèrent, jetant des regards à droite à gauche sur les personnes qui petit à petit, pénétraient dans la salle. Plus ils approchaient de l'homme au regard noir, plus Samira se sentait fondre de timidité. Cet homme n'avait rien à voir avec le conférencier de « la Salamandre ».

- Loup, je t'ai vu à la réunion. J'ai été très touché que tu me reviennes.

Loup baissa la tête, cachant son visage sous ses dreads locks.

- Jeune fille, j'ignore qui vous êtes, mais les amis des neuf sont sous notre protection. Soyez donc la bienvenue.

Myrtille laissa soudain sa rage éclater. Rien n'avait laissé présagé qu'elle se précipiterait en hurlant:

- Sous votre protection! Et mes parents!

Avant de se faire encercler par quelques hommes forts, qui la ramenèrent à sa place. Loup grogna, ses dents pointues plantées dans sa lèvre fine et rose, fermant les poings, bombant le dos.

- J'ai su pour tes parents, Myrtille. Crois bien que je compatis.

- Et c'est tout? Cria t-elle, forçant sur les bras des hommes qui la maintenaient. Vous compatissez, et c'est tout? Combien allez-vous laisser tuer! Combien! La guerre est déclarée!

Contre toute attente, le Maître se mit à rire, d'un rire énorme, grondant comme un torrent, la bouche grande ouverte, le front vers les cieux.

- Mais bien sûr qu'elle est déclarée, enfin! Depuis 2000 ans, la guerre est déclarée!

Myrtille se débattait, grognait.

- Monstre! Monstre!

- Myrtille, ma puce, si tu ne calmes pas ton tempérament de feu, je vais te mettre à l'isolement quelques heures!

- Hé bien, allez-y enfoiré!

L'injure était de trop. Le maître fronça les sourcils, un plis sévère barrant son haut front. Il leva un doigt sec et fit signe aux hommes de l'emmener. Ils l'entraînèrent sans ménagement. La colère grondait dans le cœur de Loup, une goutte de sueur coulait le long de sa tempe, mais il fermait les yeux et se raidissait, poings serrés, mâchoire crispée. Le maître comprit qu'il devait faire montre d'énormément de diplomatie.

Vous devez être très fatigués, n'est-ce pas?Samira venait de réprimer un bâillement. Loup ne tint pas sa langue:

-Évidemment, quand on a combattu seul cinq Atlantes...

- C'était des protecteurs...

- C'ETAIT DES ATLANTES!

Samira observa avec inquiétude le visage de Loup s'allonger en un museau sans poils difformes. « Calmes-toi », lui murmura t-elle. Aussitôt, il s'apaisa, mais son visage ne reprit pas complètement les traits fins et gracieux qui faisaient sa beauté. Ses joues restèrent creusées de profonds sillons.

- Hum...et toi Samira, tu n'as pas eu peur, quand Loup s'est...transformé...devant toi?

- Non, mentit Samira, sentant que la question était destinée indirectement à Loup. Le maître lui reprochait de l'avoir mêlée à cette histoire qui ne la concernait pas. Cette réponse surprit le maître en même temps qu'elle le déçut.

- Non? Tu dois être bien courageuse. Que fais-tu donc dans la vie?

- Ce n'est pas une espionne, gronda Loup.

- Ho...on n'est jamais sûr de rien, fit le maître en s'appuyant sur l'accoudoir de son fauteuil. Je suis content, Loup, que tu es pu te faire une amie.

- Vous en doutiez? Le sarcasme cassait sa voix, devenue aigre et râpeuse.

- Oui, sincèrement...tu étais si renfermé, petit...

- C'est sûr, avec le peu d'enfance que vous nous avez laissé...

- Loup! Tu n'as aucune gratitude!

- De la gratitude? Envers vous? Et pour quelle raison en aurai-je?

Le maître ricana:

- Pour avoir fait de vous des héros.

- Vous avez fait de nous des machines de guerre, des assassins sans foi ni loi, des monstres inhumains...

- C'est le don qui vous fût attribués de par votre naissance. Vous êtes nés pour protéger notre communauté.

- Et qui nous protège, nous?

- Vous vous défendez parfaitement bien.

- Alizé était sur le point de se faire tuer!

- Mais ce n'est pas arrivé! Elle est sauve!

Le ton montait et Samira se sentait très mal à l'aise. Elle ne comprenait pas grand chose des enjeux de la conversation, en revanche, elle ressentait la colère de Loup qui montait par palier.

- Alors, c'est ainsi? Une guerre monte, et nous, nous devons nous faire tuer pendant que vous vous tournez les pouces?

Le Maître se leva, et se mit à crier. Samira oublia aussitôt les paroles qu'il clama, mais la poigne des hommes sur ses épaules formèrent une ecchymose qui marqua longtemps sa peau. Elle se crut bonne pour le cachot, la torture ou pire. En réalité, on les entraîna dans un dédale de pierres, en les laissant entrer de leur plein gré dans une petite chambrette mignonnement décorée, une chambrette d'enfant, de petite fille. Sur un petit lit à baldaquins recouvert de draps d'un blanc nacré, Alizé dormait profondément.

 

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