Chap5-La bataille de Brocéliande

 

 

Chapitre 5

La bataille de Brocéliande

 

Entre les épais nuages noirs, la lune, ronde et blanche, éclatante, dansait doucement. Ses rayons descendaient en corolles étranges sur la plaine aride, retombant avec grâce et délicatesse sur les armures rutilantes. Un petit groupe d'hommes armé s'était réuni, peu à peu rejoints par d'autres, ses rangs augmentant à chaque minute. Au-dessus de la carrière, trois silhouettes de chevaux se découpaient sur le ciel gris, immobiles. Surveillant l'horizon, Samira, Loup et Myrtille couvraient la forêt de leurs regards. « Nous avons perdu beaucoup de temps » avait dit le roi. « Ils savent où nous sommes depuis le début. Mais à présent, ils sont prêts à nous affronter. Enfin. ». Samira, que l'on avait couvert d'une épaisse armure de cuir aux épaules fuselées, tenait fermement les rennes de son cheval. Son visage avait changé en peu de temps. Son regard franc, ses lèvres pincées en une moue affirmée, la vieillissait. Il ne lui avait suffit que de quelques heures pour devenir la messagère des neuf et du roi, et celle qui deviendrait l'élément capital duquel allait dépendre l'issue de cette guerre. Avec deux êtres aussi magnifiques et puissants que Loup et Myrtille à ses côtés, elle se sentait forte, invulnérable, prête à brandir l'épée que l'on avait glissée à sa ceinture. Soudain, au loin, un bourdonnement sourd se fit entendre. Un grondement puissant, qui semblait venir de la forêt entière.

- Les voilà...souffla Loup, dont le cheval noir et puissant s'agitait, dodelinant de la tête et piétinant le sol de ses énormes sabots couverts de longs poils luisants.

Myrtille se cambra soudain, gonflant ses poumons et se campant bien droite sur son cheval gris. Elle poussa un cri, mais un cri bref, affirmé, une sorte de clameur qui attira l'attention des hommes et des femmes armées réunis sur l'esplanade. Le groupe composé d'environ trois cents hommes cessa tout mouvement et attendit, figé, que Myrtille pousse un second cri, un ordre cette fois, militaire:

- Les voilà! Tous en lignes! Tenez vos positions!

Un carré bien droit se forma, en lignes parfaites. Samira se demanda d'où leur venaient ces connaissances militaires. Avaient-ils tous eu une formation, au même titre que Loup, Myrtille et Alizé? Lorsque l'on faisait parti du culte des neuf, était-on supposé savoir se battre? Samira compris alors pourquoi les Atlantes s'acharnaient ainsi sur ce mouvement qui paraissait si anodin, insignifiant, vu de l'extérieur, de gentils réactionnaires pas très branchés...en fait, de véritables soldats, cachant épées et boucliers dans leurs galeries souterraines, formant les enfants dès leur plus jeune âge aux stratégies martiales rudimentaires, sachant manier l'épée aussi bien que l'arbalète, prêt au combat, depuis des générations. Le tremblement s'intensifiait. Loup, inquiet, amorça une descente sur son cheval. L'animal glissa doucement le long du sentier. Samira l'observait manier avec adresse son destrier lorsque Myrtille s'écria:

- Ho non! Ils sont derrière-nous!

Son cheval rua, puis parti au grand galop vers Loup. Samira se retourna. La forêt derrière elle s'illuminait peu à peu d'une lumière artificielle. Les moteurs des véhicules vrombissaient avec hargne, et entre les arbres se dessinèrent les ronds blancs des phares. Elle put entendre des voix, des ordres étaient donnés. Paniquée, elle s'élança dans la descente, derrière Myrtille. Ils galopèrent en clamant des ordres, un peu n'importe comment:

- On est encerclé! Préparez-vous à combattre sur tous les fronts!

Sur un des flancs de la carrière, Warog apparut à son tour sur son cheval. Derrière lui, la cohorte des archers se mettait en place. Les phares des voitures illuminaient toute la forêt qui les entouraient. Il y eut une première volée de flèche, tirée par de puissantes arbalètes. Samira vit une jeune femme s'effondrer devant elle en hurlant, la flèche traversant son épaule. Le sang commença à couler. Elle sortit son épée. Alignés, les hommes en noirs dégainèrent leurs sabres d'un même mouvement, effrayants dans leurs costumes identiques, tandis que l'armée des neuf courraient en tous sens, couverts d'armures de cuir ou de métal, de capes de fourrure ou de lin, les cheveux hirsutes, désordonnés. Les deux groupes se rencontrèrent, le tintement des épées qui s'entrechoquent résonnaient contre la fa cade de la carrière. La lèvre supérieure retroussée sur ses canines pointues, Loup sauta à terre et se jeta toutes griffes dehors sur un homme. Il lui brisa la nuque d'une seule main, mais d'une main qui n'avait plus rien d'humaine. Il se transformait. Ses cris animaux perçaient le brouhaha du combat. D'un revers de manche, il essuya le sang sur son visage, et en même temps, il en effaça toutes traces d'humanité. Un désir morbide de contempler le monstrueux poussait Samira à regarder, mais son attention se détourna à temps pour voir un homme en noir se lancer sur sa jambe. Il la tenait de toutes ses forces à deux mains. Samira cria, donna des coups de pieds, mais ses cuisses et ses mains crispaient sur les flancs brûlants d el'animal ne suffirent pas à la faire tenir. Elle chuta, se raclant douloureusement la cuisse sur sa selle, tombant le dos contre le sol dur. Le souffle coupée, elle parvint tout de même à tirer son épée de son fourreau au moment où l'homme sortait un long couteau de sous sa veste. Elle fut plus rapide. Son épée, lourde, peu maniable pour elle qui n'en avait pas l'habitude, retomba de tout son poids sur le crâne de l'homme en noir. Ses yeux s'agrandirent, Samira vit l'épée se refléter dans ses iris verts. Une épaisse goutte d esang rouge vif, presque noir sous les rayons de la lune, coula le long de son front, puis sur son nez, séparant son visage en deux. Il s'effondra. Le cœur affolé, Samira se releva, les larmes aux yeux, pliées en deux, la pointe de son épée traînant au sol. Elle reprenait son souffle lorsqu'un bras puissant lui enserra la gorge. Lâchant son arme, elle tenta en vain de retirer de sa gorge ce bras qui l'étouffait. Elle se débattit, donna des coups de pieds dans les airs, contre le sol, poussant de toutes ses forces. Les bruits s'estompèrent peu à peu. Le cliquetis des épées se fit moins brutal, les cris s'adoucirent, une sorte de torpeur douloureuse la saisit, elle cessa de se débattre. Sa vue se brouillait, elle ne percevait plus que des mouvements furtifs dans la nuit. Elle pensa à sa chambre, à son appartement, à son roman laissé dans la péniche de Loup. Puis l'étreinte se relâcha. Elle fut projeté au sol, et une grande bouffée d'air frais pénétra ses poumons asphyxiait. En se frottant la gorge, elle se retourna brutalement. L'homme en noir gisait sur le sol, deux trous fumants dans le dos. Debout devant elle, Myrtille se tenait droite et fière, les deux mêmes trous fumant perçant son armure scintillante. Samira se releva sans comprendre, et regarda Myrtille s'enfuir dans la foule. Le roi Warog faisait sonner la corne, indiquant à son armée où se placer, tandis que les archers lancèrent une volée de flèche dans la zone que les fantassins venaient de dégager. Les flèches enflammaient dessinèrent de longs traits de feu dans la nuit, un feu d'artifice magnifique et meurtrier. Plusieurs hommes en noirs tombèrent. Samira poussa un cri de joie, qui se bloqua dans sa gorge. Au-dessus de sa tête, les hommes en noirs atteignaient à présent le flanc de la carrière. Le roi Warog combattait. Les archers sortaient leurs dagues et glaives, et les agitaient frénétiquement, parant les longs sabres aiguisés des Atlantes. En bas, Loup combattait seul contre vingt hommes, claudiquant d'une patte, une épée plantée dans le dos. Myrtille, quand a elle, sembla exploser en milles petits morceaux. Son corps se disloquait et des bouts s'en détachaient, percutant de pleins fouets les ennemis, avec une telle puissance que leurs corps esquissait des arabesques en l'air avant de retomber lourdement sur le sol. En plissant les yeux Samira s'aperçut que Myrtille ne se disloquait pas, au contraire, elle restait bien droite dans le tourbillonnement de petits projectiles noirs qui semblaient sortir d'elle-même. L'un d'eux attiré à ses pieds. Intriguée, elle s'en approcha, et tandis la main pour se saisir de la petite bille noire qui scintillait sous les rayons de la lune. A peine son doigt toucha t'il la perle, qu'elle retira brusquement sa main. Le projectile était brûlant. C'est ainsi que Samira découvrit le pouvoir étrange de Myrtille. Elle projetait tout autour d'elle ces petites balles de plomb, avec une telle puissance qu'elle perforait sa propre armure et défonçait les cages thoraciques de tout ceux qui les recevaient. Mais Samira s'aperçut d'un autre phénomène en même temps qu'elle prenait conscience de celui-ci: Plus Myrtille projetait de billes, plus son visage pâlissait. Elle fut bientôt aussi blême que la lune, et lentement,ses épaules s'affaissèrent. Son corps s'écroula, elle retomba de tout son poids sur ses genoux qui s'enfoncèrent dans la terre, le menton baissé sur sa poitrine, les cheveux noirs retombant sur son visage, les bras ballants. Plus loin, Loup, assailli, poussait des rugissements de douleur et de désespoir. Les hommes en noirs s'acharnaient sur lui. Partout autour d'elle, les Ennéaiens mourraient, la tête d'une femme aux longs cheveux roux roula devant elle. Elle plaqua sa main sur sa bouche pour ne pas vomir, l'estomac révulsé, les larmes aux yeux, elle se mit à faire tournoyer son épée au-dessus de sa tête comme une folle. Les Atlantes gagnaient le combat. Les chocs des épées se firent moins insistant, faute d'hommes pour les brandir. Samira, a demi caché par son cheval, préférée restait dans l'ombre, ne sachant se battre, mais fit une prière. Elle jura d'apprendre à maîtriser parfaitement l'art de l'escrime si les dieux lui prêtaient vie jusque là. C'est lorsqu'elle acheva sa prière qu'un nouveau grondement se fit entendre. Les Atlantes avaient éteint leurs moteurs, c'était un nouveau véhicule qui roulaient vers eux, le bruit chaotique du moteur étouffa celui des combats. Dans l'allée qui traversait la forêt, Samira reconnut la vieille camionnette blanche de sœur Alice. Son cœur s'affola dans sa poitrine, l'enthousiasme la gagna, mais elle comprit bien vite que ce peu de renfort ne pourrait les se courir. Et pourtant...

La camionnette fit un virage sur place, dodelinant dangereusement. Le frère Patrick ouvrit la porte, qui glissa dans un bruit de roulement à bille, laissant sortir trois hommes et une femme d'une trentaine d'année, habillés en civil, mais tout en noir et en cuir. Les quatre portaient de longs manteaux d ecuir noir qui flottaient derrière eux. Campés sur d'épaisses chaussures à semelles métalliques, droit et fier, ils observèrent un moment la scène de combat qui se déroulait sous leurs yeux avant de se disperser, bondissant comme des tigres dans quatre directions différentes, la femme fit une roue, puis un bond incroyable, poussant sur ses jambes contre le sol, elle se jeta dans la mêlée. Les trois hommes se faufilèrent entre les hommes en noirs et les combattirent à mains nus. Le cœur de Samira se serra, elle ouvrit de grands yeux étonnés. Ce qui se passait là était complètement surnaturel. La femme ne cessait de bondir, de virevolter dans les airs pour retomber les pieds en avant sur les combattants, volant presque, son manteau de cuir noir claquant à chacun de ses seaux, ses cheveux blancs coupés au carré dansant sur son visage triangulaire. Elle portait des lunettes de soleil. Les trois hommes traçaient des tranchées dans l'armée des Atlantes, distribuant coups de poings, de pieds et de tête, ils se rejoignirent au centre de la zone de combat,e t formèrent alors un trio exceptionnel, mettant à terre tout ce qu'ils touchaient, jetant leurs jambes dans la foule, dansant presque, tournoyant, éclatant contre leurs poings serrées les mâchoires et les côtes qui se mettaient à portée. La femme dessina dans l'air un large demi cercle, la tête en bas, puis disparut dans la foule, avant d'en ressurgir soudain, tenant sous le bras le corps inerte de Myrtille, qu'elle déposa tout en haut de la carrière qu'elle atteignit d'un bond. Elle redescendit, et de la même manière se chargea de plusieurs combattants Ennéaiens, tandis que les trois hommes en bas s'occupait de délivrer Loup, visiblement très amoché. Samira ne perdit pas une miette de ce spectacle incroyable. Qui étaient-ils? Des anges? Mais de quel type? Des anges des ténèbres, des sortes de combattants de la nuit? Cette femme aux cheveux blancs était si incroyablement belle, si mystérieuse, et ce trio d'hommes si forts, puissants...L'un d'eux avait les cheveux roux et longs, tressés en une longue natte retenues par une pièce de métal en forme de hache tranchante qui percutait avec violence les visages en laissant une coupure profonde. Les cheveux de l'autre étaient plus clairsemés, il était plus maigre, mais la vitesse à laquelle il se déplaçait compensait son manque de puissance musculaire. Il dansait entre les sabres avec l'agilité d'un chat, courbant le dos, slalomant entre les hommes, lui aussi savait bondir dans les airs, mais visiblement bien moins haut que la femme. Le troisième, les cheveux mi-longs coiffés vers l'arrière, se tenait droit et fier, ses mouvements secs percutaient les corps avant que l'on puisse s'y attendre. Ses mouvements amples et dansant, son attaque furtive, sa posture droite, rappelait un serpent en colère. Il sifflait même parfois entre ses dents, les yeux noirs fixes sous ses mèches pointues. Loup fut bientôt hors de danger. Torse nu, le jean déchiré, il restait cependant allongé, non pas évanouit mais prostré dans une position fœtale douloureuse, les flancs agités de spasmes violents. Inquiète, Samira attendit que le combat s'écarte un peu pour se faufiler, vive comme l'éclair, courant de toutes s es forces vers lui, le cœur battant avec force dans sa poitrine. Elle l'atteignit enfin, se pencha pour tourner vers elle son visage. Il avait les deux mains appuyées contre son ventre, entre ses doigts coulait un sang abondant.

- Seigneur! S'exclama Samira en lui écartant les mains. Une épée le traversait de part en part, plantées dans son flanc. Sans doute ne touchait-elle aucun organe, mais le sang qui dégoulinait comme une cascade brûlante abreuvant le sol ne laissait aucun doute: il restait à Loup très peu de temps à vivre. Samira dessangla son armure de cuir, la laissa tomber au sol et s'empressa d'ôter sa chemise. La roulant en boule, elle compressa la blessure de toutes ses forces et appela à l'aide, les larmes aux yeux. Elle s'égosilla, cracha tout l'air que pouvait encore contenir ses poumons, mais dans le vacarme de la guerre qui faisait rage tout autour d'elle, personne ne pouvait l'entendre. Entre ses mains, le corps tremblant de Loup ne tarderait pas à rendre son dernier soupir. Samira, au comble du désespoir, s'effondra sur lui, le visage ruisselant de larmes, secouée de sanglots. C'est alors que l'impensable se produisit. Alors qu'elle restait là, au comble du désespoir, manquant défaillir de chagrin, perdue, elle sentit qu'entre ses bras le torse secoué de spasmes douloureux de Loup se calmait peu à peu. Les spasmes s'espacèrent. Alors que les battements de cœur de Samira avaient des ratés, ceux de Loup s'affirmaient, se renforçaient. La tête de Samira lui tournait, elle ne pouvait plus s'arrêter de pleurer, dans ses larmes coulaient ses dernières forces. Lorsqu'elle tomba, brûlante de fièvre, sur le corps blessé du jeune homme, celui-ci ouvrit les yeux.

Une douce brise lui effleurait le visage. Un parfum connu d'eau de rose et de savon persistant la réveilla. Elle était allongée sur un lit moelleux, la tête confortablement enfoncée dans un oreiller. Accroché au plafond, un poster lui faisait face, un poster qu'elle connaissait bien, avec des dauphins dansant dans un rayon de lune: le poster de sa chambre, chez ses parents. Elle était de retour à Larmor-Baden. Effarée, elle se redressa soudain, et contempla ses meubles d'adolescente qui étaient restés tels quels, dans la même configuration depuis plus de quinze ans. Au sol, un tapis blanc brodé de fils bleus formant le contour de coquillage. Devant elle, les cartons, contenant toutes les affaires qu'elle n'avait pu emmener sur Rennes faute de place. Les volets fermés ne laissaient filtrer aucune lumière, impossible de savoir s'il faisait jour ou nuit, seul le plafonnier éclairait la pièce. Elle se leva, s'aperçut qu'elle était habillée entièrement en noir, des chaussures au tee-shirt. Les vêtements qu'elle portait lui étaient inconnu. Elle ouvrit la porte de sa chambre. La lumière vive du palier l'aveugla quelques instants. Il faisait donc jour. Elle descendit les escaliers d'un pas hésitant, guidée par des bruits de vaisselle qui semblait venir de la cuisine. Sa mère devait préparer le repas. La porte s'ouvrit dans un grincement. Sa mère, de dos, lavait quelque chose dans l'évier.

- Maman?

Elle se tourna lentement, lentement, mécaniquement. Samira hurla. Le visage de la mère état difforme, ses yeux asymétriques, sa bouche n'était plus qu'une blessure sanguinolente, son nez s 'enfonçait. Elle tendit les bras et se précipita sur Samira qui s'enfuit en claquant la porte derrière-elle. Le cœur battant, elle posa une main sur sa poitrine et tenta en vain de reprendre son souffle, lorsqu'à la fenêtre de la porte d'entrée se plaqua avec violence la joue de son père, qui la regardait de ses yeux fous. Dans la panique, Samira remonta les escaliers, elle voulut retourner s'enfermer dans sa chambre, mais une fumée âcre, une chaleur étouffante, lui fit comprendre que sa chambre était en feu. Elle regarda les flammes dévorer les murs, les meubles, tout l'étage enfin. Samira hurla, hurla, de toutes la force de ses poumons. Loup apparut à côté d'elle, et lui plaqua les épaules contre le sol. Elle n'était plus à Larmor-Baden. Elle était retournée à Brocéliande, dans la carrière secrète du culte des neuf. Son corps meurtri la faisait horriblement souffrir, elle gémissait sous la pression des mains puissantes de Loup. Autour d'elle, plusieurs personnes l'observaient. Myrtille d'abord, assise de l'autre côté du lit, qui se frottait les mains d'un air inquiet. La petite Alizé, un bras en écharpe sur sa poitrine. Le frère Patrick, la fée surnaturelle aux cheveux blancs qui pouvait faire d'incroyables bonds...les bonds...Samira se souvint: la guerre, la bataille contre les Atlantes...Loup...Loup!

Elle se jeta à son cou en pleurant. Loup, d'abord surpris et réticent, consenti à se laisser aller à la proximité, et appuya même une main affirmée sur les épaules de la jeune fille en larmes.

- Loup! Tu es vivant!

- Ça, oui...mais je ne sais toujours pas comment ça se fait...Samira...

Il écarta de son torse le corps tremblant de la jeune fille:

- Samira...tu m'as sauvé la vie.

- De quoi? Fit-elle en écarquillant ses grands yeux verts.

- Je ne sais pas comment tu as fait, mais tu m'as sauvé.

Un long silence s'installa. Samira fronça les sourcils, essayant de se souvenir, de se remémorer les détails de la bataille. Elle revoyait le corps inerte de Loup dans ses bras, ses longues dreads blondes mêlées de boue, son visage déformé par sa mâchoire canine proéminente, ses grands yeux bleus tournés vers les étoiles, vides. Impossible de voir plus loin. Elle sentit peser sur elle les lourds regards de l'assemblée, et leva les yeux. Tous les visages se tournaient vers elle, l'air intrigué, cherchant à comprendre, émettant des hypothèses silencieuses.

- Et les Atlantes? Demanda-t-elle.

Sœur Alice répondit:

- Ils sont partis. Nous avons gagné cette bataille. Mais nous devons fuir à présent, car ils reviendront. Il n'y a que deux entrées possibles dans les galeries. Ils ne doivent pas connaître l'existence de la seconde, mais s'ils parviennent à entrer ici, nous sommes perdus.

- Où irons-nous?

C'était Alizé qui venait de poser la question, non pas sur un ton inquiet, mais froid et réfléchi. A côté d'elle, son père et son frère paraissaient terrifiés et tétanisés.

- Sans doute au château de Chateaugiron. Notre salle d'armes s'y trouve toujours, nous pouvons espérer y voir un refuge temporaire.

Le frère Patrick acquiesça:

- Ce sera au roi de prendre cette décision.

- Warog? Fit Samira. Il est donc en vie?

Myrtille étouffa un petit rire:

- Bien sûr qu'il est vivant! Il est venu à bout d'un bataillon entier avec ses archers expérimentés! C'est un grand guerrier.

Ses yeux se firent rêveurs. Samira posa plusieurs autres questions auxquelles on répondit avec douceur. Elle s'interrogeait notamment sur l'identité de la femme aux cheveux blancs qui l'observait, et sur celle des trois hommes qui l'accompagnaient.

- Nous faisons parti des neuf, fit la jeune fille. Je me prénomme Fine. Voici Axel, Phoebus et Drake.

Axel était un bel homme, fort et grand, aux longs cheveux roux et ondulés. Il les avait détressé pour qu'ils descendent en longue cascade de feu sur ses épaisses épaules. Phoebus, plus malingre, se tenait adosser contre le mur, détaché du reste du groupe. Ses cheveux formaient une couronne d'or autour de son crâne ovoïde. Drake, droit comme un i, arpentait la salle de long en large. Il dépassait tout le monde d'une demi-tête, et louvoyait avec agilité entre les différents petits groupes. Samira connaissait à présent sept membres des neuf.

- Sans leur intervention, nous n'en serions pas sorti gagnant, lança Patrick, adressant un clin d'œil charmeur à Fine.

La conversation s'arrêta doucement, Samira avait de moins en moins de question à posé, on la laissa seule avec Loup et Myrtille.

- Vous étiez parti pour les sauver, n'est-ce-pas? Fit Samira, se rappelant vaguement la conversation qu'ils avaient eu dans la péniche de Loup.

- En effet, répondit Myrtille. Heureusement que le frère Patrick a prit les choses en main. C'est lui qui est allé les chercher, et qui les a convaincu de revenir à la carrière.

- Il n'a pas eu grand chose à faire, grogna Loup, ils ont toujours été fidèles aux Ennéaiens.

- Ils sont aussi plus âgés, Loup. Je pense qu'ils ont subi leur influence depuis plus longtemps que nous, et eux ne se sont pas enfui passé seize ans...

Samira écarquilla les yeux:

- Vous vous êtes enfui?

Myrtille s'assit à côté de Samira tandis que Loup faisait les cent pas dans la grande chambre blanche, qui ressemblait beaucoup à une infirmerie.

- Oh, seulement Loup et moi. Il m'a enlevé, en quelque sorte...Elle adressa un sourire taquin à Loup, qui lui lança un regard sombre.

- Ils nous ont laissé faire. Retenir des enfants contre leur grès ne leur faisait pas une bonne pub. Et puis, ça agissait de façon psychologique sur les quatre autres, ça leur donnait l'impression de pouvoir partir quand ils le désireraient, ils avaient l'impression d'être libre.

- Ils l'ont toujours un peu, fit Myrtille d'une voix sombre.

- Le roi vous retient lui aussi de force?

Loup acquiesça:

- Lui, ce n'est pas pareil. Il est aussi retenu de force: il est né roi. Lui non plus n'a pas la choix de son destin.

Samira comprenait à présent pourquoi Loup semblait d'avantage loyal envers le roi, qui était roi de par sa naissance, qu'envers le maître, qui avait par un quelconque moyen usurpé son titre en l'absence de Warog.

- Où sont les autres blessés?

- A l'infirmerie, juste à côté. Toi, tu as un traitement spécial: tu as droit à ta chambre individuelle, tous comme lorsque l'un des neuf est blessé.

- Mais...comment ça se fait?

Myrtille éclata de rire:

- Enfin, Samira! Tu es la messagère du roi! D'ailleurs, fit-elle en se levant, il a demandé à te voir dès que tu serais rétabli, ce qui, à la vivacité de tes questions, semble être le cas, n'est-ce pas?

Samira hocha la tête, et se leva à son tour. Elle s'aperçut alors qu'on l'avait vêtu de noir, ce qui la fit sursauter en lui rappelant le mauvais rêve qu'elle venait de faire.

- Ce sont des vêtements du culte. Les tiens sont en train d'être lavé, on ne pouvait décemment pas te laissée couverte de boue et de sang.

Samira frissonna en imaginant ses vêtements couverts de sang.

- Allons, dépêche-toi! Sire Warog doit être impatient de te voir. Je crois qu'il a un message important à transmettre. Il ne veut pas d'autre messager que toi, c'est un honneur.

Myrtille regardait Samira avec envie, lui prenant la main, elle l'entraîna dans les couloirs, l'obligeant à courir pieds nus sur le sol de pierre froid. Loup les suivait d'un pas rapide, mais avec beaucoup moins d'enthousiasme, les mains plantées au fond de ses poches de jean.

Lorsqu'ils entrèrent dans la salle du trône, ils firent forte impression. La foule s'écarta en un murmure, hommes et femmes s'inclinèrent sur leur passage, le roi les regardant avec fierté. Myrtille lâcha la main de Samira et avançant en sautillant, tandis que Loup se redressa et se dirigea vers le roi, fier, la tête haute. Ils s'agenouillèrent avec révérence devant le roi. Warog avait une longue balafre sur le visage, grossièrement recousue, qui le rendait encore plus impressionnant. Ses longs cheveux blancs scintillaient sur ses épaules, un cordon d'argent maintenait sa barbe en deux tresses. Un large collier de métal se soulevait et s'abaissait sur sa poitrine. Les pans de son long manteau de velours rouge retombaient de chaque côté du trône de bois ciselé.

- Te voilà, chère Samira.

La jeune fille sentit ses joues rougirent. Elle baissa les yeux.

- Je voulais tout d'abord te remercier d'avoir sauver Loup.

- Ho! s'exclama Samira. Mais je n'ai rien fait!

- C'est ce que tu penses. Je voulais aussi te remercier d'avoir combattu à nos côtés, toi que la guerre ne concerne pas.

- Elle la concerne à présent, au même titre que chacun d'entre-nous, fit Loup.

- En effet. Et je voulais aussi te remercier d'avoir accepté ce rôle de messager que je m'apprête à te confier.

Il se pencha, attrapant d'une main le parchemin que le maître lui tendait.

- J'ai ici une liste de personnes qu'il te faudra contacter, ainsi que le message que tu devras leur transmettre. Chaque nom est codé, d'un code diffèrent, de manière à ce que personne d'autre que toi et moi ne puissions le déchiffrer. Je vais t'apprendre les clés de ces codes. Je vais aussi graver dans ta mémoire les adresses où les trouver, et les scellerais sur ta langue afin que même sous la torture, ces lieux ne sortent jamais de ta bouche.

Le cœur de Samira s'affola. Un ton si sévère, une mission si importante, aurait pu affoler n'importe qui. Mais ce n'était pas la peur qui faisait battre le cœur de Samira. C'était l'excitation. Pour la première fois de sa vie, elle allait avoir un rôle capital, historique. Et à présent, elle savait comment écrire son roman, quelle en serait la matière. Elle accepta la mission, les yeux brillant de fierté.

- Approche, Samira.

Lorsqu'elle monta l'estrade, le roi posa sur son front sa main, enfonçant entre ses sourcils l'ongle de son pouce. Ça ne faisait pas mal, bien au contraire. Samira se sentait bien, l'esprit clair, le corps léger, comme lorsqu'elle sortait d'un bon bain chaud. Elle prit le parchemin que lui tendait le roi, et recula en faisant une révérence gracieuse.

- Sire, fit Loup, Samira n'ait pas une combattante. Elle ne pourra pas se défendre si jamais elle subit une attaque. Laissez-moi veiller sur elle.

Samira, à la fois étonnée et ravie, se tourna vers Loup en souriant. Mais lui ne faisait pas attention à elle, son regard restait plongé dans celui du roi.

- Non, Loup. Tu es recherché, et tu ne passes pas inaperçu. Tu attirerais sur elle les hommes en noir.

- Alors, laissez-moi y aller.

Sortant de la foule, une silhouette capée se dessina. D'un geste élégant, l'homme rabattit sa capuche. Le beau visage du frère Patrick apparut, les yeux rieurs, vifs. Myrtille poussa un petit cri, qui s'étouffa dans sa gorge.

- Très bien, frère Patrick. Vous accompagnerez Samira.

Le moine adressa un hochement de tête bref à Samira, qui lui rendit son salut en souriant avec gratitude.

- Que l'on prépare une voiture, ordonna Warog d'un geste de la main, avant de s'adresser à Patrick: « Je compte sur vous, mon vieil ami.

- Patrick bomba fièrement le torse, adressant son plus beau sourire au roi, avant de faire signe à Samira de le suivre et de tourner les talons. Samira jeta un regard inquiet à Loup et Myrtille, puis le suivit en dehors de la grande salle du trône.

 

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