Chap6-La mission

 

Chapitre 6

La mission

 

 

Samira suivit le frère Patrick dans les galeries, jusqu'à l'entrée de la salle principale où les attendait le frère Arnaud. Il portait sur le flanc une grande sacoche de cuir beige, qu'il ôta lorsqu'ils s'arrêtèrent face à lui.

- Voici ce que vous m'avez demandé, frère Patrick.

- Merci mon frère, c'est du bon travail, fit il en passant la sangle sur ses épaules. Vous connaissez Samira?

- Nous nous sommes vus à la conférence, en effet.

Samira acquiesça, puis le salua poliment, mais un peu froidement, gênée qu'elle était de ne savoir si elle devait l'appeler « frère » ou « père » ou encore « monsieur »; elle s'abstint donc de le nommer, tout simplement.

- Vous n'êtes pas sans ignorer qu'elle est la messagère du roi, à présent.

Le frère Arnaud se mit à bafouiller, baissant les yeux:

- Non, non...bien sûr...

- Le roi lui ayant confié une mission, c'est moi qui l'escorterais. Je vous confie donc la charge du séminaire pendant mon absence. Vous prendrez vos ordres directement du maître.

- Bien mon frère.

Le frère Patrick posa dans un élan de tendresse sa main sur l'épaule du jeune moine intimidé.

- Vous avez fait jusqu'ici du très bon travail, mon ami. Vous avez toute ma gratitude.

Le moine voulut répondre, mais une succession de syllabes bafouillantes se précipitèrent toutes en même temps de sa bouche, ce qui provoque un borborygme incompréhensible. Frère Patrick écarquilla un instant les yeux, étonnés, puis éclata de rire, un gros rire franc, cristallin, chaleureux. Il se tourna vers Samira:

- Suis-moi, Samira, je crois qu'une voiture nous attend.

La jeune fille le suivit, adressant un bref au revoir au frère Arnaud. Ils sortirent de la carrière par une porte qu'elle ne connaissait pas, et qui donnait de l'autre côté de la carrière, et même de l'autre côté du Val sans retour. Elle ne s'attendait pas à ce que les galeries courent sur autant de distance. Elles balayaient en réalité l'entier sous-sol de Brocéliande. Ils se retrouvaient donc en pleine forêt, et en pleine nuit. Sans prévenir, un vent glacial vint lui mordre le visage. Le frère Patrick referma la lourde porte de métal creusée dans un rocher couvert de verdure, et la recouvrit d'une planche de bois sur laquelle étaient fixés des branchages et des feuilles mortes. Dans le ciel, la lune morcelé luisait entre les nuages noires qui filait à toutes allures en épaisses volutes se découpant sur le ciel gris. Ce n'était plus la même nuit. Samira avait donc dormi une journée entière. La perte de la notion du temps lui fit tourner la tête. Un peu nauséeuse, elle suivit le frère Patrick sur un petit sentier boueux qui longeait une rivière aux reflets rougeoyants qui sentait le fer rouillé ou le sang frais. Dans son esprit embrumé, l'idée lui vint que peut-être l'instinct guerrier des habitants de la Bretagne leur venait de ces rivières de sang qui coulaient partout, véhiculant avec elles un imaginaire de combats sanglants et d'épées tranchantes. Elle n'eut pas le temps d'approfondir sa pensée, ils gagnaient à présent une plaine au bord du lac, sur laquelle se dressait l'arbre d'or, scintillant sous les rayons de lune, au pied duquel était garé une voiture, une petite quatre place noire, légère et neuve. Lorsqu'ils atteignirent la voiture, Samira s'aperçut que celle-ci était fermée à clé. Il était impossible d'ouvrir les portes. Étonnée, elle leva les yeux sur Patrick, s'attendant à ce qu'il ramasse les clés quelque part, sur une branche de l'arbre d'or ou sous une pierre au bord du lac. Au lieu de cela, il lui adressa un doux sourire à la blancheur renforcée par la nuit et la lune, puis ferma les yeux, et passa simplement la main sur la portière, comme s'il la caressait. Un léger déclic se fit entendre.

- Bon sang! Se dit Samira. C'est un des neuf!

Les battements de son cœur s'accélérèrent, elle le regardait à présent d'un regard neuf. C'était donc lui, le huitième! Heureuse de cette découverte, elle s'installa à ses côtés dans la voiture. De la même manière qu'il avait ouvert la portière, il fit démarrer la voiture en frôlant simplement du bout des doigts le volant. Le moteur gronda sous le capot. Il fit sortir avec aisance le véhicule et roula dans les chemins sombres et chaotiques, phares éteints, guidés par la lumière blafarde de la lune qui montait lentement à l'horizon.

- Où allons-nous? Demanda t-il en tournant brutalement le volant pour éviter une petite hulotte qui lui jeta un hululement outré.

- Comment le saurai-je?

- En décachetant le parchemin que le roi t'a confié, quelle question!

Il lui lança un regard amusé avant de fixer de nouveau son attention sur la route. Samira baissa les yeux sur le rouleaux de papier blanc entouré d'un ruban rouge qui paraissait noir dans l'obscurité de la voiture. Elle tira avec délicatesse sur la boucle, et le ruban tomba dans sa main. Le rouleau restait fermé, un sceau de cire brune et brillante le maintenait encore. Elle le toucha du bout de l'index. Il lui sembla sentir du plastique, et de très légers creux et bosses.

- C'est le sceau du roi. C'est une étoile à neuf branches et un symbole étrange, appelé « hermine », superposés.

- L'hermine...oui...j'en ai entendu parlé...

Enfant, elle avait visité un musée sur l'Histoire de la Bretagne. Elle se souvenait d'avoir vu, gravé sur un mur, ce symbole sensé représenter les taches de l'hermine, un genre de trident à l'envers, et au-dessus, trois losange. Le musée avait été censuré, mais pas cette partie là, qui restait cachée derrière un tableau représentant un guerrier au visage difforme transperçant de sa lance un bébé dragon sortant de son œuf. D'un coup d'ongle, elle fit sauter le sceau royal et déroula le parchemin. La lumière était faible, elle ne pouvait que deviner quelques caractères étranges tracés à la plume. Frère Patrick comprit, et alluma le plafonnier.

- Ça ne veut rien dire...

L'homme fronça les sourcils.

- De quoi?

- Ce ne veut rien dire. C'est un mélange de lettres, de chiffres, de symboles, je ne comprends rien.

- Le roi ne t'a pas touché le front?

Samira se souvint de ce geste étrange, elle s'était sentie à la fois gênée et apaisée, comme investie d'une mission dont la réussite ne dépendrait que d'elle, confiée par un grand roi.

- Si...

- Alors tu dois savoir les lire. Concentre-toi.

La colère montait doucement le long de sa gorge. Mais puisqu'elle lui affirmait qu'elle ne pouvait pas comprendre! Pourquoi ne la croyait-il pas! Elle se sentait vexée de ne pas être crue et d'avoir été bernée par un geste du roi. Bien sûr, tout ceci n'était qu'une gigantesque mystification. Le roi avait sans doute besoin de faire croire à son peuple qu'il envoyait quelqu'un accomplir une mission, pour leur redonner l'espoir, pour leur donner envie de quitter les lieux dans lesquels ils avaient grandi pour aller se réfugier ailleurs, dans un château médiéval, pour prendre les armes. Et elle l'avait cru! Quelle prétention! Une mission, tu parles! Qui confierait une mission capitale à une pauvre petite étudiante de Lettres inconnue? Mais tout à coup...

Samira plissa les yeux. Il lui semblait avoir perçu un mot dans le fouillis des symboles ésotériques.

- Attendez...murmura t-elle.

Le frère Patrick retrouva le sourire, et accéléra, fixant des yeux amusés sur la route départementale.

Les symboles semblaient bouger sur la feuille, s'assembler. La première ligne au moins, devint parfaitement lisible. Le cœur de Samira battait à tout rompre. Elle en avait les larmes aux yeux. De la magie! C'était de la vraie magie! Comment garder sa raison devant un tel phénomène! Elle inspira à fond, concentrée.

- Il est écrit « Lénaig Guégain »...et il y a une adresse aussi... « 3, rue du P...P.. » Samira se mit à bégayer: « du P...du P...P... ». Un sanglot affolé se brisa dans sa gorge. Elle tourna son visage blême vers le frère Patrick.

- Tu ne peux pas prononcer l'adresse?

- Non...C'est horrible!

- Oui, c'est assez désagréable comme sensation. Ne te force pas, c'est ton cerveau qui bloque le message. Le roi l'a fait pour éviter que tu trahisses ceux que nous devons chercher.

Loin de vexer Samira, cette information la rassura plutôt. Que le roi lui fasse entièrement confiance aurait suscité sa méfiance. Mais qu'il se protège contre elle lui donnait l'impression que la mission qu'on lui avait confié était véritablement importante.

- Bon...mais la ville, tu peux la nommer?

- L...L..L...non plus... », finit par soupirer Samira.

Le frère Patrick acquiesça, les sourcils froncés.

- Tant pis, on fera sans...guide-moi.

- C'est en plein centre Bretagne.

- Côte d'Armor?

- Oui.

Il hocha la tête, et lui adressa un large sourire. A cet instant précis, Samira s'aperçut que cet homme était très beau. Elle n'avait vu en lui qu'un séducteur, elle voyait à présent un homme fier, sûr de lui, avec un cœur tendre et aimable.

- Y a t-il un message à lui délivrer?

Samira dû se forcer à quitter des yeux le beau visage de frère Patrick pour les baisser avec regret sur son parchemin.

- En effet.

- Parfait. Tu devrais l'apprendre par cœur, et dormir. On atteindra le département dans une petite heure.

Samira obéit. Le message était cours, concis. Le roi demandait à Lénaig d'informer son clan que la guerre était à venir, et qu'une alliance était nécessaire. Il parlait « au nom de tous les neuf ». Pour quoi, « tous les neuf »? Pourquoi pas simplement « les neuf »? C'est en se posant cette question que Samira s'endormit.

De nouveau, elle se retrouvait allongée sur son lit, dans sa chambre, chez ses parents. Mais c'était très étrange. Ce n'était pas sa chambre. C'était redevenue sa chambre d'enfant, avec ses affiches représentant des animaux et des dinosaures, sa couette rose, et au sol, son épais tapis représentant une scène du jurassique. Il y avait aussi une odeur bizarre. Samira s'aperçut alors que son armoire à vêtements brûlait. Les flammes léchaient avec avidité les portes. La jeune fille voyait bien leur lumière éclatante, mais ne ressentait aucune chaleur. Pourtant, l'armoire se consumait, cela ne faisait aucun doute, une des portes s'effondra même, laissant voir de petits vêtements d'enfants parfaitement rangés. Samira voulut se relever. C'était impossible, quelque chose l'en empêchait. Ses jambes étaient comme clouées dans son lit, lourdes, lourdes. Elle se mit à sangloter doucement.

- Samira? Samira, tout va bien?

Une main brutale sur son épaule la secouait vertement. Samira, le cœur palpitant, ouvrit de grands yeux, et étouffa un sanglot, plaquant sa main contre sa bouche. Elle n'avait pas pleuré que dans son sommeil.

- Tu as fait un cauchemar?

- Oui.

- Tu veux en parler?

- Non. Où sommes-nous?

- Dans les Côtes d'Armor, nous venons de franchir la frontière.

Ils étaient sur une quatre voies. Samira aperçut un panneau « Pleucadeuc ». Elle n'aimait pas ce village, peuplé exclusivement de jumeaux. Tous les enfants qui naissaient à Pleucadeuc étaient jumeaux, une sorte d'étrange malédiction contaminait la terre de cet endroit. Et les jumeaux n'étaient pas foncièrement aimable. Le panneau suivant indiquait « Loudéac ».

- Tournez à droite, la prochaine.

- D'acc.

Le frère Patrick s'exécuta. La voiture franchit plusieurs virage un peu raide, avant de s'arrêter à un stop.

- Tu connais les lieux?

- Non.

- Tu sais où nous devons aller?

- Pas vraiment, non.

- Hé bien! » soupira le frère Patrick. « Ça ne va pas être simple, si en plus tu ne peux pas me donner l'adresse.

-Allons au centre-ville.

- A vos ordres, demoiselle ».

La voiture tourna à gauche, puis prit un rond-point. Un des panneaux indiqué le centre-ville de Loudéac, mais il indiquait aussi une quatre-voies. Samira se dit que Loudéac devait être une bien grande ville pour avoir besoin d'une quatre-voies pour se rendre de la banlieue au centre-ville. Lorsqu'ils arrivèrent sur une superbe place de dalles blanches, avec une magnifique cathédrale gothique, Samira demanda au frère Patrick de descendre vers une rue plus exigüe. Ils roulèrent ainsi quelques minutes, passant devant une petite école, une piscine, une animalerie, pour atterrir finalement en pleine cité H.L.M.

- C'est ici.

Le frère Patrick gara la voiture sur le parking. Des façades colorées leur faisaient face, rouge, jaune, bleue.

- Tu es sûr? »

Patrick lançait des regards soupçonneux vers un groupe de jeunes africains qui dansaient autour d'un feu de joie, se passant une bouteille. Sans répondre, Samira sortit de la voiture, fourrant le parchemin plié n'importe comment dans la poche arrière de son jean, et s'engagea vers le H.L.M à la façade rouge. Elle poussa l'épaisse porte vitrée, et observa l'escalier qui courait sur le mur de gauche, puis secoua la tête.

- Qui a t-il? » l'interrogea Patrick juste derrière elle.

- Je sens qu'il y a des choses intéressantes dans les étages. Pourtant, c'est ici, au rez-de-chaussée que je dois me rendre.

Le frère Patrick écarquilla les yeux, impressionnés. Le roi n'avait pas fait que sceller les mots à l'intérieur du cerveau de son cerveau. Il avait aussi inséré une partie de sa propre mémoire. Mais qu'elle partie? Visuelle? Auditive? En observant Samira fermer les yeux, toucher une porte, puis l'autre, attentive, le frère Patrick comprit que c'était sa mémoire émotionnelle qu'il avait gravé. Pauvre petite. Avec son cœur encore enfant, elle devait à présent se démener avec des émotions d'adultes. Et pas de n'importe quel adulte. Des émotions de roi, impétueuses, fières.

- Ici... »chuchota t-elle. « Mais...à cette heure de la nuit..est-il poli de frapper à la porte?

Frère Patrick regarda sa montre. Il était quatre heures du matin. Il haussa les épaules.

- Nous manquons de temps. Et j'ai peur qu'une longue route nous attende, belle Samira.

Les joues de la jeune fille s'empourprèrent, d'un mouvement d'épaules, elle chassa ses mèches brunes et bouclées dans son dos, et frappa à la porte.

Il y eut d'abord un frôlement, léger. Un cliquetis. Des bruits de pas. On ouvrait l'œilleton, Samira fit son plus beau sourire. Quelques secondes s'écoulèrent, le temps d'insérer une chaîne, et la porte s'entrouvrit. Samira recula d'un pas, pour se rapprocher du frère Patrick. Dire qu'elle était d'une timidité maladive, et qu'elle devait maintenant parler à cette vielle femme aux longs cheveux blancs et aux joues ridés qui glissait un œil furtif dans le hall.

- Bonjour...Êtes-vous madame Lénaig Guégain? » Samira tentait d'amorcer le dialogue. Il fut tranché par un bref et cinglant:

- Qui êtes-vous?

Le frère Patrick s'avança:

- Frère Patrick, culte des neuf.

Sa phrase n'avait été qu'un murmure, mais ce simple souffle avait suffit à ouvrir la porte avec violence. La petite vieille, les yeux hagards, emmitouflée dans une épaisse robe de chambre bleue molletonnée, leur fit signe d'entrer, effectuant des moulinets affolés avec ses mains, avant de claquer la porte derrière eux.

- Les neuf!

- Oui, madame.

La vieille leur indiqua le chemin vers son salon. Elle ferma les volets et alluma la lampe, leur proposa aimablement de s'asseoir dans le canapé et leur servit des orangeades. Elle s'installa en face d'eux et les contempla quelques instants. Ses premières frayeurs s'étaient dissipées, laissant place à présent à un ravissement non feint. Ses yeux pétillaient de bonheur, comme une mère qui contemple ses enfants enfin retrouvés. Puis elle se fixa sur Samira.

- Tu ne serais pas Myrtille?

- Non, madame. Je m'appelle Samira, je suis une amie de Myrtille.

- Comment va t-elle? Elle a du bien grandir, ma très chère petite Myrtille! La dernière fois que je l'ai vu, elle avait huit ans. C'était une tigresse à cette époque là, une redoutable petite guerrière. Elle a mit mon fils K.O avec une seule décharge. Ha la la, je m'en souviens comme si c'était hier.

La vieille dame n'avait pas beaucoup de visite. Dès qu'elle avait quelqu'un à qui parler, elle ne s'en privait pas. Samira sentit qu'il fallait mettre un terme à cette conversation rapidement, et chercha un moyen. Le moyen vint de lui-même.

- Et comment vont Jehanne et Egir?

- Ils sont morts, madame. » déclara Samira d'un ton sec.

Lénaig pâlit. Elle porta sa main sur sa poitrine décharnée. Visiblement, elle ignorait que la guerre était déclarée, et que les parents de Myrtille en avaient été les premières victimes. Samira profita de sa confusion pour lancer le message du roi, tandis que frère Patrick sirotait son orangeade.

- Warog vous envoie?

- En effet, madame.

- Il nous demande une alliance... » elle fronça les sourcils. Samira craignait un refus. « Il a donc oublié que nous avons toujours été de son côté. Vous pouvez lui dire qu'il pourra compter sur nous.

Samira lui adressa un large sourire, que la vielle dame lui rendit. Elle termina son verre et se leva, saluant avec toutes les formules de politesse qu'elle connaissait avant de prendre congé de la charmante Lénaig Guégain.

- Et voilà, » souffla t-elle au frère Patrick en regagnant la voiture. « Ce n'est pas très difficile.

- En effet, répondit-il en riant doucement. Je suis très impressionné. Tu fais une messagère redoutable! Je comprends mieux pourquoi le roi a fait appel à toi.

Il démarra la voiture. Samira observa les lumières des phares danser doucement dans les buissons des environs. Quelque chose la turlupinait.

- Frère Patrick...

- Oui, qui a t-il?

- Je pensais... » La voix de Samira était triste, préoccupée. « Nous ne sommes qu'à une heure de voiture de chez mes parents. Cela vous dérangerait-il que nous descendions par là avant de reprendre notre route?

Frère Patrick ouvrit la bouche, comme pour dire quelque chose, mais il se ravisa. Son visage se ferma, et il prit la quatre-voies en direction de Vannes.

La voiture roulait doucement sur le petit pont au-dessus des marais de Pen En Toul lorsque Samira se réveilla. Elle avait de nouveau fait ce cauchemar de l'incendie dans sa chambre, mais cette fois, le feu était éteint. Ses vêtements, noirs, calcinés, trônaient en désordre un peu partout dans la pièce. Son tapis dinosaures représentait de féroces dragons noirs et rouges, crachant des flammes, les pattes enfoncées dans un trésor. Ses posters représentaient tous des dragons, ou simplement un œil de dragon, jaune et fendu comme l'œil d'une chèvre. Et elle ne pouvait plus bouger du tout, son corps était trop rigide. Elle n'était plus qu'une morte vivante, attendant l'heure de sa délivrance, les yeux remplis des larmes du désespoir.

Les phares de la voiture éclairèrent le petit panneau « Larmor-Baden », puis descendirent le long d'une route pentue. Ils garèrent la voiture sur un quai, près d'un pont qui surplombait la mer. En pleine nuit, éclairait par la lumière de la lune, la mer n'était plus qu'une vaste étendue de substance noire et épaisse qui ondulait, capotait, éclaboussait, bavait, à la manière d'un animal monstrueux. Samira rêvassa en marchant le long du pont, imaginant qu'une bête horrible, là depuis l'origine de la Terre, dormait là, quelque part, au fond des abysses, une créatures aux ailes immenses et noires et au visage tentaculaire. Elle secoua la tête et chassa cette idée idiote de sa tête, pour se concentrer sur le chemin de gravier sombre dans lequel ils s'engageaient. Au-dessus de leur tête, une pipistrelle criait, dessinant le symbole de l'infini dans le ciel obscur.

- C'est ici.

La façade de la maison se dressait devant eux, sa blancheur pure fendait l'obscurité. Autour d'elle, une immense pâture, percée ça et là d'arbres hirsutes, traçait comme un cercle protecteur, un territoire inviolable autour de la mignonne petite maison. Des étoiles filantes zébraient le ciel, Samira inspira à fond l'iode et l'immensité qui s'infiltrait dans son esprit et ses poumons. Comme la vie semblait douce et paisible ici, le temps s'écoulait doucement, au rythme des marées, la lune, voluptueuses, couchait sa face sur d'épais nuages de coton gris. Sur le toit, la lumière d'une des chambres perça à travers la fenêtre ouverte.

- Mince... »murmura Samira en se mordant la lèvre. « Nous avons du les réveiller!

En effet, peu de temps après, plusieurs autres lumières s'allumèrent, dessinant un trajet dans la maison, menant de la chambre à l'étage vers la porte d'entrée. Le lourd battant de bois s'ouvrit, et une femme, petite, rondelette, les pommettes rouges saillantes, apparut sur le perron. Elle essuya ses lunettes dans sa chemise de nuit avant de les remettre sur son nez.

- C'est ma mère! Fit Samira.

- Elle est courageuse ta maman, de venir voir dehors comme ça, toute seule.

- Oui, j'ai de qui tenir, » plaisanta Samira en se glissant comme un chat vers la lumière.

- Maman! C'est moi! C'est Samira!

- Seigneurs! Samira! » La mère appuya sa main contre le mur pour éviter de défaillir. « Mais que fais-tu ici! »

Samira cessa de courir, étonnée. Ce n'était pas un cri de surprise. C'était un cri de colère. Ce n'était pas du tout dans les habitudes de sa mère de se mettre ainsi en colère. D'un autre côté, il était cinq heures et demi du matin...

- Je passais dans le coin, » répondit Samira, le visage éclairé par la lumière du hall. « Je suis venue avec un ami.

Le frère Patrick s'avança à son tour, hochant la tête en un salut respectueux. La mère ne sembla pas y prêter d'abord attention, mais lorsqu'elle posa sur lui un regard vide et distrait, ses yeux s'écarquillèrent et son visage pâli. Elle mit les mains devant elle, prise d'une agitation soudaine.

- Non! Allez-vous en! ». Elle recula de quelques pas, posant la main sur la porte d'entrée, prête à la leur claquer au nez. Samira ne comprenait pas. Sa mère était si douce, si gentille et compréhensive d'habitude. L'avaient-ils réveillée en plein cauchemar? Elle voulut la rassurer:

- Ne t'inquiète pas, Maman. C'est Patrick, un ami... »

Le frère Patrick se tenait un peu en retrait, dans l'ombre, n'osant sans doute plus se montrer. Samira ne s'était pas cru bien convaincante, et pourtant, peu à peu, sa mère s'apaisa.

- Ha oui...bien sûr... » fit-elle en remettant de l'ordre dans ses longs cheveux blancs. « Il fait nuit encore, vous allez avoir froid, entrez donc. »

Ils s'installèrent dans le salon, la mère ne tarda pas à leur apporter des tasses de café et des petits gâteaux. Samira revoyait la mère qui l'avait vu grandir. Soulagée, elle se précipita sur les petits gâteaux, et les enfourna goulûment. Le frère Patrick ne toucha à rien, il observait la pièce avec un air de suspicion non feinte.

- Mais enfin, mes enfants, allez-vous m'expliquer ce qui vous amène, en plein milieu de la nuit?

- C'est une longue histoire, Maman. On savait qu'on allait te réveiller, mais j'ai insisté. Où est papa?

La mère s'assit en face d'eux, se servant du café. Elle y laissa tomber un sucre et touilla nerveusement.

- Il est en voyage. Il ne devrait pas tarder à rentrer. J'ai cru que c'était lui quand vous êtes arrivés.

- En voyage?

- Oui...avec des amis...

Samira acquiesça. Son père était depuis peu en retraite. Il devait sans doute en profiter pour voyager de temps à autre. Mais si cette explication lui convenait, le frère Patrick, lui, ne semblait pas s'en être trouvé de suffisamment plausible. Samira pouvait sentir toute la tension de son corps courir dans les coussins du canapé. Il se tenait droit, les muscles tendus, la mâchoire crispée.

- Samira, tu ne m'as toujours pas dit...

- Ha, oui! » S'exclama Samira, un peu confuse. « En fait, c'est idiot. Tu vas penser que ta fille est folle, mais enfin, voilà...je fais souvent des cauchemars à propos de toi, papa, la maison...je voulais juste voir si tout allait bien.

La mère se mit à rire, soudain soulagée, mais tandis qu'elle rassurait sa fille par des « tu vois, tout va bien », le frère Patrick, lui, s'était retourné avec violence vers Samira, les yeux écarquillés, la bouche ouverte. Il venait de prendre une profonde inspiration qui ne manqua pas d'éveiller la curiosité de Samira. Elle lui renvoya son regard. Sous la surprise, il ne s'était même pas aperçu qu'il venait de renverser du café sur ses cuisses.

- Ho! » fit la mère en se levant brusquement. « Ne bougez pas, je vais chercher de quoi nettoyer tout ça.

Tandis qu'elle se précipitait vers la cuisine, le frère Patrick se pencha vers l'oreille de Samira et lui murmura:

- Tu ne m'avais pas dit ça. Il ne faut pas négliger l'importance des rêves. Et surtout pas des tiens. De quoi s'agissait-il, au juste?

Samira lui expliqua brièvement, ses parents transformés en monstres, la maison en feu, ses vêtements calcinés, et elle immobile dans son lit. Le frère Patrick fit tous les efforts pour conserver son calme, mais Samira voyait bien la fine étoffe de sa chemise se soulever au rythme des battements effrénés de son cœur.

- Il ne faut pas rester ici, Samira. Il ne faut surtout pas dormir ici. Nous devons repartir.

- Quoi? Chuchota t-elle, surprise. Mais, mes parents...

Elle dut se taire, sa mère était de retour avec toutes sortes de savon. Refusant de se laisser toucher les cuisses par une femme, le frère Patrick la remercia, et se saisit des produits.

- Vous pouvez rester vous reposer ici, le reste de la nuit, » fit la mère en observant le beau moine nettoyer son pantalon. « Il y a assez de chambres vides, vous aurez même le choix. Samira, tu sais que ta chambre est toujours prête à y t'accueillir.

Samira pâlit. L'idée de dormir dans cette chambre dont elle faisait des cauchemras lui déplaisait fortement, bien que ses petites affaires d'enfant, ses jouets, et toutes les odeurs, lui manquaient terriblement. Le choix était douloureux, mais le frère Patrick toussota discrètement, et elle se ravisa.

- Malheureusement, il va falloir que nous repartions, Maman. Nous avons des choses à faire.

- Tu retournes sur Rennes, alors?

Samira se mit à mentir, tremblant un peu, car elle n'avait pas l'habitude de mentir à ses parents:

- Oui, oui...j'ai mon roman à finir, tout ça...

- Ha, oui, c'est vrai! Et ça avance?

Samira jeta un œil au frère Patrick, avant de répondre:

- Ho, oui, et même beaucoup plus vite que ce que je m'étais imaginée.

- Samira...je voulais te dire...

La mère baissa les yeux, un pli sévère marquait son front entre les sourcils. Le cœur de Samira se serra, elle s'attendait à une révélation capitale, grave.

- Es-tu certaine qu'écrivain soit un...hum...métier? Tu ne voudrais pas travailler, je ne sais pas, passer des concours pour devenir enseignante, et écrire à côté?

La jeune fille fronça les sourcils. Elle refusa de répondre, fit une moue renfrognée, et lissa sur ses cuisses les plis de sa cape. Le frère Patrick assis à ses côtés ne put retenir un gloussement. Il plaqua sa main sur sa bouche et adressa un regard d'excuse à la jeune fille, qui fixait sur lui ses yeux noirs de colère.

Une sonnerie stridente retentit soudain, brisant le silence de la nuit et faisant sursauter tout le monde. La mère se leva d'un bond, et alla à la porte.

- Ho Seigneurs! Fanch!

Elle revint, soutenant tant bien que mal le père de Samira. Son visage, son pull, son pantalon, étaient complètement tachés de sang.

 

Créer un site gratuit avec e-monsite - Signaler un contenu illicite sur ce site

×