Chap7-Fanch et le dragon

Chapitre 7

Fanch et le dragon

 

On installa Fanch sur le canapé. Avec de multiples précautions et des gestes experts, Patrick déchira son pull et prit son pouls. Dans l'entrebâillement de la porte d'entrée, un autre homme apparut, auquel personne n'avait d'abord fait attention, prit dans la panique et la surprise du moment. Mais à présent, Samira et les autres lui jetaient de temps à autre des regards furtifs. C'était un homme assez jeune, une trentaine d'année, blonds, les cheveux très longs, le front proéminent, les visage émacié. Il flottait dans des vêtements qui semblaient trop grands pour lui. Samira, le cœur battant, les larmes aux yeux, prit sa mère, en larmes et parcourue de spasmes violents dans ses bras. Elle ne pouvait faire que ça. Elle éloigna sa mère du spectacle horrible de son père agonisant sur le canapé, le corps en sang, et l'entraîna dans la cuisine. Elle lui prépara un second café, et attendit qu'elle calme ses sanglots en lui murmurant de petits mots d'amour.

Dans la pièce d'à côté, frère Patrick discutait avec l'inconnu, qui avait enfin osé s'avancer. Lui non plus n'était pas au mieux de sa forme. Une large balafre lui barrait le visage, un sang chaud et abondant coulait de son nez éclaté sur son tee-shirt blanc. Il boitait, et tenait une de ses mains contre son ventre, frère Patrick ne sut dire s'il souffrait de la main ou du ventre, mais son visage esquissait une mimique douloureuse à chacun de ses gestes.

- Que s'est-il passé? » demanda frère Patrick en ôtant sa besace de cuir que lui avait donné le frère Arnaud.

- Un accident...

- Ne me mentez pas, je vous prie. Ce ne sont pas des blessures ordinaires, et pour pouvoir les soigner, je dois savoir ce qu'il s'est passé.

- Vous êtes médecin?

- En quelque sorte.

- Infirmier?

- Druide. Mais peu importe.

L'homme acquiesça, puis il s'assit dans un fauteuil, visiblement à bout de forces.

- Ce sont des blessures magiques, n'est-ce pas?

- Oui... »murmura l'homme.

Frère Patick ôta de sa sacoche quelques bourses de cuir et des fioles de plastique transparent. Il appela Samira, lui demanda de faire bouillir de l'eau, ce qu'elle s'empressa de faire.

- Vous pouvez veiller sur lui quelques instants? » demanda t-il à l'homme blessé.

Il alla dans la cuisine retrouver Samira et sa mère, et jeta dans la casserole d'eau bouillante quelques herbes au parfum étrange et envoutant. Il se servit ensuite un verre d'eau, mais au lieu de le boire, il place dedans une touffe d'herbe séchée. A la grande surprise de Samira, la touffe d'herbe s'écarta, se teinta d'un joli vert émeraude, et en s'ouvrant, fit apparaître une fleur énorme d'un rouge éclatant. Le frère Patrick cueillit la rose, lançant un regard satisfait à Samira, qu'il avait visiblement voulu impressionner, et la mit avec les autres herbes, dans la casserole d'eau chaude, qu'il remua avec précautions. La rose, lentement, fondit, créant des volutes de fumée rosée qui sentaient le patchouli. Il versa le liquide dans une fiole, tenue par une pince en bois, et la fit tourner doucement, avec une lenteur régulière. Intriguée, Samira le suivit lorsqu'il se dirigea vers son père et qu'il l'obligea à boire le contenu de la fiole. Le liquide était si mauvais qu'il parvint à réveiller Fanch, quelques instants, le temps pour lui d'essayer de vomir, et de se rendormir sans y être parvenu. Il fit ingérer à

- Parfait », fit le frère Patrick avec un sourire satisfait. Il prépara une seconde fiole qu'il fit ingérer à l'homme blessé. Il s'exécuta sans rechigner, et s'il fit une grimace de dégoût profond, il ne sembla pas souffrir de la même nausée violente qui avait prise le père de Samira. Le frère Patrick nettoya les étranges plaies du père de Samira avec soin, insérant une crème visqueuse dans les plaies avant de les refermer doucement à l'aide d'une sorte de liquide transparent qui ressemblait à de la sève. L'opération prit un temps considérable, et lorsqu'il eût fini, son visage luisait de sueur.

- Bien, occupons-nous de vous, à présent », fit le frère Patrick en se tournant vers l'homme blond qui tenait toujours sa main plaquée contre son ventre. A présent, une tache brunâtre apparaissait sur son tee-shirt blanc. De son autre main, il tenait un mouchoir sanguinolent sur son nez. Patrick lui mit la tête en arrière, lui faisant inhaler la vapeur d'une décoction qu'il venait de préparer, puis, avec délicatesse, il ôta la main tremblante de son abdomen. Lorsqu'il souleva son tee-shirt, une odeur insupportable, écœurante, envahie la pièce. Le frère Patrick se détourna violemment, une main sur le nez.

- Whouha! » s'exclama t-il, avant de relever la tête. « Mon pauvre vieux... » Ses yeux trahissaient une certaine pitié, mais aussi de la peur. Il réitéra le geste, mais avec d'avantage de prudence cette fois, laissant apparaître aux yeux de tous une monstrueuse plaie béante, ouverte sur tout l'abdomen, d'un brun sombre, creusée très profondément. C'était comme si l'homme avait reçu un énorme rocher de très haut qui lui avait enfoncé la cage thoracique. Mais comment pouvait-il survivre ainsi, avec les côtes éclatées? Samira tenait la main de sa mère, et jetait de temps à autre un œil à son père. C'était comme si rien ne s'était passé, les couleurs lui revenaient peu à peu, il semblait dormir, serein. Ses cheveux poivre et sel descendaient sur le coussin que frère Patrick avait glissé sous sa tête, un bras pendait sur le carrelage. Samira se surprit à le trouver beau, avant de secouer la tête et de fixer son attention sur l'homme à l'abdomen déformé. Elle lui adressa sans le vouloir un regard affolé, auquel l'homme répondit par un simple « blessure magique », en haussant les épaules comme pour s'excuser.

- Ça, ce n'est pas de la magie, en revanche, » répliqua Patrick. « Que vous est-il arrivé, en réalité?

- Je ne peux pas le dire.

- Alors, expliquez-moi juste comment vous vous êtes fait ça.

L'homme fronça un instant les sourcils, puis hocha la tête, et commença à raconter. Il y avait eu une bataille. Une guerre de clans, disait-il, mais le frère Patrick faisait claquer sa langue sur ses dents et Samira comprit qu'il le soupçonnait de mentir. Tout à coup, ouvrant le ciel, une énorme boule noire et apparu dans un fracas assourdissant, dans des flammes monstrueuse. Elle percuta de plein fouet un lourd rocher au-dessus de leur tête, rebondit contre une falaise, et atterri sur lui, le projetant avec une violence inouï contre le sol. Il avait cru mourir, ne pouvant plus respirer. Et puis la grosse boule, brûlante, continuait à tourner dans son ventre, lui broyant les os. Il ne savait pas du tout comment il avait survécu. Tout ce qu'il savait, c'était que par chance, ses poumons n'étaient pas touchés. En revanche, murmura-t-il, son estomac et ses intestins avaient sûrement éclatés, car il sentait les relents acides courir dans tout son corps, chacune de ses veines se consumaient sous les effets de l'acide gastrique, il n'en avait plus pour longtemps. En apprenant cette nouvelle, Samira fut sous le choc, encore bien plus que lorsqu'elle vit la blessure monstrueuse dan un corps si jeune et bien fait. Le frère Patrick claque de nouveau sa langue sur ses dents, et sortit de sa sacoche en cuir un étui de bois, plat et noir. Il l'ouvrit. Samira vit à l'intérieur un tissu, du velours noir sans doute, dans lequel de petits éléments métalliques scintillaient. Le moine les fit sortir du bout de l'index. C'était de fines aiguilles argentées, longue, brillante, à la pointe effilée, au bout desquelles un fin fil de cuivre était enroulé, et modelé en forme de boucle. Il en attrapa une entre le pouce et l'index, et se saisit du poignet de l'homme. Lentement, il l'inséra sous la peau. Samira grinça des dents, mais l'homme lui, ne semblait pas sentir grand chose. Rien d'étonnant avec la blessure abjecte qu'il avait sur le ventre. Le frère Patrick, après avoir épinglé ainsi les deux poignets de l'homme, s'attela à transformer sa jolie tête blonde en dos de porc-épic. Samira le regarda faire, bouche bée. Elle n'avait jamais vu de médecin pratiquer l'acuponcture. Lorsque frère Patrick eut terminé de s'activer autour de la tête du blessé, il descendit sur l'abdomen.

- Attention, c'est là que ça va faire mal.

Effectivement, à chaque aiguille, l'homme se tortillait violemment, prit de violentes convulsions nerveuses, et visiblement douloureuses. Pour l'aider à penser à autre chose, Patrick commença à lui poser des questions afin de détourner son attention:

- Comment vous appelez vous?

- Herulfr. Herulfr Yourgensen.

- Hé bien, » plaisanta Patrick, « ce n'est pas vraiment breton, ça, n'est-ce pas?

- Je suis viking...

Un viking! Cet homme était nordique! Il avait bien semblé à Samira percevoir un léger accent, cette manière rauque de rouler les R, de nasaliser les voyelles...Le cœur de Samira bondit dans sa poitrine lorsqu'elle se souvint que depuis les invasions qui déclenchèrent la quatrième guerre mondiale, les vikings étaient interdits de séjour sur le territoire Franc...La présence de cet homme était une trahison au traité Atlanto-viking...

- Et que fait un homme des pays froids dans nos belles contrées?

- La guerre.

La mère de Samira poussa un petit cri d'exclamation, faisant signe à Herulfr de se taire. Il se mordit les lèvres en plongeant ses magnifiques yeux bleus dans ceux du moine. A la lumière vacillante des lampes, les yeux d'Herulfr paraissaient jaunes. Samira pensa à Loup. Il lui manquait. Lui aussi avait sûrement du sang viking, avec ses longs cheveux blonds presque blancs et ses yeux bleus profonds cerclés de jaune. Même lorsqu'il se transformait en loup, il ressemblait d'avantage à un dieu loup viking, un fils du dieu loup Fenhrir, qu'à un loup de forêt bretonne. Lui aussi, faisait la guerre. Lui aussi, était un guerrier.

- La guerre contre qui?

- Je ne peux rien dire.

Au lieu d'insister, Patrick changea légèrement de sujet.

- C'est à la guerre que la boule vous a écrasé le ventre.

- Oui.

- Il y en avait d'autres?

- D'autres quoi?

- D'autres boules noires tombant du ciel, de ce genre-là?

- Oui, mais pas beaucoup.

- Combien?

- Trois, quatre autres. Peut-être plus, peut-être que d'autres sont tombées après que je sois tombé dans les pommes.

Le frère Patrick se tourna vers Samira, lui lança un regard lourd de sens, avant de planter une nouvelle aiguille dans la plaie béante d'Herulfr. Samira comprit. Patrick soupçonnait Herulfr et son père d'avoir combattu les neufs. Lequel d'entre eux avait le pouvoir de faire pleuvoir de grosses boules du ciel? Myrtille? Non, il s'agissait plus de petites billes, qui, bien qu'elles se projetaient avec une incroyable violence, ne volaient pas très haut. Axel? Drake? Phoebus? Que savait-elle de ces trois là? Quel était leur pouvoir? Elle les avait vu combattre comme des dieux, mais sans utiliser leur pouvoir. A la seule force de leurs poings, ils avaient mit une armée en déroute. De quoi étaient capable leurs pouvoirs? Elle haussa un sourcil. Son père combattait les neuf. Son père était peut-être un homme en noir. Samira sentit la peur et la colère dans son cœur. Et si c'était de cela que cherchait à l'avertir son rêve? Et si c'était pour cela qu'elle était en danger? Le frère Patrick, plantant sa dernière aiguille dans un point particulièrement sensible, émit une hypothèse:

- Peut-être êtes vous en danger.

Herulfr haussa un sourcil.

- Les hommes que vous combattiez vous ont peut-être suivi, ils doivent savoir à présent où vous habitez.

- Oui, c'était un risque qu'il fallait courir, Fanch n'aurait pas survécu. » Il avait une voix posée, déterminée.

- Êtes-vous nombreux?

- Non, une dizaine de rebelles, tout au plus...

Il savait qu'il n'aurait jamais du dire ça. Il se leva brutalement, poussa le frère Patrick qui atterri sur les fesses, et se campa sur ses jambes flageolantes, les poings dressés, prêt à combattre. L'image se prêtait au rire, avec cet homme faible, amaigri, au torse enfoncé, des aiguilles plantées sur tout l'abdomen et autour du crâne, voulant en découdre avec un homme fort, en pleine possession de ses moyens. Mais la terreur, la pâleur soudaine de son visage, aurait démoralisé une hyène.

- Rebelles... »murmura Samira. Puis, plus fort: « Rebelles contre qui?

Herulfr se tourna vers elle, la lèvre supérieure retroussée sur ses dents pointues et blanches. Il ressemblait ainsi tout à fait à Loup.

- Nous aussi, nous sommes des « rebelles » », fit Samira en agitant les mains.

- Vous combattez les Atlantes?

- Oui! Oui! » assura t-elle.

L'homme réfléchit quelques secondes, avant de tendre une main avenante à Patrick pour l'aider à se relever.

- Alors, nous sommes dans le même camp. Pardonnez ma brusquerie.

- C'est normal, » le rassura Patrick, « vous vous êtes mit en danger, vous êtes méfiants, on le serait à moins. Nous cherchons à réunir du monde pour combattre les Atlantes. Je savais qu'il y avait des Rebelles dans la région, je ne pensai pas que nous tomberions dessus aussi facilement, le monde est petit.

- Ho, » fit le viking, « vous savez, toutes les régions dont l'histoire a été marquée par une guerre d'indépendance sont devenues plus ou moins des rebelles. La Bretagne n'y échappe pas, mais vous verriez le carnage actuel dans les régions gothiques!

- De quoi? Il y a la guerre?

- Et pas qu'un peu, mon ami! La Bavière tente de se réunir sous la bannière d'un certain Merrick, et par le biais des groupements rebelles de Constance, la Suisse entière tend à se soulever. Au Nord, l'Irlande envoie régulièrement des navires combattre la flotte anglaise. Et si vous saviez ce qu'il se passe en Chine!

- Que se passe t-il en Chine?

- Les mongoles, mon vieux! Les mongoles ont reformé leur empire, ils ont envahi la Chine! Vous l'ignoriez?

- Et vous, comment l'avez-vous appris?

- Ha, ça aussi, c'est une longue histoire. Je suis le filleul du prince Seïbas, le fils du roi de l'Ouest Mongolie, Ganarel.

Patrick se frotta le menton du bout de l'index.

- Vous m'avez tout l'air de connaître bien des choses, et du beau monde, Herulfr Yourgensen.

Le jeune homme baissa les yeux. D'un mouvement vif, brusque, sauvage, il se rassit dans son fauteuil.

- Combien de temps faudra t-il que je garde ces horreurs?

- Jusqu'à ce qu'elles ne fassent plus mal, et que vos nerfs s'apaisent.

- Hé bien...Ce n'est pas gagné.

Il jeta un œil à son compagnon, toujours allongé sur le canapé.

- Il va s'en tirer?

- Il est hors de danger. Mais vous ne devriez pas rester ici. Vous êtes en danger.

- Ne vous inquiétez pas pour nous. Nous sommes nombreux, et les autres ne devraient pas tarder à nous rejoindre, s'ils remportent la bataille, ils viendront se réfugier ici. S'ils la perdent, de toute façon, notre sort est jeté.

Le frère Patrick acquiesça. Il laissa Samira prendre soin de son père et de sa mère, et s'éloigna pour prendre un peu l'air. Il descendit sur le perron et inspira à fond. Le ciel s'éclaircissait lentement, une lueur grisâtre apparaissait à l'horizon, intensifiée par le miroir de la mer qu'il ne voyait pas, cachée derrière des arbres et un pont, mais dont il sentait la présence, par la moiteur de l'air et la forte odeur d'iode, ainsi que par le ronflement régulier des vagues sur les rochers. C'était donc ici que Samira avait grandi. Bien à l'abri, protégée par les dieux des océans et le murmure de la forêt. Il s'assit sur un petit banc de bois dans le jardin, et tira de sa sacoche une feuille d'arbre à mâcher. Il la posa sur sa langue et sentit aussitôt les effets apaisants de la substance sucrée qui en sortait. Il s'imagina, le temps de reprendre ses esprits, car la pratique de l'acuponcture lui demandait énormément de concentration, comment avait été la petite Samira, petite brunette galopant entre les fleurs que faisait pousser sa maman. Et puis soudain, il réalisa quelque chose qui jusqu'ici ne lui avait pas traversé l'esprit. Samira...ses grands yeux noirs, ses superbes cheveux noirs et bouclés, sa peau brune comme la peau des filles des îles...et ce prénom...Il ignorait qu'elle avait pu être la couleur des cheveux de la mère ou du père avant qu'ils ne se parsèment de longs fils argentés, mais une chose était certaine: leur peau était certes un peu burinée par le soleil, le sel et les embruns, mais pas noire, non, pas noire du tout...Un bruit de moteur le tira de ses pensées. Il crut d'abord que c'était une voiture. Inquiet, il se redressa, prêt à courir vers la maison prévenir Samira de se mettre à l'abri. Mais en tendant l'oreille, il s'aperçut que le bruit venait de la mer. Était-ce un pêcheur partant travailler? On coupa le moteur. D'autres bateaux arrivaient. Bientôt, il put percevoir des voix, des murmures. Des ombres avançaient sur le pont, des hommes, des femmes, des enfants. Ils étaient nombreux. Le frère Patrick se précipita à l'intérieur de la maison, annonçant la nouvelle à Herulfr, qui se releva d'un bond, et arracha ses aiguilles en se dirigeant à grands pas vers l'extérieur. Patrick le rejoignit devant l'entrée, reprenant les aiguilles qu'il avait réuni et les glissant rapidement dans son étui de bois noir, qu'il referma dans un claquement sourd. Samira se glissa entre les deux hommes, sortant sa tête curieuse dans la lumière d'une lampe au-dessus de la porte d'entrée. Elle entendit les murmures, les voix, les chuchotements.

- Ce sont eux », s'exclama Herulfr, enthousiaste. « Je ferai mieux d'aller à leur rencontre », dit-il après un temps d'hésitation durant lequel il avait examiné le frère Patrick des pieds à la tête. Il se précipita dans l'allée, allant au devant de silhouettes dansantes qui se profilaient dans l'encadrement des grands arbres.

- C'est merveilleux! » souffla Samira en souriant.

- Qu'est-ce qui est merveilleux?

- Mais, d'être tombé sur des rebelles! Mon père est un héros!

- Hum... » Le frère Patrick fit une grimace sceptique. « Méfie-toi, Samira. Ils sont contre les Atlantes, c'est vrai. Mais rien n'indique qu'ils soient du côté des neuf.

- Comment cela?

- Ce sont probablement nos ennemis. J'en suis presque certain.

- Que voulez-vous dire? Il y aurait un troisième clan?

Le jeune moine éclata de rire.

- Tu as une vison très manichéenne du monde, Samira...

Ignorant ce que signifiait « manichéen », Samira ne sut pas si elle devait se vexer de cette remarque ou non. Par défaut, elle lui adressa un regard du coin de l'œil, et reporta toute son attention sur Herulfr qui tentait d'expliquer quelque chose aux hommes et aux femmes qui se tenaient dans l'allée, parlant fort et agitant les bras. Peu de temps après, tous ces gens se retrouvaient dans le salon, entourant le pauvre Fanch qui revenait à lui lentement. Herulfr avait enfilé une chemise propre que lui avait tendu la mère de Samira, cachant aux yeux des enfants la blessure qui les effrayait. Le frère Patrick avait tenté de lier conversation avec eux, tentant de savoir si certains étaient blessés ou avaient besoin de soin quelconque, mais le cercle se refermait toujours devant son nez, l'excluant ou l'obligeant à s'éloigner. Lui et Samira avait fini seuls, tous les deux, dans un coin de la pièce, observant les allées et venues silencieuses de ces gens, dont l'attitude étrange ne permettait pas de définir s'il s'agissait de réfugiés ou de combattants. Samira repensa à ce qu'avait dit le frère Patrick. Ils étaient les ennemis des Atlantes, mais étaient-ils leurs amis? A voir les regards noirs et agressifs que les hommes leur lançaient, la façon dont les femmes serraient les enfants dans leur giron ou allaient chercher avec un air de fausse indifférence les petits enfants curieux qui s'approchaient d'eux, ils pouvaient effectivement penser que leur présence était indésirable ici. Peut-être était-ce parce que le frère Patrick avait soigné deux de leurs guerriers qu'ils ne les attaquaient pas. A moins que ce ne fut parce qu'elle était la fille de Fanch, et qu'ils se trouvaient dans sa maison. Tout ce dont elle pouvait être sûre, c'était que cette situation, confinée dans un salon, la mettait très mal à l'aise. Lorsque le frère Patrick lui demanda si elle voulait partir, elle n'attendit pas la fin de la réponse pour aller embrasser sa mère et lui dire au revoir, le visage fermé mais le cœur gonflé de chagrin.

Dans le voiture qui roulait à vive allure dans les rues de Larmor-Baden qui s'inondait du soleil froid du petit jour, Samira osa poser les questions qui la dérangeaient au frère Patrick.

- Pourquoi ces gens ont-ils ces regards de haine envers vous, frère Patrick?

- Parce que je porte l'uniforme de mon ordre.

- Le culte des neuf?

Le moine acquiesça en tournant le volant pour franchir le virage du pont de Pen En Toul.

- Ce sont des athées?

- Possible. Mais pas forcément. Ils peuvent aussi avoir d'autres religions. Tu ne sais pas grand chose de tes parents, n'est-ce pas?

La vision de Samira se brouilla subitement. Non, en effet, elle ne savait presque rien de ses parents. Elle avait toujours pensé que c'était normal, mais à présent, un abîme les séparaient, et il semblait à Samira que ce gouffre ne pourrait plus jamais être rempli. A quel moment avait-elle perdu contact avec eux? Elle tenta de rassembler ses souvenirs, se revit, enfant solitaire, perchée en haut des arbres du jardin, ou enfermée dans sa chambre pour écrire, s'inventant des histoires de pirates et de fantômes, seule. Toujours seule. Il n'y avait jamais vraiment eu de contact avec eux. Jamais eu de contact non plus avec qui que ce fut, comme si elle avait toujours été enfermée dans sa tête, dans son corps, incapable d'en sortir pour s'intéresser aux autres. Et ses parents? Que savaient-ils sur elle? Ce qu'elle leur en avait dit, et voilà tout. Ils ne savaient pas grand chose non plus, au final. Surtout que dernièrement, la vie de la jeune file avait été bouleversée à un tel point qu'elle même avait du mal à suivre.

- Il serait bon que tu regardes où se trouve notre prochaine destination.

Samira poussa un léger soupir et ouvrit le parchemin confié par le roi.

- Nantes. Une boutique, en face d'un château de la Loire. » Samira ne pouvait toujours pas prononcé l'adresse exacte, le frère Patrick dut se contenter de ces indications. « J'ai un mai qui habite Nantes...

- Ha, non, ça suffit, nous avons déjà dû dévier de notre route pour aller chez tes parents.

- Il faut que nous nous reposions », protesta t-elle. Il n'était pas dans ses habitudes de faire un caprice, mais laisser le frère Patrick conduire ainsi sans s'arrêter lui paraissait dangereux. Elle avait le permis, mais n'osait pas proposer de prendre le volant. Et puis, savoir qu'elle verrait bientôt un visage ami lui rendait le sourire. Mais comment le contacter? Elle avait éteint son téléphone portable, pour ne pas qu'il émette d'ondes pouvant la faire repérer (elle ignorait que même éteint son portable ne cessait d'émettre des ondes d'identification le long des pôles magnétiques que percevaient parfaitement les antennes telluriques alentours.) Il était hors de question de l'utiliser maintenant. Ils iraient donc directement sonner chez Yann, pour voir s'il était chez lui. Samira rêvait d'un bol de soupe et d'un bon bain chaud. Elle commençait à s'endormir lorsqu'un mouvement brusque du frère Patrick la fit sursauter. Il glissa sa main dans sa sacoche et en sortit un bonbon, une épaisse pastille bleutée, qu'il fourra dans sa bouche. Il la mâchonna goulument; Samira lui lançait des regards d'envie, mais le moine ne semblait pas disposé à lui en proposer. Il se passa alors quelque chose de très étrange. La peau claire du moine se mit à scintiller. La jeune fille se frotta les yeux, certaine que la fatigue et la lumière grisâtre du petit jour lui donnait des hallucinations. Mais lorsqu'elle rouvrit les yeux, la peau du moine scintillait encore d'avantage, d'une étrange aura bleutée. La lumière s'intensifia, semblant se coller sur la peau de son visage et de ses mains. Il était bleu. Entièrement bleu. Ses cheveux d'un bleu marine sombre ondulaient sur son crâne, sa peau devenait grise comme celle des dauphins, mais étrangement pailleté, comme si des éclats de verre, ou de miroir, s'incrustaient dans chacune de ses cellules. Bien que surprise, Samira n'avait pas peur. Persuadée que le frère Patrick était l'un des neuf, elle s'attendait à voir des phénomènes étranges autour de sa personne. Soudain, elle sursauta:

- Bon sang, c'était vous!

Patrick se retourna brusquement.

- Ho, pardon, je croyais que tu dormais! Je n'ai pas fait attention!

- C'était vous, sur le poster, c'était vous?

- Quoi? Tu as fait un cauchemar, Samira?

Samira lui raconta ce qu'elle avait vu dans la péniche de Loup, le poster, avec un petit bonze à la peau bleutée, terrassant un dragon par la seule force de sa pensée, l'animal se tordant de douleur derrière-lui.

- Il l'a encore? C'est adorable...

Le frère Patrick fit un sourire ravi, ses yeux pétillants de bonheur se fendirent en un regard attendri.

- Alors, c'est vous, la-dessus, hein?

- Oui, c'est une reproduction d'une toile qui se trouve dans les appartements du maître. Je suppose qu'il l'a emmené avec lui à Chateaugiron. Pour la première fois, cette toile a quitté le temple des neufs.

- Vous avez terrassé un dragon par la seule force de la pensée!

- C'est vieux, j'étais petit, je ne me souviens plus très bien. Et puis, l'artiste avait beaucoup d'imagination...

- Mais votre peau bleue...vous avez le pouvoir des neuf!

Patrick poussa un hoquet surprit, il en avala sa pastille. Il toussa, s'étranglant de rire, sous le regard d'incompréhension de Samira. Elle dut lui taper dans le dos car visiblement, le frère Patrick ne pouvait plus respirer. Sa peau au niveau des visage n'était plus d'un doux bleu ciel, mais d'un violet parcouru de veines profondes. Il parvint enfin à déglutir pour sortir tant bien que mal son bonbon de sa trachée.

- C'est dangereux, les bonbons, on ne le dira jamais assez, mais...

- Alors c'est vrai? Vous êtes un des neufs?

- Non, voyons! Bien sûr que non!

- Mais alors...mais alors...

Cette fois, la voix du frère Patrick prit un ton agacé:

- Mais enfin, tu m'as entendu le dire, non? Je suis druide!

Samira écarquilla les yeux, essayant de comprendre.

- Je compose des potions à base de plantes, rien de plus.

- Mais, votre peau bleue...le dragon...

Il lui lança un regard plein de mystère:

- Ne sous-estime pas les pouvoirs naturels. » Il reprit ensuite son ton agacé:

- Tu ne devrais pas dormir, toi?

- Heu...

- Si si, je t'assure. Dors.

Samira se tourna sur le côté, et ferma les yeux. Elle sentait les premiers rayons de soleil réchauffer ses joues. Au bout de quelques minutes, elle se remit à parler:

- Quand même, vous avez bien fait de vous laisser pousser les cheveux. Chauve, ça faisait vraiment bizarre.

Le moine éclata de rire:

- Si tu n'arrives pas à dormir, j'ai quelques plantes qui...

- Non, non, ça ira.

Cette fois, Samira se laissa aller pour de bon au cahot de la route et s'endormit.

 

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