Les portes

L'immeuble

Dans les vieux immeubles construits dans les années soixante règne une sorte de torpeur glaciale qui pousse les habitants à se réfugier chez eux, bien à l'abri dans leurs appartements, la porte close sur l'escalier de béton anonyme. Il ne faut surtout pas savoir ce que font les voisins, dans leurs appartements à eux, juste derrière la fine cloison de séparation, car sinon, qui pourrait les empêcher de savoir ce qui se passe chez nous? De temps à autre, certains bruits incongrus viennent troubler la tranquillité d'une vieille dame ou d'un étudiant travailleur: une chasse d'eau, une douche, un couple qui s'aime un peu trop fort, les aboiements du chien du président du syndicat. Ces bruits, ces vibrations de vie que l'on n'arrive pas tout à fait à étouffer, sortent malicieusement par la porte d'entrée et descendent en sifflant le long de la rampe d'escalier, ou se glissent de marche en marche, jusqu'en bas, là où habitent ceux qui n'ont pas peur de se faire cambrioler, ou ceux qui n'ont pas eu le choix. Les habitants du rez-de-chaussée et du premier étage sont de jeunes couples qui ont fait un enfant trop vite, et qui n'avaient pas les moyens de l'élever dans une grande et belle maison. Il y a aussi quelques étudiants qui ont eu pour Noël un petit chauffage d'appoint, car l'installation vétuste ne permet pas de chauffer un appartement dont la porte se trouve en face de la grande porte vitrée de l'immeuble, celle que l'on ouvre sans cesse et qui laisse entrer les courants d'air froid venus de l'extérieur, cet extérieur que l'on fuit, où tout ce que l'on veut cacher est dévoilé: ce bouton disgracieux sur le nez, cette démarche de canard, ces petits extras qui pèsent sur les hanches, ce sac sur lequel on a écrit, un jour de folie, au blanco, le nom de quelqu'un, d'un livre, d'un groupe de musique. Au milieu vivent les personnes âgées, les seuls membres du syndicat de l'immeuble, qui refusent toute adhésion de personne de moins de cinquante ans risquant de vouloir changer les choses, alors que tout ceci fonctionne parfaitement depuis les années soixante et qu'il est bien moins fatiguant de ne jamais rien changer. Et surtout pas les fenêtres, en bois vermoulu, laissant passer trop d'air, un vrai gouffre à énergie. Les personnes âgées du milieu appellent la police presque tous les soirs pour tapage nocturne, sortent sur le palier dès qu'un habitant monte ou descend trop bruyamment l'escalier, partent faire leurs courses le samedi matin, ne font absolument rien les autres jours de la semaine, sont exécrables avec leurs petits-enfants qui viennent les voir, et se plaignent qu'ils ne viennent plus leur rendre visite. Ces habitants du milieu n'ont qu'un ennemi: les habitants du dessus. C'est dans ces immeubles-là, tout en haut, que tout va se jouer. Plus précisément, entre les appartements du milieu et ceux du dessus.
Notre histoire commence dans l'escalier de l'immeuble du 35 rue Lafond, Rennes, une petite rue bien droite qui traverse un hameau de maisons à quatre étages parfaitement alignées et très coquettes dans lesquelles vivent des familles rangées, votant à droite, allant à la messe le dimanche, et ne constituant pas une famille digne de ce nom à moins de cinq enfants par couple. A un bout de la rue, une Poste, un vétérinaire, et un peu plus loin, une petite supérette, bien propre, aux prix exorbitants. A l'autre bout de la rue, le seul et unique immeuble du quartier, possédant deux entrées, les 33 et 35 rue Lafond. Un immeuble en rectangle couché, avec quelques garages pour les privilégiés, c'est-à-dire les personnes âgées du syndicat, et pour le reste, des places de parking non nominatives, en nombre limité. Un bac laisse de temps à autre sortir quelques fleurs, des fleurs des villes, rachitiques, malheureuses, poussiéreuses de pollution. Derrière l'immeuble, un parking couvert de graviers, et quelques arbres plantés à égales distances. Personne n'a jamais été capable de dire de quelle espèce sont ces arbres. Ils cachent, tant bien que mal, le grand local à poubelles. Sur la gauche en arrivant, encore quelques garages. Sur la droite, les deux entrées de l'immeuble. Prenons l'entrée du 35. Poussons le lourd battant de bois, avec vitre à petits carreaux brisés, pour laisser entrer la lumière dans le hall sans laisser entrer les regards. A votre droite, les boîtes aux lettres, toutes identiques, il serait inconvenant de personnaliser la sienne en y collant un quelconque autocollant. Seuls les autocollants «stop pub» sont autorisés. A votre gauche, le digicode, dont le chiffre ne change jamais, le syndicat s'y refuse, se serait bien trop compliqué de retenir un nouveau numéro. Les touches 1568 sont largement usées, nous ne pouvons pas lire les chiffres, il faut les déduire de leurs emplacements. La porte s'ouvre avec un grand «clac», parfaitement synchronisé avec le petit voyant vert qui s'allume au-dessus du boîtier du digicode. A votre gauche, l'ascenseur. Grand comme une cabine téléphonique, il peut à peine servir de monte-charge lors des déménagements, qui ont tous lieux fin juin, et des emménagements, qui ont tous lieux début septembre. Nous sommes en janvier, toutes les places sont prises. L'ascenseur consomme énormément d'électricité, l'équivalent de 600 ampoules à chaque démarrage, quelque soit la distance que vous souhaitez monter ou descendre. Prenons donc plutôt l'escalier. Un vieux linoléum bleu marine recouvre les marches de béton. Toutes les portes ont la même couleur: marron/bordeau. Le syndicat y tient beaucoup. Le numéro de l'étage est inscrit sur une petite pancarte de plastique. 1. 2. 3. Plus nous montons, plus la température grimpe. Ce n'est pas tant notre effort physique, que la distance que nous mettons avec la porte d'entrée de l'immeuble que nous venons d'ouvrir en laissant pénétrer un courant d'air froid qui vient refroidir les appartements du dessous sans que nous y ayons pensé, ingrats que nous sommes. Nous arrivons au quatrième étage, un dauphin en or, ou imitation or, grand comme notre main, est incrusté sur la porte de droite. C'est un heurtoir, indispensable pour la tranquillité de l'immeuble, car la sonnette éveille le petit chien qui habite cet appartement, le poussant à aboyer furieusement pendant le reste de la journée, ou de la nuit. Cette entorse à la règle de bienséance qui consiste à ne rien personnaliser à été accordée à la vielle dame du quatrième en raison de ses années de bons et loyaux services en tant qu'ancienne présidente du syndicat. Continuons. Cinquième. Sixième. Nous approchons. Nous y sommes. C'est un jeune homme. Il monte les escaliers qui mènent au septième étage. Il porte le cheveu long, ce qui lui garantie de devenir le sujet principal de discussion des membres de syndicat. C'est ce que nous remarquons en premier, lorsque nous le croisons dans cet escalier: de longs cheveux noirs, soyeux, attachés en queue de cheval, qui ondulent en vague gracieuse d'une épaule à l'autre à chaque mouvement. Ensuite, nous remarquons sa carrure. Il est d'assez grande taille, nous dirons, un mètre quatre vingt cinq, peut-être même quatre vingt dix, et assez mince. Ou sportif. Une stature haute, athlétique sans être vraiment tout à fait musclée. Difficile à dire. Ensuite, nous étudions ses habits. Il porte un long manteau de cuir noir, et comme nous le voyons de dos, ce manteau frôle les marches qu'il monte, c'est sans doute à cause de ce manteau que nous nous trouvons incapable de connaître avec précision la taille de cet homme. En tout cas, quelque chose nous interpelle. Ce sont ses chaussures. Est-ce une drag-queen, pour porter des chaussures à semelles compensées? Les pointes métalliques qui en sortent le démentent. Ce n'est pas un travesti. Seulement un gothique. Ce type de vêtement devient si courant qu'il enlève aux membres du syndicat une bonne partie des potins à se mettre sous la dent. Quel bonheur qu'un marginal dans l'immeuble, mais quel malheur qu'il ne fusse pas plus marginal que ça. La police sera appelée moins souvent. Le jeune homme tient quelque chose dans sa main. Un objet en plastique, plusieurs petites têtes de squelette attachées les unes aux autres, avec de petits grelots colorés. C'est peut-être bien un homosexuel, finalement. Il s'agit d'un porte-clé, au bout duquel se trouve la clé de son appartement. Il s'essuie les pieds sur le paillasson, devant sa porte, ouvre avec sa clé, entre, et referme la porte. Il nous l'a presque claqué littéralement au nez. Nous n'avons pas pu voir grand chose: un bout de couloir recouvert d'un vieux papier-peint jaune, du parquet, ou du linoléum imitant du parquet, et une chaise d'osier posée contre le mur, avec quelques livres sur la chaise d'osier, à moins que ce ne fussent des cahiers de tailles diverses. Nous voilà bien. Notre personnage nous a fait faux bon. Nous restons là, transi de froid dans l'escalier de béton glacial, à écouter les chuchotements, ronflements, crissements, jappements de l'immeuble.

Portes et regards

Nous avons notre décor. Nous avons pu entrapercevoir notre personnage. Notre narration reste bloquée entre le sixième et le septième étage, à attendre bêtement. Nous pourrions être vu par les habitants du septième qui descendraient l'escalier pour prendre l'ascenseur dévoreur d'énergie, ou qui nous croiseraient en saluant poliment, nous oubliant à peine la porte de l'immeuble refermée derrière-eux. Nous pourrions aussi l'être par les habitants du sixième, qui prendraient l'ascenseur qui ne s'arrête qu'entre deux étages, ou qui jetteraient simplement un œil au-dessus d'eux, à travers les barreaux de la rampe. Cette situation est inconfortable. Nous risquons de susciter des regards, des questionnements, peut-être même que certains habitants plus téméraires oseront nous adresser la parole. Que répondre alors? J'ai oublié mes clés? Et s'ils proposaient de nous faire rentrer chez eux, au chaud, de venir prendre une tasse de thé en attendant que l'autre personne qui vit avec nous vienne nous ouvrir, saurons-nous refuser poliment, sans avoir la voix qui tremble? Et si notre personnage tarde à sortir, et que l'habitant qui nous a gentiment proposé de venir chez lui prendre une tasse de thé ressort, longtemps après, et nous voit toujours transi de froid dans l'escalier, que va t-il penser? Que va t-il croire? Limitons les risques, et montons encore d'un étage, réfugions nous tout en haut des marches, là où on ne peut plus monter, le dos appuyé contre la porte du local des machines, à écouter le doux ronronnement des rouages de l'ascenseur, et les violents craquements du bois lorsqu'il se met en branle. Notre regard frustré est bloqué par les portes tout autour de nous. Certains bruits émanent, des frôlements, en fermant les yeux, nous pouvons percevoir les mouvements derrière la cloison. Mais rien en ce qui concerne notre étrange personnage principal. Il est tant de faire apparaître notre première péripétie, ou nous risquons de nous ennuyer. A peine sommes-nous en train de penser cela que l'évènement survient. Sur notre droite, en dessous de nous, puisque rien ne peut se passer en dessous, monte doucement un léger cliquetis et un froufrou de tissu. C'est une jeune fille qui monte les escaliers. Elle aussi a les cheveux noirs. Sa peau est d'une extrême pâleur, elle est mince, ou maigre, peut-être un peu malade. Ses cheveux sont relevés en chignon désordonné qui laisse échapper quelques mèches qui bouclent en anglaises élégantes sur sa nuque fragile. Son visage est fermé, sévère ou concentré. Ce qui est certain, c'est qu'elle ne nous a pas vu. Elle arrive sur le palier du septième, ce qui nous permet de jeter un œil discret sur sa tenue. Elle aussi est visiblement gothique, elle aussi porte un long manteau de cuir noir et des chaussures à semelles compensées, mais les siennes sont recouverts d'un plastique brillant, et ont moins de parties métalliques. Elles en sont sans doute plus légères. Elle porte une longue jupe noire à volants. Impossible d'en dire plus, elle s'est retournée trop vite vers la porte droite du septième étage. La porte derrière laquelle est enfermé notre personnage. Sans réfléchir, nous descendons l'escalier, nous nous retrouvons juste derrière la jeune fille et nous faufilons en même temps qu'elle dans l'appartement. Elle referme la porte. Elle ne nous a pas vu. Nous pouvons souffler: ça y est, nous y sommes. Nous allons peut-être en apprendre d'avantage sur notre personnage, mais tout d'abord, il nous faut de nouveau planter le décor, il sera plus difficile de nous le modifier plus tard, lorsque notre opinion sera faite. Agissons dès maintenant, tant qu'aucune image parasite n'est venue entravée la bonne marche de notre imagination. D'abord, le couloir. Trois portes à droite, une à gauche, et une ouverte, au fond, à travers laquelle nous pouvons voir notre jeune homme installé devant son ordinateur. C'était donc cela qu'il faisait depuis tout à l'heure, alors que nous attendions qu'il agisse en héros digne de ce nom, qu'il ait une pensée, un geste, un mot qui trahirait sa grandeur, sa particularité. Notre héros, à peine arrivé, à jeté son manteau sur le dossier d'une chaise est a allumé son ordinateur, ce qui n'a nullement l'air d'étonner la jeune fille qui traverse le couloir d'un pas rapide pour se pendre à son cou. Laissons-les se retrouver et visitons l'appartement. La première porte à droite débouche sur les toilettes. Nous voyons immédiatement, avec cette seule pièce, que nous sommes bien dans l'appartement du personnage principal, à moins qu'il ne s'agisse du méchant de l'histoire. Il y a des signes qui ne trompe pas. Nos toilettes à nous sont plutôt neutres, nous mettons peut-être un poster une affiche, un livre, un magazine pour passer le temps. Ceux de notre héros sont fortement personnalisé, ses toilettes se démarquent. Ce n'est pas le siège, tout à fait normal. Ce n'est pas le sol, du carrelage, ou du linoléum qui imite du carrelage. Ni le papier toilette, ni le désodorisant au muguet, ni le paquet de tampons ou de serviettes hygiéniques mal dissimulés derrière une boite de métal vert dont nous ignorons le contenu. Ce sont les murs. Ils sont blancs, avec quelques fissures. Mais surtout, quelqu'un a peint, en cercles concentriques, des symboles inconnus. Au centre de chacun de ces cercles, un pentacle, figure satanique par excellence. Nous ne pouvons nous empêcher de penser «après tout, ce sont des gothiques», et nous avons raison. Une fois le premier effet de surprise passé, nous ressortons des toilettes, pour nous tourner vers la pièce suivante, à proximité. Il s'agit de la salle de bain. Elle est éclatante de propreté, contrastant avec les toilettes qui eux semblaient victimes de négligence. Il est possible que cette salle de bain ait été récemment refaite, et que par conséquent, les occupants de cet appartement n'est pas encore eu le temps de la salir. C'est une salle de bain banale, comme toutes les salles de bains, d'un blanc/bleu brillant, avec quelques poissons et étoiles de mer, un bateau stylisé ornement la petite armoire au-dessus du lavabo. Cependant, après avoir constaté les étranges hiéroglyphes dans les toilettes, nous ne pouvons nous empêcher de jouer les détectives en cherchant dans cette salle de bain quelque chose de suspect, d'étrange, de gothique. Si nous n'avions pas visité ces toilettes en premier, nous n'aurions pas fait attention à ces menus détails qui donnent au bizarre toute sa saveur. Nous ne l'aurions pas vu, simplement parce que cette sensation que quelqu'un, ou quelque chose nous regarde, ne vient pas de la salle de bain elle-même, mais d'un mur. Le mur contre lequel est posé la machine à laver. Qui peut voir à travers les murs? Nous avançons. Peu conscient de l'architecture de l'immeuble, nous ne pouvons pas dire s'il est possible qu'il se trouvât quelque chose derrière ce mur, ou s'il s'agit de la façade de l'immeuble, derrière lequel souffle le vent, aspire le vide, le rien, l'absolu. Notre main, légèrement tremblante, il faut bien l'avouer, va toucher doucement le mur. Il est chaud. La machine à laver ne fonctionne pas. Le chauffage non plus. Notre regard troublé à même cru le voir palpiter. C'est un mystère à éclaircir. Nous y reviendrons plus tard, mais il est probable que ce mur devienne notre centre d'intérêt quelques temps, à moins qu'il ne revienne dans nos pensées de façon récurrente. Quittons cette pièce. Cette sensation d'être vu sans voir est désagréable, nous n'avons pas l'habitude. Nous préférons voir sans être vu, et c'est pour cela que nous continuons la visite. Nous savons qu'il s'agit de la chambre car nous pouvons distinguer des pieds de lit. L'odeur y est abominable. Les volets sont fermés, il fait très sombre, ce qui nous pousse à nous poser quelques questions quant à l'origine de l'odeur: Y a t-il un cadavre sur le lit? Ou cette pièce n'est-elle simplement jamais aérée? Cette obscurité nous frustre. Nous aurions aimé en savoir d'avantage sur cette pièce. Autant de mystères finissent par devenir exaspérant. Soyons rassuré: les deux autres pièces seront très bien éclairées.

 

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