Ivoria tome 1

Ivoria - Tome 1 - Le Nouveau Roi



Ivoria



Le Nouveau Roi



 

 

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Elen Valfae

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A Océane et Mewen,

Mon cœur, mon âme

























































Chapitre I :

L'intrus :

 

 



C'était le dernier jour d'école. Un énorme soleil, rond et blanc, brillait dans le ciel d'un bleu azur. La sonnerie avait retenti, les élèves sortaient des classes en hurlant, leurs cartables trop grands et trop lourds balançant d'une épaule à l'autre; les garçons jouaient des coudes et les filles riaient entre elles, de ce petit rire strident que Sophia détestait tant. En descendant dans la cour de récréation, Sophia se mit à sourire, heureuse. Les vacances commençaient, et elle serait bientôt à la maison avec son père. Ils avaient prévu de partir ensemble à la Baule, rien que tous les deux. Dans le bus scolaire qui la ramenait chez elle, au milieu du chahut, elle restait pensive, la joue appuyée contre sa petite main froide, réfléchissant à tout ce qu'ils pourraient faire pendant les vacances. Ils iraient à la plage, feraient la course à la nage, et mangeraient des glaces en regardant un carrousel tourner sur une jolie petite place. Sophia adorait son père. Il lui tenait à la fois lieu de père et de mère, maniant la douceur et l'autorité. Ce n'était pas toujours facile d'élever seul cette petite fille trop curieuse, et un peu caractérielle, mais enfin voilà, il y parvenait tant bien que mal, et Sophia était heureuse. Il était surprenant de voir cette enfant de cinquième, toute blonde et bouclée, avec de grands yeux bleus, rêver ainsi, la main sur la joue, le front contre la vitre derrière laquelle le paysage défilait, au milieu de tous ces collégiens un peu fous, qui hurlaient et s'agitaient, se battaient, s'embrassaient même pour certains.



Lorsque le bus la déposa à son arrêt, sur la place de l'église de son petit village, l'air pensif et heureux ne quitta pas son visage. Pourtant, une autre expression apparut dans ses yeux: celle de l'étonnement. Devant la boulangerie, un petit pain à la main, son père l'attendait. C'était un bel homme, grand et brun, bien habillé avec une chemise et un jean noir, les cheveux parsemés de quelques filaments argentés, coupés et rabattus vers l'arrière. Il n'était pas dans ses habitudes de venir chercher sa fille à la descente du bus. Il sortait en général de son travail fatigué, et se reposait en lisant un livre, confortablement installé dans le canapé lorsque Sophia rentrait. Pourquoi était-il venu la chercher? Était-ce pour fêter le début des grandes vacances? Elle courut le rejoindre, son sac cognant contre son dos à chaque pas.

- Qu'est-ce que tu fais là? 

Ce n'était pas tout à fait comme cela qu'elle aurait voulu le dire. Elle parlait souvent d'une voix rude à son père, sans vraiment le vouloir, et regrettait toujours ce ton trop brusque; elle s'enfermait parfois même dans sa chambre toute déconfite. Mais son père, si doux, venait la voir, s'asseyait sur son lit et lui adressait son plus beau sourire, un sourcil levé. Alors, tout s'arrêtait, et Sophia redescendait avec lui dans le salon en lui tenant la main, heureuse.

- Je suis venu t'accueillir bien sûr ! Un petit pain ?  demanda-t-il en tendant le sac en papier de la boulangerie. 

Sophia s'en saisit en souriant. Le père aussi souriait. Il avait quelque chose d'important à annoncer à sa fille, et la voir aussi radieuse sous le soleil d'été, avec sa frimousse d'enfant sage dans son tee-shirt rose trop petit qui remontait sur ses bras et son ventre, lui donnait du courage. Dans un élan de tendresse, il lui attrapa la main, et ils descendirent ainsi la rue jusqu'à leur maison.

Dans la cuisine, il fit chauffer au micro-onde un bol de lait pendant que Sophia sortait du placard le chocolat en poudre.

- Ça s'est bien passé à l'école aujourd'hui?

- Plutôt, oui, j'ai eu un 15 sur 20 en sport, et Madame Bernard...

- Qui est Madame Bernard?

- La C.P.E.

- La quoi?

- La chef des pions, si tu préfères...

- Ah ! D'accord..., fit le père en se frottant le nez avec l'index.

- 'fin, c'est un peu plus compliqué que ça, mais bon..., » Sophia agita la main en l'air.   Donc, Madame Bernard, elle m'a fait lire devant toute la Perm...

- Et avec tes petits camarades, ça se passe bien?

- Les garçons sont cons et les filles sont pétasses...

Le père la regarda d'un air consterné:

- Sophia!

- Ben quoi, c'est vrai...

- C'est peut-être vrai, mais ce sont des gros mots!

- Bon , coupa t-elle, tu m'écoutes ou tu continues à m'interrompre tout le temps?

- J'écoute, j'écoute ...  fit-il en déposant sur la petite table carrelée de la cuisine le bol de lait chaud. Mais il n'écoutait déjà plus. La seule chose qui le préoccupait à cet instant était la manière dont il devait annoncer la chose à Sophia.

- Chérie...

Sophia leva ses grands yeux bleus de son bol. Une moustache de chocolat s'était dessinée entre son nez et sa lèvre. Le père tira une chaise, et s'assit en face d'elle, l'air grave et préoccupé. Sophia, plus intriguée qu'inquiète, le regarda avec attention.

- Chérie, j'ai quelque chose à te dire.

Comme les adultes prenaient leur temps pour annoncer les choses!

- Quelqu'un va venir passer les vacances avec nous.

Sophia sourit, montrant ses petites dents blanches. Elle espérait tant que ce soit sa tante! Elle faisait ses études loin, et avait déjà, une fois, il y a longtemps, passé ses vacances avec eux.

- Elle s'appelle Eléanor.

Le nom ne lui disait rien.

- C'est ma fiancée.

Son cœur se souleva. Il se souleva d'avantage encore lorsque la « Eléanor » en question apparut dans l'encadrement de la porte du salon. Elle était là depuis le début, à écouter, telle une espionne. Sophia la regarda sans comprendre. Qui était cette dame? Comme elle était vieille! Et laide!

- Bonjour Sophia.

Comment osait-elle lui adresser la parole ! Sophia repoussa son bol, dégoûtée, et se leva. Elle toisa du regard la vieille dame moche, les sourcils froncés, la bouche pincée pour montrer son mépris, prit son cartable, et monta dans sa chambre.

Le père regarda sa fiancée d'un air désolé. Tout s'était passé si vite, et si mal!

- Je vais lui parler, fit-il comme pour s'excuser.

Il monta l'escalier, doucement, d'un pas pesant, réfléchissant à toute vitesse. Qu'avait-il fait de mal? Et s'il avait fait une bêtise? Il était très amoureux d'Eléanor, mais sa fille comptait plus que tout...Il frappa trois coups contre le battant de bois d'une main tremblante.

- Sophia ? 

Il n'y eut pas de réponse. Son estomac n'était plus qu'une boule glacée dans son ventre, mais il entra tout de même dans la chambre de sa fille, la mâchoire crispée, nerveux. Sophia boudait, assise sur son lit, une jambe repliée, les bras croisés et le menton sur sa poitrine. Elle lui lança un regard noir que le père n'avait encore jamais vu sur cette bouille de poupée. Il s'assit sur son lit, à côté d'elle. Quelques minutes passèrent, qui parurent être des secondes pour le père, des heures pour la fille, avant que l'un des deux n'osent prendre la parole:

- J'aurai dû te prévenir... , fit-il en tortillant ses longs doigts.

- Ha bah, je veux, oui! rétorqua Sophia méchamment.

- Écoute, Eléanor est gentille, tu verras...

- Mais Papa..., implora-t-elle, elle est vieille et moche...

Il se mit à rire, doucement, d'un petit rire amusé qui le détendait:

- Elle a 25 ans...

- Oui, bah c'est bien ce que je dis, fit Sophia en haussant les épaules, elle est vieille...

Un long silence s'ensuivit. Le père, sans voix, restait là, à se gratter la tête. Sophia, en le voyant si gêné, dû se radoucir.

- Papa ?

- Oui, chérie ?

- Tu n'aimes plus Maman ?

Le père sursauta, il ouvrit et referma la bouche plusieurs fois, surpris par la question.

- Mais, si, bien sûr que si, voyons, pourquoi dis-tu cela ?

Sans prévenir, de petites larmes, brûlantes et douloureuses, se mirent à couler le long des douces joues roses de l'adolescente.

- Tu m'avais dit que tu l'aimerais toujours...

Il passa un bras autour de ses épaules.

- Eléanor n'est pas là pour remplacer Maman, Sophia. Personne ne pourra jamais remplacer ta Maman. Sa place sera pour toujours dans nos cœurs.

Sophia, après avoir essuyé ses larmes dans sa manche trop courte, leva vers lui ses grands yeux bleus aux cils tout collés:

- Et Eléanor, tu l'aimes ?

Le père hocha la tête en souriant.

- Mais...continua-t-elle, tu en es sûr ? Enfin je veux dire...Comment tu peux savoir?

Il se mit à rire, d'un rire franc et sec, comme le bruit d'une explosion, ou d'un feu d'artifice.

- Je le sais, c'est tout!

Mais elle ne le croyait pas. Elle resta là, sans bouger, à le regarder, un sourcil levé, sceptique.

- Allez, viens donc lui dire bonjour. 

Il la prit par la main, et l'entraîna vers l'escalier. Sophia se laissa faire car, même si son père oubliait sa mère dans les bras de cette grosse femme laide et vieille, c'était de toute façon malpoli de ne pas répondre à quelqu'un qui vous dit bonjour si gentiment.

Eléanor n'avait pas bougé d'un pouce, elle était restée là, à les attendre, adossée contre le chambranle de la porte. Son père la saisi par les hanches, et lui murmura quelque chose à l'oreille. Sophia sentit son cœur gonfler de colère en voyant son père se comporter ainsi avec cette grosse femme. Eléanor le repoussa d'un petit rire niais avant de mettre les mains sur ses genoux en se penchant, comme on ferait pour s'adresser à une petite fille.

Elle articula un « Bonjour So-phi-a » avec un sourire forcé affligeant.

- Bonjour Madame....

L'idiote partit d'un grand rire électrique:

- Hahahaha! Mais appelle-moi donc Eléanooooooor, ma chèrrrrrrrrre petite !

Sophia haussa les épaules d'un air méprisant, mais sous le regard noir de son père, elle dû faire un petit sourire d'excuse.

-Heu...bien, fit le père, maintenant que les présentations sont faites, Sophia, j'aimerais que tu ailles prendre ta douche avant de faire tes devoirs.

- Mais, papa, je n'ai pas de devoirs !

- Oh, c'est vrai, tu es en vacances...

Eléanor s'en mêla, son petit grain de sel irrita Sophia dont les poings se crispèrent:

-Ce n'est pas parce que c'est les vacances qu'il faut se relâcher. Tu n'as pas un livre à lire ?

Et le père de renchérir:

- Tu as raison, chérie, Sophia n'a toujours pas lu le livre qu'elle a eu à Noël de sa tante, c'est l'occasion, n'est-ce-pas Sophia ?

Le visage de Sophia devint rouge tomate. En hurlant et en pointant son index vers le sol, elle lança à son père:

- Ne l'appelle pas ta chérie, okay ? C'est moi ta chérie, okay ?

Le père soupira d'agacement, en fermant les yeux:

- Va te laver, Sophia. Tout de suite.

Sophia tourna sur ses talons, et partit, le nez levé, avec un air de profond mépris affiché. Dans la douche, elle se mit à pleurer. Depuis combien de temps rêvait-elle de ces vacances à la mer avec son père ? Toutes ces belles images, tous ces souvenirs d'événements qui n'avaient pas encore eu lieu mais qu'elle avait déjà en mémoire, resteraient un rêve qui ne se réaliserait jamais. Ils iraient à la Baule, c'est certain. Mais avec cette espèce de gros hamster qui ferait semblant d'être sa meilleure amie tout en essayant de prendre sa place dans le cœur de son père. Et en plus, elle le voyait venir, cette grosse dinde allait lui coller des devoirs de vacances, ce que son père n'avait jamais fait. Sophia allait passer ses journées enfermées dans la caravane a faire des exercices, tandis que son père et elle iraient ensemble, main dans la main, se baigner. Cette idée lui révulsait le cœur. Tout son environnement venait d'être chamboulé, et son père, si fort d'habitude, paraissait tout à coup gêné, embarrassé, et empoté.

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*

* *



Après s'être habillée, ne voulant pas risquer de croiser le regard bovin d'Eléanor, Sophia ne descendit pas et alla dans sa chambre. Elle sortit de son placard le livre que lui avait offert sa tante, encore sous emballage plastique. C'était le roman de Peter Pan. Un roman très très vieux, qui avait été écrit bien avant la naissance de son père, et donc, qui n'avait aucun intérêt. Sur la couverture, un petit garçon aux pattes de chèvre levait les yeux vers les étoiles. Sophia s'installa dans son lit, et se mit à lire. Mais seuls ses yeux couraient sur les lignes noires de la page. Son esprit, lui, était ailleurs. Comment lui en vouloir? Il en faudrait moins pour déstabiliser n'importe quel adulte. Imaginez qu'on vous apprenne, comme ça, du jour au lendemain, que vous allez être tenu de vivre avec quelqu'un que vous n'aimez pas. Vivre ? Tout à coup, le cœur de Sophia se mit à cogner à toute vitesse dans sa petite poitrine. Vivre ? Et s'il fallait vivre toujours avec elle ? Et si son père l'épousait et qu'elle restait à la maison pour toujours ? Elle referma brusquement le livre. Et...et s'ils allaient avoir un enfant ? Sans prévenir, une grosse larme glissa le long de sa paupière. S'ils avaient un enfant ensemble...son père le préférerait, c'est sûr. Ce serait un garçon, il avait toujours voulu un garçon...Ils lui donneraient le plus laid des prénoms, il serait atroce, gros, déformé et rougeaud. Et elle devrait partir. Oh, son père ne la chasserait pas, non. Mais il ferait exprès de l'ignorer, ce qui revenait au même.

Elle fit le tour de sa chambre du regard. Partir... Elle aurait besoin de quoi ? Un grand sac. Elle prendrait son cartable. Il faudrait de la nourriture aussi. Et un pyjama. Elle s'en irait chez sa tante, qui l'adopterait, et qui parlerait à son père, qui lui dirait à quel point c'est un mauvais père, de laisser ainsi tomber sa fille. Et le père quitterait sa femme et son fils moche, et il viendrait vivre avec elles. Ce serait le bonheur.

Sophia était encore dans ses rêves lorsqu'on l'appela en bas. Il était l'heure de dîner. Le plus lentement possible, elle descendit de son lit, déposa son livre, et se glissa hors de sa chambre, la gorge serrée. Triste, elle rejoignit son père et sa fiancée dans le salon. La table était bien mise, elle n'avait jamais été aussi jolie. On avait sorti la nappe du dimanche, et mit les beaux couverts. C'était sûrement Eléanor qui avait mis la table, elle ignorait que tout ceci était réservé au dimanche, quelle idiote! Sophia s'installa à sa place, sans dire un mot, sans jeter un regard sur Eléanor qui la servait. Le repas était infect.

- POUAH!  S'écria Sophia en repoussant son assiette.  Mais c'est dégueu!

- Sophia! gronda son père.

- Mais c'est vrai!

- On ne dit pas de gros mot!

- Tu n'aimes pas ? fit Eléanor, sincèrement déçue.

Sophia lui lança un regard noir. Cette femme avait voulu l'empoisonner, elle en était certaine.

- Ce sont des légumes. Je ne pense pas que ça te tuera,  fit le père en portant sa fourchette à sa bouche sans lever les yeux.

Sophia attendit que son père avale. Aucune réaction n'effleura son visage. Son assiette à lui ne devait pas être empoisonnée. Eléanor en avait juste après elle. Sophia ne toucha pas à la nourriture. Les bruits de mastication de la grosse dame à côté d'elle l'exaspéraient, elle se saisit de la télécommande en bougonnant et alluma le poste. Eléanor poussa un léger soupir.

-  Sophia, éteins le poste, Eléanor ne supporte pas la télé...

Sophia regarda son père avec une profonde indignation. Comment pouvait-il la priver de télé sous prétexte que « meudeume » Eléanor ne la supportait pas ?

- Okay ! Ben qu'elle fasse moins de bruit en mangeant alors, c'est trop gore.

- Sophia !

- Ça me donne envie de gerber.

- SOPHIA !

- De vomir.

Le père paraissait complètement outré. Jamais sa fille n'avait été aussi vulgaire. C'était une véritable rébellion. Elle dépassait les bornes.

- File dans ta chambre!

- Ben, tant mieux ! fit Sophia en repoussant sa chaise avec ses fesses.

- File ! Allez, ouste ! 

Sophia était à la fois bouleversée et en colère. Son petit cœur battait la chamade. Jamais elle n'avait pris autant de liberté envers son père, mais elle avait voulu lui montrer qu'elle existait, elle aussi, et qu'elle vivait aussi dans cette maison. Après tout, qu'aurait-il dit, lui, si elle avait ramené un amoureux chez eux en disant « papa, je t'annonce que nous allons passer les vacances ensemble ». Les sentiments d'injustice, de colère et de jalousie lui firent tant tourner la tête qu'elle s'allongea dans son lit, un peu nauséeuse, et s'endormit tout de suite, une main sur le Peter Pan de sa tante.


























Chapitre II :

Le laboratoire secret :

 

 



Le réveil fût étrange et douloureux. La tête résonnant comme un tambour, Sophia ouvrit ses lourdes paupières collées, cherchant des yeux d'où venait la lumière qui envahissait sa chambre. Elle n'avait pas fermé les volets avant de s'endormir, et des rayons bleutés d'un soleil matinal en avaient profité pour s'engouffrer un peu partout, jouant avec les rideaux et se cognant contre le bois blanc de ses meubles. Elle frotta son visage d'une main tremblante. La nuit avait été pénible, pleine de cauchemars horribles, comme si quelque part son esprit voulait la prévenir d'un danger. Sur son bras, le coin du livre avait imprimé un angle rouge dans sa chair, la couverture était écornée. Elle reposa le livre sur sa table de chevet, et se leva en s'étirant comme un chat.


L'espace d'un instant, elle avait espéré que tout ce qui s'était passé la veille n'avait été un rêve, mais elle sut que c'était la vérité en entendant la voix piquante d'Eléanor qui parlait à son père dans la cuisine, en bas. Ils devaient prendre leur petit déjeuner. Sophia hésita à descendre, mais finit par se dire qu'après tout, elle était chez elle, et qu'elle faisait ce qu'elle voulait. Elle descendit donc, déterminée, et ouvrit avec force la porte de la cuisine dans laquelle elle s'engouffra, marchant avec une noblesse forcée, le menton en l'air et le dos très droit. Eléanor se tut lorsqu'elle entra. Sophia, sans un mot, sans un regard, prépara seule son petit déjeuner, et s'installa à table dans le silence pesant. Les adultes se regardaient sans savoir trop quoi dire ni quoi faire. Eléanor toussota en regardant son fiancé avec insistance, qui acquiesça. Elle sortit de la pièce tandis que le père s'asseyait en face de sa fille. Sophia soupira en sirotant son chocolat. C'était l'heure du sermon...

- Écoute, Sophia...

Et voilà, c'était parti.

- Je sais que ce n'est pas facile pour toi en ce moment.

Il regardait ses doigts s'agiter sur le rebord de la table en cherchant ses mots.

- Je sais que tu n'es pas contente. Tu dois te sentir trahie.

Il leva le visage vers elle.

- Sophia...je voulais attendre que ce soit sérieux entre Eléanor et moi avant de t'en parler. Je sais bien que je m'y suis très mal pris, j'aurais dû t'en parler bien avant son arrivée.

Il inspira à fond et avala sa salive.

- Mais, voilà, l'erreur est commise et on ne peut plus la réparer. Eléanor et moi, c'est du sérieux. Elle est venue parce que je le lui ai demandé. Tu sais, ce n'est pas simple pour elle non plus, d'être là, dans une maison qu'elle ne connaît pas, avec un homme qui a déjà une enfant. Si en plus, cette enfant la fait souffrir...

Sophia croqua rageusement dans un biscuit. Son père avait retourné la situation de manière à ce que ce soit elle, la méchante, l'intruse. Elle, et pas Eléanor. Ça y était, son père commençait déjà à la chasser. Et nous n'étions qu'au premier jour des vacances.

- Eléanor est très jeune, tu sais. Tu ne t'en rends peut-être pas compte, mais 25 ans, c'est très jeune, surtout pour tomber amoureuse d'un monsieur qui a déjà été marié et qui a une petite fille.

- Oui, ben j'ai compris, c'est bon !  fit Sophia, en colère.

Elle crut que son père insinuait que si elle n'était jamais née, il aurait pu vivre tranquille avec Eléanor. Et puis quoi ? Il regrettait sa naissance ? Il regrettait d'avoir eu une enfant avec une autre femme qui était morte ? C'était ça ? Sophia était folle de rage.

- J'aimerais vraiment que ça se passe bien entre vous. J'ai pensé qu'elle te plairait. Elle écrit des livres, elle te racontera pleins d'histoires et....

Il s'arrêta. Il était en train de se justifier devant une petite fille. Tout à coup, il voulut affirmer son autorité qui avait tendance à s'effilocher en situation de crise:

- Alors, je voudrais que tu ailles la voir. Pour discuter, simplement.

- D'acc , fit Sophia en hochant ses épaules.

Elle ne pourrait jamais être amie avec cette femme, mais tolérer sa présence, si son père y tenait tant et s'il fallait cela pour le rendre heureux, elle pourrait essayer.

- Elle doit être dans le bureau, là.

- Dans le bureau ?  Répéta Sophia, surprise.  Mais, pour quoi faire ?

- Je lui ai laissé mon bureau pour qu'elle puisse écrire tranquillement. Je t'ai dit qu'elle écrivait ?

- Oui, papa.

- Bien, termine ton petit déjeuner et va la voir. Ensuite, tu iras t'habiller, nous sortons cet après-midi.

- On sort ? Où ça ?

- Il y a un salon du livre en ville, Eléanor doit y être. Nous en profiterons pour t'en acheter quelques uns, qu'en dis-tu ? 

L'idée n'enchantait pas Sophia, qui ne voyait pas l'intérêt de lire, puisqu'ils avaient la télé et internet pour s'instruire et se divertir. Mais pour faire plaisir à son père, elle lui adressa un gentil sourire, et termina de déjeuner. Puis elle rinça son bol, et embrassa son père avant de quitter la pièce pour retrouver Eléanor dans son bureau.




*

* *

 

Le bureau était à l'étage, sur le palier, exactement à l'opposé de la chambre de Sophia. On n'entendait rien, absolument rien. Pas de cliquetis de clavier, pas de musique, pas de respiration, rien. Elle ne devait pas être là. Ou alors, elle ne travaillait pas. Pour s'en assurer, Sophia frappa tout de même à la porte. Personne ne répondit. Elle posa sa main sur la poignée, et doucement, l'entrouvrit. Ce n'est qu'alors qu'elle entendit le bruit. Comme un léger bouillonnement, et comme des gouttes à la surface de l'eau. Le cœur battant, elle jeta un œil dans le bureau, mais ne reconnut rien de la petite pièce qu'utilisait habituellement son père. Les volets étaient fermés, ce qui n'arrivait jamais, mais surtout, les meubles avaient changé de place. Le bureau, qui paraissait beaucoup plus sombre, et vieilli comme s'il avait d'un coup perdu tout son vernis, trônait au centre de la pièce, couvert de papiers jaunis et éclairés par une toute petite lampe ancienne joliment travaillée, posée sur un présentoir en forme de poisson, ou de dragon. La lumière vacillante s'accrochait sur une plume d'oie plantée dans son encrier. Les dossiers avaient été enlevés de l'étagère, remplacés par des fioles de verre, de toutes les tailles, contenant des liquides étranges de couleurs diverses. Et sur la petite table, qui était d'habitude recouverte de dossiers en attente, des tas de tubes en verre laissaient couler quelques gouttes dans une petite marmite bouillonnante posée sur un réchaud à gaz.

Sophia sursauta lorsqu'elle entendit la chasse d'eau dans la salle de bains. Elle referma la porte doucement, sans faire de bruit, mais il était déjà trop tard. Eléanor l'observait depuis le couloir, les sourcils froncés, la bouche entrouverte, les poings sur les hanches. Sophia tremblait. Mais qui était cette femme? Que fabriquait-elle dans ce bureau ? Inquiète, elle n'osa approcher, sans trop savoir pourquoi. Eléanor, très lentement, comme le ferait un chat face à un autre chat, avança, pas à pas. Le cœur battant la chamade, la gorge sèche, Sophia attendit. La veille encore, ce bureau était celui de son père. Comment avait-elle pu le transformer aussi rapidement ? Même les cadres aux murs n'étaient pas d'origine. Et qu'y faisait-elle ?

- Sophia...

Eléanor réajusta ses vêtement, et remit de l'ordre dans ses cheveux noirs. Une boule descendit le long de la gorge de Sophia.

- Sophia, si nous en discutions calmement, toi et moi ?

- Discuter de quoi ?

Sophia fit un sourire effronté, et l'observa du coin de l'œil. Il fallait que son père voit ce bureau! Elle serait curieuse de connaître sa réaction. Il mettrait sûrement Eléanor à la porte, aussi sec. Peut-être même en aurait-il peur, et refuserait-il de la voir à nouveau?

- De ce qui se passe, bien sûr.

Elle avança encore. Sophia recula, et se trouva dos contre la porte. La femme lui adressa le plus doux des sourires. Elle s'arrêta, et posa les mains sur ses genoux, comme elle avait fait la veille pour s'adresser à elle.

- Tu penses que je vais te voler ton papa, hein ?

Elle lui parlait comme à une gamine. Cette fille là n'avait jamais eu d'enfants, et ça se voyait.

- Mais ce n'est pas vrai. Ton papa, c'est ton papa, et il t'aime très fort.

Elle agitait ses bouclettes brunes sur les côtés de sa tête en insistant sur le « très fort ». Sophia se demanda dans quel magasine psychologique à deux euros elle avait pu lire ce texte qu'elle semblait répéter.

- Vous faites quoi, la-dedans ?  fit Sophia en reniflant avec mépris. Elle voulait se donner de la prestance. En vérité, elle tremblait de peur.

- Ton papa ne t'a pas dit ? Il me prête son bureau...oh! Juste pour les vacances.

- Mais...vous faites quoi la-dedans ? 

- Heu...mais rien de plus que mon travail, mon enfant. 

« Mon enfant »! Voilà autre chose! Elle l'appelait « mon enfant », à présent ! En plus de la fausse image de mère qu'Eléanor voulait se donner, voilà que s'y ajoutait celle du grand méchant-loup devant le petit chaperon rouge. « Mais, c'est pour mieux te manger, mon enfant ».

- D'ailleurs, à ce propos, ce n'est pas vraiment pour les petites filles. Ça pourrait être dangereux, vois-tu.

Elle se redressa en inspirant profondément.

- Je me vois dans l'obligation de t'interdire l'accès à ce bureau, dorénavant. J'en préviendrai ton père. 

Et le grand méchant loup de rajouter un « c'est pour ton bien, fillette », qui ne trompait personne. Sophia aurait voulu répliquer. Elle aurait aimé crier de toutes ses forces qu'elle était chez elle, et que jamais on ne lui avait interdit l'accès à une pièce de cette maison qui lui appartenait autant qu'à son père. Et voilà qu'une étrangère boursouflée de graisse et d'orgueil venait lui mettre des verrous.

Elle aurait aimé crier, taper du pied, la pointer du doigt. Mais rien ne lui vint. Eléanor, aussi bizarre que cela puisse paraître, semblait la contrôler. Le cœur battant, Sophia sentit sa force s'en aller, remplacée par une sorte de fluide glacé, qui coulait de son esprit ralenti dans toutes ses veines. Comme si des mains invisibles la guidaient, elle se sentit poussée vers sa chambre, quelqu'un d'invisible lui saisissait le poignet des ses doigts glacés et squelettiques, et posait sa main tremblant sur le poignée. Puis, les mains qui pesaient sur ses épaules la propulsèrent à l'intérieur de la chambre, et fermèrent la porte. Sophia resta là, tous les muscles crispés par la peur, des gouttes de sueur brûlantes coulant le long de sa colonne vertébrale. Mais que s'était-il passé? La tête lui tournait, elle dut s'asseoir sur le rebord du lit, et tenta de se calmer pour reprendre sa respiration. Son cœur ne cessait de faire des bonds douloureux dans sa poitrine compressée, elle frotta sa gorge de la paume de la main, et cligna plusieurs fois des yeux. Enfin, tout s'arrêta. Les sensations désagréables s'envolèrent comme après la guérison d'une mauvaise grippe. Elle se sentait revivre, et surtout, elle se sentait en danger. Cette femme était trop étrange. Sophia savait que c'était elle qui avait fait tout cela. Par la force de la pensée, peut-être, ou en faisant appel à des esprits fantômes qui devaient la servir, ce qui expliquait la sensation de cette main de squelette qui s'était refermée sur son poignet. Et si ce n'était pas elle qui était en danger, mais son père? Soudainement en panique, elle bondit sur ses pieds et courut vers la porte de sa chambre. Mais, en l'ouvrant, elle tomba sur son père qui se tenait sur le seuil. Surprise, elle recula de trois pas, et dans l'affolement, se prit les pieds dans le tapis et tomba sur les fesses. Vu du sol, la silhouette de son père paraissait gigantesque et massive, et lorsqu'il se pencha pour l'attraper assez durement par les bras et la relever, il eut l'air d'un géant protecteur mais sévère.

- Sophia...  gronda-t-il...

Il remit sa fille sur ses pieds.

- Eléanor m'a parlé. Elle m'a prévenu.

Sophia écarquilla les yeux. Le père se mit à genou, et pinça gentiment le nez de sa fille.

- Ça n'a pas très bien démarré, cette histoire, hein, ma chérie?

Sophia esquissa un sourire en haussant les épaules.

- Je voulais juste m'excuser, et je suis entrée dans ton bureau...

- Je sais, chérie. Elle m'a tout raconté. Nous allons passer un accord tous les deux.

Sophia l'écoutait, intriguée.

- On va attendre un peu avant de partir en vacances. Si vraiment, tu ne veux pas d'Eléanor, elle s'en ira, et nous partirons tous les deux. Mais, en attendant...

Il plongea son regard dans le sien.

- Je te demanderai de ne pas entrer dans ce bureau.

Le cœur de Sophia bondit. Quoi? Son père était donc au courant de tout? Mais alors...

- Mais, papa...

- C'est une écrivain. Elle a besoin de calme pour travailler. Et surtout, elle a besoin qu'on ne vienne pas la déranger.  Il poussa un long et profond soupir.  Donc, s'il te plaît, n'entre pas dans son bureau.

« Son bureau »! Son père venait d'oublier que ce bureau était, il y a peu de temps encore, le sien.

- Elle a vraiment besoin d'intimité pour écrire.

- C'est bon, c'est bon, j'ai compris !

Le père sourit, et déposa un baiser sur son front.

- Comme tu grandis vite, c'est incroyable.

Il se releva satisfait. Son sourire béa disparut dès que Sophia ouvrit la bouche:

- Papa, Eléanor, c'est une menteuse, elle est pas du tout écrivain, en fait c'est une sorcière.

Il se retourna. Lentement. Très lentement. Comme une statue sur un socle électrique. Son visage n'avait plus du tout un air satisfait.

- Sophia...

- Elle a tout transformé ton bureau, papa, c'est un laboratoire, avec pleins de fioles multicolores, des grimoires, des...

- Sophia!

La bouche de Sophia se ferma d'un seul coup, avec un claquement mouillé. Son père posa sur elle ses yeux noirs pleins de colère.

- Sophia ! Tu dis n'importe quoi ! J'ai conclu un accord avec toi, mais si tu ne fais aucun effort, cet accord ne sera plus valable ! Allez, à table, c'est l'heure! File !

Se faisant aussi petite qu'une souris, Sophia se faufila dehors.

Le repas se fit dans le silence le plus complet. Mais Sophia épia les moindres faits et gestes de la sorcière, et l'attitude de son père. Elle le manipulait, c'était évident. Dans ces conditions, il devenait inutile de raisonner son père. Mieux valait se taire, ou sinon, il pourrait la punir. Elle attendit donc sagement la fin du repas pour filer dans sa chambre sans demander son reste. N'osant descendre, ni même sortir, elle attendit patiemment, que la journée s'écoule.

De temps à autre, elle ouvrait la porte pour écouter ce qui se passait dans le bureau de son père, mais n'entendait rien. Strictement rien. Pas de bouillonnements, pas de goutte à goutte, pas de frottements de plume contre le papier. En soupirant, elle refermait donc la porte, et retournait à ses occupations. Elle attendait le repas du soir, et le moment où tout le monde irait se coucher avec impatience. Et ce moment arriva.




*

* *

Le cœur battant, elle attendit dans sa chambre, jusqu'à entendre son père et Eléanor grimper les escaliers et entrer dans la leur. Après quelques minutes, lorsque la lumière sous la porte s'éteignit, elle se glissa dehors, en chaussette pour ne pas faire de bruit sur le palier. Le sourire aux lèvres mais la peur au ventre, elle se faufila à petits pas, jusqu'au bureau. Elle hésita un instant, vérifiant derrière elle que cette fois personne ne l'épiait depuis le couloir, et, doucement, tourna le poignée. Avec un léger « clac », la porte s'ouvrit. Elle se glissa à l'intérieur et referma la porte derrière elle.

Dans le noir, avec ce bruit de bouillonnement et cette impression étrange d'être observée, elle alluma la lumière. Ce fut la lampe en forme de poisson qui s'alluma, éclairant les fioles brillantes et les parchemins griffonnés. La lumière se reflétait à travers les liquides que contenaient les fioles et formait des ronds lumineux de toutes les couleurs au plafond. Avant, de la moquette recouvrait le sol du bureau. A présent, de vieilles lattes de bois craquaient sous les chaussettes de Sophia. Elle s'approcha du bureau couvert de vieilles feuilles de papiers jaunies. Quelques unes portaient des dessins. Intriguées, elle en fit glisser une pour mieux l'observer. Un animal imaginaire y était dessiné, une sorte de cheval avec des ailes et un bec, tracé à l'encre de Chine et à la plume. Dessous, le nom de l'animal était marqué en lettres romanes majuscules. Il s'agissait d'un hippogriffe. Quel nom ridicule ! Il aurait fallut l'appeler chegle, ou aival.

D'autres parchemins montraient d'autres créatures, toutes aussi extraordinaires, avec leurs noms étranges: griffon, manticore, minotaure... Sur un coin du bureau, plusieurs de ces parchemins étaient reliés entre eux. Sophia les feuilleta, et se rendit compte que les feuillets formaient une sorte de carnet de voyage. Des dates, récentes, s'alignaient, et sous chaque date, des événements totalement extraordinaires et improbables étaient relatés, par exemple « aujourd'hui, j'ai fait la connaissance du roi des elfes », ou « aujourd'hui, j'ai combattu à dos de vouivre ». Sophia ignorait ce que pouvait bien être une vouivre, mais sur le feuillet suivant, un dessin représentait un serpent ailé sous lequel le mot vouivre s'inscrivait.

Soudain, une porte claqua. Paniquée, Sophia se précipita sur l'interrupteur pour éteindre. Des pas résonnaient dans le couloir. Le cœur battant, elle attendit. Les secondes s'écoulèrent. Enfin, la porte claqua de nouveau. Sophia écouta encore, et attendit patiemment que le silence revienne, puis elle se saisit au hasard d'un livre qu'elle touchait de la main, le glissa sous le haut de son pyjama et se précipita dehors. Après avoir refermé la porte du bureau avec soin, elle courut se réfugier dans sa chambre, pour lire à loisir et en sécurité son précieux trésor.



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Chapitre III :

Le Royaume derrière le mur :

 

 

 

 

Sophia sortit le livre de sous son pull, et le posa sur son lit. Sur la couverture de cuir brune, sous le titre « le livre des Destins », trois serpents dorés entrelacés formaient un cercle d'or. Au centre, une pierre rouge, grande comme l'ongle de son pouce, brillait sous la lumière de la petite lampe de chevet.

Lorsqu'elle passa sa main sur la pierre, quelque chose d'étrange se passa. Alors qu'elle souriait encore de cette nouvelle énigme à découvrir, une profonde, douloureuse, immense tristesse envahit son cœur. Tout à coup, une forte envie de pleurer crispa son menton, ses yeux s'embuèrent. La sensation étrange qui l'envahissait la poussait à poser un regard ce qui l'entourait comme si elle voyait tout ceci pour la dernière fois. Cette petite chambre d'enfants, ces jouets, ce tapis sur lequel était dessiné des dinosaures, et ce crayon dont la gomme avait une forme de dauphin. Elle contempla tout avec cette profonde tristesse au creux du ventre, et baissa les yeux sur la couverture brune. Avant d'ouvrir ce livre, elle pensa à son père, et à cette phrase qu'il lui avait murmuré en déposant un baiser sur son front: « Comme tu grandis vite, c'est incroyable. ».

Elle ouvrit le livre. Une brise poussiéreuse passa alors sur elle, mais la porte et la fenêtre étaient fermées. C'était comme si la brise sortait du livre. Ce ne pouvait pas être Eléanor qui avait écrit ce livre, il était bien trop vieux pour cela. Un très, très, vieux livre. Les images représentaient un château extraordinaire, immense et pointu, aux tours blanches, qui dominait une montagne couverte de neige. D'autres images représentaient des calèches tirées par des chevaux blancs aux longs poils qui descendaient sur leurs sabots dorés, et des femmes toutes emmitouflées dans d'épais manteaux de fourrure blanche. - J'espère que ce n'est pas de la vraie fourrure , pensa Sophia.

L'une des images représentait un château de pierres grises en ruine, les pierres autour des fenêtres avaient été enlevées, et une tour s'était effondrée. Sophia fronça les sourcils. Au pieds d'un des murs du château en ruine, il y avait un trou. Et dans ce trou, elle crut distinguer...mais c'était vraiment difficile à voir...elle crut distinguer...son propre visage.

Pour mieux voir, elle souleva le livre et l'approcha de ses yeux. En le tournant, une feuille de papier pliée en quatre glissa sur le sol. Sophia posa aussitôt le livre, et se pencha pour l'attraper du bout des doigts. Ses coins étaient écornés, et les pliures jaunies par le temps. Avec précaution, elle déplia la page. Il s'agissait d'un dessin. Sophia la lissa précautionneusement sur son lit, et observa le dessin avec attention. C'était un rectangle, un simple rectangle. En bas du rectangle, les trois serpents en cercle étaient dessinés, et un petit point noir se trouvait au centre de ce cercle. Il n'y avait aucune indication, rien.

- Mais...c'est tout ? Un vieux livre, un dessin, et c'est tout ? Tout ceci ne sert à rien,  lança Sophia avec amertume.

Elle continua a observer le livre, tentant de déchiffrer les textes, mais c'était impossible. Tout était écrit en latin, ou dans une autre langue ancienne, peut-être une langue magique. Certains mots ressemblaient au français, mais le texte n'en demeurait pas moins illisible. Sophia soupira. De colère, elle repoussa le livre, qui tomba sur le sol, s'ouvrant à une page qu'elle n'avait pas encore vu. Il s'agissait d'un serpent. Un gigantesque serpent ailé.

- Une vouivre...  murmura Sophia.

Alors, le carnet de voyage d'Eléanor lui revint en mémoire...

- Et si... 

Mais, oui ! Le rectangle, et le cercle ! Elle les avait vu peints sur la toute première page du carnet! Sans plus de précautions, elle se glissa de nouveau hors de sa chambre, et alla chercher le petit carnet dans le bureau de son père. Le cœur battant, elle retourna dans sa chambre avec son précieux larcin.

- Bien sûr!  fit-elle en ouvrant le livre, un bonheur immense gonflant sa poitrine.

Ses yeux pétillaient de joie. Tout était expliqué, là, dans ce carnet, avec des mots que Sophia pouvaient comprendre. C'était écrit comme une recette de cuisine, à l'impératif.

 

Prenez une craie.

 

Sophia fouilla dans ses affaires. Elle détacha la craie de sa petite ardoise d'enfant qu'on lui avait acheté à l'école primaire. Une petite craie bleue. Elle retourna au carnet. La couleur de la craie n'était pas précisée, elle estima que cela n'avait donc aucune importance.

 

Sur un mur, dessinez un grand rectangle de la taille d'une porte.

 

Sophia dut enlever un cadre photo pour dégager un pan de mur, sur lequel elle traça, avec soin, le grand rectangle. Ce ne fut que lorsqu'elle s'en écarta de quelques pas qu'elle s'aperçut que le rectangle n'était absolument pas droit.

- Oh ! Peu importe ! Fit-elle en haussant les épaules.

 

Sur le sol, dessinez les trois serpents.

 

Sophia dessinait très mal. Au lieu de trois serpents entrelacés, son dessin ressemblait d'avantage à un cercle vague.

 

Placez-vous au centre du cercle.

 

Jusque là, Sophia avait suivi très approximativement la recette de cuisine. Son rectangle pas droit, ses trois serpents mal dessinés, mais surtout, le fait qu'elle n'avait pas d'abord tout lu avant d'appliquer les consignes, contribuèrent à l'erreur qu'elle commit. Une erreur grave. Car, juste après cette ligne qui disait de se placer au centre du cercle, il y en avait une autre:

 

Surtout, n'oubliez pas de détacher la pierre qui se trouve sur la couverture du grimoire. Cette pierre est votre laisser-passer pour le retour.

 

Ce fut donc sans la pierre que Sophia se mit au centre du cercle. Et ce qui lui arriva fut tellement incroyable, étrange et magique, qu'elle ne pensa pas retourner lire la suite de la recette. Malgré la grande approximation de cette lecture, la magie fonctionna. Le rectangle de craie, juste devant elle, tout à coup, se mit à briller. Tout doucement d'abord, comme s'il était couvert de paillettes, puis plus intensément. Un raie de lumière vive l'encadra. Sophia prit peur, et voulut reculer, mais c'était impossible. Ses pieds restaient prisonniers du cercle qu'elle avait tracé sur le sol. Le cercle, d'ailleurs, avait prit vie, il ondulait d'une manière atroce, et Sophia pouvait même entendre un léger sifflement dans le lointain, un sifflement effrayant, qui lui fit froid dans le dos. La profonde tristesse qu'elle avait ressenti en touchant la couverture du grimoire lui revint. Une tristesse horrible, étouffante, angoissante. C'est avec ce sentiment de profond désespoir que Sophia vit le rectangle basculer. Oui, il basculait, sur le côté droit, et grinça comme une vieille porte de château aux gonds rouillés. Une brise glacée s'engouffra alors dans la chambre. Sophia en eut le souffle coupé.

Lorsque le rectangle fut grand ouvert, le cercle, à ses pieds, se relâcha. Elle pouvait de nouveau bouger. Elle observa un moment l'image étrange qu'elle avait devant elle. Elle avait l'impression de voir un documentaire sur les ours polaires à la télé tout en étant tranquillement en pyjama et au chaud dans le salon, sauf qu'il s'agissait d'une télé vraiment réaliste, puisqu'elle pouvait sentir le vent glacé lui mordre le visage, et pouvait voir, en 3 D, des vagues de neiges blanches danser devant ses yeux. La profonde tristesse la quitta, et laissa sa place à une vive excitation. Que pouvait bien être cette porte? Menait-elle vers le monde des neiges qu'elle avait vu en image dans le grimoire? Quel froid! Sophia courut vers son armoire à vêtements, et en sortit un gros pull, un lourd pantalon de velours et des chaussettes de laine, qu'elle enfila rapidement. Elle se saisit de ses baskets, et d'un sac qu'elle remplit avec des chocos et d'autres vêtements. Son manteau était en bas. « tant pis », fit-elle en haussant les épaules, elle risquait de réveiller son père et Eléanor si elle partait le chercher. Son sac sur le dos, elle s'engagea dans la porte magique. Bien sûr, elle n'avait pas pensé à prendre le grimoire, ni le carnet de voyage d'Eléanor.

 

A peine avait-elle posé le pied sur la neige, qu'elle fut propulsée dehors. Allongée dans le froid, les vêtements mouillés, elle se redressa et regarda derrière elle. La porte s'était refermée. Elle se releva, tremblante, soufflant sur ses doigts douloureux et violacés. Son pull se déformait sous le poids de l'eau glacée dont il était imbibé, et ses chaussettes faisaient un bruit de sucions dans ses vieilles baskets trouées.

Il faisait noir. Seule la neige scintillait joliment sous la lune, étouffant tous les bruits. Sophia sentit ses lèvres se gercer, ses muscles se crispèrent. Ne sachant pas où elle se trouvait, elle ne savait pas vers où se diriger. La seule chose dont elle était persuadée, c'était que si elle restait là, trempée, les deux pieds dans la neige, en pleine nuit, elle mourrait de froid. Alors, en aveugle et désorientée, elle se mit à marcher, serrant ses bras tremblants contre ses côtes. Ses semelles glissaient sur la neige crissante. Toute la chaleur de son corps s'enfuyait avec le vent qui mordait sa peau. Bientôt, elle ne sentit plus ses mains, et son visage se mit à la brûler atrocement. La peur au ventre, elle pressa le pas, mais dans cette nuit glacée, elle sentit qu'elle n'arriverait nulle part. Elle regardait partout, à la recherche d'une maison, d'une grotte, ou même d'un arbre dans lequel elle aurait pu se réfugier en attendant que le blizzard se calme. Ses oreilles la démangeaient atrocement, mais elle savait qu'il ne fallait pas y toucher. Ses lèvres n'étaient plus que deux glaçons qui rendaient ses dents atrocement douloureuses. Sa langue collait contre son palet desséché, et ses os semblaient aussi cassants que du verre.

 

*

* *

 

Elle marcha ainsi longtemps, peut-être des heures, avant de se mettre à pleurer de désespoir. Ses forces la quittaient, ses jambes ne la portaient presque plus. Ses larmes se cristallisèrent sur ses joues, elle avait l'impression que ces petits cristaux de glace étaient des lames de rasoir qui lui découpaient les joues. Elle marcha encore, traînant ses pieds dans la neige. Son corps devenait horriblement lourd et douloureux, toutes ses articulations lançaient des éclairs dans ses muscles. Ses pieds, gonflés et blessés, refusaient d'avancer. Elle s'effondra, à genoux, dans la neige, ses boucles blondes couvertes de givre. Fermant les yeux, elle pensa à son père, qu'elle allait laisser seul avec cette dangereuse sorcière qui savait ouvrir des portes vers un autre monde, un monde horrible, fait de glace et de neige, dans lequel aucun être humain ne pouvait survivre. La neige, petit à petit, forma un tas lourd et humide sur son dos. Épuisée, à bout de force, elle s'effondra, couchant son corps dans la neige, son visage dans ses bras. Il fallait qu'elle dorme. Ses paupières collèrent sur ses yeux brûlants, des flocons de neige s'étaient perchés sur ses longs cils. Dans la nuit, le vent glacial sifflait comme un millier de serpents. Sophia s'assoupit, sa respiration s'apaisa en même temps que les battements de son cœur, qui, doucement, ralentirent.


 

Soudain, elle sursauta. Un hennissement de cheval, puissant, aigu, venait de briser le silence et des cris d'autres animaux résonnèrent dans la nuit. Sophia, réveillée en sursaut, se redressa, tremblante sur ses jambes et tituba sur quelques mètres, cherchant dans une semi-inconscience l'origine du bruit, jusqu'à apercevoir, émergeant du brouillard comme un fantôme, une calèche noire tirée par deux immenses chevaux blancs. De la fumée sortait de leurs naseaux, ils caracolaient en hennissant le plus fort possible, la carriole dansant derrière-eux. Tout à coup, la calèche se mit sur deux roues, elle oscilla dangereusement avant de s'effondrer sur les côtés, laissant les chevaux la traîner ainsi quelques mètres dans la neige. Puis, soufflant et hennissant, ils s'arrêtèrent en ruant.

Sophia, tremblante, glacée jusqu'aux os, s'en approcha avec prudence. La diligence était sans conducteur. Ses pas crissèrent dans la neige, elle avança vers le toit de la voiture. Cachée dans l'ombre, elle se hissa sur la pointe des pieds pour regarder à travers le carreau.

Au fond, dos à la porte, la nuque formant un angle étrange, un jeune homme au visage éclairé par la lune se tenait la poitrine de sa main crispée. Le cœur de Sophia s'affola, réchauffant ses membres suffisamment pour lui donner la force de se hisser sur le côté de la diligence et d'en ouvrir la porte sur laquelle une tour blanche à créneaux était peinte. A plusieurs reprises, ses doigts nus glissèrent sur la poignée métallique, mais elle parvint à la maintenir. Un léger déclic se fit entendre lorsqu'enfin elle put ouvrir la lourde porte grinçante. Le battant de bois retomba avec un bruit sourd sur le flanc de la diligence. Aussi agile et vive qu'une souris des neiges, Sophia se glissa malgré l'épuisement à l'intérieur de la carriole. Le garçon était un peu plus âgé qu'elle. Peut-être un ou deux ans de plus. Il était blessé au ventre, du sang tâchait sa cape d'épaisse fourrure blanche. Entre les mèches de ses cheveux noirs et longs, il l'observait, sans bouger, son œil d'un brun brillant rivé sur elle. Cet œil, ce regard, sombre et inquiétant, fit hésiter Sophia, qui du s'armer de courage pour s'approcher de cet adolescent blessé. Elle glissa une main sous sa nuque brûlante, et le redressa suffisamment pour lui permettre de glisser un bras derrière ses épaules. Prenant appui sur elle, il s'extirpa tant bien que mal hors de la carriole, s'arrêtant pour reprendre son souffle, la main crispée sur son ventre, le sang coulant entre ses doigts. Puis, sans rien dire, il se remit en mouvement avec courage. Ils n'échangèrent aucun mot avant que le jeune homme ne fut descendu.

- Qui êtes-vous ?  furent les premiers mots qu'il prononça.

Surprise de se voir ainsi vouvoyer, Sophia bafouilla un « Sophia » difficilement compréhensible.

- Où sommes-nous ?  continua-t-il, mais à cette question, Sophia fut incapable de répondre. Il l'observa, étonné par son silence.

- Où est Sirkis ?  murmura-t-il, la bouche tordue par la douleur.

- Sirkis ?

- Le Seigneur qui...qui conduisait la diligence...C'est..un nonadynn...

- Je...je sais pas ce que c'est, un nonadynn...

Tout ce qu'elle savait, à cet instant précis, était que ce garçon était trop faible pour monter à cheval. Et qu'ils étaient là, assis dans la neige, a guetter, et que cette position n'était peut-être pas la meilleure qu'ils auraient pu trouver. Il l'observait, la main sur le ventre, les cheveux noirs collés sur le visage, la respiration entrecoupée de spasmes douloureux.

- Sophia...  Il respirait difficilement. Je vais mourir...

Le cœur de Sophia se serra. Elle voulut écarter la main du garçon sur laquelle le sang coulait abondamment. Sa cape était poisseuse de sang. Une flèche s'était plantée en plein centre de son abdomen. Le haut du triangle de métal brillait sous la lune.

- N'essayez pas de la retirer.

Sophia acquiesça. Elle avait saisi. Elle prit le pan de la cape de fourrure du garçon, et compressa la blessure avec.

- Pour empêcher le sang de couler.

Le jeune homme hocha la tête, et maintint le pan de cape contre sa blessure. Il la vouvoyait, mais Sophia se sentit incapable d'en faire autant.

- Et toi, tu t'appelles comment ?

Le jeune homme se mit à sourire.

- N'avez-vous pas vu les armoiries sur la portière de la diligence ?

Sophia fit un signe négatif. Elle n'avait pas fait attention, et n'était pas vraiment certaine de savoir ce qu'étaient des armoiries. De fait, la seule chose qui la préoccupait à cet instant, c'était de savoir comment elle allait s'y prendre pour rentrer chez elle, au chaud, dans sa chambre, pour passer le reste de la nuit sous une épaisse couette et retrouver son papa et un bon bol de chocolat chaud le lendemain matin.

Le garçon inspira profondément, avant d'annoncer avec visiblement une immense fierté:

- Je me nomme Wladimir. Je suis le Prince d'Ivoria, le Royaume des Neiges.

Un Prince ! Ce jeune garçon, qui mourrait lentement à ses côtés, était un Prince ! Sophia fit appel à ses souvenirs. Il lui avait semblé entendre parler d'Ivoria quelque part. Mais où ?

Tout à coup, dans le silence de la nuit, les chevaux se mirent à hennir et à s'agiter.

- Que se passe-t-il ? demanda Sophia, inquiète.

- Ce n'est rien, répondit calmement le Prince. Ils ont froids, voilà tout.

Mais cette réponse ne rassura pas Sophia. Elle fronça les sourcils et sentit les muscles de son dos se crisper. Elle restait à l'écoute, aux aguets. Soudain, déchirant la nuit, ils entendirent le long hurlement d'un loup caché quelque part dans les ténèbres. Wladimir se redressa, inquiet.

- Il est proche!  souffla-t-il.

A ce hurlement, plusieurs répondirent. Ils étaient partout, tout autour d'eux. Sophia se mit debout. Wladimir voulut l'imiter, mais la douleur l'en empêcha. Il étouffa un cri en mordant son bras. Le cœur de Sophia battait la chamade. Ses tempes compressaient son crâne. Les hurlements se rapprochaient, et les chevaux s'affolaient. Elle pouvait sentir le sol trembler. Quelle sorte de loup faisait trembler le sol?

Wladimir esquissa un geste. Il enleva la sangle qui maintenait quelque chose sur sa jambe. Lorsque Sophia vit la lame briller sous les rayons de lune elle comprit. C'était un sabre, un long sabre à la lame fine et aussi lisse et étincelante qu'un miroir. Mais le pauvre Prince, allongé dans la neige, semblait incapable de trouver la force pour se battre, et Sophia ne saurait jamais manipuler une telle arme. Elle s'adossa à la calèche. Caché dans l'ombre, peut-être avaient-ils encore une chance d'échapper à ces animaux féroces et affamés. Le sol tremblait de plus en plus. Ils pouvaient entendre la neige crisser tout autour d'eux, et les jappements des loups se faire de plus en plus impatients. Ils pouvaient même entendre leurs queues fouetter l'air. Les loups d'Ivoria devaient être énormes. Peut-être même plus grands que des chevaux. Sophia était terrifiée. Elle allait sans doute mourir là, d'une façon bien pire que lorsqu'elle s'était imaginée s'endormant doucement sous la neige. Ils allaient être dévorés vivants, elle et le Prince, et jamais son père ne la reverrait.

Soudain, bondissant hors de l'obscurité, un loup blanc énorme, gigantesque, bien plus grand encore que ce que Sophia s'était imaginé, se précipita sur eux. Ils se mirent à hurler. Le loup s'arrêta. Il resta là, debout devant eux, à renifler l'air avec avidité, de sa truffe rose et humide, la bouche entrouverte montrant ses énormes canines pointues, la langue un peu sortie. Son pelage était d'un blanc pur, un blanc qui scintillait d'étoiles bleutées formant des rayures. Sophia pria pour que la cape du Prince ne fut pas en fourrure de loup, et surtout un loup qui aurait pu être de la famille de celui-ci. Et s'il était venu pour se venger? Le loup referma sa gueule en un claquement sec. Il plongea son regard, d'un bleu perçant, dans celui de Sophia. Sans doute était-elle en train de mourir de peur, car elle avait à présent des hallucinations: elle était persuadée, et pourtant c'était impossible, d'avoir vu cette gueule énorme et carnassière...se fendre d'un large sourire hilare. Tout autour d'eux, les loups géants s'avançaient, doucement. Ils étaient encerclés. Un loup noir bondit sur la calèche. Ils n'osèrent se retourner, mais sentir son souffle chaud et fétide descendre sur eux. Le grand loup blanc, devant eux, retroussa ses babines. Sophia crut que leur heure avait sonné, et ferma les yeux. Quelle ne fut pas sa surprise lorsque le loup se mit à parler!

- Nous avons retrouvé votre petit Prince Seigneur Sirkis », gronda-t-il d'une voix rauque et profonde.

Le loup au-dessus d'eux, sur la diligence, baissa la tête. Un homme qui était installé sur son dos bondit et atterrit à genoux devant eux. Sophia eut un haut-le-cœur lorsqu'elle aperçut son visage. Sa peau était bleue, d'un bleu turquoise, déchirée par endroit pour laisser passer d'horribles pointes translucides. Il n'avait aucune trace d'oreilles, et ses yeux, immenses et d'un vert surnaturel, étaient complètement plats et secs.

- Sirkis! s'exclama Wladimir.   Oh! Sirkis! Comme je suis content que vous soyez vivant! 

- Le plaisir est partagé, votre Majesté,  fit l'horrible nonadynn. Lorsqu'il parlait, quelque chose, dans le fond de sa gorge produisait un bruit mouillé, visqueux et dégoûtant.

- Les Lycans vont nous amener au palais le plus rapidement possible, mon Seigneur, avant que le sang ne vous manque.

 



























Chapitre IV :

La Fée d'Ivoria :





On l'avait couchée dans des draps, à la fois doux, légers, épais et chauds. Sa tête s'enfonçait dans un grand oreiller de plumes. Elle se frotta les yeux, bailla et s'étira. Un grand rideau blanc suspendu au-dessus du lit cachait une partie de la lumière qui émanait d'un bon feu de cheminée somptueusement décorée. A sa gauche, le miroir d'une grande commode sculptée de fleurs lui renvoyait son image. A sa droite, un fauteuil confortable au coussin rouge trônait, sur lequel était posé avec soin une robe magnifique d'étoffe dorée.

Sophia ignorait où elle se trouvait, elle savait qu'elle n'était pas chez elle, mais cela n'avait plus aucune importance. Tout ce qui lui importait alors, c'était que ses membres avaient retrouvés leur vitalité, et que son corps s'était réchauffé. En se levant, elle fit glisser les draps qui chuchotèrent, et, lorsqu'elle posa les pieds au sol, ils s'enfoncèrent dans un épais tapis blanc, sur lequel une grande tour à créneaux était brodée. On lui avait enlevé ses vêtements mouillés et mis une épaisse chemise bien chaude à la place. Elle se dirigea vers la robe dorée, et la souleva pour constater qu'elle était tout-à-fait à sa taille. Après l'avoir enfilée, elle alla se regarder dans le miroir. Ce fut magique. Elle ne reconnut pas cette jeune fille qui se trouvait là, en face d'elle. Elle semblait plus âgée, et plus sage que Sophia. Plus riche, aussi.

- Elle est magnifique... , murmura-t-elle en s'admirant.

- Je suis bien d'accord.

Sophia sursauta. Elle se retourna, sur la défensive. Wladimir était là, adossé contre le mur, à côté de la grande porte entrebâillée. Il portait une chemise blanche écrue à manches amples, un veston en velours bleu marine, presque noir, et au-dessus de bottes de cuir noir, un pantalon court qui se fermait avec une grosse boucle argentée. A son front, une couronne de cuir tressé maintenait ses longs cheveux noirs et brillants en arrière. Il les avait noués avec un long ruban de soie bleutée. Les bras croisés, un pied contre le mur, il la regardait avec un sourire ravageur, et une fierté exagérée.

- Wladimir...

- Oui, mais appelez-moi Sire.

Sophia fronça le nez.

- ou Prince Wladimir, si vous préférez...

Sophia soupira, et caricatura une révérence. Le jeune Prince parut se vexer, puis il refoula sa colère en soupirant:

- Allons, venez, montrons-nous à Père.

Elle suivit Wladimir le long des larges couloirs qu'il paraissait bien connaître. Une mosaïque de tours blanches et de tours rouges formait le tapis qui recouvrait le sol. D'immenses portraits anciens ornaient les murs. Sur chacune des peintures, des hommes et des femmes portaient tous le même épais manteau de fourrure blanche que celui qu'elle avait vu sur les épaules de Wladimir.

- Qui sont tous ces gens? » osa-t-elle enfin demander.

- Eux ? Mais ce sont mes ancêtres, bien sûr!  répondit Wladimir avec orgueil. Tous les rois et les reines qui ont régné sur le Royaume. 

Il s'arrêta devant l'un d'eux. C'était une femme sévère, au visage blanc impassible. Une légère couronne de diamant ornait ses cheveux noirs relevés en chignon. Malgré l'austérité de ses traits, quelque chose de doux, de brillant, palpitait au fond de ses yeux.

- Qui est-ce ? demanda Sophia.

- Ma mère... 

Dans la voix du jeune garçon, la fierté tentait sans résultat de cacher sa tristesse. Sophia en conclut que Wladimir, tout comme elle, avait du perdre sa mère. Elle lui adressa un sourire bienveillant, que le jeune Prince accueilli par un hochement de tête reconnaissant.

- Descendons, Sophia. Père doit être impatient de me voir. »

Ils arrivèrent en haut d'un grand escalier luxueux, avec une rampe de marbre qui s'arrêtait par une sphère d'or. Les marches étaient recouvertes d'un épais tapis blanc. En le descendant ainsi, dans sa somptueuse robe dorée, au bras du Prince d'Ivoria, elle se crut dans un conte de fée.

- Faîtes silence...Attendez! chuchota Wladimir en l'attrapant par le bras. Ils s'arrêtèrent au milieu des marches, s'accroupissant un peu pour ne pas être vu des hommes qui discutaient en bas, dans le grand hall.

- Le jeune Prince a eu de la chance. Espérons que le Royaume en ait autant. 

Celui qui parlait avec cette noble assurance était un garçon d'une quinzaine d'années, portant une armure argentée.

- Quoi qu'il arrive, nous serons là, Seigneur Justinien, » gronda une voix rauque et forte, un peu à l'écart.

- Ils ont gagné la guerre, Seigneur Loki. Nous sommes les seuls à ne pas avoir été encore atteints. Comment survivrions-nous? »  demanda le jeune homme en armure.

- Notre jeune Prince nous écoute, messieurs. » fit une autre voix, profonde et douce.

Un homme apparut alors au pied de l'escalier. Il était de petite taille, aussi petit qu'un enfant, mais sa longue cape noire qui descendait jusqu'au sol et son port de tête lui donnait l'allure d'un homme âgé. Son visage était caché par sa capuche. Dans l'ombre du vêtement, deux petites lueurs rouges brillaient. Avec dans la voix un tremblement amusé, il lança:

- Descendez donc, Prince. 

Wladimir se redressa, épousseta ses genoux, tendit le bras à Sophia, qu'elle saisit avec ravissement, et descendit, avec une grâce et une distinction très exagérées. Lorsqu'ils arrivèrent en bas, Sophia étouffa un cri de surprise. A côté du petit homme à la cape dont l'allure donnait des frissons à la jeune fille, et du chevalier à l'armure d'argent rutilante sur laquelle une feuille de chêne était gravée, une créature inquiétante, immense, au pelage blanc, les observait. C'était un loup, mais un loup gigantesque. Elle reconnut le loup qui s'était trouvé devant elle lorsqu'elle s'était réfugiée avec Wladimir blessé derrière la diligence.

Wladimir esquissa un salut en nommant:

- Seigneur Justinien. Seigneur Loki. Maître Obliver.

- Seigneur Wladimir,  fit le chevalier, « votre père vous attend dans la salle du trône. 

Wladimir le remercia, et entraîna Sophia à travers le hall, jusqu'à une grande porte à double battant, toute sculptée et sertie de pépites d'or qui brillaient à la lumière des flambeaux. Deux gardes en armure de cuir avec de grandes capes ourlées de fourrure blanche se tenant de chaque côté de la porte, l'ouvrirent avec cérémonie.



*

* *



La grande porte gardée donnait sur une salle gigantesque, un peu grise et froide. Devant eux s'étalaient des colonnes de marbre ornées de lierres d'or, et un large tapis blanc, qui courrait jusqu'à une estrade de trois marches, sur laquelle siégeait le trône. Et sur le trône, le visage fermé, les sourcils froncés, avec dans la posture la même austérité que celle de la mère de Wladimir sur le portait à l'étage, le roi les attendait, dans ses magnifiques vêtements chauds et blancs, avec sur le front un diadème de fils d'or tressés. Ils s'avancèrent, lentement, le long de l'épais tapis blanc. Tout autour d'eux, des gardes vêtus exactement comme ceux de l'entrée, et des chevaliers en armure, de tous âges. Des femmes et des jeunes filles, parfois formant un petit groupe chuchotant derrière une colonne, parfois au bras des jeunes hommes, les observaient avec curiosité. Le roi, levant un bras, leur adressa un geste amical:

-  Approchez, mon fils. 

Arrivé devant le trône, Wladimir mit un genou à terre. Ne sachant que faire, Sophia l'imita, mais elle comprit, aux chuchotements et aux rires étouffés, que ce n'était pas ce que l'on attendait d'elle.

- A genoux...  chuchota le Prince du coin des lèvres sans tourner la tête.  Mettez les deux genoux à terre...

Sophia s'exécuta mais trouva la position fort inconfortable.

- Que la Cour salue mon fils, le prince héritier Wladimir. 

Tous, hommes et femmes, présents dans la grande salle du trône, s'agenouillèrent. Cette scène impressionna la petite fille. Elle pensa que si sa position était inconfortable alors que ses deux genoux étaient enfoncés dans un épais et chaud tapis, celle de tous ces gens agenouillés sur les dalles froides et dures ne devait pas être enviable.

- Je suis heureux de faire enfin votre connaissance, mon fils. 

Sophia sursauta. Qu'est-ce que cela signifiait? Cet homme n'avait donc jamais vu son fils? Elle jeta un œil sur Wladimir, dont le visage restait impassible. Il gardait son entière attention fixée sur le Roi.

- Je ne vous demanderais pas si votre voyage fut agréable. Toutefois, maître Obliver est parvenu à extraire la flèche qui vous encombrait les poumons. Vous pourrez l'en remercier.

- Je l'en remercierai, mon Roi,  répondit Wladimir.

Sophia eut un pincement au cœur. Ce fils, appelant son père « mon Roi », privé de toute démonstration de tendresse, privé même de père jusqu'à cet âge, restait là, impassible, acceptant son sort en lui faisant face avec dignité. Elle pensa à la relation qu'elle-même entretenait avec son propre père, et l'imagina à la place de ce roi sec, à la peau blanche et aux cheveux longs et noirs, avec une couronne d'or et une épaisse cape de fourrure blanche. Le roi prit une profonde inspiration, et annonça, à la cantonade, d'une voix forte:

- J'ai fait venir mon fils ici avant sa majorité pour une simple raison: la guerre vient sur nous.

Un murmure parcourut la salle comme un frisson de terreur. On pouvait entendre la même phrase se répéter sans fin parmi les convives qui se relevaient de surprise et de crainte:

« Le Roi déclare la guerre! Le roi déclare la guerre! »

- Les hordes des peaux-vertes s'approchent de notre frontière Sud. Votre Prince a été blessé par la flèche d'une de ces créatures des enfers en venant par ici.

Il prit une nouvelle inspiration, et se leva. Sophia n'avait pas vu encore à quel point cet homme était grand. Les épaules droites, la tête haute, et vêtu en grand seigneur du Royaume des Neiges, sa stature et son maintient coupaient le souffle.

- Tout nos chevaliers, soldats, grands et petits seigneurs de terre, sont mobilisés.

Les chevaliers, dans la salle, s'avancèrent, posant la main sur le pommeau de leurs épées, la tête haute, fiers, prêts à servir leur roi et son Royaume.

- Mon fils m'étant revenu guidera comme il a toujours été fait en temps de guerre nos femmes, vieillards et enfants, vers les terres Lycanes de l'Ouest. Le Seigneur Loki, Roi des Lycans, et son armée venue jusqu'à nous pour nous porter secours, nous feront l'honneur de combattre à nos côtés.

Il esquissa un sourire à travers sa barbe lisse et noire.

- Êtes-vous prêts à défendre vos contrées, Messeigneurs?

Justinien, entré dans la salle, se plaça au centre et leva son épée:

- Pour Ivoria !  cria-t-il.

- Pour Ivoria! Vive le roi Yvan !  clamèrent les autres chevaliers, levant haut leurs épées.

Leurs cris, graves, puissants, remplis de courage et de force, firent trembler le sol. Voyant ces hommes aussi féroces, armurés, leurs lourdes épées brillantes ainsi dressées, Sophia frissonna. Gare à ceux qui oseraient affronter ces hommes du froid.



*

* *



La séance fut levée. Le roi descendit les marches avec noblesse et traversa la salle, talonné par le jeune Prince et Sophia, un peu perdue. La Cour murmurait sur leur passage, plus préoccupée cette fois par la guerre que par ce jeune Prince qu'ils n'avaient apparemment jamais vu. Ils suivirent le Roi à travers le hall, puis dans une salle derrière une porte sur la droite. Plus petite, plus chaude, ses tapis n'étaient pas blancs mais rouges, d'un beau rouge vif. Des fauteuils, tout aussi rouges, confortables et profonds, formaient un petit salon luxueux et agréable. De grandes peintures montraient le Roi d'Ivoria sur un gigantesque cheval blanc qui ruait dans la neige, son sabre dressé vers le ciel gris. Sur l'un des tableaux était représenté un gigantesque château médiéval, aux tours puissantes et aux murs épais, planté au milieu d'une immense plaine enneigée: le château d'Ivoria. Le Roi s'installa dans l'un des fauteuils, et enjoignit d'un geste les deux jeunes gens à prendre place en face de lui. Sophia, très impressionnée, lissa son jupon pour ne pas froisser sa robe magnifique en s'asseyant. Wladimir lui adressa un sourire amusé, puis fixa les yeux sur son père, l'examinant dans ses moindres détails. Le roi prit la parole:

- Enfin, je rencontre mon fils.

- Je suis ravi, Père,  fit Wladimir en baissant la tête avec respect.

- Et moi, bien triste de devoir vous faire venir ici dans de telles circonstances, Wladimir. Cette guerre qui s'annonce...et ce devoir qui arrive sur vous sans que vous n'ayez terminé vos études...ha! Que vous étiez à l'abri avec votre précepteur nonadynn ! Mais voilà, les choses sont ce qu'elles sont. Enfin,   fit-il en soupirant, il est bienheureux qu'Obliver soit parvenu à vous soigner aussi bien et aussi rapidement. C'est un grand mage tel que lui qu'il nous faut pour lutter contre ces abominables peaux-vertes qui s'apprêtent à nous envahir.

- Malheureusement, Père, Obliver ne vous a fait aucun serment d'allégeance.

Le roi acquiesça, puis, souriant, se tourna vers Sophia.

- Et qui est donc cette jeune personne que vous avez amené avec vous ?

Wladimir rougit, un peu gêné:

- Je ne sais, Père. Voici Sophia, qui m'a aidé lors de notre...accident. Elle est apparue comme un ange.

A son tour, Sophia sentit ses pommettes rosir légèrement. Le roi se caressa la barbe, un pli soucieux sur le front:

- Descendue du ciel, hein ?  Il se pencha légèrement, et demanda d'une voix douce:  Sophia mon enfant, ne seriez-vous pas une fée ?

- Une...quoi ?  s'exclama Sophia, abasourdie.

- Une fée. Ne savez-vous donc pas ce qu'est une fée ? 

Bien sûr qu'elle le savait. Elle voyait parfaitement ces petits êtres féminins aux grandes ailes de papillons scintillantes et poudreuses. Ce qu'elle ne voyait pas, c'était le rapport avec elle. Le roi, comprenant la surprise de Sophia, s'expliqua:

-  Tous les Rois de notre Royaume, lorsque vient l'heure de leur règne, se voient attribuer par les dieux une fée. Il est fort probable que vous, Sophia, soyez la fée de mon fils.  Il sourit en se redressant dans son fauteuil:   Mon fils régnera bientôt , fit-il, satisfait.

Sophia se tourna, étonnée, vers Wladimir. Le jeune Prince se cachait le visage derrière sa main. On aurait dit qu'il pleurait.













Chapitre V:

Les peaux vertes :





Sophia fut réveillée à l'aube. Penché sur son lit, les yeux reflétant le feu qui brûlait dans la cheminée, Wladimir l'observait.

- Levez-vous, ma fée. Nous devons fuir.

Elle passa sur ses yeux une main encore chaude de sommeil.

- Mmmhmm...Quelle heure il est ?

- L'heure de partir. Nous vous avons préparé des vêtements de voyage. Dépêchez-vous.

- Mais...Partir pour où ?

Le jeune Prince soupira en se redressant.

- N'avez-vous donc rien écouté, hier ?   fit-il en jetant sur son lit les vêtements que l'on avait déposé pour elle sur le dossier d'un fauteuil. Je dois conduire mon peuple à l'abri. Seuls les combattants doivent rester pour protéger nos terres. Et vous, ma fée, venez avec moi. 

 

Après que Wladimir ait quitté la pièce, elle s'habilla. Son pantalon de toile doublé d'une épaisse fourrure et sa chemise qui cachait plusieurs épaisseurs de vêtements lui donnaient l'air de peser dix kilos de plus qu'à l'ordinaire. Dans le grand hall, les domestiques s'évertuaient à rassembler tous les enfants du palais. Il y en avait de tous âges, garçons et filles. Certains n'étaient encore que des nourrissons. Quelques dames, noblement vêtues, soutenaient des vieillards aux yeux humides. Près de la grande porte de la salle du trône, le roi, Wladimir et Justinien semblaient avoir une conversation animée. Sophia s'approcha, sans vraiment comprendre ce qui se passait.

- Je n'ai pas besoin de lui, Père. Justinien est presque un homme, son bras est puissant et son cœur valeureux. Il serait plus utile ici, à défendre nos murailles.

- Vous n'êtes pas en mesure de discuter mes ordres jeune Prince. Justinien vous accompagnera, c'est ainsi. Vous protégerez le peuple, et lui vous protégera.

Wladimir agitait les mains, montrait des signes d'agacement.

- Mais, père! Fenris est là pour ça! Le Lycan me protégera, lui! Gardez Justinien à vos côtés!

- Je vous ai ordonné de conduire les enfants à Lycania. Fort ou non, Justinien n'est pas un homme. Pas encore. Il ne sera fait aucune entorse à cette règle. 

Le roi rejeta d'un geste fier sa cape sur son épaule. Il sourit un moment, observant son fils, puis passa une grosse main dans les longs cheveux noirs du prince. Lorsqu'il poussa la porte pour entrer dans la salle du trône, Wladimir savait que la décision était prise. Justinien, le fier chevalier à l'armure scintillante, resterait avec les enfants. L’intéressé ne paraissait pas déçu par cette décision. Il respectait les choix pris par son seigneur. Si le roi pensait qu'il n'était pas encore un homme, c'est qu'il ne l'était pas encore et voilà tout. Un jour viendrait où son bras serait l'un des plus assurés de la Cour. Il attendrait. Il se tourna vers le jeune Prince.

- Je suis là pour offrir ma vie à votre majesté.

Wladimir hocha la tête.

- Merci, Justinien.  Il lui adressa un sourire amical, marqué dans les plis des lèvres par une pointe de tristesse et d'inquiétude.

Il ne fallut qu'une heure pour rassembler les femmes, vieillards et enfants, aussi bien nobles que paysans. On aurait dit que tous s'y étaient préparés, comme s'ils avaient su depuis longtemps qu'une guerre éclaterait.



*

* *

 

Escortée par les loups, la caravane traça dans la neige un large sillon scintillant sous les rayons de lune. Sophia, installée dans une des voitures, se vit confier la lourde responsabilité de veiller sur les orphelins. La tâche l'occupa toute le journée. Elle se sentait un peu malade avec les cahots des chevaux et l'odeur nauséabonde qui émanait des couches des nombreux bébés. A travers le carreau, elle pouvait voir les allées et venues de Wladimir, Justinien et Fenris. Qu'ils étaient beaux, tous les trois, Fenris si tendre, Wladimir si ténébreux et Justinien si lumineux! Les longs cheveux roux du jeune chevalier, noirs du prince, balançaient sur leurs épaules à chaque mouvement de leurs destriers. Une sorte de force, de puissance mystique, les entouraient. Ces deux-là étaient destinés à faire quelque chose de merveilleux. Leurs deux vies marqueraient ce monde, gravant une nouvelle légende dans la chair du Royaume d'Ivoria. Sophia, sans comprendre ce qu'elle ressentait vraiment, trembla, le bras serré contre sa poitrine. Il se passait quelque chose, quelque part. Quelque chose qui allait ouvrir avec violence ces petits bourgeons en deux roses sauvages.

 

Au loin, on souffla la corne. Le convoi s'arrêta brusquement.

-  En position !  cria Wladimir, la silhouette de son cheval se découpant dans la lumière rougeoyante du soleil couchant.

Les loups grognèrent, ils formèrent un rempart de fourrures multicolores, pattes arrières tendues, prêts à bondir. Derrière eux, les jeunes hommes formèrent une ligne, Wladimir et Justinien à leur tête. La corne sonna encore une fois, étouffée par la neige épaisse. Au loin, une silhouette à cheval se dessinait, arrivant vers eux au grand galop.

- C'est Roland !  s'écria Justinien

- Vous autres, restez ici !  ordonna Wladimir. Puis, il fit signe à Justinien de le suivre, et ils s'élancèrent à la rencontre de l'homme venu seul. Lorsque les chevaux se croisèrent, l'homme à la corne s'effondra sur le sol. Justinien et le prince descendirent aussitôt de leurs chevaux pour soulever le corps inerte.

Portant chacun un bras sur leurs épaules, ils le traînèrent jusqu'au convoi. On le fit monter dans une diligence, où l'on s'occupa de le soigner. Puis, il voulut parler au prince seul à seul. Justinien les laissa donc, veillant, inquiet, les yeux rivés sur la porte, attendant fidèlement que son prince ne sorte. Ce qu'il fit. Il descendit avec lenteur, puis resta devant la diligence, la main crispée sur la poignée de la porte, la tête baissée, cachée derrière ses longs et fins cheveux noirs. Sophia pouvait deviner son menton tremblant, et sa bouche tordue en un affreux rictus. Le prince ravalait ses larmes. Inquiète, elle s'avança, et put entendre ce qu'il murmurait à Justinien qui restait là à l'écouter, une main sur son épaule.

- Roland est mort dans mes bras. Ses dernières forces s'en sont allées avec le son de la corne. 

Sophia savait que ce n'était pas la mort de Roland, qu'il ne pouvait pas connaître puisqu'il n'avait pas grandi au château, qui le mettait dans un tel état. Quelque chose qui le concernait directement, quelque chose de terrible pour le royaume, venait de se produire. Passant une main sur ses yeux baignés de larmes, le jeune prince ordonna à tous de se rassembler.

 

Lorsque tous les êtres que transportaient les caravanes furent réunis, enfants, femmes, vieillards et Lycans, Wladimir monta à cheval, Justinien à ses côtés. Leurs deux chevaux blancs se tenaient fiers et droits devant tous, hochant à peine la tête par instant. Wladimir prit la parole:

- J'ai de bien mauvaises nouvelles à vous rapporter. Tout de suite après notre départ, les hordes de peaux vertes ont pris d'assaut le palais. Le combat n'a duré que quelques heures. Les flammes rongent ce qu'il reste des dernières murailles.

Un murmure parcourut l'assistance. Une vieille femme se mit à pleurer, cachant sa tête dans les bras de son mari.

- Il est inutile d'espérer le retour des combattants. Nous sommes les seuls survivants.

Les tempes de Sophia se mirent à battre douloureusement. Les seuls survivants! Comment était-ce possible ? Le palais était plein à craquer d'hommes vaillants! Et le roi ?

- Le moment est aussi douloureux pour moi qu'il ne l'est pour vous. C'est pourquoi je compatis à votre peine.

Les mots s'étranglèrent dans sa gorge serrée. Il était incapable de parler à présent. Justinien fit avancer son cheval d'un pas, se redressa, ôta son casque qui scintillait au soleil. Ses cheveux roux brillaient de milles feux. Son visage était aussi sévère que celui d'un homme. Wladimir avait raison. Ce n'était plus un enfant.

- Notre roi a été vaincu. Prosternez-vous devant Wladimir II, roi d'Ivoria.



Tous se mirent à genoux dans la neige glacée, même les plus vieux. Wladimir, lui, pleurait. Ses yeux pleins de larmes se portèrent sur Sophia et la percèrent jusqu'au cœur. Il s'essuya le visage d'un revers de manche, et lui adressa un sourire timide. Puis il ferma les yeux, inspirant l'air profondément.

- En route !  fit-il, faisant cabrer son cheval avec noblesse et élégance.

 

Le convoi pressa le pas. L'inquiétude était palpable, visible. Les orphelins, tendus, se tenaient serrés les uns contre les autres. Wladimir passa devant la fenêtre de la diligence et salua Sophia, le regard sombre. Il avait revêtu son armure, et gardait le poing sur le sabre à la lame étincelante attaché à sa cuisse. S'apprêtait-il à combattre? Sophia pensa que si Ivoria avait été décimée en quelques heures, leurs faibles rangs le seraient en moins d'une minute.

 

Un éclaireur ne tarda pas à leur revenir au grand galop, pour annoncer que les orcs attendaient, embusqués dans les rochers qui bordaient la côte les séparant de Lycania. Ils ne passeraient pas sans heurts.

«  Séparons-nous » , ordonna Wladimir. « Une partie du convoi ira avec les petits et les anciens faire un détour par le Nord pour atteindre les Lycans qui nous attendent. Ils sauront les protéger en cas d'attaque. Que tous ceux qui se sentent capables de prendre une épée viennent avec moi.

  Lorsque les caravanes furent séparées, Sophia regarda autour d'elle. Armurés comme ils pouvaient de pièces de cuir, de bois, ou de métal pour les plus riches, portant leurs épées, haches ou faux et toutes les armes qu'ils avaient pu transporter, de petits garçons et de petites filles, fragiles, d'une jeunesse effroyable, s'apprêtaient à combattre pour leur nouveau roi. Leurs fronts sévères, leurs lèvres pincées, ne laissaient pas voir les signes de la peur. Mais ils étaient terrifiés. Wladimir aida Sophia à s'équiper, mais lui murmura «restez en retrait, ma fée ». Lorsque les caravanes pour Lycania disparurent à l'horizon, ils se mirent en route.

 

Ils n'eurent pas beaucoup de chemin à faire. L'ombre imposante de la barre rocheuse dont les angles aigus perçaient l'épaisse couche neigeuse déchirait le ciel devant eux. Ils pouvaient entendre le bruit apaisant des vagues venant mourir sur une plage enneigée et le souffle tranquille du vent. Un éclaireur vint confirmer la position des orcs. On abandonna les chevaux, et on marcha jusque là, les semelles crissants dans la neige. Sophia pressait sur sa poitrine douloureuse une main que le froid dévorait.

 

La lune brillait haut dans le ciel noir. Les vastes étendues de neiges bleutées et scintillantes renvoyaient ses rayons glacials et tristes. Camouflée dans l'ombre des grands rochers, à l'abri de la lumière des étoiles et des regards, l'armée de Wladimir attendait. Cinq cents jeunes humains et jeunes loups se dissimulaient parmi les épaisses pierres en arc de cercle, armurés et équipés, prêts à combattre. Ils respiraient à peine, les enfants avaient maquillé leurs visages avec la graisse des essieux de traits noirs qui les vieillissaient un peu, les loups s'étaient roulés dans le sable jusqu'à en avoir le poil brunâtre. La côte de mailles avec laquelle Wladimir avait équipé Sophia était lourde, et la longue veste matelassée trop serrée qu'elle portait sous son armure l'empêchait de respirer. Elle ne pouvait quitter des yeux le jeune roi. Wladimir, les cheveux tirés en arrière en une queue de cheval grossière, portait gravée sur le plastron de son armure la tour blanche, symbole du royaume d'Ivoria, qui brillait dans l'obscurité. Un simple cercle de métal protégeait son front. Il était glacé de froid et de peur, mais son courage empêchait sa lame de trembler. Il était roi à présent, et c'était à lui de guider ces hommes. Autour de lui, les loups respiraient doucement, leur calme l'aidait à se concentrer. Bientôt, de l'autre côté de la plage apparaîtrait l'armée des orcs.



*

* *

 

Un éclair d'un bleu scintillant zébra le ciel noir. Les éclaireurs donnaient le signal.

-  Les voilà !  souffla Wladimir lorsque le piétinement lourd des orcs se fit entendre par delà les rochers. Préparez-vous ! 

Le grondement s'intensifia. Les orcs se rapprochaient. On lui fit le rapport des éclaireurs. Ils n'étaient pas plus d'une trentaine. Comment était-ce possible? Et si le reste de l'armée avait contourné pour rattraper le reste du convoi? Avait-il envoyé le peuple que son devoir incombait de protéger à la mort? Il se força à ne pas y penser, secouant la tête en fronçant les sourcils. Il fallait se tenir prêt à combattre. Les loups trépignaient, dansant d'une patte sur l'autre et grognant doucement. Les enfants soldats serraient à deux mains leurs armes hétéroclites. Tous attendaient le signal, guettant leurs ennemis dans l'obscurité.

-  ...Encore un peu...,  murmura le jeune Prince, les muscles tendus à l'extrême.

Les orcs sortaient des rochers, leurs silhouettes noires étaient à présent bien visibles sur la plage.

-  Allons-y !  s'écria Wladimir en bondissant, son épée droit devant lui.

Il poussa un hurlement furieux, et entendit ses hommes répondre. Ils avançaient en triangle, rapides, derrière lui. Le visage crispé, le nouveau Roi d'Ivoria atteignit le centre de la plage, chargeant de toutes ses forces l'armée orc. Le choc fut terrible et brutal. Il eut à peine le temps de sentir le souffle fétide des peaux-vertes sur son visage. Un premier coup heurta son épaule, faisant vriller son bras sur le côté, il fit une volte, et en se retournant planta son sabre dans le cou de l'orc barbare qui l'avait atteint. Son hideux visage verdâtre grimaça, sa gueule s'ouvrit, montrant ses ignobles dents de sanglier, puis il s'effondra, faisant place à deux autres orcs derrière lui.

Sans réfléchir, le jeune guerrier lança son sabre de haut en bas en faisant de grands moulinets, il se tailla un chemin à l'aveuglette avant de sentir une lame se glisser dans la fente de son armure, derrière lui, au niveau de son aisselle. Il tourna sur lui même, et balança un fort coup de pommeau dans le groin de l'orc fourbe. La dague toujours plantée dans son flanc, il se trouva poussé en arrière. Atterrissant avec violence sur le dos, il l'enfonça profondément dans ses chairs : son hurlement fut terrible, sa vision se brouilla de larmes, et il eut soudain une forte envie de vomir. Ses yeux affolés cherchèrent dans les rochers autour de lui. Il aperçut alors la frêle silhouette qu'il cherchait, inquiète et transie, et sentit son courage revenir. Il put attendre sans s'évanouir, la main pressée sur la blessure, que sa fée arrive et l'aide à se redresser.

-   Ça va ? 

-  Je suis blessé. 

La jeune fille lui lança un regard inquiet, puis remarqua que le bras gauche du jeune roi pendait mollement sur son flanc. Elle l'écarta de la bataille aussi rapidement qu'elle le put, levant le lourd et encombrant bouclier dont Wladimir l'avait affublé au-dessus de sa tête, se baissant le plus possible sur ses jambes, et marchant à pas rapides.

A bout de souffle, avec un point-de-côté et des crampes dans tout le corps, elle coucha le roi contre un tapis d'algues épaisses qui se mêlaient à la neige. Il la regardait, inquiet, les lèvres entrouvertes, cherchant dans ses yeux un peu de réconfort. Il fallait qu'elle le rassure, et ne trouva rien d'autre à lui dire que:

- C'était vachement bien, ce que tu as fait. T'inquiète, les autres vont se débrouiller. 

Wladimir acquiesça. Il laissa la jeune fille s'occuper de lui, avant de se retourner et de vider tout ce qui encombrait son estomac. Il tenta d'enlever la dague lui-même, mais la douleur lui fit tourner de l'œil. Lorsqu'il reprit conscience, Sophia l'avait lavé, et la bataille faisait toujours rage autour de lui. Les hommes et les loups, bien trop jeunes et inexpérimentés, combattaient pourtant comme des bêtes enragés les monstrueux orcs résistants et endurants. Leurs épées avaient du mal à percer le cuir vert de leur peau, tandis que les haches orcs tournoyaient, tranchaient et mutilaient les jeunes garçons à la peau encore tendre.

Les loups se battaient avec rage, hurlant à la mort et arrachant les têtes en plantant leurs crocs avides dans les muscles épais des bêtes vertes. Le sang orc coulait, teintant le pelage des loups. Les rayons de lune que la neige reflétait éclairaient la plage d'une lueur bleutée surnaturelle. Sophia observait Justinien, qui magnait son épée comme s'il l'avait toujours tenue en main. La faisant tournoyer autour de lui, il mit à lui seul quatre orcs à bas, et en blessa plusieurs. Sa ténacité était remarquable. Sa longue crinière de cheveux roux tournoyait dans les airs, et sa peau blanche, constellées de tâches de rousseurs, étaient à présent gluante d'un sang épais et noir. Il portait les armoiries pourpres de sa famille, une feuille de chêne brune sur un épais velours argenté, brodée sur le tabard qui couvrait sa cotte de mailles trop grande pour lui. Il était épuisé, à bout de forces, mais son épée ne céda pas contre les épaisses haches des orcs, elle tranchait leurs chairs avec force et se plantait dans leurs crânes avec facilité. Bientôt, il ne resta plus des orcs qu'un immonde tas de chairs vertes et de sang visqueux. A l'horizon, le soleil se levait doucement, recouvrant la mer si calme d'une agréable lumière violacée. La barre de rochers noirs barrait la plage. Les pierres, tombées ça et là sur la neige tâchée de sang, dressaient avec haine leurs pointes tranchantes vers le ciel. Et dans cet étonnant spectacle mêlant la beauté à l'horreur, l'armée du roi Wladimir comptait ses morts. Les corps de dizaine de jeunes garçons et jeunes filles, allongés sur la neige éternelle d'Ivoria, comme endormis, laissaient couler leur sang jusqu'à la mer qui montait doucement. Fenris hurla à la mort, la gueule tremblante, ses grands yeux jaunes remplis de larmes, une patte délicatement posée sur le corps d'un jeune loup au pelage de renard, couché sur le flanc. Au loin, des hurlements lui répondirent. La troupe des Lycans venait les sauver.

 *

* *



Les grands loups rassemblèrent les blessés et escortèrent le convoi vers le Nord où les attendaient les embarcations. On hissa les chariots tant bien que mal sur les bacs en bois. Les Lycans observaient, craintifs, les rochers alentours. Sur chacune des barques, deux loups d'un beau gris argenté tenaient fermement les rames dans leurs crocs dégoulinant de bave épaisse. Ils ramèrent aussi bien que des hommes, contournant les courants et fendants les vagues avec aisance. Sophia tenait le petit corps transi du roi dans ses bras. Elle sentit de l'humidité en passant la main dans son dos. Un sang brûlant s'écoulait de son omoplate. Elle ne pouvait plus quitter des yeux son pâle visage. Il marmonnait des suites de syllabes incompréhensibles, soufflées doucement comme une psalmodie mystique. Le temps lui était compté. Justinien, debout au-dessus d'eux, ne semblait pas moins inquiet. La main crispée sur son inutile épée, il semblait vouloir le défendre contre le mal, comme si la mort pouvait être terrassée par sa lame. Le trajet fut long et difficile. Si la température sur l'eau était plus douce que sur la neige, le vent humide ne les transperçait pas moins jusqu'aux os. A l'ouest, dans l'épaisse brume cotonneuse, une masse sombre se dessina. Lycania. Sur les rives de l'île grande comme l'Irlande, les pattes fermement plantées dans le sable, des loups attendaient, les yeux jaunes scintillant des pâles rayons du soleil. Fenris murmura:

- Enfin, nous arrivons. 

Justinien acquiesça, mais garda les yeux sur son roi.

- Ne vous inquiétez pas, chevalier. Notre magie le soignera.

Lorsque Fenris le poussa gentiment du bout de la truffe, pour la première fois, Sophia vit Justinien sourire.

 

 

 

 









Chapitre VI :

Le maître vampire :

 

 

 

Lycania restait muette dans la nuit glacée. Aux fenêtres, la chaude lumière de quelques feux réconfortants dansant dans les cheminées ou sur les chandeliers perçait l'épaisse brume bleue qui serpentait entre les vieilles maisons. Construites pour des humains, elles devenaient étranges et difficilement habitables pour des loups géants.

Wladimir, soigné par l'incroyable magie Lycane, avait réussi à fausser compagnie à sa suite, bavarde et étouffante, et qui ne cessait de s'inquiéter pour lui. Il errait à présent seul mais libre, le cœur vide mais l'esprit clair, dans les larges ruelles désertes de Lycania, capitale du pays du même nom. Sa longue cape de fourrure blanche qui marquait son appartenance à la famille royale d'Ivoria, à jamais tâchée de son propre sang, fouettait l'air à chacun de ses pas. Une moue triste barrait son visage, et des cernes sous ses yeux contenaient les larmes qu'il s'efforçait de ne pas laisser surgir. La guerre menaçait partout et pourtant rien, nulle part, ne bougeait. La tension était palpable, les loups semblaient terrifiés, cloîtrés chez eux, dans leurs maisons ou leurs tanières, en attendant des jours meilleurs, mais que faire? Les peaux-vertes formaient à présent une armée puissante. Ils ne se réunissaient pas, à dix milles ou cinq milles, pour raser une ville, non... il en suffisait d'une centaine. Mais d'où venait leur force ? Comment ces barbares, ces brutes sanguinaires stupides et sans vergogne, en quelques mois seulement, pouvaient-elles mettre à bas plusieurs royaumes ? Car ils avaient dû en faire, des kilomètres, avant d'arriver à Ivoria. Et toutes les populations qu'ils avaient croisées avaient cédé comme une brindille sous la semelle d'une botte. Quel était leur secret ? Que s'était-il passé ? Qui les aidait ? Wladimir avait des armes, il avait des soldats, hommes et loups, toute une armée, prête à combattre. Mais prête à combattre quoi ? Les orcs, oui, ces sales rats puants, il pouvait s'en charger. Mais ceux qui les aidaient, cette force invisible nouvellement acquise, qu'en faire ? Comment piéger des ombres ? Comment lutter contre la nuit elle-même ? Il avait peur. Il ne se sentait pas encore les épaules d'un roi, et aurait volontiers laissé sa place. Peut-être qu'après tout, les choses étaient-elles ainsi, et qu'on ne pouvait rien y faire. Peut-être que les peaux-vertes devaient dominer le monde...

- JAMAIS !   hurla-t-il en claquant sa main contre le mur de pierre d'une maison contrefaite.

C'est alors qu'il entendit un bruit au-dessus de lui, comme un frémissement, ou un battement d'aile d'oiseau. Saisit d'inquiétude, il leva les yeux, cherchant l'origine du mouvement. Et il le vit, lui. L'ombre. Un vague dessin perché sur le faîte du toit, avec des yeux jaunes, brillants, bien visibles, qui le fixaient. Le jeune roi se mit à trembler. Il porta la main à son sabre et le détacha de sa cuisse.

 

L'être, agile et nullement inquiet par cette démonstration d'animosité, descendit doucement, en sautant de tuiles en tuiles, et atterri avec grâce, un genou et une main à terre, sur le sol pavé. De longs cheveux argentés couvraient son visage blanc. Lorsqu'il releva les yeux vers Wladimir, le jeune roi se sentit envahi d'une impression étrange. Il resta immobile, tétanisé, comme une faible proie face à son prédateur. Son sang se glaça dans ses veines.

Le visage inquiétant de la créature se tourna vers lui, et le roi se surprit à le trouver d'une effrayante beauté. La pâleur surnaturelle de sa peau, la flamme d'un rouge infernal qui dansait dans ses yeux, et cette aura de force qui émanait de ce petit corps malingre, donnaient à cette créature une impression de puissance et de sérénité. Wladimir regardait la mort en face. L'irrépressible et agréable sensation du désespoir le plus total le saisit. Il n'avait pas en face de lui un ennemi, mais un jeune homme en tout point parfait, beau et puissant, lui ressemblant un peu. Lorsque la créature se releva, le roi brandit devant lui son épée, en reculant d'un pas. Le monstre qui lui faisait face était un jeune homme d'une quinzaine d'années à peine, peut-être moins. Chétif sur ses maigres jambes, pâle, il le regardait avec une extrême douceur. Ses lèvres fines esquissèrent un sourire empli d'une profonde tristesse. Wladimir fut pris de pitié. Au moment même où il ouvrait la bouche pour lui parler, le roi eut juste la sensation d'une caresse sur son cou. L'adolescent venait de disparaître dans les ténèbres de la nuit. La rue se mit à onduler, les maisons gondolèrent. Wladimir s'effondra, dos au sol, et crut voir en regardant la voûte céleste les étoiles se rapprocher de lui à une vitesse folle. Il fut englouti par la douce quiétude de la nuit, et sombra dans l'abîme.

 

Lorsqu'on le trouva, il fut amené inconscient chez le roi Lug, seigneur des Lycans, qui assurait la régence suite au décès du roi Loki en attendant que Fenris soit en âge de gouverner. Lug assurait l'hospitalité aux humains sous la protection de Wladimir. C'était un loup puissant, majestueux, au pelage noir et aux yeux cerclés de roux formant comme un masque. Lug était le beau-frère de Loki.

 

Dès qu'il apprit l'état dans lequel on avait retrouvé Wladimir, il fit appeler ses meilleurs soigneurs et le fit mettre dans la plus confortable des chambres. Sophia fut aussitôt prévenue de l'arrivée du roi et fut envoyée à ses côtés. On la réprimanda. Une fée ne devait jamais quitter son maître. Vexée et pleine de regret, Sophia bouda quelques instants, avant de daigner s'approcher du corps inerte du jeune roi. Son cœur se serra lorsqu'elle vit sur son cou blanc veiné de bleu deux trous bien rouges et sanguinolents. Elle y posa les doigts et sentit la chair palpiter sous la blessure. Le chevalier Justinien accourut, se frayant un passage parmi la foule curieuse de loups et d'enfants humains mêlés, agglutinés dans la chambre dans l'espoir d'apercevoir le malade.

- Place ! Place ! Que se passe-t-il ! Où est notre roi ?

Lorsqu'il put enfin pénétrer dans la chambre, il vit les loups soigneurs qui se préparaient, des peintures tribales bleutées dessinant des symboles mystiques sur leurs pelages, et Sophia la fée qui caressait avec inquiétude le visage d'une pâleur cadavérique du roi.

- Que se passe-t-il ?  répéta t-il, la voix tremblante, saisissant sans douceur le bras de la jeune fille. Sophia leva sur lui un regard inquiet.

-Il a été mordu par un vampire, fit-elle avant de retirer d'un geste brusque son bras, encore un peu vexée de la remarque désobligeante qu'on lui avait faite.

Justinien l'observa avec des yeux écarquillés, sans comprendre.

- Un...quoi ?

- Un vampire. Il a été mordu au cou par un vampire.

Les gens autour d'eux se turent. Pas un murmure ne vint briser le silence. Justinien interrogea d'une mouvement du menton les loups soigneurs au chevet du malade, qui ne lui rendirent que des signes d'incompréhension.

- Fée, de quoi parlez-vous ? fit le chevalier.

- Tu ne connais pas le mythe du vampire ? demanda Sophia, étonnée.

-Non... De quoi s'agit-il ?

- C'est compliqué. Disons que c'est genre une créature morte-vivante qui ressemble à un humain et qui vit la nuit. Sauf que...ben, elle boit du sang.

- Du sang humain?

- Ben ouais, c'est ce qu'on voit dans les films, en tout cas...

- Dans les quoi ? 

Sophia se tut. Évidemment, ils ne connaissaient pas la télévision dans ce monde. Elle n'allait pas se lancer dans des explications hasardeuses maintenant. La vie du prince dépendait de leur rapidité de réaction à tous.

- Alors, cette créature...vamp...vamp...

- ...vampire

- Vampire, a bu le sang de notre roi ?

- C'est pas impossible. 

Justinien s'approcha, posant la main sur le poignet inerte et glacé du jeune garçon. Il fronça les sourcils et murmura quelque chose, avant de tourner les talons et de quitter la pièce. Intriguée par son attitude, Sophia le suivit, laissant les soigneurs Lycans s'occuper de Wladimir. Justinien s'éloignait à grands pas, Sophia dut courir pour le rattraper.

- Qu'est-ce qui t'arrive, Justinien ?   Elle se sentait incapable de prendre le ton de respect et de déférence sur lequel les badauds s'adressaient à lui.

- Ce n'est pas normal, Fée. Rien de tout ceci ne devait arriver.

- Mais de quoi tu parles ?

Il se retourna brusquement, la saisit par le bras et l'obligea à pénétrer dans une des pièces vides. Se baissant pour plonger son regard d'un vert émeraude dans celui de la jeune fille, il murmura:

- Le livre des destins, damoiselle. Le roi Yvan, troisième du nom, devait régner jusqu'à ce que le seigneur Wladimir entre en âge mûr. Aucune guerre ne devait avoir lieu avant une dizaine d'années, et cela aurait été une guerre d'invasion, pendant laquelle des créatures venues d'un autre monde auraient tenté en vain de nous subtiliser une richesse que nous n'avons pas encore découvert. Nous nous préparons depuis des années à cette guerre.

- Justinien, je comprends rien...

- De plus, Obliver aurait déjà du apparaître. Depuis la blessure de notre roi à l'épaule, il aurait du être présent, parmi nous, comme il l'a toujours fait quand nous avions besoin de lui !

Il lâcha son bras et se mit à tourner en rond dans la pièce, parlant tout seul comme un dément.

- Et ce seigneur Lug devenu régent, alors que le prince Fenris aura atteint la maturité au printemps...Ce n'est pas sain, tout ceci...non, rien ne va ici...

- Justinien..., murmura Sophia, effrayée.

Il s'arrêta et la regarda un instant, en soupirant. Puis tout en faisant signe à Sophia de prendre place dans un fauteuil à ses côtés, il s'assit sur une chaise,.

- Venez donc près de moi, Fée, et dites-moi ce que vous savez sur les vampires.

Sophia s'installa, lissant sur ses cuisses la toile de son épais pantalon doublé de fourrure.

- Hé bien...ils boivent du sang...

- Si ce n'est qu'une saignée, fit Justinien en hochant la tête, notre roi se remettra bientôt, nous pouvons du moins l'espérer.

Sophia se souvint alors de ce qu'il advenait des victimes des vampires.

- Et puis, les humains qui sont mordus se transforment en vampires.

Justinien s'effondra en bas de sa chaise.

- QUOI !  hurla-t-il en se relevant.

- Oui, mais attention, ça dépend des films, hein. Dans certains, il faut que le vampire fasse boire de son sang pour transformer sa victime.

Justinien, pâlissant soudain, dégluti avec difficulté.

- C'est une catastrophe...notre roi... Il se pencha vers Sophia. Quel est le remède?

- Ben, là...il faudrait lui couper la tête et lui planter un pieu dans le cœur...

Justinien s'effondra de nouveau par terre.

- Impossible !  s'exclama-t-il en se redressant.

- Il y a peut-être d'autres moyens, mais je ne les connais pas.

Justinien pâlit, sa peau d'un rose translucide laissait apparaître quelques petites veines bleutées autour de ses oreilles couvertes de petites tâches de rousseur. Ses cheveux paraissaient par contraste encore plus roux et brillants.

- Mais, attendez... fit le chevalier, une lueur d'espoir soudain au fond des yeux. Rien ne nous dit qu'il a bu le sang d'une de ces créatures.

- C'est clair,  acquiesça Sophia.

- Et, si ce n'est pas le cas...si ce n'est, comme je l'espère, qu'une saignée...il se rétablira!

Un long silence lourd d'angoisse et de réflexion s'installa.

- Il va falloir qu'on attende de voir, fit Sophia..

Justinien se dirigea vers la porte.

- Oui, laissons-le aux bons soins des soigneurs lycans. Je suis certain qu'il se remettra. 



*

* *



Les heures passèrent. Sophia veilla toute la nuit, tantôt au chevet du roi, tantôt près de Justinien. Les médecins loups s'affairaient autour du garçon, soufflant sur lui des paroles magiques baignées de lumières colorées, traçant avec leurs pattes des symboles ésotériques autour du lit, recouvrant son corps d'herbes étranges au parfum singulier. Lorsque le soleil se leva, Fenris obligea Justinien et Sophia à aller se coucher. Il prit la relève. A midi, après n'avoir dormi que quelques heures, Sophia fut réveillée par Justinien, assez durement. Il n'avait pas les manières du roi pour réveiller les gens.

- Comment va Wladimir ?   demanda-t-elle en clignant des yeux, aveuglée par les rayons du soleil de midi qui perçaient à travers les vitraux colorés des fenêtres.

- Hélas... , lui répondit Justinien en secouant la tête.

Son front était barré d'un pli soucieux, et ses yeux étaient humides, peut-être à cause du chagrin, à moins que ce ne fut le manque de sommeil.

- Son état ne semble pas s'améliorer , reprit-il.   Il s'aggrave. 

- Il faudrait faire venir un médecin pour l'examiner.

En disant cela, Sophia pensait aux médecins de son monde, qui font des miracles, et à qui on peut confier son corps, sa santé, sa vie même les yeux fermés, attendant autant de leur scalpel qu'un enfant en attend du père Noël. Elle ne pensait pas que les loups, avec leurs grosses pattes poilues et leurs crocs entartrés, puissent en faire autant avec toute leur magie, leur croyance et leur mysticisme, qu'un médecin diplômé d'état. Ils avaient soigné l'épaule du roi, soit. Mais de là à soigner le vampirisme...

- Alors convoquons le mage Obliver sans tarder, fit Justinien avec assurance.

Sophia haussa un sourcil. Elle voulut parler, mais se retint, préférant s'habiller sans mot dire et rejoindre le jeune chevalier dans le couloir.

- Informons Fenris. Nous partons.

- On part ? Mais on va où ?   fit Sophia en trottinant derrière lui tout en tentant maladroitement d'attacher ses boucles blondes en une queue de cheval à peu près correcte.

- Chez les gnomes de Khorin-Rang. Là où se trouve Obliver. 

Sophia se souvint de la petite silhouette capée qui se tenait dans l'ombre du grand escalier au château d'Ivoria. Ce n'était donc pas un enfant ni un vieillard, mais un gnome. Elle se souvint de la lueur rougeâtre qui brillait dans l'ombre du capuchon. Ce souvenir lui fit froid dans le dos. C'était donc lui qu'ils allaient chercher pour soigner le roi ? Ce petit bonhomme aux yeux de rat albinos, si laid qu'il n'osait se montrer ?



*

* *

 



Fenris s'était endormi, couché comme un chien, contre la cloison de la chambre où se reposait Wladimir. Lorsque Justinien le réveilla, il se redressa aussitôt et les regarda tous deux. Il ne ressemblait alors plus du tout à un chien, mais plutôt à un humain dans un corps de loup gigantesque. Et pas un humain ordinaire, mais une sorte de sage doux et brave. Sophia n'avait pas compris grand chose de ce qu'avait baragouiné Justinien la veille, mais elle avait au moins compris ceci: ce louveteau géant au poil scintillant et au regard tendre était un prince. Et bientôt, il régnerait sur la grande île de Lycania.

- Seigneur Fenris, nous partons sur l'heure pour Khorin-Rang. Souhaiteriez-vous vous joindre à nous ?

Sophia pensa que le première question qu'il poserait serait « pour quoi faire ». Il n'en fut rien : la première question qu'il posa fut:

- Mais, qui veillera sur votre roi ?

Justinien ouvrit la bouche sans savoir que répondre.

- Hé bien...les soigneurs...les habitants du château...le roi Lug...

Sur son dos, le poil de Fenris se hérissa.

- Ce serait imprudent de le laisser ici.

- Mais, dans son état, il n'est pas transportable. Ce serait le tuer à coup sûr.

- En ce cas, laissez-moi veiller sur lui.

- Vous, Seigneur Fenris ? Mais...

- Je ne vous serais d'aucune utilité. Partez. Je veille sur votre roi.

- Je vous dois une éternelle reconnaissance, Seigneur.»  Justinien glissa ses doigts dans les poils poisseux du jeune loup. « Prenez soin de lui ainsi que de vous-même.

- Ne tardez pas.

- Il faut encore que nous prévenions le seigneur Lug.

- Oui, acquiesça le prince Lycan.  Il est dans la salle du trône, il écoute le diagnostique des médecins. 

 

Après une brève accolade, Sophia et Justinien quittèrent Fenris, non sans une étrange appréhension au creux de l'estomac. Ils descendirent les grands escaliers, dont les marches étaient, chose étrange, faites pour des pieds humains, et se glissèrent dans le hall en saluant les quelques louves de cour qui discutaient toilettage. Ils appelèrent un garde pour demander audience. Le garde, un loup gris frêle à la truffe humide, disparut derrière les deux immenses portes de bois blancs de la salle du trône. Des scènes de chasse y étaient sculptées, où loups et hommes courraient côte à côte après cerfs et lapins.

- Sa majesté le régent accepte de vous recevoir , fit le garde d'une voix lasse en poussant avec sa patte molle le battant de la porte. Sophia suivit Justinien, les yeux parcourant avec admiration les sculptures qui décoraient entièrement les murs de la grande salle. Des colonnes portaient le toit à des hauteurs vertigineuses. Contre le mur du fond, sur un épais coussin de velours rouge, Lug, puissant et inquiétant, écoutait en dodelinant de la tête les quelques conseillers qui lui parlaient à voix basse. Lorsqu'il aperçut Justinien et Sophia, il leur adressa un grand sourire qui les firent frissonner. Ses babines gluantes retroussées sur des crocs acérés, il leur adressa un signe de patte pour les faire approcher. Ils s'exécutèrent, la tête baissée, pleins du respect que mérite un régent. Le loup noir demanda poliment aux conseillers de sortir. Il attendit qu'ils aient ramassé leurs affaires et quitté la pièce pour parler.

-  Mes pauvres amis, comme vous devez être inquiets !

- Nous savons que vos soigneurs font tout leur possible » , répondit simplement Justinien en esquissant une légère révérence, « et nous tenions à vous remercier pour le mal que vous vous donnez pour sauver notre roi.

- Voyons, c'est tout naturel, tant que nous aurons des pactes en cours, je ferais mon devoir d'allié.

- Nous aurions une requête supplémentaire.

Lug se racla la gorge en plissant son inquiétant masque de poils roux.

- Je vous écoute...

- Il est un mage de Khorin-Rang, un gnome puissant, instruit des mystères les plus sombres de l'univers. Ce mage est l'ami fidèle de notre roi, et de son père avant lui. Peut-être que cet homme pourrait nous aider.

- A Khorin-Rang dites-vous? Malheureusement, les Lycans n'y sont pas les bienvenus. Envoyer un de mes loups risquerait de déclencher une guerre.

- Nous ne l'ignorons pas, majesté.

Sophia fronça le nez. Elle comprenait maintenant pourquoi Fenris avait refusé de les accompagner lorsqu'il avait appris qu'ils partaient pour Khorin-Rang.

- Il serait inconvenant de vous demander des loups pour accomplir une tâche qui revient aux hommes. C'est pourquoi nous sommes venus vous demander l'autorisation de quitter le palais, afin de trouver ce mage.

Lug se passa une langue plate et rose sur les babines.

- Si le mal envahit notre île, pire, notre capitale, le cœur même de notre patrie, ce mage pourrait sauver de nombreuses vies, louves et humaines. »  Le régent se redressa, le regard lointain. « Je ne vous cacherai pas mon inquiétude, jeune chevalier. Entre votre royaume, qui n'est plus peuplé que d'enfants, et le nôtre, qui n'est plus à l'abri entre ses remparts, je ne vois pas comment nous pourrions sortir d'une telle situation.

Justinien acquiesça:

- De sombres jours nous attendent, Sire, mais il faut garder espoir. Laissez-moi chercher ce mage. Rien de tout ceci ne serait arrivé s'il avait bataillé à nos côtés.

- Votre mage n'est-il pas mort lors de la bataille d'Ivoria ?

- S'il l'est, tout est perdu. Il est de mon devoir de le chercher et de le trouver, mort ou vif.

Lug redressa ses oreilles bien droites sur sa tête.

- Bien. Je comprends. Quatre de mes meilleurs soldats vous escorteront jusqu'à la frontière de Khorin-Rang. N'ayez aucune crainte pour votre roi et vos réfugiés. Je veille sur eux. 

Justinien hocha brièvement la tête, salua et fit signe à Sophia de le suivre dans la cour du palais où des chevaux les attendaient.

































Chapitre VII :

Le rêve de Sophia :

 





 

Leurs destriers s'élancèrent avec fougue, franchissant les ponts, galopant dans les landes. Lorsqu'ils devaient traverser des champs cultivés, les quatre loups gris à leurs côtés ne prêtaient aucune attention aux paysans humains qui labouraient. Les griffes avides de leurs pattes détruisaient les plantations sans ralentir alors que les chevaux s'écartaient naturellement.

Le galop faisait le plus grand bien à Sophia. Elle sentait son courage revenir et se grisait du vent contre son visage. Le bruit des sabots et des pattes qui meurtrissaient la terre et le souffle hargneux de son cheval lui donnaient une réelle sensation de puissance.

 

Ils avaient galopé longtemps et la nuit tombait. Il fallait s'arrêter. Ils étaient arrivés à la frontière de Khorin-Rang. Un petit village frontalier entouré de remparts de bois laissait échapper la douce fumée de ses cheminées.

- C'est ici que nous vous quittons, fit l'un des soldats loups d'une voix haletante.

- Je ne puis vous laisser vous en retourner ainsi en pleine nuit , répondit Justinien, inquiet.

- Au contraire Seigneur, nos sens sont bien plus aiguisés de nuit que de jour. Redoutables de jour, nous sommes indestructibles la nuit.

- Dans ce cas, faites bonne route. Nous ne vous remercierons jamais assez pour votre protection qui fut fort utile contre les trop nombreuses patrouilles de peaux-vertes que nous avons croisées.

- Nous ne faisions que notre devoir. C'étaient les ordres de sa majesté le régent Lug. 

Justinien sourit, puis les salua. Tournant brusquement sur place, les quatre Lycans s'enfuirent dans la nuit, légers et agiles, leurs queues grises tournoyant au loin puis disparaissant dans l'obscurité.

 

Sophia et Justinien descendirent de cheval et s'approchèrent doucement de la ville dans laquelle ils pénétrèrent sans mal. Les deux gardes gnomes à l'entrée leur adressèrent un sourire bienveillant lorsqu'ils passèrent. Un panneau précisait le nom du village : Ev-Haming.

Justinien et Sophia errèrent quelques instants dans les ruelles étroites et gaies. Les gnomes qui s'activaient un peu partout les regardaient passer avec curiosité, mais sans animosité. Les ravissantes petites maisons, minuscules comparées à celles des humains, s'ornaient de guirlandes de fleurs endormies. Ces maisons rappelaient à Sophia les petites chaumières bretonnes de son monde. L'air était frais et doux, et quelques boutiques restaient encore ouvertes malgré l'heure tardive. Justinien s'arrêta devant une auberge de voyageurs, l'« Auberge des Remparts », au toit pointu, coincée entre deux ruelles.

- C'est là ce qu'il nous faut, dit-il en montrant à Sophia la pancarte sur laquelle était peint un feu de cheminée au-dessus duquel un cochon rôtissait.

Ils attachèrent leurs chevaux à l'entrée, et Justinien heurta la porte, qui s'ouvrit presque aussitôt. Le gnome aubergiste au visage rougeaud et au nez rond comme une tomate cerise leur adressa un sourire aimable.

-  Que puis-je pour votre service ?  demanda t-il en les faisant entrer.

-  Il nous faut un gîte pour la nuit, et que l'on prenne soin de nos chevaux, ils ont fait une longue route, répondit Justinien en jetant un œil suspicieux à travers la porte de la salle principale sur la droite, d'où sortaient des rires, de la musique sautillante et une fumée aigre de tabac à pipe.

- Bien Messieurs Dames. Réglez pour le gîte au comptoir, j'envoie vos chevaux à notre écurie.

Ils s'approchèrent de la dame gnome qui se trouvait derrière le comptoir, tout aussi ronde et rougeaude que l'aubergiste qui devait être son mari. La petite pièce était éclairée de la lumière dansante des bougies, qui faisaient éclater le pourpre des murs. Un escalier de bois derrière le comptoir menait aux chambres. La gnome consulta le registre.

-  A quel nom, la chambre, Monsieur?

- Seigneur Justinien de Cerfeuil.

- Bien Monsieur. Il nous reste une de nos plus belles chambres, Monsieur et Madame seront contents.

- C'est surtout un bon lit que je voudrais, et prendre un bain , murmura Sophia, toute grandie de s'entendre appeler « Madame »

- Bien, nous ferons couler un bain, vous le trouverez quand vous monterez. Puis-je vous proposer de vous délasser dans notre salle commune en attendant?

- Ho oui !, gloussa Sophia, attirée par la musique et les bruits de fête que l'on entendait résonner dans toute l'auberge. 

Aussitôt entrés dans la salle commune, des odeurs d'épices, de bière et de porc grillé assaillirent leurs narines. Le fumet alléchant les attira vers une grande table, où une jeune servante gnome, ronde et belle, aux boucles brunes, servait aux gnomes joyeux et aux quelques hommes des assiettes de viande.

- Messieurs Dames désireront manger ? , demanda t-elle d'une voix douce et aimable.

- Ma foi, nous ne saurions refuser, répondit Justinien en riant. Apportez-nous donc deux de ces assiettes que vous venez de servir à ces messieurs, ainsi qu'un pichet d'eau je vous prie.

- Bien, Monsieur, fit la servante en dodelinant de la tête, faisant sautiller ses boucles sur ses joues roses. 

Justinien et Sophia s'assirent à la table où gnomes et hommes dévoraient voracement leurs tranches de porc. L'un des hommes les salua, et leur adressa un sourire amical.

- C'est pas tous les jours qu'on voit d'la noblesse de par ici, que non! Z'êtes d'Ivoria, pas vrai ?

- Cause donc pas sur c'ton à un ch'valier, Teuha ! grommela un gnome qui semblait être de ses compagnons.  Tu crois qui va t'répondre, pauv'paysan qu't'es !

Teuha prit un air désolé.

- Faites excuse Messire ! J'voulais point z'importuner... 

Il termina sa phrase en plongeant son gros nez épaté dans sa coupe de bois.

Au fond, sur une estrade, trois musiciens jouaient, l'un d'une harpe, l'autre d'une sorte de piano rudimentaire fait de cordes sur lequel on tape avec de petits marteaux, appelé tympanon, et le troisième d'un baudhran, sorte de tambourin en chantant une joyeuse mélopée qui donnait au lieu une atmosphère féerique. Sophia, après s'être rempli le ventre, se laissa emporter par la musique, s'assoupissant presque, quand soudain, elle eut une vision.

Dans un coin de la pièce, une ombre était assise, qui les observait, le regard braqué sur eux. Sophia tira délicatement sur la manche de Justinien pour attirer son attention. L'ombre fit glisser sur ses épaules la capuche de sa longue cape vert sombre. Justinien sursauta:

- Une femme elfe ! Ici ! 

La femme les fixait, les sourcils froncés, la bouche entrouverte en une moue inquiète. Son visage parfaitement dessiné rayonnait d'une lumière étrange. Sa main était restée suspendue sur son épaule, agrippée à sa capuche. Sa cape sombre cachait entièrement son corps, hormis le bas de sa jupe couleur de forêt. La pointe d'une lame aiguisée scintillait à son côté. Sophia regarda autour d'elle, à la recherche d'autres elfes aux oreilles pointues, mais elle ne vit que des gnomes festoyant, jouant aux dés, ou endormis. Elle posa sur la femme un regard interrogateur, mais celle-ci s'était déjà levée, et se tenait juste derrière elle. L'elfe se pencha, laissant ses mèches brunes descendre devant elle, et murmura à son oreille:

- Êtes-vous la fée d'Ivoria ?

- Oui,  fit Sophia surprise, comment savez-vous...

- Suivez moi, discrètement. Je vais sortir et monter dans votre chambre. Vous m'y retrouverez. 

Effarés, Sophia et Justinien regardèrent la belle et gente demoiselle quitter les lieux. Personne hormis eux ne semblait avoir remarqué cette étrange présence, aucun gnome n'y prêtait attention, alors qu'eux-même à chaque mouvement attiraient tous les regards. Qui était cette étrange femme, et que leur voulait-elle ?

- Les elfes sont connus pour leurs pouvoirs magiques, des pouvoirs de sorcières , expliqua Justinien à Sophia. Aucun doute quant à son origine, ses longues oreilles pointues la trahissent.

- Comment sait-elle qui je suis ?  demanda Sophia.

- Un tour de magie, sans doute.

Inquiétée par tant de mystères, Sophia suivit Justinien l'air de rien, et franchit la porte de la salle commune. Le jeune homme salua le gérant, qui lui rendit son sourire avec amabilité.

- Nous montons, quelle est notre chambre ? 

- La troisième. Madame, votre bain et prêt, je me suis permis de monter une cruche d'eau et une miche de pain. Bonne nuit Monsieur. Bonne nuit Madame.

- Très bien, merci, et bonne nuit à vous. 

Ils montèrent l'escalier de bois brute pour arriver dans un couloir éclairé de chandeliers. Le numéro des chambres était gravé grossièrement sur le bois des portes, ils trouvèrent aisément la leur, que Justinien ouvrit, la main sur le pommeau de son épée, sans prendre le soin de frapper.

La femme elfe s'était assise sur le lit, elle tressait ses longs cheveux noirs. Elle avait déposé sa cape sur le dossier d'une chaise. Sophia la trouva aussi mystérieuse qu'inquiétante. Une simple robe de voyage vert clair couvrait une chemise aux manches longues et échancrées d'un blanc pur. Elle portait un gilet de velours beige, et une ceinture dorée serrait sa taille. Les joues de Sophia perdirent leurs couleurs lorsqu'elle remarqua l'épée tâchée de sang posée contre un mur, à portée de la main agile de l'elfe.

- Vous voici,  fit-l'elfe. Fermez la porte voulez-vous ?

- Que nous vaut le plaisir de....,  commença Justinien.

- Je serais brève: vous recherchez Obliver. C'est lui qui m'envoie. 

Justinien ne comprenait pas. Le vieux mage était puissant, qu'il puisse voir l'avenir et par conséquent deviner qu'on puisse venir à sa rencontre n'était pas en soi un fait bien étonnant. Mais qu'il envoie une jeune donzelle pour venir les chercher, voilà qui ne lui correspondait pas. De plus les elfes vivaient loin de là, au royaume Sylvestre, au Sud Ouest de Khorin-Rang. Faire du tourisme chez les gnomes n'étaient vraiment pas dans leurs habitudes. Plutôt pédants et casaniers, les migrations elfes se limitaient à passer du Nord du Royaume Sylvestre au Sud du Royaume Sylvestre. Pour eux, tous les autres peuples n'étaient que des barbares.

- Je me nomme Syllis de Cinople. Je suis venue sur ces... , elle renifla avec mépris, ... « terres » à la demande d'Obliver.

Justinien s'exclama:

- Une « de Cinople » ? Vous êtes donc de sang royal ?

- Obliver n'est pas ici, reprit l'elfe sans prêter aucune attention à la remarque du chevalier. Il est chez nous, au Royaume Sylvestre.

- Au Royaume Sylvestre ? Qu'y fait-il donc ?

- Nous l'avons enlevé.

Sophia resta bouche bée devant l'aplomb de cette réponse.

- Les elfes ne sont pas les ennemis des gnomes. Pourquoi auriez-vous enlevé un mage ? Et comment y seriez-vous parvenus ? 

Justinien s'agitait, de plus en plus tendu.

- Il refusait de coopérer. Nous avons dû employer les grands moyens. Surtout ne vous inquiétez pas, il va parfaitement bien. Il sait pour votre Roi, et veut le voir. Je n'ai pas pu vous intercepter au sortir du domaine d'Ivoria, car vous étiez surveillés. Ici, nous ne craignons pas grand chose, mais dès que nous sortirons du village, nous serons suivis, et peut-être même en danger.

- Attendez, attendez , fit Sophia, c'est qui qui nous surveille ?

- Les quatre loups du seigneur Lug, qui vous ont accompagné jusqu'ici. Ils ne sont pas partis. Ils vous guettent non loin d'ici.

Sophia crut qu'elle avait mal compris.

- De quoi ? s'exclama t-elle un peu vulgairement, comme on le faisait dans le monde d'où elle venait.

- Les loups du seigneur Lug de Lycania , précisa l'elfe en articulant, comme si elle parlait à une enfant un peu lente d'esprit.

- Mais, enfin, c'est pas possible ! répliqua Sophia.  C'est lui qui nous a envoyé pour qu'on ramène Obliver ! C'est pour sauver son peuple ! Il a même dit « ce mage pourrait sauver de nombreuses vies, louves et humaines »

- Parce qu'il savait très bien que jamais ses hommes ne vous laisseraient le temps d'arriver jusqu'à lui.

Le ton de l'elfe était froid, tranchant.

- Mais, c'est débile !  s'exclama Sophia qui refusait d'y croire.

La belle elfe s'installa plus confortablement sur le lit, lissant son jupon vert sur ses tibias d'un geste agacé.

- C'est ce qu'Obliver m'a dit, je n'ai pas vérifié par moi-même. N'avez-vous pas trouvé le comportement de Lug étrange ?

- Nous sommes tous épuisés, et effrayés. Nous craignons le pire. Il est normal qu'un roi inquiet ait un comportement plus agressif.

Dame Syllis fixa sur eux ses grands yeux gris. Elle les prenait visiblement pour des idiots.

- Bon, écoutez, peu importe. Prenez votre bain. Dormez. Nous partons dans quatre heures.

La Fée sursauta:

- Si tôt ?  Mais pourquoi ?

La dame elfe se mit à souffler en fronçant les sourcils, ses incisives appuyées sur sa lèvre inférieure.

- Je vous l'ai dit: vous êtes surveillés. Ils attendent, quelque part autour du village. Dès qu'ils se rendront compte que vous n'allez pas dans la direction attendue, ils attaqueront.

- Mais alors comment faire ?

- Vous verrez bien , fit-elle en se levant et en se dirigeant d'un pas léger vers la porte. Bonne nuit.

Sophia ne la vit même pas sortir tant elle était vive et discrète. Justinien soupira en secouant la tête. Sur le mur, l'épée de l'elfe avait disparu.



*

* *

 

Le bain n'était plus très chaud, mais fit quand même à la jeune fille le plus grand bien. Caché derrière un paravent, elle pouvait entendre Justinien faire les cent pas.

Délassée, elle se coucha. Justinien, lui ne dormit pas. Il veillait, la main sur l'épée, sursautant au moindre bruit. Lorsque Dame Syllis vint secouer brutalement les épaules de la jeune fille, elle crut qu'elle n'avait dormi que quelques minutes. Le réveil fut difficile et douloureux, et Dame Syllis ne fit rien pour la mettre à l'aise:

- Dépêchez-vous, allons!

Elle s'agitait dans la pièce, prenant la miche de pain posée sur la table de chevet et la glissant dans sa besace, et rassemblant les affaires dispersées de la jeune fille.

- Dites, vous permettez que je m'habille ? fit Sophia en lui retirant sa robe des mains.

- Je vous attends en bas, faites vite. 

L'elfe leva le menton et sortit, suivie de Justinien qui cachait ses joues roses et sa gêne derrière un rideau de longs cheveux roux.

Quelques instants plus tard, Sophia les retrouvait dans la salle commune.

- Êtes-vous prête ?  lui demanda l'elfe.

- Oui, quel est votre plan ?

- Prenons nos chevaux, nous en parlerons en chemin. 

 

Mais une fois les chevaux attelés, et bien après leur départ d'Ev-Haming, l'elfe n'avait toujours pas ouvert la bouche. Elle galopait, concentrée, le visage sévère, Justinien et Sophia à sa suite, tous trois s'enfonçant dans les terres de Khorin-Rang et s'éloignant par conséquent du Royaume Sylvestre, leur véritable destination. A l'Est, quelques rayons de soleil aveuglants s'étaient glissés entre les sommets des collines. Les ombres alternaient avec le vert vif des immenses étendues d'herbes. De gros nuages cotonneux et menaçants couvraient le ciel. Sophia clignait des yeux, aveuglée par la lumière du soleil levant. Le galop des chevaux résonnait contre le sol fertile. L'elfe, elle, semblait écouter quelque chose, au loin. Enfin, au bout de plusieurs kilomètres elle s'arrêta brutalement, son cheval d'un blanc pur se cabra, agitant ses sabots dans l'air avec élégance. Justinien et elle chevauchaient avec grâce et facilité. Sophia, elle, dut faire faire demi-tour à son destrier qui avait continué à galoper seul.

-  Nous avons réussi, fit la femme aux oreilles pointues. Ils sont trop loin pour nous voir, mais ils vont vite nous rattraper.

Sophia, impressionnée, se rappela ces livres qui racontaient à quel point les sens des elfes étaient aiguisés. Elle n'y avait jamais cru. Ce n'était que des livres.

- Alors pourquoi nous arrêtons nous ? lui demanda Justinien.

-Parce qu'il y a ici un petit mulot qui nous regarde, et j'ai besoin de l'image qu'il a dans les yeux.

Elle descendit de cheval, fit quelques pas et se baissa, en avançant la main dans l'herbe. Vive comme un chat, elle attrapa la petite souris au pelage beige. Celle-ci s'agita, mais l'elfe la tenait fermement dans sa main gantée. Elle la fixa un court instant. Puis, son regard se fit vague, et elle releva la tête en murmurant quelque chose que Sophia ne put entendre. Le cœur de la jeune fille bondit dans sa poitrine. Comme un mirage, devant l'elfe, elle vit en transparence trois chevaux montés par un jeune homme, une adolescente et une femme. Peu à peu les trois personnages prirent de la consistance, s'étoffèrent, et elle put voir clairement qu'il s'agissait de Justinien, Dame Syllis et elle, là, devant elle, aussi réels que s'ils avaient eu des jumeaux. Seulement l'elfe était beaucoup plus mince qu'en vrai.

- C'est une vision de mulot,  s'excusa t-elle en rougissant,  alors si nous ne voulions pas paraître tels des géants, j'ai dû modifier l'image selon ma propre vision... 

Elle toussota un peu. Lorsqu'elle remonta sur son cheval, l'image se mit à galoper dans la direction qu'ils suivaient peu de temps auparavant. Émerveillée, Sophia regarda l'illusion s'éloigner, sans s'apercevoir que ses deux compagnons réels faisaient demi-tour.

- Allons, en route !  lui cria l'elfe.  Profitons des ombres encore présentes pour nous esquiver. 

Ils galopèrent encore, se dissimulant parmi les grands arbres, et s'éloignant du chemin qu'ils avaient pris à l'allée de peur de croiser leurs ennemis.

 

Le paysage s'était modifié de façon imperceptible et à présent leurs chevaux glissaient sur des sentiers rocailleux. Ils ne montèrent qu'avec difficulté sur une colline. Tout autour d'eux s'étendaient les montagnes à des hauteurs vertigineuses. Sur les pentes abruptes, des paysans étaient parvenus à faire pousser quelques vignes grasses et vertes. La jeune elfe s'arrêta un instant, aux aguets. Elle huma l'air avec avidité avant de repartir au grand galop, ses longs cheveux bruns tressés flottant au vent. Les chevaux de Justinien et de Sophia, plus lourds que celui de l'elfe, s'affolaient, tremblant sur leurs sabots peu assurés. Le sentier montait doucement en zigzaguant. Les vignes n'étaient plus qu'un tas de verdure recouvrant les coteaux, et le ciel du soir rougeoyant s'étendait au-dessus de leur tête. Les ombres s'étiraient lentement. L'air se vivifiant avec l'arrivée de la nuit coupait leur respiration, et le vertige les prit. Sophia pensait à ce qu'il adviendrait d'elle si elle tombait, si, à cet instant, son cheval pris de panique se mettait à ruer, ou si elle glissait. Les pires scénarios lui vinrent à l'esprit. Elle pourrait chuter, et cette chute serait mortelle. Ou alors, par miracle elle survivrait, mais aucun secours ne pourrait l'atteindre là où elle serait. Elle savait qu'elle ne tirerait aucun réconfort de la présence de la femme elfe agile et méprisante, ni de celle du mystérieux chevalier aux cheveux roux qui ne connaissait rien du monde d'où elle venait. Mais elle se répéta qu'une simple montagne n'aurait jamais raison de son courage. Elle éperonna donc son cheval, et s'élança. dépassant l'elfe et Justinien avec dans le regard une fierté sauvage.

 

La ruine d'un ancien château surplombait la montagne. L'elfe leur fit signe de ralentir.
- Il nous faudra passer la nuit dans ses ruines, fit-elle.

Elle s'approcha d'eux, la bouche tordue en une mimique crâne:

- J'espère que vous ne craignez pas les fantômes ! 

Puis elle s'élança et disparut.

Des fantômes ? Se moquait-elle ? Justinien s'élança à son tour, suivi de Sophia qui trouva en arrivant le cheval de l'elfe attaché à une pierre, broutant paisiblement, et déjà dételé. La rapidité avec laquelle l'elfe avait préparé son cheval était surnaturelle. Elle attacha et prépara le sien avec l'aide du chevalier, brossant la sueur du pauvre animal à l'aide d'une poignée d'herbes sèches ramassée sur le bas côté. Devant elle, les épaisses pierres grises du château en ruines étendaient leurs ombres inquiétantes sur la montagne. Le vent se leva, sifflant entre les arbustes qui entouraient le sommet. Chargés des selles et des couvertures de leurs chevaux, Justinien et elle se dirigèrent vers la ruine. Sur leur droite, un ancien temple dédié à la lune et orné de gravures qui devaient représentées des loups faisait face au château sur leur gauche. Rien ne restait de la porte ni des créneaux que la forteresse possédait jadis, mais ses quatre tours et une partie de ses remparts se dressaient encore avec fierté, affrontant le temps et les tempêtes. Le sable en recouvrait à présent le sol. Sophia se glissa dans les ruines et pénétra dans l'unique salle à s'être maintenue. Elle ne possédait plus de toit, mais avait ses quatre murs, et sa meurtrière gardait encore sa forme. En revanche, un trou dans l'un des murs sembla intriguer Justinien. Lorsqu'ils s'approchèrent pour mieux l'observer, ils perçurent un léger mouvement à l'intérieur, un soubresaut. Inquiète, elle regarda Justinien s'y glisser et le suivit après avoir hésité quelques instants. Ils pénétrèrent dans une seconde salle, celle-ci était entièrement fermée et plongée dans l'obscurité, le trou n'étant pas suffisamment large pour laisser passer la faible lueur du soir. L'odeur de la pierre humide et de la terre foulée pour la première fois depuis bien longtemps les assaillit.

- Tournez-vous, fit une voix sortie des profondeurs.

- De quoi ?   fit Sophia en sursautant.

- Tournez-vous, je me change pour la nuit.

- Mais...il fait noir de toute façon, on n'y voit rien !  fit remarquer Justinien en riant.

- Vous non, mais moi si, alors tournez-vous. 

Le Seigneur Justinien et Sophia se tournèrent donc, attendant que cesse le frôlement des étoffes pour se retourner et se préparer à leur tour. Sophia plaça sa selle et sa couverture pour la nuit, et s'allongea. Elle pensait qu'elle aurait du mal à dormir, mais par une étrange magie, le sourire aux lèvres, elle s'endormit profondément.



*

* *

 

La nuit venait d'envahir le château de Perpertus. Les archers couraient à leur poste, et les fantassins s'apprêtaient à défendre avec fermeté les portes. Le cœur de Lucius de Perpertus se gonflait d'inquiétude au fur et à mesure que les secondes s'écoulaient. Dans la salle du trône, il jeta un dernier regard à sa femme et à sa fille nouvelle née, avant de se détourner, les yeux pleins de larmes. Jamais il ne gagnerait cette bataille, et il devrait annoncer sa reddition pour sauver la vie des quelques hommes qui survivraient encore. Sa longue cape de fourrure frappait avec colère chaque marche qu'il montait, et lorsqu'il atteignit la cour, il poussa un long hurlement à la lune.

- Seigneur ! Ils sont là ! 

Il suffit d'un cri, unique et puissant, et déjà l'armée des vampires voltigeaient au-dessus des châteaux. Ho, certes, les flèches en atteignirent quelques uns, mais ils possédaient un diabolique pouvoir de régénération qui rendait les armes inefficaces. Lucius écarquilla les yeux. C'était impossible ! Les vampires, telle une marée de capes noires, fondirent sur le château, et tuèrent tout ce qui passa à leur portée. Une bataille éclair, il ne leur fallut que quelques secondes pour répandre la mort dans les hurlements et le sang. L'un d'eux, comme un simple nuage de fumée, se glissa au pied du Seigneur de Perpertus et se matérialisa sous ses yeux.

- Luna, je t'en supplie, tu es ma seule chance.

Il leva ses yeux jaunes vers le ciel. C'est alors que deux nuages s'écartèrent, laissant passer dans leur interstice quelques rayons de lune blancs. C'était peu, moins que la lueur d'une torche, mais Lucius était puissant, et il ne lui en fallut pas beaucoup plus. Il inspira de grosses goulées d'air, et emplit ses poumons. Sa cage thoracique s'écarta, s'ouvrit, et éclata enfin. Sa gorge se raidit, et sa mâchoire se renforça. Ses jambes et ses bras se brisèrent, son dos se déchira, une épaisse fourrure brune vint recouvrir son corps. Il voyait, entendait, et sentait tout ce qui se passait autour de lui, comme s'il eut acquis la vue, l'ouïe et l'odorat de centaines d'hommes. Il n'était plus à présent le Seigneur Lucius de Perpertus. Il n'était plus qu'un loup, énorme et vif comme l'éclair. Il se jeta sur le vampire devant lui, et le broya entre ses crocs. Puis il hurla à la mort, répandant autour de lui le message de la lune. Chacun de ses soldats se recroquevilla sur lui-même, pour se relever sous la forme d'énormes loups qui sautèrent à la gorge des vampires. Ce fut un carnage. Au milieu de la mêlée, Lucius n'entendit pas l'appel de sa femme. Lorsque la bataille fut achevée, et que les corps des vampires disparurent sous les premiers rayons de soleil, petits tas de poussières soufflés par la brise humide du matin, Lucius retourna auprès de sa femme. C'est un cadavre qu'il découvrit. Un cadavre tenant contre son sein le corps pâle d'un nourrisson exsangue1.



*

* *

 



Sophia se réveilla, tremblante, en sueur, dans l'obscurité glacée de la salle du château en ruine dans lequel l'elfe leur avait trouvé refuge. Elle posa la main sur son cœur pour en calmer les battements, et chercha à rationaliser.

- Ce n'était qu'un cauchemar.

Un mouvement furtif à ses côtés la rassura. Justinien était réveillé.

- Mal dormi ?  lui demanda t-il.

- Hé bien, en fait, non...j'ai bien dormi...enfin, j'ai fait un cauchemar, mais ....

- J'ai fait le même , la coupa l'elfe, un peu plus éloignée. Ce lieu est hanté par un sombre passé.

La lumière du jour perçait à travers le trou dans le mur. Sophia pouvait voir ses affaires sur le sol de terre humide et froide, et la silhouette de l'elfe qui s'affairait.

- C'était quoi ce truc qui vivait là avant? » lui demanda t-elle.

- Un homme loup.

Justinien se leva et prépara ses affaires. Sophia ignorait s'il avait rêvé lui aussi, ou non.

- Alors, c'est pas la première attaque de vampire? Je veux dire, il y en a eu avant, c'est ça?

Le jeune homme se redressa brutalement. Sophia entendit le bruit sourd du choc de son crâne contre une pierre. Non, apparemment, ils n'avaient pas fait le même rêve.

- Effectivement, répondit l'elfe. Les orcs n'ont pas créé les êtres des ténèbres, ceux que vous appelez « vampires ». Ils existaient bien avant notre époque.

Ils sortirent tous trois de leur refuge. Le soleil matinal brillait intensément dans le ciel bleu, et les ombres impressionnantes du vieux château en ruine s'étendaient sur la montagne. Soudain, une gigantesque masse blanche et poilue apparut sur le haut d'un rempart. Sophia poussa un cri de surprise. L'elfe et Justinien dégainèrent leurs épées. Agile, Fenris sauta à leurs pieds, le poil collé par du sang bruni. Sur son dos, emballé dans une couverture de mauvaise toile et s'agrippant de toutes ses forces, Wladimir, pâle et amaigri, roulait entre ses puissantes omoplates. Le Seigneur loup, les yeux jaunes brillant, les pupilles dilatées, se tourna vers Sophia, hors-de-lui:

- Sophia! Il faut me jurer de ne plus jamais, jamais, quitter votre roi!











Chapitre VIII :

Le mage Obliver :





 

Fenris leur raconta que les quelques jeunes loups qui le suivaient encore, les enfants humains et lui, avaient dû combattre pour s'enfuir de Lycania. Beaucoup étaient morts. Le seigneur Lug avait attendu la nuit pour attaquer, c'était une stratégie de nyctalope. Les humains, eux, n'avaient même pas eu le temps d'allumer les torches avant de sentir les crocs furieux serrer leurs gorges. Fenris avait renvoyé les survivants humains et lycans à Ivoria pour aider à la reconstruction de ce qui deviendrait bientôt le palais du nouveau roi avant de venir à leur rencontre, éloignant ainsi le jeune roi affaibli du danger. Il avait trouvé leur trace en humant l'air, et s'était étonné de leur changement de direction, croyant les retrouver chez le mage. Justinien dut tout lui raconter et lui présenter Dame Syllis.

Après s'être rafraîchis et avoir soigné tant bien que mal les plaies du loup et du jeune roi malade, ils reprirent la route. Bien qu'il fit tous les efforts du monde pour rester stable sur son cheval fougueux, Wladimir, dont les forces déclinaient de façon inquiétante, cherchait sans cesse à se couvrir le visage avec un pan de sa cape de fourrure blanche tâchée de son sang qui s'échappait de ses mains trop faibles, comme si le soleil, haut dans le ciel bleu, lui faisait mal et ne le réchauffait plus.

Bientôt, ils durent ralentir le pas. Les arbres se resserrèrent autour d'eux, les petits bosquets laissèrent place à de gigantesques chênes massifs et feuillus. Le ciel s'obscurcissait. C'était dans une forêt dense qu'ils devaient à présent louvoyer avec peine.

- Je hume des êtres près de nous.

- Nous sommes entrés au royaume sylvain », expliqua l'elfe. « Ce que vous sentez, Majesté, ce sont des guetteurs elfes. Leurs yeux ne nous quittent plus depuis quelques kilomètres. On nous laissera passer sans encombre. Ma mission est connue de tous ici.

- D'autant plus que vous êtes une de Cinople », lança Justinien l'air de rien.

- De Cinople ? fit Wladimir en sursautant, à tel point que Fenris dut s'arrêter pour empêcher le jeune roi de tomber. « Dame Syllis de Cinople?

- En personne, répondit-elle, se redressant sur son cheval.

Un lourd silence s'installa. Sophia remarqua que Wladimir marmonnait entre ses lèvres, mâchouillant par instant sa langue. Elle avait vu le grand-père d'une de ses amies le faire...juste avant qu'on ne le mette à l'asile. C'était un symptôme de sénilité.

- Est-ce courant que la princesse héritière soit envoyée pour des missions aussi périlleuses ?  osa demander Wladimir en fronçant les sourcils.

L'elfe ne répondit pas. Les seuls mots qui sortirent sèchement de sa bouche furent:

- Nous sommes arrivés. 

Devant eux, sortie du néant, une très ancienne et très haute muraille se dressait, couverte de lierres en fleurs qui courraient entre les fissures. La herse baissée laissait voir entre ses barreaux rouillés une immense cour en cercle, de laquelle sortait un groupe d'étudiants elfes dont les expressions enjouées paraissaient étrangement forcées, tous habillés de larges toges noires et qui suivaient un elfe plus âgé, vêtu lui d'une toge blanche mais de laquelle dépassaient les pointes d'épaulières d'acier. Perchés sur les branches aux alentours, des elfes guetteurs se laissaient entrapercevoir, malgré l'art du camouflage propre à leur race. La herse se leva dans un grincement désagréable afin de laisser entrer dame Syllis, le seigneur Justinien, Sophia et le jeune roi sur leurs chevaux. Les elfes les laissèrent traverser la cour sans les dévisager ni poser de questions. Les quelques gardes elfes qu'ils croisèrent semblaient pourtant tendus en leur présence ; ils gardaient la main sur leur arme, comme prêts à répondre à un ordre, à un appel. Le bruits de sabots des chevaux résonnait de façon inquiétante contre les murailles hostiles.

- Obliver se trouve donc ici ?  fit Justinien, faisant des yeux le tour de l'immense cour au centre de laquelle de grands bâtiments tout en vieilles pierres fissurées trônaient, reliés par des ponts naturels de lierres et de lianes couverts de toile d'araignée.

- Oui, nous sommes à l'université sylvestre. Ici, le gnome a accès à tous les ouvrages dont ils pourraient avoir besoin. Nous possédons un double des ouvrages du monde entier. 

Sophia ne croyait pas que les ouvrages du monde entier puissent être contenus ailleurs que sur internet, puis elle se dit que peut-être ce monde-ci ne comptait-il que peu de livres. Des palefreniers accoururent vers eux pour les aider à descendre de cheval. Ils emmenèrent les animaux hors de la cour paître sans doute quelque part dans la forêt. Derrière eux la herse se rabaissa avec le même grincement terrible. Dame Syllis donna quelques ordres, puis s'éloigna au loin, la tête haute, sans plus d'explications.

- Si Messieurs Dames veulent bien me suivre, fit un elfe roux, l'air costaud, au nez et aux oreilles pointues couvert de taches de rousseur. J'ai ordre de vous guider jusqu'à l'homme qui vous mande. 

Se retenant de poser toutes les questions qu'ils avaient à l'esprit, Sophia et Justinien, suivis de Fenris qui portait toujours sur son dos le pauvre Wladimir, pénétrèrent dans une tour et grimpèrent les marches de l'escalier en colimaçon, froid et glissant. L'elfe poussa sans peine une des grosses portes de la tour. Une faible lueur éclaira leur visage.

- Obliver ! s'exclamèrent en cœur Justinien et Wladimir.

Le loup déposa son cavalier au sol avec délicatesse, avant de refermer derrière-eux d'un coup de queue la porte de bois sculptée d'une fresque elfique au nez de leur guide. Le prince et son chevalier se précipitèrent dans les bras du vieillard, qui en laissa tomber le capuchon de sa trop longue cape noire, découvrant un petit visage de fouine, mi-humain mi-souris, ridé et marqué d'une joie sincère.

- Mes enfants ! Mes chers petits !

Il éclata de rire en se reculant d'un pas.

- Maître, vous allez bien ? Vous a-t-on malmené ?  demanda Wladimir.

- Non, pas vraiment. Ces elfes n'ont jamais été bien commodes, mais ces derniers temps, je les trouve particulièrement malpolis.

- Ils vous ont enlevé, c'est ce que Dame Syllis de Cinople nous a dit.

- Dame Syllis ? La princesse ? Vous l'avez rencontrée ?  s'exclama Obliver, surpris.

- C'est même elle qui est venue nous trouver, Sophia et moi, alors que nous vous cherchions dans Khorin-Rang.

- Sophia ?  fit le gnome, braquant ses yeux jaunes sur la jeune fille qui restait en retrait, légèrement cachée derrière l'une des grosses pattes de Fenris.

- Ma fée, annonça fièrement Wladimir, redressant ses épaules amaigries.

Le regard d'Obliver s'illumina soudain.

- Votre fée ! Bien sûr ! Votre père m'en a parlé, juste avant que...juste avant qu'il ne...

Le mage ne put terminer sa phrase, réprimant un soupir douloureux. Il s'avança vers la jeune fille, tendant vers sa joue rose la griffe crasseuse de son index.

- Dites-moi, petite, malgré votre jeunesse, certains de vos pouvoirs se sont-ils révélés ?

Sophia recula d'un pas, attrapant d'un geste instinctif une touffe de poils sur le flanc de Fenris. C'était un geste peu diplomatique qui montrait que Sophia avait oublié qu'il s'agissait du roi des loups et non d'une gentille peluche, mais le monarque ne s'écarta pas. Il se serra même contre elle pour la rassurer.

- De quoi parlez-vous ?  fit Sophia d'un ton inquiet. « Je ne comprends pas...

- Vous n'avez pas encore vos ailes, à ce que je vois. Savez-vous lire dans les pensées ? Commander les éléments ? Lire l'avenir ? Renforcer les armées ?

- Sophia a fait un rêve étrange cette nuit , lança Justinien.

Le jeune fille secoua la tête, prête à rétorquer que ce n'était qu'un rêve, que cela n'avait aucune importance, mais à cet instant, des regards profonds, pleins d'intérêts et de craintes, se posèrent sur elle. Ses mots se bloquèrent dans sa gorge.

- Un rêve étrange ?  fit le gnome-souris en fronçant le nez.  Racontez-nous ça, petite fée.

- Et bien...et bien...c'était...

Et Sophia, hésitante, balbutiante, perdant le fil, leur raconta tant bien que mal le rêve de la nuit précédente. On l'écouta, sans l'interrompre. De temps en temps, installé sur un pupitre, Obliver prenait des notes.

- Des hommes-loups ! s'exclama Fenris lorsqu'elle eut terminé. Les humains maudits ! N'est-ce pas là la légende des origines de mon peuple ?

- Quelle légende ?  interrogea Sophia.

Justinien lui expliqua:

- On raconte que les Lycans n'ont pas existé depuis toujours. Ce ne seraient pas non plus des loups, mais des hommes, transformés en loups par une étrange malédiction...

- Ou bénédiction , plaisanta Fenris.

- Qui les a transformé ?  demanda Sophia.

- Ça, on l'ignore,  répondit Justinien. Mais votre rêve montre que ce château où nous avons passé la nuit était le palais d'un de ces hommes-loups.

- Le chaînon manquant,  soupira Obliver, une lueur mystique dans les yeux.

- Attendez...ce n'est qu'un rêve !

- Vous êtes une fée, Sophia !  s'exclama Wladimir en riant d'un rire un peu froid et inquiétant. Vos rêves vont avoir une importance capitale, et concerneront toujours mon règne. Si vous avez fait ce rêve, c'est qu'il contient un message qui m'est destiné.

- A nous de le déchiffrer,  fit Justinien en hochant la tête.

Obliver frotta le lobe de sa grande oreille poilue de gnome :

- J'ignore si cela est possible, en revanche. Aucun livre ne parle de ces hommes-loups, et encore moins d'une attaque de vampires dans le passé. Si le monde entier s'efforce d'oublier l'Histoire, je ne sais s'il nous est permis de le lui rappeler. Lorsque mêmes les livres mentent, qui peut blâmer les monarques de leur ignorance ?

- Mais...c'est impossible, Maître !

Wladimir s'agita soudain, retrouvant toute sa fougue. Il se mit à fouiller dans les manuscrits éparpillés un peu partout au milieu des détritus de la petite pièce.

- Il doit bien y avoir une trace, quelque chose, quelque part...quelqu'un qui sait...

- Hélas, non, mon jeune élève. C'est pour cela que je vous ai fait venir. Il n'y a aucun remède connu contre le mal qui vous ronge, et ce n'est pas chez ces hommes-loups que vous allez le trouver. Cependant....

- Cependant ?

- Cependant, si les elfes m'ont convoqué...

- Mais...  Wladimir hésita devant le petit homme. Mais Maître...ils ne vous ont pas convoqué... vous avez été enlevé !

- Quand cesserez-vous de m'interrompre ? Si les elfes m'ont enlevé, disais-je, c'est parce qu'ils ont découvert ce sur quoi nous travaillions, votre père, le roi Loki et moi-même.

Fenris redressa la tête. Il ignorait visiblement que son père travaillait de concert avec un humain et un gnome. Obliver se tourna vers son pupitre, sur lequel il se hissa en escaladant une pile de livres. Il ouvrit le grimoire qui s'y trouvait.

- C'est ce livre qui nous en a donné l'idée. Il parle du vampirisme, c'est ainsi que l'on nomme la maladie qui vous affecte, Wladimir.

Les enfants approchèrent, se penchant pour observer les dessins qui s'étaient un peu effacés avec le temps. Sophia frissonna devant celui d'un monstre terrible, gigantesque, mi-orc mi-vampire.

- Là, c'est écrit, vous voyez ? "Il n'existe aucun remède pour lutter contre le vampirisme".

Le jeune roi se mit soudain en colère. Son poing alla frapper le côté d'une étagère qui vacilla dangereusement sous le poids des livres poussiéreux. Un mouvement de tête souleva la masse de cheveux noirs qui lui couvrait les épaules et le visage. Comme il était pâle !

- Mais enfin, qu'est-ce qu'il vous prend tout à coup ! Calmez-vous, la folie ne vous sied guère.

Le mage leva une main, esquissa un geste rapide dans les airs. Wladimir tomba sur le sol, assis, l'air à bout de force mais le visage soudainement apaisé.

- C'est mieux. Continuons.

Il plissa les yeux pour mieux lire, car le jour qui perçait à travers la grande fenêtre crasseuse baissait. Sophia sentit son ventre gargouiller. Ils n'avaient rien mangé depuis la veille. Sans doute était-ce la raison pour laquelle Wladimir se montrait si agressif. Il n'avait probablement rien mangé depuis son départ de Lycania.

- Ha, voici, fit Obliver en passant son doigt sur la page. "Dans ce paragraphe, nous démontrerons qu'il est possible de maîtriser les vampires, de même qu'il est possible de prendre leur pouvoir tout en maîtrisant ses effets...".

- Quoi ? Maîtriser les vampires ? Mais comment est-ce possible ?  s'exclama Justinien, serrant brutalement la main sur l'épaule de Sophia.

- Ça, je l'ignore encore, jeune guerrier. Vois comme les pages ont été arrachées.

Le gnome souleva le vieux grimoire. Quelques lambeaux de feuillets survivaient encore, coincés dans la tranche, mais rendus illisibles par le poids des ans. On avait arraché ces pages sans soin, à la hâte.

- Cependant, j'ai pu réunir quelques informations sur la manière de maîtriser la maladie qui dévore notre roi, par un vaccin que l'on peut s'injecter dans les veines. C'est pour cette raison que les elfes m'ont convoqu...enlevé. Ils voulaient que je termine mes recherches. Il semble que l'auteur de ce livre n'y soit jamais parvenu.

- Mais, et vous, maître ?  demanda Fenris. Y êtes-vous parvenu?

- Je n'avais pas encore achevé le vaccin lorsque les elfes sont venus m'enlever tous mes produits. Je ne puis plus travailler que sur les grimoires de leur bibliothèque. Mais depuis quelques jours je les soupçonne d'y être parvenus, d'avoir achevé ce que j'avais commencé, et de me laisser ici pour d'autres raisons, en me faisant patienter.

- Alors, ce serait les elfes qui détiendraient le remède contre ma maladie? » fit Wladimir en se relevant tant bien que mal, aidé par Justinien.

- En effet , acquiesça le gnome.

Le jeune roi se redressa, une lueur d'espoir éclairant son visage.

- Mais ne criez pas "victoire" trop tôt, mon impétueux élève. Si quelqu'un a écrit ce livre, c'est que ce quelqu'un cherche ou a cherché à maîtriser les vampires, et certainement pas pour le bien de notre monde, mais plutôt pour son asservissement. Regardez.

Il alluma une bougie qu'il plaça non loin du vieux grimoire, afin d'en éclairer les pages. Les adolescents s’avancèrent, inquiets et curieux de savoir ce que le mage avait découvert.

- Le nom de l'écrivain est noté ici, continua Obliver. Sans doute a t-il été donné par le scribe qui a réécrit cette partie.

Sophia se pencha à son tour, parcourant la page des yeux. En effet, le nom de l'écrivain était inséré dans la présentation de départ. Anor. Qui pouvait bien être cet homme?

- Je connais cet écrivain. Il s'agit de mon ancien Maître.

Les quatre jeunes gens restèrent sans voix. Wladimir regarda un instant le mage, la bouche à demi ouverte, perplexe, avant de secouer la tête vivement comme pour balayer une toile d'araignée. Le gnome gardait son regard jaune rivé sur lui, un air goguenard dessiné sur ses pommettes constellées de longs poils roux.

- Votre...

- En effet.

- Mais alors...

Wladimir jeta un regard autour d'eux, comme pour vérifier qu'on ne les épiait pas, avant de reprendre, d'une voix plus douce:

- Est-ce ce maître qui vous a appris à enrayer les symptômes du vampirisme ?

Le gnome se redressa de toute sa petite taille, fronçant le nez d'un air outré, et croisant ses bras couverts de longs poils bruns frisés en signe de vexation:

- Ça, c'est mon œuvre exclusive, cette idiotie n'appartient qu'à la bêtise de ma cervelle déglinguée.

Le mage décroisa les bras et hocha un sourcil, son regard lourd de regrets se perdit dans les méandres d'une étagère surchargée.

- Cette personne sait à présent maîtriser les vampires. J'ignore bien comment. Tout ce qu'il devait lui manquer, c'était une potion pour enrayer le processus de mutation une fois le poison injecté dans les veines. On veut maîtriser les vampires, les rendre esclaves, mais surtout pas en devenir un. Les sangs ne doivent pas être mêlés.

En prononçant ces mots, le gnome esquissa une moue pleine d'une triste ironie.

- Il faut absolument que l'on récupère cette potion », s'exclama Justinien en brandissant un poing déterminé.

- Et une fois la potion récupérée, qu'en ferez-vous ?

- Nous la détruirons, maître.

- Et vous laisserez les vampires tuer et contaminer des millions de personnes.

Un silence pesant s'installa. L'obscurité gagnait la pièce. Le mage avait raison. Cette potion était une mauvaise chose pour ceux qui s'en serviraient mal. Mais elle empêcherait le processus de transformation de tous ceux qui se feraient mordre. Elle guérirait Wladimir. Que faire ?

Soudain, un bruit à l’extérieur attira leur attention. Justinien se précipita à la fenêtre pour voir de quoi il s'agissait.

- Ils ont levé le pont-levis!  s'exclama-t-il.

- Pour la nuit sans doute, fit Fenris d'une voix calme. Pour protéger les étudiants.

- Il n'y a plus d'étudiants dans cette université depuis des années, objecta Obliver. Cet endroit est depuis fort longtemps une prison. Les livres que vous voyez ont été apporté, jamais ils ne m'auraient laissé avoir accès à la précieuse bibliothèque d'une de leurs universités. Cependant ils ne lèvent le pont-levis que lorsqu'ils craignent une attaque de l'extérieur. La herse et les nombreux gardes suffisent à empêcher les prisonniers de fuir...

Les visages autour du gnome pâlirent d'effroi.

- Allons-voir !  lança Justinien, sortant l'épée de son fourreau.

Ils cavalèrent à toute vitesse dans l'escalier en colimaçon, laissant le vieux mage à l'abri en haut de la tour, et descendirent dans la cour de l'université, saisi de terreur. Elle était déserte, pas un elfe ne montait la garde, aucune lumière ne passait par les fenêtres des tours où devaient se trouver les autres prisonniers. Le cœur de Sophia battait la chamade. Un sentiment de danger l'assaillit. Elle se tourna vers Wladimir, le regard inquiet, et le jeune roi, lisant la peur dans ses yeux, ordonna à Justinien et Fenris de se mettre à couvert. Ils s'abritèrent contre une des tours. Plus rien ne bougeait autour d'eux. Ils n'entendaient même pas le vent dans les arbres du royaume sylvestre. Seules quelques étoiles filantes s'enfuyaient encore dans le ciel sans nuages.

- Sophia, souffla le jeune roi, que vous dicte votre instinct ?

- Du danger, une menace terrible. La mort , énuméra Sophia, étonnée elle-même par la violence de ses intuitions.

Wladimir émit un bruit étrange, comme si quelque chose venait de se coincer dans son œsophage, avant de dire:

- Il faut sortir d'ici, et en vitesse. Je vais chercher Obliver. Vous, vous restez ici.

- Non,  fit Fenris avec fermeté.  La fée ne doit pas vous quitter.

- Très bien. Sophia...

Mais il n'eut pas le temps de terminer sa phrase. Un hurlement, un cri abominable, déchira le silence de la nuit. Ils eurent à peine le temps de lever les yeux pour chercher la provenance de ce cri effroyable avant de voir tomber, du haut de la tour, tel un paquet de linge noir tournoyant dans les airs, le corps du mage Obliver qui s'écrasa sur les dalles de l'enceinte.

 





Chapitre IX :

La magie des fées :







- NOOOOOOOOOOOOOOOON !  hurla Wladimir en se précipitant vers Obliver.

Justinien se rua sur son roi, serrant son torse de toutes ses forces. Il ne lâcha pas prise malgré l'agitation et la puissance du jeune homme. Sur la joue de Sophia coula une larme de surprise et d'horreur. Elle leva les yeux vers le haut de la tour. Quelqu'un les observait depuis la grande fenêtre ouverte du bureau d'Obliver, le capuchon d'une cape verte reflétant la clarté de la lune. C'était dame Syllis.

- Fuyons..., souffla Sophia.

Le mot était sorti de sa bouche sans qu'elle eut l'intention de le prononcer. Elle sentait au fond de son cœur comme une boussole, un baromètre du danger, qui donnait des informations lorsque l'aiguille entrait dans la zone rouge. Fenris et Justinien prirent cette alarme très au sérieux. Tout ce qu'elle disait avait désormais de l'importance. Sans tarder, Justinien tira en arrière le roi, qui, bien qu'étourdi par le chagrin violent qui le submergeait à présent, le suivit sans protester, vacillant sur ses jambes. Ils traversèrent la cour en se cachant dès que possible dans les ombres, et se hissèrent sur les étroites marches d'un escalier de pierres qui donnait sur une coursive. Ils arrivèrent en haut du rempart entourant l'université. Devant eux, l'immense forêt sylvestre s'étendait à perte de vue.

- On ne peut pas descendre..., fit Sophia, sentant le vertige la gagner lorsqu'elle regarda en bas.

Fenris, les sourcils froncés, observait les alentours:

- Continuons à chercher, il doit bien y avoir un moyen...

Ils longèrent les remparts, faisant le tour de l'université. Il était impossible de descendre, et les remparts s'élevaient bien trop haut pour leur permettre d'en sauter sans se rompre le cou. Ils firent le tour de la cour, cherchant une autre sortie. Puis, ils décidèrent de pénétrer dans les tours, mais toutes étaient fermées.

- Nous avons été piégés, grogna Justinien en tapant du poing contre le lourd battant de bois d'une des tours, joliment sculptée d'une fresque elfique dont les ombres dansaient à la lueur de la lune. « Ces étudiants n'étaient que des figurants, nous sommes bien dans une université fantoche. Et il n'y a plus non plus de prisonniers ici depuis...

Il n'eut pas le temps de terminer sa phrase, une flèche s'était figée sans prévenir entre les pierres désolidarisées de la tour derrière lui.

- A couvert ! hurla Wladimir, paniqué, courant se mettre à l'abri contre les remparts.

Il fut rapidement suivi par les trois autres, qui cavalaient sous une pluie de flèches de plus en plus dense. Elles étaient tirées à l'aveugle, depuis l’extérieur. Contre le mur du rempart, protégés par la coursive au-dessus de leurs têtes, ils risquaient moins de se faire toucher, mais il leur fallait prendre garde tout de même, car quelques flèches vinrent s'encastrer entre les dalles de la cour, à un mètre d'eux. Sophia, le souffle court, guettait la prochaine volée de flèches, persuadée que son aventure se terminerait là. Soit elle se réveillerait, dans sa chambre, au chaud, dans son petit lit, soit...elle n'osait y penser.

Soudain les flèches cessèrent de tomber. A nouveau, le silence s'abattit sur la forteresse. Les adolescents reprenaient leur souffle lorsqu'un grincement sinistre retentit comme un écho dans la prison désertée. Une porte venait de s'ouvrir, quelque part. Dans l'obscurité, il leur était difficile de dire où, mais Fenris qui voyait parfaitement dans le noir désigna du museau l'endroit où se trouvait le corps du petit gnome. Tout près d'Obliver, la porte de la tour depuis laquelle on l'avait jeté venait de s'ouvrir. Dame Syllis en sortit, sa grande cape verte fouettant l'air derrière-elle. Elle tenait à la main sa longue et fine épée dont la lame luisait sous les rayons de lune.

- C'est elle qui a tué Obliver, murmura Sophia.

Wladimir esquissa un mouvement pour se précipiter sur elle mais fut arrêté dans son élan par le bras de Justinien:

- Sire, non ! Les flèches !

Le chevalier avait raison. Ils n'étaient pas à l'abri d'une nouvelle volée de flèches.

- Vous n'avez plus aucune issue, rendez-vous ! s'écria l'elfe, dressant vers eux la pointe de son épée. Et je vous promets qu'il ne vous sera fait aucun mal.

- Elle ment en partie, chuchota Sophia.

- En partie ?

La jeune fille acquiesça.

- Que nous voulez-vous ? demanda Wladimir, le souffle court.

- Soumettez-vous à mon peuple, et je pourrais vous l'expliquer.

Wladimir garda le silence. Il serra les poings et retira lentement le sabre qu'il portait attaché à la cuisse. Fenris poussa un long grognement.

- Justinien. A trois, sortez votre épée et couvrez-moi. Un...

- Non ! murmura Sophia, trop bas pour que quiconque puisse l'entendre.

- Deux...

Fenris banda ses muscles. Il était prêt à bondir. Le cœur de Sophia battait à tout rompre.

- TROIS ! hurla le roi en brandissant son sabre.

L'action dura une seconde. Wladimir et Justinien se précipitèrent vers la princesse elfe tandis que Fenris, plus rapide, la contourna, l'empêchant de reculer.

La dame encerclée virevolta, plus rapide que l'éclair, et dans un mouvement de cape verte volant au vent, elle se dégagea, hurlant de toute la puissance de ses poumons un ordre en elfique.

Alors surgissant des remparts tout autour d'eux, des ombres, des bouts de tissus noirs rapides s'envolèrent vers le ciel, formant un cercle inégal au dessus de leurs têtes, puis redescendirent droit sur eux et se laissèrent tomber comme des pierres, dans un bruit de froissement de tissu. Des vampires. Une cinquantaine de vampires se précipitaient sur eux, puissants, légers, en un spectacle d'une beauté mortelle. Fenris, Wladimir et Justinien, en fin stratèges, se mirent dos à dos sans se concerter. Crocs et épées formaient un rempart infranchissable, fendant l'air et blessant à mort les créatures. Mais à peine celles-ci s'étaient-elles recroquevillées, la main crispée sur leurs flancs ensanglantés, qu'elles guérissaient déjà, leurs blessures se refermant à peine ouvertes, et elles repartaient à l'assaut. Les trois guerriers ne cessaient de se battre, dans un combat éternel. Aucun d'entre eux n'avait pensé que Sophia ne savait pas se battre. Lorsque Wladimir s'aperçut de son erreur, il était trop tard. Plaquée contre un mur, affolée, Sophia faisait face à trois vampires adultes. Alors qu'il se précipitait pour la secourir, la fée tourna vers lui son regard affolé et fit "non" de la tête. Il s'arrêta dans son mouvement, surpris. Puis, il comprit. Les vampires retenaient Sophia prisonnière. Ils n'avaient aucune intention de la tuer.

- Justinien, Fenris, arrêtez ! 

Les vampires n'attaquaient plus. Ils semblaient en attente de quelque chose, apparemment contre la volonté de la dame elfe qui ne cessait de hurler ses ordres. La bataille s'était figée, la nuit retrouvait son calme. Le cœur battant, Sophia regardait dans les yeux le vampire en face d'elle, un homme d'une très grande beauté, ses cheveux longs et blonds tressés descendaient sur ses yeux, voilant à peine un regard d'un bleu pénétrant. Il lui sourit, un sourire plein d'une tendre tristesse, et s'approcha d'elle, si près qu'elle crut qu'il allait l'embrasser. Wladimir s’apprêtait à attaquer, refusant que Sophia attrape la même maladie que celle qui le dévorait à petit feu, mais à peine avait-il levé son épée qu'un cri perçant déchira la nuit. Tous, combattants et vampires, se tournèrent vers l'origine du cri. Sophia vit alors l'apparition la plus improbable dans cet univers étrange qu'elle découvrait à peine. Flottant dans l'air, lumineuse, enveloppée d'une robe diaphane, la face à demi couverte par un masque blanc, ses longs cheveux noirs ondulant comme des serpents tout autour de sa tête, une véritable fée aux grandes ailes de papillon battant gaiement se tenait là, devant elle. Des diamants scintillaient sur son masque comme des étoiles.

- C'est magnifique ! ne put-elle s'empêcher de souffler, écarquillant les yeux devant la beauté de cet improbable spectacle.

La fée écarta les bras en prenant une grande inspiration, elle ouvrit une bouche immense et poussa un long cri, strident. Les vampires se figèrent à cet appel, levant leurs visages pâles vers elle, avant de se retourner, grimaçants, vers Sophia. Ils allaient l'attaquer sur l'ordre de cette autre fée! Sophia sentait le danger la brûler de l'intérieur, elle étouffa un hurlement d'angoisse. Wladimir se rua sur les vampires, déchirant leurs corps de son sabre aussi facilement que si les étoffes qui les entouraient ne contenaient que du vide. Les vampires, fous de rage, semblaient de plus en plus rapides, de plus en plus forts. Tandis que l'un d'eux projetait Wladimir au sol, les autres s'attaquaient à Fenris et Justinien dont les forces finirent par décliner. Le vampire blond aux cheveux longs qui gardait toujours Sophia prisonnière avait été un moment distrait par le combat, mais il s’intéressa de nouveau à elle et lui sourit en découvrant ses canines blanches. Lorsqu'il se pencha sur son petit cou où battait un pouls affolé, elle se couvrit le visage de son bras, retenant sa respiration. Elle ne sentit aucun impact, aucun souffle sur son visage, aucune morsure dans son cou. Étonnée, elle rouvrit les yeux. Une aura électrique l'entourait. Elle formait une sorte de bulle imperméable autour d'elle, contre laquelle le vampire se cognait, fou de rage. Sophia avança la main. Ses doigts touchèrent une surface lisse, souple mais solide, tiède et douce comme une peau humaine. Elle frissonna en levant les yeux vers Wladimir, qui s'était relevé et observait à présent la scène, bouche bée. Un vampire se précipita vers lui. Sophia eut à peine le temps de cligner des yeux avant qu'un éclair ne zèbre le ciel. L'épée de Wladimir s'était mise à flamboyer. Le vampire s'envola dans les airs, se fondant dans la nuit.

- Mais que se passe-t-il ?  s'écria Sophia.

- Ce sont vos pouvoirs ! Wladimir lui lança un regard à la fois émerveillé et inquiet.  Ils se réveillent. Vous vous transformez en fée!

A peine avait-il achevé sa phrase qu'une volée de flèches fut tirée par delà la muraille. Les elfes attaquaient à nouveau. Elfes et vampires combattaient ensemble, de toutes leurs forces, contre quatre enfants d'une puissance et d'un pouvoir incroyable. La grande fée flottait toujours au-dessus de leurs têtes, insufflant ses pouvoirs à l'armée des vampires.

- Nous n'avons aucune chance !  hurla Justinien qui essayait, à bout de force, de repousser une dizaine de vampires qui l'encerclait.

Fenris à ses côtés poussa un hurlement lorsque des flèches transpercèrent sa fourrure. Il venait de protéger de son corps le jeune roi d'Ivoria. Il s'effondra au sol, les babines retroussées, écumantes de douleur. Le sang maculait ses poils. Une flèche vint se ficher dans le pied de Wladimir, qui continuait à se battre sans s'apercevoir de rien. La flèche n'avait pas du atteindre les chairs.

- Pourquoi ils ne nous tuent pas ? demanda-t-il en portant assistance au loup qui venait de lui sauver la vie.

- Ils veulent Sophia vivante, gronda le Lycan entre ses dents serrées.

Wladimir se tourna vers la jeune fille, toujours dans sa bulle protectrice le long de laquelle glissaient les flèches.

- Sophia ! Vos pouvoirs !

Sophia fit "non" de la tête. Elle ne comprenait pas. Elle ne pouvait rien contrôler. Les larmes d'angoisse coulaient abondamment sur ses joues.

- Sophia ! hurla le jeune roi, aux prises avec un groupe de vampires qui s'étaient précipité sur lui, les transperçant de son épée enflammée et projetant dans les airs des lambeaux de leurs épaisses capes noires. Par pitié Sophia ! Sauvez-nous !



*

* *

Le cœur de Sophia bondissait dans sa poitrine. Ils étaient à présent submergés par les vampires, Fenris était en train de mourir, baignant dans son sang. Une nouvelle volée de flèches acheva Justinien, dont la tête heurta violemment le sol lorsqu'il s'effondra sous les yeux horrifiés de la jeune fille, le corps traversé de part en part. Trois vampires tenaient Wladimir immobile, l'un d'eux lui mordit le poignet pour l'obliger à lâcher son sabre qui heurta les dalles de la cour en un tintement de cloche auquel répondit le crissement du pont levis que l'on descendait. Le herse se relevait! Les elfes, qui avaient attendu ce moment à l'extérieur de l'enceinte, allaient entrer dans la cour à présent, profitant du travail des vampires, et c'en serait bientôt fini d'eux. Sophia au comble de l'épouvante, leva ses grands yeux bleus baignés de larmes vers la fée aux cheveux noirs qui descendait vers elle. Le corps de la jeune fille fut parcouru d'une sensation étrange, comme si elle s’élevait dans l'air. Elle baissa les yeux. En dessous d'elle, les corps de Fenris, de Justinien et de Wladimir étaient au sol, bientôt dévorés par les vampires. Il lui fallut quelques secondes pour s'apercevoir qu'elle flottait dans les airs, les pieds contre sa bulle. Lorsqu'elle leva de nouveau les yeux, la fée avait disparu.

 

Derrière la herse, les elfes se rangeaient en cohorte ordonnée, prêts à donner l'assaut dès que la grille serait levée. Il ne fallait pas qu'ils franchissent cette grille! Il y eut soudain un bruit effroyable, un grondement plus fort que milles orages. Le mur de l'enceinte se mit à vaciller, comme un simple jeu de cubes, et s'écroula du côté des elfes, provoquant la panique dans leurs rangs. L'éboulis formait un énorme monticule là où autrefois se trouvait la porte. Les elfes ne pouvaient plus entrer dans la cour. Bien sûr, ils ne tarderaient pas à franchir cette montagne instable, mais les quelques minutes de répit que l'incident avait suscité étaient suffisantes. Sophia continuait d'observer ses trois amis au sol, Justinien et Fenris baignant dans leur sang, Wladimir incapable de bouger, cloué au sol par les vampires et leur force herculéenne1.

-  Envolez-vous, pensa de toutes ses forces Sophia. Partez, rentrez chez vous.

Il ne se passa rien. Sophia n'avait pas vraiment cru qu'elle pourrait faire quelque chose, elle n'était pas vraiment certaine non plus d'être responsable de l'effondrement de la porte. Elle avait juste voulu essayer. Ses amis mourraient lentement sous ses yeux, et elle ne pouvait rien faire, rien du tout. Oh, comme elle aurait aimé fuir! S'en aller, traverser cette forêt, retrouver sa maison, retrouver son père, et pleurer, pleurer toutes les larmes de son corps en frissonnant, cachée sous sa couette, bien au chaud, dans sa chambre de petite fille. Elle se sentait lâche, misérable, déconfite.

- Tu parles d'une héroïne !  sanglota-t-elle, frappant du pied la bulle qui l'enfermait.



Toute cette rage, cette colère, cette tristesse, devenaient lourdes à porter. Si lourdes que la bulle, ne pouvant contenir tout ce poids, commença doucement à descendre avec grâce, jusqu'à déposer lentement Sophia au sol et éclater sans heurt, dans un léger "plop" de bulle de savon. Elle se précipita vers Fenris qui se trouvait juste à côté d'elle. Éclatant en sanglot, elle enfouit son visage et ses mains dans l'épaisse fourrure du prince des Lycans. Il avait de la fièvre et sentait le sang. L'odeur soulevait le cœur. Sophia ne pouvait s'empêcher de pleurer, de pleurer, tandis que les elfes donnaient l'assaut, grimpant sur l'amas de pierres et de roches qui s'était formé devant eux. Des ordres et des acclamations en langue elfique jaillirent de la cohorte reformée. C'était sans espoir.

C'est alors que Sophia sentit le corps de Fenris contre sa joue palpiter. Le loup respirait de nouveau, d'un souffle saccadé, douloureux. Les flèches qui traversaient sa peau commençaient doucement à s'extraire, glissant entre ses poils. Pleine d'espoir, Sophia attrapa à pleine main les bouts de bois qui pointaient vers les étoiles et tira dessus, les enlevant les uns après les autres aussi facilement que des cure-dents dans un tortilla. Moins il y avait de flèches sur sa peau, plus la respiration de Fenris s'intensifiait, devenant douce et régulière. Il se redressa bientôt sur ses pattes et, encore fragile mais recouvrant peu à peu sa force, fit face à l'armée des elfes en colère qui se précipitaient sur eux en brandissant leurs épées.

- Allez vous occuper des autres ! Je vais les retenir ! gronda le prince, campé sur ses quatre pattes, la truffe au vent.

Sophia hocha la tête, et se précipita vers Justinien, qui reprenait lui aussi des couleurs, trouvant même la force d'enlever lui-même quelques flèches.

- Par quel miracle..  fit-il en levant vers elle de grands yeux verts tout étonnés.

- Ben, j'en sais rien, moi... le coupa Sophia en arrachant de ses chairs les flèches des elfes. Justinien tressaillit à chaque fois, mais semblait étonné lui-même de ne pas souffrir d'avantage.

- Vos pouvoirs ! C'est merveilleux ! Ils vous sont révélés!

- J'comprends rien de ce que tu me dis, mais si on va pas sauver Wladimir tout de suite, les elfes vont en faire de la chair à saucisse.

- Tu as raison, acquiesça Justinien en se relevant, plein de courage.

Un peu plus loin, Wladimir se battait contre les vampires, et Sophia le trouva magnifique. La situation ne se prêtait pas à ce genre de considération, mais elle ne put s'empêcher d'admirer ses mouvements gracieux et vifs, ses longs cheveux noirs dénoués mais toujours retenus par sa couronne de cuir tressé fouettant l'air. Agile comme un serpent, il esquissait des pas de danse pour échapper aux griffes et aux crocs qui l'assaillaient de toute part. Il avait ôté sa cape de fourrure blanche, trop voyante dans la nuit et trop incommode pour se battre. Les larges manches de sa chemise lui faisaient des ailes d'ange. Une froide férocité figeait ses traits, un reflet argenté passait sur ses lèvres minces. Tout son corps était tendu, ses muscles bandés, mais son regard restait calme, droit, noble. Son sabre de feu dessinait des arabesques aveuglantes dans la nuit. Il semblait encore plein de vigueur lorsque ses mouvements ralentirent. Un premier assaillant le frappa sur une tempe. Sonné, il tituba vers le groupe de vampires, qui se jeta sur lui. Sophia décida d'intervenir à ce moment-là. Elle ne savait pas encore de quoi elle était capable, mais elle voulait tenter quelque chose, n'importe quoi. Elle poussa fort sur ses yeux, retint son souffle, et sentit son corps s'élever de nouveau dans les airs, mais sans avoir cette fois la sensation de quelque chose sous ses pieds. Ses cheveux flottaient autour d'elle, ils paraissaient plus longs, et l'enveloppaient comme une fumée protectrice. Les vampires levèrent les yeux vers elle. Soudain, tous s'envolèrent, laissant Wladimir agenouillé, épuisé, le souffle court. Sophia n'eut pas le temps d'être soulagée. La masse noire se précipitait vers elle. Alors, elle se fâcha. Elle était fatiguée. Elle avait faim et froid. Elle en avait assez de ces créatures muettes, de ces elfes stupides, de cette forteresse. Elle en avait assez de tout ça. Et elle hurla:

-  ASSEZ ! 

De toute la force de ses poumons, son souffle expulsé fendit l'air, le tranchant comme un aileron de requin peut trancher la surface de l'eau, et percuta l'armée des vampires. Bousculés de tous côtés, leurs rangs se rompirent, ils furent projetés dans la nuit comme des billes, roulant dans un amas de tissus et de griffes, percutant les murailles, le sol, disparaissant dans la forêt ou dans les airs. La forteresse entière vibra. Un battement sourd tout d'abord, une vibration régulière. Puis un choc électrique, intense. Enfin, un tremblement de terre, énorme. Les tours tanguèrent sur leurs bases. Des pierres dégringolèrent le long des murailles, de petits cailloux tout d'abord, des poussières. Puis, les pierres des fondations, qui s'écrasèrent au sol dans un choc sourd, se brisant contre les dalles de la cour. Bientôt, ce furent des pans de murailles entiers qui suivirent, l'épais rempart séculaire s'affaissant comme un château de cartes. Le sol tremblait toujours. Sophia baissa les yeux vers les trois garçons qui cherchaient désespérément à se mettre à l'abri. Elle inspira à pleins poumons l'air froid de la nuit et, levant les bras lentement vers les cieux, souleva par la seule force de sa volonté ses trois amis dans les airs, les déposant avec douceur à l'abri des éboulis. Les vampires hors combat, ne restaient plus que quelques elfes survivants qui descendaient maintenant, furieux, la montagne de roches instables qui composait jadis la prison. Lorsqu'ils approchèrent de la dernière tour encore debout, Sophia poussa un cri, bref, guerrier, nerveux, et la tour s'écroula, écrasant sous son poids le reste de leurs ennemis.













Chapitre X :

La course folle :





Les rayons du soleil se brisaient sur les roches blanches. Les branches épineuses des fougères s'accrochaient aux bas de leurs vêtements, griffaient leurs bras, leurs visages. Ils se sentaient traqués, pourchassés, il fallait avancer, encore et encore, se cacher dans les failles de la montagne, puis repartir. L'épuisement, la peur, avaient eu raison du courage de Sophia. Ce n'était plus sa volonté, mais l'instinct de survie qui la guidait, qui l'obligeait à mettre un pied devant l'autre. Elle ne pensait plus à son père qu'avec nostalgie, comme quelqu'un qu'elle ne reverrait plus jamais, comme quelqu'un qui serait mort ou disparu depuis trop longtemps. La semelle de ses bottes commençait à s'user, elle sentait les petits cailloux pointus qui lui meurtrissaient la plante des pieds, et le sang autour de ses ongles. Une couche de poussière sur son visage s'agglutinait à la sueur, figeant ses traits comme un masque d'argile. Ses yeux étaient trop secs pour pleurer. De temps à autre, elle allait chercher du réconfort auprès de Fenris, de Justinien ou de Wladimir. Mais ce dernier se montrait froid, distant, résigné.

Ils demandaient parfois à Sophia de se concentrer pour déterminer la distance entre eux et les vampires. Lorsqu'elle arrivait à le dire, elle se glaçait d'effroi, car ils n'étaient jamais bien loin. Une brume épaisse descendait sur l'horizon, effaçant les pics abruptes des montagnes arides et se déposait sur les grands arbres, rendant le sol de roche humide et glissant. Un lièvre passa devant eux, sans s’inquiéter. Des oiseaux batifolaient au dessus de leurs têtes. Les herbes sèches portant de petites fleurs violettes dansaient doucement, bercées par un souffle à peine perceptible. Le froid se faisait de moins en moins ressentir au fur et à mesure qu'ils s'éloignaient des régions montagneuses et descendaient vers le Sud.

Souvent, Fenris et Justinien parlaient ensemble, ils discutaient de la mort d'Obliver, la voix chevrotante, et leurs mots pleins de chagrin réchauffaient le cœur de Sophia, glacé par le silence et la solitude. La nuit, Wladimir montait la garde sans se fatiguer, jetant à droite et à gauche des regards inquiets. Depuis quelques jours, pendant leurs temps de pause où ils dévoraient à pleines dents quelques baies et racines, parfois les chaires tendre d'un lapin ou d'un poisson lorsqu'ils avaient eu la chance d'en capturer ou d'en pêcher un, Wladimir s'isolait. Il s'asseyait alors un peu à l'écart et posait le menton contre ses bras croisés, les jambes repliées sur sa poitrine, le regard vide. Il semblait penser à des choses profondément tristes et désespérées, rêver à un autre monde dans lequel il pourrait s'enfuir. Son attitude inquiétait les trois autres, qui n'osaient plus lui adresser la parole depuis que Wladimir leur avait méchamment répondu.

Ils avaient faim. Ils étaient fatigués, blessés, affaiblis. Leur marche se faisait de plus en plus pénible, et les vampires se rapprochaient inexorablement; chaque nouvelle nuit ils étaient un peu plus proches. A un moment, il sembla à Sophia qu'ils ralentissaient délibérément leur avancée, calquant leur vitesse sur la leur. Peut-être fatiguaient-ils, eux aussi. Ou alors...

- Ou alors, nous rattraper n'est peut-être par leur but, fit Fenris après avoir englouti un rat qu'il venait de chasser.

- Mais quel est leur but, dans ce cas ?  Justinien leva ses grands yeux verts en pinçant les lèvres. Son regard se posa sur Wladimir, qui profitait du temps de repos pour dormir, enroulé dans sa cape, le dos contre le tronc d'un arbre. Le jeune guerrier semblait inquiet pour son roi. Personne ne put répondre à sa question. Sophia ne pouvait percevoir les intentions des créatures. Leurs esprits étaient trop torturés, elle se perdait dans les méandres de leur réflexion. C'était comme essayer de comprendre ce que disent les étoiles. L'échelle de temps, les capacités de réflexion, la vitesse de la pensé d'un être humain normal étaient multipliés par l'infini. Il en était de même pour leur sentiment. Sophia ressentait leur colère, d'une puissance dépassant toutes les colères, une colère si forte, si invraisemblable, qu'elle en devenait de l'amour, un amour immense, dévorant, agressif, une soif de boire la vie de tous les êtres qu'ils aimaient. Jusqu'à les tuer. Ou jusqu'à ce qu'ils partagent leur colère et leur amour débordant. Elle aurait aimé dire tout cela à Justinien et Fenris, mais elle ne savait pas comment l'expliquer avec des mots sans paraître ridicule ou sentimentale. Alors elle se tue, se releva et leva le visage vers le ciel, inspirant profondément l'air de la montagne, un air vivant, pas comme l'air mort qui traversait ses poumons lorsqu'elle essayait d'entrer dans l'esprit des vampires, un air simple et frais. Cet air là n'était pas traversé par un milliers d'émotions et de pensées lourdes, aigres, tristes.

 

Ils repartirent, longeant en file indienne le flanc escarpé d'une montagne abrupte en faisant attention à ne pas tomber dans les trous qui traversaient le chemin, donnant une vision vertigineuse vers les coteaux de vignes cultivées un peu plus bas. Ils continuaient vers le Sud, sans trop savoir où ils allaient, ne cherchant qu'à fuir, les poursuivants se regroupant toujours vers le Nord, comme pour les forcer à descendre, encore et encore. Sophia comprit.

- Ils sont en train de nous orienter , fit-elle, la voix cassée par la soif.

- C'est ce que j'avais compris aussi , répondit Fenris en hochant de la tête. Ils veulent nous emmener quelque part.

- Alors, qu'est-ce qu'on fait ?

- Ils ne nous laissent pas le choix, hélas. Il faut leur obéir. Pour le moment. 

Il lança à Justinien un regard entendu, puis avança d'un pas affirmé, fouettant l'air de sa queue.



*

* *



La nuit suivante, Sophia n'arrivait pas à dormir. Le nez enfoui dans sa cape, le dos contre l'épaisse fourrure du roi des lycans, elle gardait les yeux ouverts et observait dans un demi sommeil l'ombre de Wladimir qui se découpait à la lumière des étoiles. Recroquevillé sur lui-même, il semblait dormir ce qui rassura Sophia bien plus que s'il avait monté la garde. Mais soudain il bougea, son bras remua sous sa cape blanche, il l'extirpa et souleva la manche de son épaisse chemise de lin. Le cœur de Sophia battait à tout rompre. Le beau prince d'Ivoria était blessé ! Et une vilaine blessure, avec ça. La moitié de son bras brillait de sang, sa peau écorchée formait de petites bosses. La jeune fille fit une grimace, elle partageait sa douleur. Elle se souvenait que Wladimir avait poussé un cri lorsqu'il avait tenté d’attraper un lièvre rapide. Elle avait entendu un bruit de chute étouffée, puis le jeune homme était réapparu, l'air de rien, tenant dans sa main le lièvre qu'ils mangeraient au dîner. Sophia s'était dit que c'était seulement le bruit de la chasse qu'elle avait dû entendre. Mais là, il était clair que Wladimir souffrait encore de la morsure qu'il avait reçu dans la prison des elfes.

Comment se faisait-il, comment était-il possible qu'il puisse rester parmi eux l'air de rien, avec une telle blessure palpitant sous son bras de chemise ? Soudain, il fit une chose très étrange. Il se mit à lécher doucement la blessure, à longue et douce lapée, presque comme un chat qui ferait sa toilette. Elle avait vu Fenris le faire, et cela ne l'avait pas troublée. Après tout, Fenris, tout roi qu'il fut, doué de la parole et d'une sagesse subtile, restait un loup, et voir un loup, même s'il fait un mètre cinquante au garrot, lécher ses blessures, reste quelque chose de naturel. Mais un humain ! Wladimir léchait sa blessure avec soin, consciencieusement, et semblait y prendre du plaisir. Dégoûtée, Sophia préféra fermer les yeux et s'endormir.

Le ciel se couvrait à peine de la teinte violacée du début de l'aurore lorsque Sophia s'éveilla, en sursaut.

- Il faut qu'on s'en aille !  s'écria-t-elle, les yeux encore collés de sommeil.

- Qu'y a t-il...?  grommela Fenris en relevant sa grosse tête ensommeillée.

- 'faut qu'on parte ! Vite !  Sophia s'était réveillée brutalement. Elle était debout et regardait avec inquiétude l'horizon encore sombre.

- Mais, il fait nuit encore, lui rappela Justinien. Tant qu'il ne fait pas jour, nous ne sommes pas à l'abri des vampires.

- Nous ne sommes plus à l'abri du tout.

Sophia commençait à s'énerver, la peur venait de la saisir, elle ne la lâcherait plus. Une peur incompréhensible, terrifiante. Mais elle savait qu'il fallait l'écouter. Justinien se releva d'un bond, observant avec inquiétude le profil de la jeune fille qui se découpait dans l'obscurité. Fenris s'éloigna de quelques pas pour s'ébrouer, puis huma l'air, le happant à petite goulée avant de le faire ressortir par les narines en éternuant.

- Je ne sens rien...

- Les vampires n'ont pas d'odeur,  affirma Sophia.

Fenris acquiesça.

- Wladimir ?

La masse sombre enroulée en boule à l'entrée de la caverne se déploya et s'étira, sa cape de fourrure blanche tâchée de sang claqua contre la roche, balayant l'air, prête à s'envoler. Le roi bailla, et daigna enfin se retourner vers eux, le regard plus méprisant et froid que jamais.

- Très bien, allons-y,  fit-il simplement.

La montagne était déjà impressionnante de jour. Mais la nuit, ses dimensions paraissaient doublées, ses crocs plus acérés, les gueules ouvertes de ses failles plus dangereuses encore. Ils glissaient à chaque pas, leurs regards se perdaient dans les espaces infinis qui s'étalaient tout autour d'eux, et ils percevaient plus que jamais le vide sous leurs pieds. Chaque bruit s'amplifiait démesurément, Sophia pouvait percevoir précisément le son des petits cailloux qui se détachaient du chemin qu'ils gravissaient pour rouler contre le flanc de la montagne et percuter avec violence le sol à une centaine de mètres de là. Elle serra les dents, et effaça de son esprit l'idée de faire demi-tour. Il fallait avancer, et voilà tout, avancer jusqu'au matin, et alors ils pourraient s'arrêter et se reposer, souffler un peu, avant de reprendre la route. Elle le sentait, dans chaque repli de son esprit, quelque chose les guettait, les observait. Une chose que les vampires avaient attendu jusque là. Et c'était de cette chose que viendraient tous les dangers. Il faudrait bientôt l'affronter. Mais pas pour le moment. Pour le moment, il fallait s’éloigner d'elle. Éloigner Wladimir. C'était tout ce qui comptait.

Sophia avançait à pas rapides, elle n'avait jamais marché aussi vite. Même Justinien avait du mal à la suivre, s'agrippant de temps à autres aux branchages pour reprendre son souffle. Le ciel s'éclaircissait un peu plus à chaque minute, et avec lui, l'espoir revenait et les cœurs se rassérénaient . Il se teinta bientôt de jolies couleurs moirées, un violet sombre d'abord, puis plus clair, un mauve froid, du rose en volutes de fumée, des paillettes d'ocre et de pourpre, des touffes d'un blanc cotonneux, percés par les rayons du soleil qui séchaient la rosée sur leurs visages. Sophia sentait son courage revenir. Les vampires perdaient des forces. Ils allaient bientôt ne plus pouvoir avancer, et se dissémineraient dans les environs, cachés dans les recoins de la montagne, mais toujours aussi dangereux, toujours éveillés, prêts à bondir. Ils ne dormaient jamais.

- Ils vont bientôt s'immobiliser. Nous pourrons nous reposer un peu.

- Depuis quand elle nous donne des ordres, elle ?

Sophia se figea, glacée sur place. Un frisson lui parcourut l'échine. Wladimir n'avait pas parlé depuis plusieurs jours. Sa voix avait changé. Elle était devenue sourde, profonde. Son timbre glaçait le sang, et ses mots étaient durs, tranchants comme la montagne qu'ils descendaient maintenant.

- Je...c'était pas des ordres... voulut se justifier Sophia. Mais Wladimir lui adressa un tel regard que ses mots se coincèrent dans sa gorge. Justinien tenta de l'excuser auprès du roi, mais lui aussi renonça, effrayé par le geste brutal de son ami. Wladimir le poussa violemment en arrière. Justinien ne tomba pas, mais c'était comme si son cœur, lui, était tombé tout au fond de son estomac. Son visage avait soudain pâli et s'était fermé, ne dévoilant plus aucune émotion. Sophia savait qu'il retenait une larme amère.

- Contentez-vous de nous donner les informations, et pour le reste, vous avez intérêt à tenir votre rang, ou je vous laisse sur place. Ai-je été assez clair ? 

Sophia ne put que hocher la tête en avalant sa salive comme si Wladimir tenait une dague serrée contre sa gorge. Il lui sembla l'espace d'un instant que le petit roi avait les mêmes yeux que Fenris, des yeux jaunes, fendus en leurs milieux. Mais en y regardant bien, ses yeux étaient toujours aussi noirs, d'une profondeur insondable.



Ils descendaient à présents vers une clairière d'herbes folles au-dessus de laquelle se penchaient de grands saules balançant doucement leurs longues branches au grès du vent. Le frisson de leurs feuilles et les mouvements de leurs longues chevelures leurs donnaient l'allure de créatures étranges, comme des méduses immenses volant dans les airs, ou comme ces chanteurs de métal qui secoue la tête au-dessus de leur guitare, mais au ralenti. Sophia soupira. Elle n'était pas fâchée de descendre de la montagne, n'étant pas habituée à faire autant de sport en si peu de temps. Elle sentit avec ravissement ses pieds endoloris s'enfoncer dans l'épais tapis de mousse. Ici, la végétation se faisait plus dense et plus hétérogène, plus belle aussi, des pâquerettes parsemées le tapis vert, des fleurs de chardons d'un violet vif dressaient leurs têtes au-dessus des roseaux, des arbustes de toutes sortes se couvraient de fruits d'un rouge éclatant, mais qui signifiait "attention, poison". Ils arrivèrent bientôt au bord d'un rivière, Wladimir les autorisa à prendre un peu de repos et s'éloigna, comme il en avait pris l'habitude.

- Vous avez l'air rassurée, Sophia, finit par dire Justinien, souriant à la vue de Fenris qui s'ébattait joyeusement dans l'eau à la recherche de poisson.

- Pas plus, non. On va dire que c'est parce que pour le moment, on est tranquille.

- Qu'est-ce donc qui vous a ainsi effrayé, cette nuit ?

Sophia arracha une herbe bleutée qu'elle porta à sa bouche.

- Je ne sais pas, en fait. C'est comme si...comme si les vampires attendaient un truc, je sais pas quoi, et que c'était arrivé ce matin. Et que ce truc en a après Wladimir, et qu'il fallait l'éloigner au plus vite.

- Après Wladimir ?  Justinien sursauta, et écarquillant les yeux, il se mit à sourire en écartant d'une main sa longue chevelure rousse. « Vous faites bien votre travail, Sophia la fée.

Sophia lui rendit son sourire, s’apercevant qu'elle rougissait légèrement. Fenris revint, la bouche remplie de poissons argentés frétillants encore. Il les déposa au sec, dans un trou qu'il avait creusé, et s'approcha d'eux, les poils dégoulinant.

- Nous ignorons presque tout de vous, Sophia. Vos pouvoirs semblent incroyables. Pourriez-vous nous parler de vous ?

- Pas vraiment, non. C'est une longue histoire.

- Peut-être serait-il bon que vous nous la racontiez, cette histoire, fit Justinien, s'écartant un peu pour laisser à Fenris la place de s'installer.

Tout en préparant les poissons, Sophia leur raconta. Le jour où elle était rentrée de l'école, où elle pensait qu'elle partirait en vacances seule avec son père. Le jour où elle a compris qu'Eléanor était une sorcière maléfique. Et enfin, la façon dont elle avait atterri dans ce monde-ci, dans la neige alors qu'elle était encore en pyjama, complètement perdue. Elle leur parla même de l’inquiétude qu'elle avait de ne plus jamais pouvoir rentrer chez elle. Les mots sortaient seuls de sa bouche, comme s'ils avaient été retenus trop longtemps, comme s'ils étaient trop nombreux pour être encore contenus dans sa trop petite tête.

- Nous partageons votre inquiétude, murmura tout à coup Justinien, la voix rauque.

Sophia leva vers lui des yeux étonnés.

- En effet, acquiesça Fenris, rempli d'une soudaine tristesse grave. Nous en sommes tous au même point hélas. Nous aussi avons perdu notre foyer. Je n'ai plus de royaume. Le seigneur Lug a tenté de m'éliminer après m'avoir mis en confiance afin de m'enfermer dans ma propre forteresse. Il devait régner le temps que je devienne adulte. Je crains fort que le jour où je serais roi, il me faille le combattre. Enfin, si ce jour arrive...et pendant ce temps, il aura pu corrompre toute la cour, liguer mes propres hommes contre moi. Il ne me reste qu'une poignée de Lycans fidèles, cachés à Ivoria avec la poignée de sujets encore vivants de notre pauvre Wladimir. L'avenir s'annonce bien sombre. Il nous faut nous préparer au pire.

- Wladimir et moi avons grandi dans la forteresse d'Ivoria, et nos pères, et les pères de nos pères, avant nous » enchaîna Justinien.  Et aujourd'hui, il ne reste qu'un tas de pierres. Les villages ont été décimés. La lignée des princes d'Ivoria a perdu la confiance de ses villageois. Nous n'avons nulle part où aller. Nous n'avons plus de chez nous. 



Sophia comprit que leurs situations étaient bien pires que la sienne. Même si elle ne savait pas comment y retourner, elle avait tout de même un "chez elle", un endroit bien au chaud et accueillant, avec un papa qui l'aimait très fort. Les trois garçons, eux, n'avaient plus rien. Ils ne pouvaient plus garder au fond de leur cœur l'étincelle de l'espoir, le rêve de pouvoir, un jour, rentrer chez eux, de tout retrouver à sa place, comme avant, comme s'il ne s'était rien passé. Ils n'avaient plus de chez eux. Et il leur faudrait se battre pour le reconstruire, se battre avec l'énergie du désespoir, à l'aide d'une poignée d'hommes et de Lycans affaiblis par les événements, contre des milliers, organisés, armurés, armés et bien nourris. Elle eut soudain pitié de Wladimir. Mordu par un vampire, sans royaume, avec les responsabilité d'un roi en restant un enfant, un petit garçon. Rien d'étonnant à ce qu'il ressente autant de colère, à ce qu'il soit aussi agressif. Le pauvre devait être complètement perdu. Elle ressentit soudain l’irrépressible besoin d'aller à sa rencontre, de lui parler, de le réconforter. Après tout, n'était-elle pas sa fée ?



Elle prit congé de ses deux amis, les saluant poliment, et se dirigea d'un pas alerte vers l'endroit où devait se tenir Wladimir. Elle enjamba les hautes herbes, longea un tronc d'arbre déraciné, et grimpa sur un rocher plat et rond, doux comme un galet. Elle sentit la présence du jeune roi non loin d'elle. Elle s'arrêta et le chercha des yeux, profitant de sa position surélevée. Elle ne tarda pas à le distinguer, près d'un rocher, les mains sur les hanches. Il semblait réfléchir, les sourcils froncés, l'air concentré. Il s'avança, et, posant les mains sur l'énorme roche, la souleva au-dessus de sa tête. Sophia eut un haut le cœur. Étouffant un cri, elle tomba à la renverse ses fesses heurtant douloureusement le sol, sa joue se griffant aux épines des plantes sauvages. Wladimir avait soulevé une pierre qui faisait la moitié de sa taille, et sans efforts.

 

Sophia retourna auprès des autres, affolée. Elle aurait voulu leur expliquer la situation. C'était évident. Wladimir ne dormait plus, ses yeux devenaient jaunes lorsqu'il se mettait en colère, et il était à présent doté d'une force d'adulte, et encore, d'un adulte très costaud. La transformation serait bientôt achevée. Il refusait de se nourrir d'autre chose que de viande crue, et plus tard, il s'en prendrait à eux. Et s'en serait terminé du Wladimir qu'ils avaient connu. Mais, en voyant Justinien et Fenris rire ensemble en grillant les poissons au-dessus d'un bon feu de camp qu'ils avaient allumé à l'écart des herbes sèches, elle se résigna. Ils n'auraient pas beaucoup l'occasion d'être heureux dans les jours à venir, alors pourquoi gâcher cet instant un peu plus lumineux dans les ténèbres de leurs vies ? Et de toute façon, que pouvaient-ils bien y faire ? Trancher la tête de Wladimir et lui planter un pieu dans le cœur ?

 

Wladimir refusa toute nourriture. Sophia savait que cela arriverait, mais elle espérait qu'il leur laisserait plus de temps. Malgré les suppliques de Justinien, il continua à refuser de la tête, et s'assit à leurs côtés, les regardant dévorer leurs poissons grillés, l'air rêveur. Leur repas terminé, ils profitèrent de la rivière pour se baigner. Lorsque Wladimir ôta sa chemise pour plonger son torse à la peau si blanche dans l'eau, Sophia pinça les lèvres. Elle n'avait jamais vu Wladimir torse-nu, mais ce n'était certainement pas comme cela qu'elle l'avait imaginé. Il était musclé. Magnifiquement musclé. Chacun de ses mouvements portaient la grâce et la souplesse du félin. Il se retourna vers elle, ses longs cheveux noirs mouillés dessinant un arc autour de lui, se rabattant contre ses épaules superbes dans un claquement sec. Il lui adressa un tel regard, d'un jaune vif, avec un sourire si doux et si triste que Sophia en eut les larmes aux yeux. Sa gorge se serra, il lui sembla avoir avalé une bille d'acier brûlant. Autour d'eux, Justinien nageait avec une puissance guerrière. Sophia laissa couler l'eau froide sur son visage. Elle sentait la couche de poussière et de saleté se retirer, lui procurant un plaisir qu'elle n'avait pas ressenti depuis un bon moment.





*

* *



Lavés, séchés, ils reprirent la route, se faufilant dans la jungle de lianes qui les entourait. Peu à peu, l'agréable tapis de mousse verte s'engorgea d'eau qui imbiba bientôt leurs bottes. Chacun de leur pas s'enfonçait un peu plus dans l'humus spongieux, provoquant un bruit de sucions flasques. Les premiers moustiques apparurent. "Pas de doute", pensa Sophia, "nous sommes dans un marécage". Et effectivement, les petites flaques d'eau boueuse se transformaient en large mare d'eau croupie.

- On ne peut plus avancer ! s'écria Fenris dont le corps plus lourd l'obligeait à s'enfoncer jusqu'au ventre.

Sophia fatiguait, elle faisait de fréquentes pauses pour reprendre son souffle. Wladimir, lui, ne semblait pas dérangé par le marais, il avançait devant eux, s'aidant d'un mouvement brutal de ses épaules pour se frayer un chemin dans la fange. Les plantes perdaient leur beau vert éclatant, elles se teignaient de jaune et de gris en même temps que la lumière du jour baissait et que le soleil descendait dans le ciel.

-  Wladimir ! Arrêtez ! Fenris ne peut plus avancer ! 

Le roi s'arrêta, mais ne daigna pas se retourner. Il haussa simplement les épaules en grommelant des séries de syllabes incompréhensibles. Sophia se précipita pour aider Justinien à dégager les pattes prises au piège de Fenris. Elle ne tarda pas à s'apercevoir que ses coussinets saignaient. Enfoncés plus profondément que leurs bottines, ils avaient du heurter des cailloux tranchants. Elle ferma les yeux en caressant avec douceur les blessures qui se refermèrent. La fièvre qui gonflait ses pattes s'apaisa. Il adressa un large sourire à Sophia et, en guise de remerciement, plaqua sa truffe froide et humide contre sa joue un court instant, avant de reprendre avec courage et noblesse sa pénible avancée. Justinien ne montrait pas de signe de fatigue, il serrait les dents, résigné. Il fallait quitter ces marais au plus vite et trouver un abri. Ils aperçurent bientôt un pont de pierre suspendu au-dessus de la tourbe, et retrouvèrent l'espoir. Ils accélérèrent le pas et, arrivés au bas des colonnes, escaladèrent des monticules de terre pour se retrouver sous le pont.

- Nous allons rester ici pour la nuit, fit simplement Wladimir en ôtant ses bottes trempées.

Sophia n'était pas fâchée de pouvoir enfin enlever ses chaussettes qui lui glaçaient les pieds. Elle retira sa cape et s'essuya les jambes. Justinien voulut préparer un feu, mais Fenris l'en empêcha.

- La civilisation n'est guère loin, Justinien. Mieux vaut nous abstenir, pour cette nuit du moins.

Le jeune guerrier acquiesça. Il alla simplement s'asseoir près de Sophia, lui prêtant un pan de sa cape, un peu plus sèche que la sienne.

- Où est-ce qu'on est ?  demanda la jeune fille.

- Nous n'avons cessé de marcher vers le Sud. Nous ne devons pas être loin de la forêt de Malefosse.

- A moins que nous n'ayons rejoint les terres orcs , soupira Fenris, plus pessimiste.

- Et pourquoi pas celles des changelins, ironisa Wladimir, retroussant ses lèvres fines sur ses gencives, montrant ses dents pointues qui brillaient sous les derniers rayons du soleil.

 

La faim et la fatigue les rendaient tous agressifs. Sophia craignit qu'une bagarre n'éclate, alors elle ferma tout simplement les yeux et pensa aux choses qui apaisaient son cœur: un chocolat chaud bu au coin d'un feu de cheminée, des dessins animés à la télévision, des livres lus sous la couette...elle pensa très fort à tout cela et se sentit réchauffée. La chaleur sortait de son corps, se dégageait d'elle, l'englobant, se répandant doucement dans l'espace autour d'elle. Les trois garçons se retournèrent vers elle, étonnés. Puis ils lui sourirent, avant de se rasseoir, étrangement sereins, trouvant la terre plus confortable qu'un matelas, leurs vêtements mouillés plus agréables qu'un bon bain chaud. Même leurs estomacs ne grognaient plus, comme s'ils étaient remplis d'une nourriture tiède.

- Ta magie est vraiment merveilleuse, souffla Justinien, le visage retrouvant un peu de couleurs.



Le nez enfoui dans le pelage épais de Fenris, les bras entourant sa queue, Sophia rêvait de son monde. Elle allait à l'école, le cartable sur le dos. A côté d'elle, Justinien et Wladimir, en jean, sweet shirt et baskets, parlaient avec enthousiasme d'un film qu'ils avaient vu la veille. Fenris, lui, n'était plus un lycan. C'était un jeune garçon, un peu rondouillard, aux cheveux blancs, à la bouille réjouie, qui jouait avec une petite console portable. Trois porte-clés représentant un loup et deux chevaliers cliquetaient, suspendus à son cartable. Devant eux se dressait le collège de Sophia, sa grande cour un peu penchée, idéale pour faire du roller. Son terre plein central, avec la salle de musique que l'on apercevait à travers des hublots de bateau. Le secrétariat sur la droite, carré et austère, prêt à distribuer son lot de convocations et de colles journalières. Et, en face d'eux, les immenses portes-vitrées qui donnaient sur le grand hall en escalier, sur la bibliothèque et le self. Ils avançaient tous les quatre d'un pas gaillard, comme s'ils se retrouvaient naturellement tous les jours pour aller en classe. Sophia était incapable de dire s'ils étaient ou non dans la même classe, tout ce qu'elle savait, c'était qu'à cet instant précis, cette scène semblait tout à fait naturelle. Enfin, quoi, cela faisait des années qu'ils se connaissaient, les trois garçons et elle, et il en avait toujours été ainsi. Au-dessus de leurs têtes, très éloignées, la pleine lune brillait, ronde et jaune, froide, inquiétante. Sophia s'arrêta soudain.

- Quoi ? fit Wladimir. Qu'est-ce qu'il y a ?

- Chut, Wlad, tais-toi.

Appeler son ami "Wlad" lui faisait un effet étrange. Pourtant, elle l'appelait ainsi depuis l'enfance. Elle oublia rapidement cette sensation pour se concentrer sur ce qui la préoccupait. Elle tendit l'oreille. Encore. Encore.

- Je n'entends rien , lança Justinien.

- Justement, chuchota Fenris.  C'est bizarre.

- Et en plus, y a personne, fit remarquer Sophia, montrant du doigt le grand hall, d'habitude inondé de lumière.

 

Soudain, elle sentit la peur l'envahir. L'angoisse. Elle savait qu'il fallait partir, même si elle ne savait pas d'où lui venait cette certitude. Elle recula d'un pas. Puis de plusieurs. Enfin, elle se retourna et se mit à courir dans l'autre sens. Les autres la suivirent. Mais alors qu'ils s'approchaient du portail par lequel ils venaient d'entrer, celui-ci se referma tout seul devant eux. Ils ne pouvaient pas l'escalader, ses barreaux étaient bien trop hauts et trop lisses. Épouvantée, Sophia leva les yeux au ciel. Une ombre se profilait au-dessus de leur tête. Quelque chose de noir, de gigantesque, une masse imposante entourée de tissus qui fouettaient l'air avec hargne. La chose descendait lentement vers eux, tremblante, vacillante. Malgré la lumière de la lune, Sophia ne pouvait pas distinguer ce dont il s'agissait. Elle s’apprêta à attraper la main de Wladimir qui s'avançait trop près lorsque la chose se mit à parler:

- Rejoignez-moi.

Elle parlait lentement, d'une voix caverneuse qui résonna en échos sur la façade du collège désert.

- Rejoignez-moi, et vous aurez la vie éternelle.

Sophia avala sa salive.

- Rejoignez-moi, et vous accomplirez de grandes choses. Croyez-en moi et vous vivrez pour l'éternité.

- Mais qui êtes-vous ? demanda Sophia.

- Je suis celui qui voit tout, qui sait tout. Je sais tout ce que vous avez fait. Je sais de quoi vous vous sentez coupables, toutes ces choses que vous avez dites et qui ont blessé votre entourage, tout le mal que vous avez pu faire aux gens que vous aimez.

Sophia repensa à son père. De nouveau, elle avala sa salive.

- Venez avec moi, et je vous pardonnerai tout. Je vous aimerai tels que vous êtes, avec votre méchanceté, avec vos douleurs, avec votre cruauté. Rejoignez-moi, et vous vivrez pour toujours.

Alors que Sophia entama un mouvement de recul, Wladimir, lui, partit en sens inverse. Il se mit à courir vers la masse sombre.

- Wlad, non ! s'écria Fenris, cherchant à attraper de ses doigts gras la manche de son ami. Mais il était trop tard. Déjà Wladimir répondait "Oui", et une main décharnée, une main de squelette gigantesque, descendait du ciel pour l'enserrer dans sa poigne, remontant son minuscule corps dans les ténèbres...























Chapitre XI :

Le corrupteur :





Sophia se réveilla en hurlant, en sueur, le visage baigné de larmes. Justinien bondit à sa rencontre.

-  Sophia ! Qu'avez-vous ?

Mais Sophia n'arrivait pas à parler, elle cherchait des yeux la créature monstrueuse, les épaules secouées de sanglots.

- Venez-là , fit simplement le guerrier, la serrant dans ses bras. Sophia ne fut pas surprise par ce geste d'affection, au contraire, elle se laissa aller à poser sa tête contre son épaule, trouvant le réconfort qui lui manquait.

- Etait-ce encore un rêve prémonitoire ?  demanda Fenris, inquiet.

- Non, non. Juste un cauchemar. Un cauchemar bien à moi.

- Ha !  soupira le loup en hochant la tête.  Ça n'a rien d'étonnant, quand on se couche le ventre vide.

Il se releva et étira son dos, bâillant et rugissant en même temps comme seul un loup ou un lion peut le faire.

- Et les vampires ?  demanda Justinien.  Sont-ils toujours là?

- De l'autre côté des marais. Ils ont cessé d'avancer.

- Mais... Par quel prodige?

- Ils attendent quelque chose. Seul l'un d'entre eux n'est pas loin. Mais il est plus dangereux à lui seul que tous les vampires réunis.

Justinien frissonna.

- Fichtre ! Comment est-ce possible

- Leur roi, sans doute , souffla Fenris en regardant Sophia qui acquiesça.

- Bien, il faut donc continuer notre route. Wladimir ? 

Le jeune roi, enveloppé dans sa cape, se leva, et hocha sévèrement la tête en signe d'approbation, avant de rattacher son sabre autour de sa cuisse. Il regarda un instant les marais qui s'étendaient devant eux, puis se retourna et escalada le pont.



*

* *



Ce fut une étrange sensation que celle de poser le pied sur de la terre battue, dure et sèche, entourée d'un mur de pierre construit par l'homme. Au lieu d'être rassurés d'avoir trouvé cet élément de civilisation au milieu d'un décor sauvage, ils restèrent sur leurs gardes, prêts à bondir se cacher dans le fossé au moindre bruit suspect. Nous étions au tout début de la matinée. La route restait peu fréquentée à ce moment de la journée. Mais à l'approche de midi, des chariots et des hommes à cheval passèrent ; ils décidèrent alors de battre la campagne par des chemins plus sûrs. Ils avaient passé la frontière, et nul étranger n'était le bienvenu sur les terres du Seigneur de Malefosse. Wladimir avait reconnu le paysage, il savait qu'une épaisse forêt couvrait le centre du pays, et qu'ils y seraient en sécurité. Mais cette forêt se situait à plusieurs jours de marche, et le vampire plus puissant que les autres continuait à leur bloquer le passage, les dirigeant toujours plus vers le Sud. La possibilité de rejoindre la forêt s’effaçait de leurs esprits au fur et à mesure qu'ils descendaient vers des terres de plus en plus rurales, de moins en moins construites et peuplées. Bientôt, des champs de mauvaise terre s'étendirent tout autour d'eux à perte de vue. Encore quelques kilomètres et ils pénétreraient en territoire orc.

- Il faut nous arrêter, fit Wladimir en montrant du doigt un bout de terre désertique et desséchée plus au Sud. Nous allons quitter les terres cultivables, et par conséquent, le Royaume de Malefosse.

- Est-ce le désert orc qui s'étend sous nos yeux ?  demanda Justinien.

Wladimir acquiesça, l'air sombre. Ils avaient marché toute la journée, se nourrissant de légumes crus qu'ils avaient arrachés des maigres cultures. Sophia digérait mal les grains de maïs durs qu'elle avait avalé, il lui semblait qu'un kilo de farine lui alourdissait l'estomac. Justinien et Fenris s’attelèrent à installer un camp de fortune, protégé par les ruines d'une ferme récemment détruite. Comme à son habitude, Wladimir fit le guet cette nuit-là, tandis que Justinien et Fenris reprenaient des forces. Mais cette fois, Sophia refusa de laisser le jeune roi seul. Elle alla s'asseoir à ses côtés, enroulée dans sa cape pour se protéger du froid qui descendait sur eux par vagues irrégulières.

- Vous savez, n'est-ce pas ?  fit-il simplement, les yeux perdus sur l'horizon.

Elle ne put que hocher la tête, incapable de prononcer des mots rassurants.

- Je m'en doutais. Impossible de cacher cela à ma fée.  Il fit un sourire triste, le visage toujours tourné vers le désert qui s'assombrissait.

- Il faut que tu résistes, Wladimir. Que tu luttes.

- Je ne peux pas. C'est un flux qui m'emporte. Ce n'est pas une simple grippe. Je suis malade. Très gravement malade. Et cette fois, je ne m'en sortirai pas.

Sophia resta un instant à écouter le silence qui les entourait comme les bras d'une mère aimante. Puis, saisie d'un accès de tendresse, elle posa sa tête contre l'épaule de Wladimir qui, contrairement à ce qu'elle s'était imaginée, ne bougea pas. Il n'eut aucun mouvement de sursaut ou de recul, il soupira, d'un souffle gonflé de tristesse.

- Je vais devenir comme eux. Un être de la nuit. Un monstre buveur de sang. Je le sens, chaque minute m'éloigne un peu plus de vous. Chaque minute m'enlève un peu plus mon humanité. Je ressens les choses, tous mes sentiments sont multipliés par cent. Je ressens de la tristesse, de la douleur, comme jamais je n'en ai ressenti. Je ressens votre amour, à tous les trois, si fort qu'il me blesse comme la lame d'un couteau. Je ressens de la colère, et je n'arrive plus à la contrôler. Mon corps, mes pensées, mon âme, tout se transforme, et je ne contrôle plus rien. Plus rien, Sophia ! Bientôt, c'est à vous que je m'en prendrai. Je suis un danger pour vous tous.

- Tu n'es pas un danger, Wladimir. Tu es celui que nous tentons de protéger. Tu es notre roi.

- Un monstre ne peut être roi. Et vous ne pourrez pas me sauver. Rien ne pourra me sauver du vampirisme.

Il se tourna vers Sophia, les yeux pleins de larmes, le visage si pâle qu'elle pouvait voir d'infimes veines bleues strier sa peau tout autour de sa bouche et de son nez.

- Laissez-moi partir. C'est fini. Tout est fini.



Soudain, un grand rire éclata tout autour d'eux, brisant le silence de la nuit. Sophia se raidit, Wladimir se releva, dégainant son sabre. Ils ne voyaient que la nuit, les champs, le désert. Petit à petit, les ténèbres devant eux s'épaissirent, tournoyant sur eux mêmes, formant une silhouette longiligne. Sophia secoua la tête:" la matière ne peut pas sortir du néant. Rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme." Elle avait beau répéter dans sa tête ce que son père lui avait appris, elle n'arrivait pas à expliquer de façon rationnelle comment, du vide, de l'air de la nuit, la créature avait pu apparaître, là, sous leurs yeux. Elle s'était attendu à un vampire immense, doué d'une puissance incomparable. C'était un adolescent qui se tenait devant eux, flottant dans les airs, droit, les bras le long du corps, un jeune garçon d'une quinzaine d'années aux longs cheveux argentés, d'une grande beauté, les traits aussi fins que ceux d'une jeune fille, le sourire doux, aimable et gracieux. C'était donc là le maître vampire qu'elle craignait tant?

- Salut à toi, ô puissant roi.

- Salut monstre.

Le vampire esquissa une moue attristée, avant de reprendre:

- Je t'ai entendu. Cette fois, tu es prêt à me suivre, n'est-ce pas?

- M'as-tu seulement laissé le choix ? fit simplement Wladimir en haussant les épaules.

Le maître vampire se mit à rire, et son rire s'amplifia encore lorsque Sophia, croyant revivre son rêve, se jeta au bras de Wladimir.

- Non ! Ne fais pas ça ! Non !

Son cri réveilla les deux autres. Ils se précipitèrent à son secours, épée et crocs en avant. Wladimir disparaissait peu à peu dans les ténèbres, enveloppé d'un voile de brume. Il leur adressa un regard triste, désespéré. Le regard de quelqu'un qui s’apprête à mettre fin à ses jours.

- Restez avec nous, Wladimir !  gronda Fenris en bondissant de toutes ses forces vers la créature enveloppée de ténèbres. Ses dents accrochèrent quelque chose, un bout d'étoffe. Il retomba sur ses pattes et fit un saut de côté, juste avant que le vampire ne s'effondre au sol. Justinien se laissa tomber du haut des ruines, enfonçant son épée dans le torse du démon. Mais celui-ci s’effaça doucement et l'épée se retrouva simplement à demie enfoncée dans la terre meuble.

- A moi de jouer,  pensa Sophia, animée d'un courage et d'une force inconnus. Elle murmura une série de mots dont elle ne comprenait pas le sens. A quelques mètres de Justinien qui était en train de se relever, Wladimir apparut, presque évanoui, un bras noir serrant son maigre torse.

-Là !  s'écria Fenris en bondissant avec fureur.

 

Sophia murmurait toujours, sa magie effaça le voile de nuit qui entourait le vampire. Il était désormais parfaitement visible. Il lança autour de lui des regards étonnés, avant de jeter avec violence et mépris le corps inerte du petit roi dans la gueule de Fenris afin de s'envoler vers les cieux. Il disparut en un clin d’œil. Sophia, le cœur battant, alla rejoindre le loup qui déposait délicatement le corps de Wladimir sur un muret de pierres. Justinien posa sa main sur son front et tâta son pouls.

- Il va bien.

Tous poussèrent un long soupir de soulagement. Sophia releva soudain la tête.

- Il est encore là.

- Où ça ?  Justinien posa la main sur le pommeau de son épée.

- Tout autour de nous. Et en nous. Je n'arrive pas à le discerner de la nuit.

- Il ne nous lâchera plus, souffla Fenris. Il nous poursuivra jusqu’à ce que nous lui laissions Wladimir.

- Mais nous ne le lui laisserons pas, n'est-ce pas ? » demanda Justinien, ôtant sa cape pour en recouvrir le corps de son roi.

- Non, bien sûr que non, répondit Sophia. Mais c'est pas à nous de décider...

- Que voulez-vous dire, fée d'Ivoria ?

Les grands yeux bleus de Fenris brillaient d’inquiétude, ses pupilles tremblaient encore de la rage du combat.

- Wladimir voulait suivre le vampire. Il a décidé ça tout seul. 

Justinien avala bruyamment sa salive. Ils attendirent avec appréhension le réveil de Wladimir. Quelques gouttes de rosée vinrent perler sur ses joues pâles et ses longs cils noirs. Sophia les essuya. Derrière les ruines de la ferme, les premiers rayons du soleil percèrent le ciel qui s'éclaircissait. Une lourde tristesse pesait sur leurs cœurs. Sophia savait que le vampire en était la cause. Il se cachait derrière cette tristesse. Il se mêlait à elle, pour s'insinuer dans leurs esprits. Il leur faudrait beaucoup de courage pour lutter. Elle comprit alors pourquoi Wladimir voulait se laisser emporter. Sophia luttait dans l'espoir de revoir son père. Mais son ami, lui, pour quoi devait-il lutter ? Il n'avait plus de père ; il n'avait même plus de royaume sur lequel régner. Plongée dans ses pensées, Sophia n'avait pas vu que le roi s'était réveillé. Elle s’aperçut qu'il gardait les yeux clos mais que sa respiration avait changé. Pourquoi ne se levait-il pas ? Qu'attendait-il ? Elle sonda son esprit, ce qu'elle y vit la terrifia. Tout en lui n'était plus que désolation, tristesse et mort. Un paysage rougeoyant de sable dérangé par quelques brises brûlantes. Sa gorge se serra. Elle eut une envie irrépressible de le prendre dans ses bras, de le serrer contre son cœur, et de pleurer sur son épaule. Mais elle n'eut pas le temps d'amorcer le moindre mouvement. Il bondit comme un diable hors de sa boîte, la repoussa avec violence, et hurla, les yeux pleins de larmes:

- Pourquoi suis-je encore là !

- Seigneur Wladimir !  s'exclama Justinien en se précipitant vers lui, un large sourire sur le visage montrant son bonheur de retrouver son ami.

- Pourquoi suis-je encore là !  répéta Wladimir.

- Sire, calmez-vous ! gronda Fenris, mais cet ordre sembla l'exciter de plus belle.

- Nous t'avons sauvé la vie !  lança Sophia, en colère.

- Et qui vous a demandé de le faire ?  cria t-il, se dirigeant vers elle d'un pas agressif, la main levée, prêt à frapper. Justinien s'interposa, furieux :

- Vous vouliez donc mourir !

- Parfaitement !

- Ha ! La peste soit de vous et de vos enfantillages !  s'exclama Fenris, lui tournant le dos, la queue bien droite pour montrer son mépris, avant d'aller bouder dans les ruines, la truffe contre le coin d'un muret.

Sophia ferma les yeux et inspira à pleins poumons l'air chargé de colère, avant de souffler des images de lac paisible et de feu de cheminée un soir de Noël dans la tête des trois garçons. Cela sembla fonctionner. La puissance suggestive de ces images fut suffisante pour apaiser les guerriers, et le calme revint bientôt.

- Reprenons la route, fit simplement Wladimir, laissant Justinien chercher ses affaires dans les ruines. Sophia, vers où devons-nous aller ?

- Il y a une brèche vers le Sud.

- C'est donc bien dans le désert orc qu'on veut nous entraîner.

- En effet, acquiesça Fenris, rejoignant le groupe d'un pas alerte.

- Alors allons-y. On ne nous laisse guère le choix. Peut-être trouverons-nous en chemin un moyen de tromper la vigilance de ces monstres, fit le roi, entamant la marche.



*

* *



Ils s'éloignèrent des terres cultivées, évitant ainsi d'être vus par les paysans et s'engagèrent dans une petite clairière verdoyante et sauvage. Ils suivirent un ruisseau qui courait dans le sens inverse, se rafraîchissant de temps à autre dans l'onde. Les doigts de Sophia s'engourdirent dans l'eau froide, elle prit beaucoup de plaisir à laver la couche de poussière qui s'était collée sur ses joues, et à se désaltérer. Ils arrivèrent bientôt à un petit muret en ruines que le courant de la rivière avait brisé. Devant eux se dressait une colline de pierres bleutées, douces et lisses, sur laquelle coulait avec un bruit sauvage une cascade. De petites fleurs roses poussaient en bouquets clairsemés entre les roches.

- Profitez de ces derniers instants de poésie, mes amis, fit Fenris en dressant les oreilles. Nous arriverons bientôt sur les terres dévastées orcs.

Ils s'assirent à l'ombre d'un haut pommier, sur un épais coussin de trèfles. Justinien arracha une herbe qu'il porta à sa bouche et Wladimir, comme à son habitude, tenta de s'éloigner ; mais comme la veille, Sophia se joignit à lui.

- Laissez-moi, fée.

- Ha non ! Je ne te lâcherai pas d'une semelle !

Wladimir se tourna vers elle, ses yeux noirs grands ouverts. Puis, il éclata de rire.

- Votre façon de vous exprimer et si...pittoresque...!

Sophia le toisa sévèrement, les poings sur les hanches.

- Enfin, je veux dire...  fit Wladimir avec un geste d'excuse,  vous ne parlez pas comme la fée d'un roi. Plutôt comme...heu...

- Comme ?

- Un gnome...

Les épaules de Sophia s'affaissèrent brutalement. Son air surpris et découragé fit éclater de rire Wladimir. Devant le spectacle du rire de cet adolescent malade, désespéré, qui quelques heures auparavant souhaitait mourir, Sophia ne put s'empêcher de rire à son tour. Elle laissa toutes les tensions s'envoler. Elle se sentait bien. Ha ! Si cet instant pouvait durer toujours, là, devant cette cascade, dans le parfum de ces fleurs, à rire, rire à gorge déployée ! Mais la question qui n'avait pas eu de réponse revint, sans prévenir, avec toute la violence d'une colère contenue depuis trop longtemps qui explose tout à coup:

- Pourquoi vous m'avez sauvé la vie ?

Surprise, le rire de Sophia s'étrangla dans sa gorge. Ne sachant que répondre, elle ne put que le regarder, bouche bée. Au bout de quelques secondes, Wladimir tourna les talons et partit en courant vers les hautes herbes.

- Wladimir ! Attends !

- Pourquoi ?  cria t-il, la voix tremblante de colère.

Sophia, le souffle court, levait haut les jambes pour ne pas les empêtrer dans les racines qui jonchaient le sol, cachées par les herbes.

- Attends !

Mais le jeune roi ne s'arrêta pas de courir, de plus en plus vite. Alors, Sophia usa de ses pouvoirs de fée. Elle ne courrait plus, ses pieds ne touchaient plus le sol. Elle flottait dans les airs comme un ballon. Puis, trouvant avec son esprit le moyen de s'agripper à la terre, elle avança avec la curieuse impression que ce n'était pas elle qui volait, mais la terre qui s'éloignait d'elle roulait sous ses pieds. Bientôt, Wladimir lui apparut. Elle laissa alors éclater l'air autour d'elle et chuta droit sur lui. Elle atterri brutalement sur le garçon, qui s'effondra au sol en criant :

- Ouaille !

- Pardon...  murmura Sophia en se relevant vite. Elle aida Wladimir à se retourner, mais le lâcha en poussant un cri de terreur. Son visage ! Qu'était-il arrivé à son visage! C'était comme s'il portait un masque. Un masque horrible de porcelaine grimaçante et écaillée. Ses yeux rouges vifs lançaient des éclairs furieux. Du sang coulait au coin de ses lèvres, qu'il léchait avec sa langue pointue. Il respirait très vite. Trop vite pour un humain.

- Wladimir !

- Pourquoi ne m'avez-vous pas tué ?

Sa voix était rocailleuse, comme celle de Fenris, mais avec une cruauté meurtrière que Fenris n'avait pas.

- Pourquoi ne m'avez-vous pas tué quand vous le pouviez ! » gronda t-il, ses longs cheveux noirs flottant autour de lui comme un halo de ténèbres. Sa cape s'enroulait autour de son corps.

- Justinien ! Fenris !  cria Sophia, affolée.

Mais il était trop tard. Le jeune vampire s'envolait déjà dans les airs.































Chapitre XII :

Le laboratoire orc :





C'était un cauchemar. Un de ces cauchemars terriblement bien fait que l'on prend pour la réalité, mais dans lequel on se sent comme emballé dans un coton doux. Et lorsqu'il se passe des choses effrayantes, pour lesquelles on n'a aucune explication, alors ces choses paraissent normales, naturelles. Mais au réveil, elles laissent une impression étrange. Sophia vivait un cauchemar. Elle était là, debout, dans les ruines, à pleurer, le nez enfoui dans la fourrure douce et chaude de Fenris, qui lui parlait avec tendresse tandis que Justinien faisait les cent pas, s'arrêtant parfois pour scruter l'horizon à la recherche d'un signe, d'un appel annonçant le retour de son compagnon. Et en même temps, elle était ailleurs.

Elle était avec Wladimir, à ses côtés, elle volait dans les airs, les épaules prisonnières de serres douloureuses. Elle levait la tête, cherchant l'aigle qui la transportait ainsi, mais ne voyait que le visage levé du maître vampire dont la longue cape noire claquait au vent. Elle sentait la chaleur étouffante, et la tendre présence du prince sur sa droite. Tout autour, le ciel était d'un gris pur tirant sur le mauve de l'aube naissante. Ils descendaient rapidement, et la chute lui chatouillait le creux de l'estomac. En face d'eux, surgissant de la nuit, une montagne rocailleuse s'élevait, jaune et aride, désertique. Le vampire plongea en piquet, droit sur le flanc sableux. Sophia poussa un cri et ferma les yeux. Lorsque ses jambes cognèrent violemment un sol dur et glacial, elle les rouvrit.



Wladimir, à quatre pattes, semblait chercher son souffle. Une vague d’inquiétude passa sur ses grands yeux noirs, avant de se transformer en résignation désespérée lorsque le maître vampire l'enjoignit de se lever. Ils obéirent et le suivirent dans l'obscurité. Sophia ne voyait rien, mais elle suivit à l'oreille le jeune roi qui marchait avec assurance dans les ténèbres. De temps à autre, elle s'appuyait contre le mur, touchant du bout des doigts ce qui semblait être des gravures en arabesques sur la pierre glacée couverte de miasmes. L'odeur pestilentielle augmentait à chacun de leurs pas. Lorsqu'elle toussa, il n'y eut aucune réaction de la part des hommes qu'elle suivait toujours. Au bout du couloir qui lui parut interminable, elle entendit un son, sourd, martelé, comme celui d'un tambour. Le son amplifia démesurément quand le maître vampire ouvrit le battant de bois au fond de la grotte.

Suivant le prince d'Ivoria au-delà de la porte, Sophia cligna des yeux, éblouie par la lumière vive qui semblait aussi gêner les deux vampires. Le maître vampire poussa une épaisse tenture noire qui dissimulait l'entrée du tunnel. Ils descendirent des escaliers étroits en colimaçon taillés dans la pierre dans une obscurité totale. Les marches irrégulières étaient glissantes de mousse. Puis le vampire s'arrêta, et poussa une nouvelle porte, elle aussi cachée par quelque chose. Étant donné le mal qu'il semblait se donner pour pousser l'objet qui encombrait l'entrée, il devait s'agir d'une statue, ou d'un meuble. C'était donc bien un passage secret que les deux hommes venaient d'emprunter, sans doute connu du seul maître vampire; un passage secret qui menait à l'intérieur d'une tour gigantesque, éclairée de flambeaux consommant le peu d'air se trouvant à cette profondeur. La tour était richement décorée de tentures représentant des scènes de batailles elfiques, de meubles sertis de pierres précieuses, de statue de marbre et de fauteuils confortables. Par une meurtrière, Sophia put voir où ils se trouvaient. Ils étaient à l’intérieur d'une gigantesque grotte entourée de tours taillées dans la pierre, aux meurtrières menaçantes. Elle put y apercevoir le reflet de pointes de flèches des archers qui brillaient à la lumière des flammes.

En dessous, dans une large cour, tout un peuple s'activait dans un vacarme assourdissant. Le spectacle était infernal, cauchemardesque. Des orcs, des dizaines de milliers d'orcs, mais aussi des gobelins, plus petits et chétifs aux longues oreilles velues, et des trolls, aux épaules voûtées couvertes d'une épaisse toison de longs poils bruns et au visage rappelant la face d'un sanglier, travaillaient de concert dans ce qui semblait être un gigantesque laboratoire. Ils obéissaient aux ordres d'hommes vêtus de capes noires, à la figure pâle et maladive, aux longs doigts squelettiques. Certains parmi eux ressemblaient à des hommes, au port aristocratique ou aux manières rudes de guerriers, d'autres n'étaient que des cadavres vivants. Une scène particulièrement horrifique obligea Sophia à s'arrêter, laissant Wladimir disparaître dans les étages de la tour.



Un vampire à la peau bleuâtre se précipita sur un troll, qui poussa de terribles hurlements de douleurs, se tortillant frénétiquement sous la pression des crocs du vampires. Son sang coulait sur le menton du prédateur aux yeux d'un rouge brûlant. Un orc se précipita à la rescousse de la créature, mais il était trop tard, le vampire l'avait laissé tomber au sol, inerte, avant de retourner, repu et satisfait, donner des ordres à un groupe de gobelins qui avaient cessé leurs activités pour observer avec horreur la scène. L'orc, hochant la tête, ramassa avec délicatesse le troll. Celui-ci n'était pas mort, mais il était pris de violentes convulsions, et il sembla à Sophia que sa peau brune devenait verte pâle, et ses grands yeux de fauve prenaient une teinte rougeoyante inquiétante. Alors l'orc déposa le troll sur une table, et ouvrant une petit coffret de bois sculpté, en sortit une seringue à la longue aiguille. Il prit le bras puissant du malade et injecta un liquide qui ressemblait à du mercure. Alors, l'impensable se produisit, et le cœur de Sophia se remit à battre, gonflé d'espoir.



Ces battements s’accélérèrent, et ce fut comme si une main, se saisissant de ce cœur affolé, la tirait en arrière, à travers le mur de pierre de la tour, à travers la montagne et le désert brûlant, à travers les plaines, les pâtures où paissaient des moutons, jusqu'aux ruines où l'attendaient un étrange loup parlant et un enfant héroïque à la courte épée affûtée.

Sophia s'effondra au sol, heurtant durement de la tête l'angle d'une pierre qui dépassait du mur en ruine. Justinien se précipita pour la relever.

- Sophia, que vous arrive-t-il ! Vous allez bien ?

- Ouais ouais, répondit la fée en ronchonnant, massant du bout des doigts son occiput meurtri.

- En êtes-vous certaine ?  demanda la voix rauque du loup au-dessus de sa tête.

- Ben...en fait, nan. J'sais pas trop ce qui m'est arrivé. Je crois que j'ai eu un flash, un genre de...

- Flash ?

- Ouais, un flash, un truc qui vous vient comme ça, avec des images, et qui vous aveugle, comme la lumière d'un appareil photo...

- Photo ?

- Laissez tomber.

Elle épousseta sa robe de voyage et redressa les épaules, prenant toute son inspiration pour le message qu'elle avait à annoncer.

- Je crois que je sais où est Wladimir. Et je sais aussi comment le guérir.

Alors que Justinien hocha en sourcil dubitatif, Fenris enjoignit Sophia à poursuivre.

- J'ai vu un désert, au Sud, après les prairies. Et dans le désert, j'ai vu une montagne, sèche, sans végétation ni rien. Dans cette montagne on a creusé un long couloir très froid et plein d'une mousse dégoûtante, avec des sculptures de je sais pas trop quoi. Au fond, y a une porte. Ça mène sur une grotte, mais genre, un truc énorme. Et dans la grotte, il y a tout un tas de ce que vous, vous appelez des « peaux vertes ». Certaines, je n'en avais jamais vu avant, pourtant, je sais pas pourquoi, je sais comment ça s'appelle. "Gobelins" et "Trolls".

- Vous étiez en plein territoire orc. Le désert appartient aux orcs, et la montagne que vous décrivez est leur tanière. C'est aussi le temple sacré, où se réunissent les peaux vertes pour prier.

- Mais, Sophia... fit Justinien en s'approchant d'elle, plongeant ses yeux verts dans les siens, vous avez parlé d'un moyen de guérir le Roi...

- Il y avait des vampires, aussi, dans cette grotte, qui donnaient des ordres aux peaux vertes. Un des vampires s'est jeté sur un troll à un moment. Il l'a mordu au cou. Alors le troll a commencé à se transformer. Un orc lui a injecté un truc, je sais pas quoi, mais c'était gris et ça avait l'air épais. Il lui a planté une aiguille longue comme ça dans le bras. Et ben le troll a arrêté de se transformer. Il était en pleine forme.

Une lumière étrange se mit à scintiller dans les yeux du chevalier.

- Un remède ! Il existe donc un remède !

- Il semblerait, en effet, confirma le loup en hochant la tête, un léger sourire se dessinant sur les côtés de son museau pointu.

- Seigneur Fenris, vous semblez connaître ce lieu. Seriez-vous à même de nous y conduire, la jeune fée et moi-même ?

- Je peux vous y emmener. Mais comment pourrions nous y pénétrer ?

- Dans mon rêve, j'ai vu une sorte de passage secret. Je pense que je peux le retrouver, une fois là bas. 

Les pattes de Fenris s'activèrent sur le sol. Sa queue fouetta l'air comme celle d'un cheval fougueux.

- Et vous avez parfaitement raison, jeune fée. Faites confiance à cet instinct qui vous a guidé jusqu’ici. Montez, la montagne orc est à plusieurs jours de course.



*

* *

Aidée de Justinien, Sophia escalada tant bien que mal la fourrure duveteuse du jeune loup. Assise sur sa croupe, elle sentit onduler entre ses mollets l’impressionnante musculature de l'animal. A tâtons, elle attrapa derrière les oreilles deux longues touffes de poils auxquelles elle se cramponna. Justinien grimpa à l'arrière, maintenant plaqué la jeune fille contre le crâne puissant du loup, afin qu'elle ne puisse pas tomber. Aussitôt, le loup s'élança, frénétique, à travers la plaine, évitant autant que faire se peut les chemins trop fréquentés. Ils traversèrent des bois touffus et des cours d'eau, des pâturages et des collines. Le vent qui fouettait leurs visages s'adoucissait, et bientôt, descendant toujours plus vers le Sud, ils eurent chaud dans leurs épais habits de voyage.



Le troisième jour, le loup des neiges, les pattes douloureuses, la langue pendante sur sa babine baveuse, les poils collés par la sueur, ne courrait plus. Il marchait sur la terre de plus en plus sèche, à la végétation se raréfiant, d'un pas lourd, la tête basse. Sophia n'en pouvait plus. Son dos la faisait atrocement souffrir, et si Justinien n'avait pas hésité à ôter le haut de son armure de cuir et avec elle, sa chemise de lin qui séchait au soleil, Sophia, elle, dans son épaisse robe de voyage, ne pouvait en faire autant. Elle avait tenté de relever grossièrement ses cheveux au-dessus de sa nuque, le résultat était aussi peu esthétique que pratique, le chignon de cheveux blonds et bouclés pesant lourd sur son crâne où battait une migraine tenace. Ils espéraient depuis de nombreuses heures trouver un point d'eau dans lequel se rafraîchir et remplir leurs gourdes, mais l'aridité de la terre anéantissait leurs espoirs. Et puis soudain, alors que Fenris allait s'effondrer, Sophia sauta au sol, battant de ses bottes de cuir le sol craquelé, et soulevant un nuage de poussières sèches, elle se précipita vers ce qui semblait être, au loin, une montagne.

- Là !  s'écria-t-elle, emplie d'une joie fiévreuse. C'est ici ! La montagne !

Elle n'était jamais venu ici de sa vie, pourtant elle la reconnaissait parfaitement, cette montagne. C'était comme si elle l'avait vu en photo ou dans un film. Mais il n'y avait pas que sa mémoire qui était en jeu ici. Il y avait quelque chose de plus profond, l'instinct peut-être, ou la foi. Plus elle courait, s'approchant de la montagne qui se découpait à présent très nettement sur le ciel sans nuages, moins son corps la faisait souffrir. Elle ne sentait plus la brûlure des bottes de cuir, ni la lourdeur humide de ses vêtements. Elle ne sentait plus non plus le sol de terre dur et lisse.

- Sophia ! Attendez-nous ! Nous n'avons pas d'ailes !  s'écria Justinien derrière elle, toujours porté par le loup épuisé.

Elle ne s'était pas aperçue qu'elle volait. Les sensations de bien être, de joie, d'absolu qu'elle avait pu éprouver entre les murailles du château elfique lui revenaient à présent, plus fortes, mais aussi plus nettes, plus maîtrisées. Il n'y avait aucune bulle autour d'elle cette fois, elle n'avait plus les pieds posés sur la surface de quelque chose. C'était son dos qui la soulevait. Ses épaules se dressaient, une légère brise régulière et lente caressait sa nuque. Soudain, alors qu'elle avait tourné la tête pour voir quel étrange phénomène pouvait bien la transporter ainsi, elle chuta de quelques mètres, mais par chance parvint à se redresser et à limiter les dégâts. Lorsque ses pieds heurtèrent brutalement le sol, elle attendit d'un air ébahi que Fenris et Justinien accourent vers elle.

- Qu'est-ce que c'est ?  bredouilla t-elle, ne cessant de tourner sur elle-même pour observer son dos.

- Des ailes... , répondit simplement Justinien, remettant pour éviter la trop forte brûlure du soleil sur sa peau laiteuse la chemise qu'il avait enlevé.

- Mais...c'est horrible !

Fenris la regarda attentivement en inclinant la tête sur le côté, laissant pendre une oreille.

- Je ne trouve pas cela si horrible , finit-il par lui dire sur un ton qui se voulait rassurant.

 

Sophia avait dans le dos deux grandes ailes diaphanes, d'un vert transparent et lumineux. Deux petites arabesques d'un bleu turquoise scintillaient au soleil. Les ailes n'étaient pas fixées à son dos, Sophia ne les sentait même pas. Elles flottaient simplement au-dessus de ses omoplates, sans suivre le mouvement de ses épaules. La fée pouvait les faire battre ou les arrêter par la seule force de sa volonté, sans avoir besoin de bouger le moindre muscle. Elle se sentait étrange, comme endormie. Ce qui, dans la vraie vie, l'aurait complètement paniquée, ici, dans le monde derrière le mur de sa chambre, était presque normal. Cependant lui restait une pointe d'inquiétude tenace, elle n'aurait pas voulu retourner à l'école à la rentrée des classes avec de telles choses remuant dans son dos. Et puis, la couleur...

- C'est kitsh!

- Comment?

- Les couleurs...c'est kitshou...

- Ha ? Elfique, vous voulez dire ?  s'enquit Fenris.

- On peut pas les changer?

- Je l'ignore. Personnellement, je les trouve ravissantes. Mais si la couleur vous dérange, il doit bien y avoir un sort qui existe pour la changer.

- Un truc de fée ?

- Sans doute.

- Alors, peut-être que si j'y pense très fort...

Sophia ferma les yeux, crispa son estomac, et poussa sur sa conscience. Sans rouvrir les yeux, elle demanda:

- Alors ? Ça a donné quoi ?

- Hum...et bien, pas grand chose. Mais ne forcez pas trop, vous pourriez les faire disparaître, or vos ailes nous seront d'un avantage certain là où nous nous rendons. 

Elle hocha la tête et ne tergiversa1 pas sur le sujet, cherchant plutôt à employer les heures et les quelques kilomètres qui leur restaient encore à parcourir à acquérir une meilleure maîtrise de vol. Fenris lui demanda cependant de ne pas trop s'éloigner, de peur de se faire repérer par les troupes de peaux vertes en patrouille. Ils traversèrent aussi rapidement que possible la plaine, et s'arrêtèrent au pied de la montagne, profitant de l'ombre apportée par les rochers pour se dissimuler et se rafraîchir un peu.

- Quel est le plan ?  demanda Sophia à Fenris, qui était leur meilleur stratège en l'absence de Wladimir.

- Où se trouve l'entrée du passage secret ?

- De l'autre côté, derrière des rochers.

- Est-elle gardée ?

- Non. Le passage est complètement invisible de l'extérieur, et de l'intérieur, il y a des objets qui cachent les portes. Et puis, il y a assez de vampires et d'orcs là-dedans pour ne pas avoir besoin de gardes en plus. Ils ne doivent pas souvent voir du monde, au fond de leur trou. 

Fenris lui demanda de servir d'éclaireur, en voletant dans les alentours tout en restant la plus discrète possible. Elle s’exécuta, volant de tas de cailloux en amas rocheux. Elle s'éleva au dessus de la montagne, prenant de l'altitude afin d'observer les environs. Le soleil descendait vers l'horizon, mais la fraîcheur du soir se faisait attendre. La lumière trop brillante se teintait à présent d'un rouge orangé qui recouvrait d'un voile doré la terre brune et desséchée du désert. Les quelques pics qui surgissaient ça et là, moins hauts que celui sur lequel elle se trouvait perchée, semblaient s'aiguiser avec la lumière descendante. Le spectacle de ces doigts griffus et agressifs et le silence pesant qui régnait rendaient l'atmosphère si oppressante que Sophia cru sentir peser sur ses épaules une chape de plomb. Prudente, elle redescendit au sol, et se camoufla derrière un tas de sable. Ce n'était pas l'atmosphère. C'était, encore une fois, son instinct de fée qui avait parlé. Un peu en bas du coteau, une patrouille orc remontait un sentier. Silencieuses, les peaux-vertes gravissaient sans peine les flancs escarpés, et se dirigeaient vers une grande porte de pierre aux pylônes grossièrement sculptés que Sophia n'avait pas encore aperçu, car de là où elle se trouvait, une pointe rocheuse la dissimulait. Tapie au fond d'une cuvette de sable, les bras autour de ses genoux, les ailes baissées et collées à son corps, elle observa ces étranges créatures. Ils avaient tout des êtres humains, si ce n'était cette étrange peau verdâtre qui paraissait sale, et que Sophia ne pouvait imaginer propre. Ils avaient la taille d'hommes adultes, mais leurs bras étaient disproportionnés, leurs épaisses mains aux doigts carrés pouvaient toucher leurs genoux lorsqu'ils marchaient. Ils avaient aussi le front enfoncé, et la mâchoire proéminente, ce qui leur donnait un faciès de brute, mais leurs petits yeux bovins reflétaient un tempérament habituellement calme et nonchalant. Cependant, au vue des armes et armures, faites de brics et de brocs, qu'ils portaient, ce peuple paisible affichait un état de guerre. Les marques grossières, ocres et blanches, avec lesquelles étaient tracées des lignes asymétriques sur leurs visages et leurs cuirasses, étaient des peintures de guerre. L'un des orcs, plus empâté que les autres, s'arrêta pour souffler, appuyé sur une lance qui ne paraissait pas bien solide, ployant sous son poids. Sophia coupa sa respiration. L'orc n'était pas si loin, et il aurait suffit d'un éternuement, d'un battement d'ailes, pour trahir sa présence. Elle soupira, rassurée, lorsque celui-ci alla retrouver sa patrouille. Lorsqu'ils disparurent dans la montagne, elle rejoignit Fenris qui s'était tapi dans un trou creusé par le vent dans le flanc de la montagne, et Justinien, plaqué contre un roc.

- J'ai vu des orcs rentrer là, fit Sophia en désignant du menton le bas de la montagne où se trouvait la grande porte principale.

- Il faudra rester méfiant. Ce ne sera certainement pas la seule patrouille à retourner à la base pour la nuit , souffla Justinien.

- Nous devons faire vite, assura le loup.  Sophia, avez-vous repéré l'entrée du passage secret ?

- Oui, je vous montre.

La petite fée, après s'être assurée qu'aucune autre patrouille ne traînait dans les environs pour l'instant, autant à l'aide de son regard perçant que de son instinct magique, voleta de point d'appui en point d'appui, suivie par le loup et le guerrier. Ils ne tardèrent pas à découvrir l'entrée secrète, invisible pour qui ne la cherche pas avec minutie. Comme Sophia l'avait prédis, ils ne virent aucun garde. Loin de les rassurer, cela confirma leurs craintes: il devait nécessairement y avoir une excellente protection à l'intérieur. Sans se décourager, ils se faufilèrent, aussi discrètement et rapidement que possible, dans le couloir étroit et glacial. Fenris, qui devait se tapir complètement pour se faufiler dans la cavité, humait l'air avec avidité:

- Où mène ce couloir, Sophia ?  demanda le Lycan.

- A un escalier en ruine qui arrive dans une tour creusée dans la montagne.

- Et...les orcs y sont-ils nombreux ?

- Il n'y a personne dans la salle que j'ai vu en rêve. Ça ressemblait a un petit salon, pour une personne très riche. La porte est cachée par un meuble, je ne crois pas que les orcs savent qu'il y a un passage là. Par contre, on voit depuis un trou dans le mur - une "meurtrière" je crois - des orcs, c'est vrai, pleins, dans une caverne où ils travaillent, un genre de laboratoire, et il y a aussi des gobelins et des trolls. Mais surtout, ce qu'il y a, ce sont des vampires. Beaucoup beaucoup de vampires.

- Mes craintes étaient donc fondées, hélas.

- Bah ! On s'en fiche, non ? Les vampires ça dort à cette heure-ci ?

- En plein jour, sans doute. Ils dorment pour se protéger du soleil qui leur brûle la peau. Mais dans une caverne, de quoi peuvent-ils avoir peur ?

Sophia n'y avait pas pensé. Prise soudain de panique, elle voulut faire demi-tour, ses ailes battant frénétiquement dans son dos.

- N'ayez pas d’inquiétude. Ce couloir est trop étroit pour des orcs, et ainsi couvert de saletés, il n'est vraisemblablement pas emprunté bien souvent. Après avoir réfléchi aux informations précieuses que vous venez de nous confier, il me semble, sans en être certain, que ce couloir mène aux appartements d'un, ou de plusieurs, vampires. Si comme je le crois une hiérarchie existe entre les vampires et les peaux-vertes, les peaux-vertes ne sont que des esclaves, et n'ont probablement pas l'autorisation de pénétrer dans les appartements privés de leurs maîtres. Si le vampire dont vous nous avez parlé se sert de ce tunnel, c'est que les peaux-vertes doivent ignorer la présence du jeune roi. Il cache quelque chose. J'en conclus donc qu'ignorant de vos pouvoirs, Sophia, le vampire en soit venu à nous montrer une entrée que lui seul, et éventuellement quelques acolytes, connaissent. Alors avancez sans crainte. 

La douce voix du loup et son argumentation avait réussi à convaincre Sophia. Rassérénée, elle avança, baissant ses ailes pour ne pas les cogner contre les grosses pierres qui ressortaient par endroit du plafond bas. L'obscurité, l'odeur abominable, la froideur moite des grosses pierres lui rappelaient un tumulus en Bretagne qu'elle avait visité avec son père étant petite. Elle chassa cette idée de sa tête, ce n'était pas le moment le mieux choisi pour avoir la nostalgie de son monde. Ils quittèrent bientôt le peu de lumière qu'apportait encore l'entrée du tunnel secret, et furent plongés dans les ténèbres. Justinien grogna après s'être cogné contre l'arrière train du roi des lycans, qui répondit sur un ton amusé qu'au moins, étant dans un tunnel si étroit, ils ne risquaient pas de se perdre. Bientôt, la main de Sophia, qui ouvrait la marche, heurta une surface dure et poreuse.

- Je crois que j'ai trouvé quelque chose...  murmura-t-elle.

- C'est une porte , fit Fenris dont les yeux de loup discernaient mieux les formes dans l'obscurité.  La poignée se trouve un peu plus à droite de votre main...un peu plus haut...vous y êtes. 

La porte s'ouvrit dans un déclic métallique et grinça horriblement sur ses gonds. Le bruit résonna dans l'escalier en colimaçon éclairé sur lequel elle donnait. Ils attendirent un instant, le cœur battant et l'oreille aux aguets, attentifs au moindre mouvement perceptible. Ne percevant aucun bruit suspect, ils entreprirent de descendre dans la tour.

 









ChapitreXIII :

L'antidote :





Le martèlement de l'acier, les cris, le bouillonnement incessant des chaudrons, les chaînes, le tintement des fioles, et de nouveau les cris formaient une cacophonie infernale qui se répercutait sur les murs de la grotte. D'énormes chiens noirs et musculeux, la bave aux lèvres, poussaient des aboiements rauques en tirant sur leurs épaisses chaînes maintenues au mur par un anneau. Des grognements puissants, comme des jappements, sortaient du groin luisant des trolls. Sophia observait, presque hypnotisée, le mouvement lancinant d'un lourd marteau à la pièce de métal gravée d'entrelacs d'un orc qui s'abattait avec force sur une enclume pour redonner à un plastron d'armure cabossé sa forme d'origine. Le manque d'oxygène rendait l’atmosphère pesante, étouffante, la chaleur l'écrasait. Fenris et Justinien inspectaient la pièce sans rien toucher. La salle comprenait deux portes, en plus de celle cachée derrière le meuble elfique précieusement décoré qu'ils avaient eu tant de mal à pousser pour entrer.

- C'est par là , dit simplement Sophia en désignant d'un doigt sûr celle de droite.

Justinien hocha la tête, comme si elle venait de lui donner un ordre, et sortant l'épée de son fourreau, il se plaqua contre le mur. Avec beaucoup de prudence, il ouvrit doucement la porte, prêt à se jeter sur tout ce qui pourrait entrer. Aux aguets, il l'ouvrit plus grand.

- Elle donne sur un autre colimaçon... chuchota-t-il.

Sophia fronça le nez. Comment savoir à présent s'ils étaient montés ou descendus ? Elle eut alors l'idée d'ouvrir la deuxième porte, celle de gauche, et elle fit bien.

Il s'agissait d'un petit bureau, avec un secrétaire dont la plume baignait encore dans l'encrier. La pièce était en forme de lune, parfaitement accolée au petit salon, formant avec lui un rond parfait. Les étagères avaient été confectionnées exprès pour s'insérer dans la rotondité. Sophia eut l'immense joie d'apercevoir, dans une boule de verre posée sur une armature de bois, le liquide couleur acier, brillant magnifiquement à la lumière qui sortait par une meurtrière. Le cœur battant, elle s'en saisit et la brandit devant ses compagnons.

- Voilà !  souffla t-elle.  C'est l'antidote !

Fenris s'approcha, posant sa truffe humide sur le verre.

- Et c'est cela qu'il faut s'injecter ?  demanda Justinien dont la soudaine pâleur de peau faisait ressortir ses tâches de rousseur.

Sophia crispa la bouche. Elle avait, dans sa joie, oublié ce détail épouvantable. Ce n'était pas tant l'idée de la piqûre qui lui déplaisait, bien que cette seule pensée la fasse frissonner. C'était que ce liquide ressemblait vraiment, véritablement, à du mercure, ce produit infâme qui constituait les ampoules basse consommation et qui se répandait dans son monde, pollueur de sol et générateur d'abominables cancers.

- On pourrait ne l'injecter qu'à Wladimir, proposa Sophia qui pâlissait à son tour. On fait juste attention de ne pas se faire mordre et puis voilà...

Bien que l'idée sembla plaire à Justinien, elle ne fut pas approuvée par Fenris qui reniflait en fronçant les sourcils un petit coffret de bois.

- Ouvrez donc cet étui, Seigneur Justinien.

Justinien s’exécuta. Tenant le coffret avec précaution, il en fit sauter la serrure. Posées sur un petit tapis rouge, dix seringues menaçantes dressaient leurs aiguilles infiniment pointues. Sophia trembla si fort qu'elle manqua de faire tomber la boule qu'elle avait entre les mains.

- Il faut faire vite, nous avons déjà perdu trop de temps.

Ils sentaient peser le martèlement des orcs au travail comme une menace permanente. Sophia tourna la boule, à la recherche d'un mécanisme d'ouverture. Lorsqu'elle la retourna complètement, quelques gouttes du précieux liquide se répandirent sur le sol. Un minuscule trou permettait d'insérer l'aiguille et d'y prélever une certaine dose de liquide. Oui, mais quelle dose ? Ils n'en avaient aucune idée, et le souvenir du troll soigné par un orc était trop imprécis. Observant les aiguilles, elle vit une légère marque rouge, mais cette marque signifiait-elle le bon dosage ou était-ce un simple point de repère ?

- Allez-y Sophia. Vous êtes, et de loin, la plus dextre d'entre nous. 

Sophia ouvrit de grands yeux ronds d'un bleu profond et les posa sur Justinien qui lui rendit son regard. Il n'avait pas en elle la confiance que pouvait lui porter Fenris et était tout aussi inquiet qu'elle. Mais pressée par les marteaux de la forge qui rappelaient des tambours de guerre au rythme desquels s'étaient fixés les battements de son cœur, elle se saisit d'une aiguille et, maniant étonnamment bien le piston, préleva dans la boule remise sur son socle, aussi délicatement que possible, le liquide résistant. Elle s'arrêta au niveau de la ligne rouge et sans prendre le temps de réfléchir pour éviter d'avoir peur, elle planta l'aiguille brutalement dans le creux de son coude, appuyant le plus fort possible sur le piston. Elle était allée trop vite. Justinien eut à peine le temps de retenir son corps qui s'effondrait. La douleur battait contre ses tempes, ses entrailles se tortillaient dans son ventre, deux choses brûlantes lui meurtrissaient le dos, ses ailes s'enflammèrent. Elle croyait qu'elle était en train de vomir, mais s'aperçut, dans le flou de son esprit, qu'elle était en faite saisie de violentes convulsions. Allait-elle mourir?

- Vous êtes folle !  s'exclama Justinien, dont le menton tremblait frénétiquement. Il ne fallait pas vous l'injecter d'abord ! Pourquoi ne pas avoir essayé sur moi ?

Sophia crut sentir une goutte d'eau chaude tomber sur sa joue, une deuxième, salée, sur sa bouche, mais elle n'en était pas certaine. Puis les convulsions cessèrent, et elle eut froid. Tremblant de tous ses membres, elle se cramponna à l'épaule puissante du guerrier pour se relever.

- C'est..., elle avait du mal à respirer, sa poitrine était douloureuse. C'est terminé.

Elle se tint alors bien droite, et fièrement, lança des regards pleins d'une assurance nouvelle à ses compagnons. Où donc était passée cette gamine de cinquième qui ne pensait qu'aux vacances ? C'était une véritable fée à présent, au regard franc et à la mine résolue, aux ailes magnifiques dressées dans son dos.

- A moi , fit Justinien.

Sophia acquiesça, et après l'avoir longuement rassuré sur son propre état de santé, elle lui injecta le vaccin avec toute la dextérité d'une infirmière chevronnée. Ils attendirent que les effets se dissipent pour laisser à chaque fois un guerrier vaillant aux côtés de la fée. Pour Fenris, ce fut plus compliqué, il fallut viser entre les poils. Sophia remplit ensuite une seringue n'ayant pas servi et la déposa avec délicatesse dans le coffret, qu'elle garda contre sa poitrine.

- Nous allons sauver Wladimir, assura-t-elle.

- Il faudra tout d'abord le retrouver, rappela le loup avant de sortir, se dirigeant vers l'escalier en colimaçon qu'ils venaient de découvrir.

Après avoir insisté pour que Sophia cherche dans sa mémoire si le vampire et le roi étaient montés ou descendus (elle n'en savait rien, elle observait à ce moment-là un vampire dévorer l'un de ses esclaves et découvrait le traitement qui sauverait Wladimir), ils prirent la décision de monter, par simple déduction: si le vampire était passé par un passage secret, c'était qu'il ne voulait pas que l'on apprenne qu'il avait entraîné ici le roi d'Ivoria. Le meilleur moyen de le cacher était donc de le mettre en haut d'une tour, descendre augmentait les risques de croiser des orcs de ménage ou autres gobelins serviteurs. Approuvant ce raisonnement, Justinien, en garde, ouvrit la marche, car la corpulence du loup l’empêchait de manœuvrer. Sophia songea que l'étroit escalier leur serait fatal s'ils croisaient d'autres habitants de la tour prêts à en découdre, mais ils n'avaient pas d'autres solutions pour retrouver leur ami. Il lui sembla étrange, presque surréaliste, de se trouver là, la semelle de ses bottes de cuir claquant sur les grandes dalles de pierre, la main frôlant les murs d'une très ancienne tour, à craindre l'apparition de quelques créatures fantastiques. Et d'y croire, de ne pas douter une seule seconde que tout cela fut réel. Elle savait qu'elle ne rêvait pas. Elle savait aussi que cet épisode resterait gravé dans sa mémoire toute sa vie.



*

* *



Ils arrivèrent sur une marche plus grande, mais l'escalier continuait de monter vers les étages. La marche donnait sur une très petite porte, maintenue en haut et en bas par un rectangle de pierre dangereux pour les hommes de grandes tailles. Exactement comme il l'avait fait précédemment, Justinien ouvrit la porte avec toutes les précautions nécessaires. Aussitôt il s'écarta, et fit un signe inquiet à ses compagnons, leur demandant de ne pas faire de bruit et de ne pas bouger. Sophia, machinalement, glissa une main dans la fourrure touffue de la queue du loup juste devant elle, pour se rassurer. Justinien leva l'index et le majeur pour signaler que deux personnes se trouvaient dans la pièce. A sa posture et à son épée tenue pointe vers le haut, Sophia comprit que Justinien tenait à en découdre, ce qui n'était pas du goût du loup qui hochait la tête violemment de gauche à droite en grognant doucement. Mais les personnes qui se trouvaient dans la pièce ne leur laissèrent pas le temps de tergiverser.

Une masse noire, légère comme un amas de plume, rapide comme un aigle, ouvrit violemment la porte et s'abattit sur Justinien en poussant des cris d'oiseau de proie affamé. Aussitôt, Fenris se précipita sur la créature, cachant complètement la vue du combat à Sophia. Les trois adversaires montèrent plus haut, Sophia, perdue, voulut les suivre, mais elle se retrouva dos à la porte grande ouverte d'où deux bras verts puissants vinrent la saisirent. Elle tomba sur les fesses à l’intérieur de la salle ronde, qui faisait exactement la taille de celle d'au-dessus. En panique, elle se releva aussitôt. Un orc très en colère, assez jeune, des défenses proéminentes sortant de sa lèvre inférieure baveuse, la fixait avec fureur.

Ne sachant que faire, elle fit des yeux un rapide tour de la salle pour voir quelle arme pourrait se trouver à portée de main, mais elle ne vit rien d'autre qu'un cabinet de médecin, avec une table recouverte de coussins soyeux, un bureau, de vieux grimoires sur une étagère et des instruments de médecine un peu partout, sur le bureau, suspendus au mur, sur d'autres étagères, d'autres encore entre les mains de l'orc. Il portait autour de son cou un stéthoscope, et dans sa main un scalpel. Et il semblait bien décidé à se servir de ce dernier. Il avança vers elle, menaçant, brandissant la lame effilée qui scintillait à la lumière d'un flambeau. Sophia recula d'un pas, il en profita pour se précipiter sur elle. Sans réfléchir, (elle trouverait plus tard que ce geste avait été complètement idiot et se demanderait pourquoi elle avait été aussi couarde), Sophia passa ses bras au-dessus de sa tête et plia les genoux, repliant ses ailes sous son corps. L'orc allait frapper lorsqu'un jappement rauque détourna son attention. Lorsque Sophia ouvrit les yeux, elle vit étalée dans une mare de sang verdâtre la créature décapitée. Justinien entra à son tour, le cou horriblement balafré, une large coulure de sang rougeoyant descendant sur sa poitrine.

- Justinien ! Tu es blessé ! s'exclama Sophia en se précipitant sur les compresses de l'orc médecin.

- Au moins nous pourrons constater l'efficacité de notre remède , fit-il en riant, avant que son sourire ne se transforme en grimace douloureuse.

Le vampire l'avait profondément mordu, mais par une heureuse chance, il n'avait pas su trouver la carotide. Le sang qui coulait abondamment s'arrêta grâce aux bons soins de la fée.

- Vous faites décidément une formidable soigneuse , fit remarquer Justinien.

Le compliment fit rougir Sophia qui lui répondit en souriant:

- Je devrais penser à faire des études d'infirmière alors...

- Ou de sorcière, acquiesça Justinien.

Fenris arpentait la pièce, reniflant tout ce qui passait à portée de truffe.

- Comment vous avez tué le vampire ? Je croyais qu'on ne pouvait pas les battre...

- Étrangement, nous l'avons combattu avec aisance. Il était malade.

Sophia haussa un sourcil perplexe, se demandant comment un vampire pouvait tomber malade.

- C'est bien ce qu'il me semblait, fit le Lycan après avoir traversé la pièce. « Les orcs ne font pas que s'occuper des vampires.

Il revint avec un manuscrit poussiéreux dans la gueule, qu'il déposa en éternuant dans les bras de Sophia. La couverture, mi cuir mi métal, portait un titre inscrit en lettres gothiques: "traité de vampirologie". En frissonnant, la fée l'ouvrit, et parcourut des yeux les pages superbement ouvragées. Sans y connaître grand chose, elle sut que ce n'était pas le travail malhabile d'un orc aux doigts gourds et carrés, mais la patte fine d'un artisan humain ou elfe. Des fioritures dorées et très vivement colorées formaient à chaque page un cadre iconographique qui explicitait le texte. On y retraçait l'histoire du vampire à travers les époques, de l'âge des bêtes à l'âge d'homme, mais surtout, on y démontrait que les vampires ne venaient que si quelqu'un, ou quelque chose, les avait appelé. C'est pour cette raison que les quelques créatures qui survivaient aux attaques sporadiques de ces démons s'empressaient de faire effacer toute trace des guerres précédentes, interdisaient à quiconque d'en parler, ne l'enseignaient pas aux enfants et brûlaient tous les livres sur le sujet. Mais qui, alors, s'était souvenu de l'existence des vampires? Qui les avait appelé, et comment? En faisant part de ses pensées aux deux autres, le nom donné par Obliver, celui de son maître de magie, Anor, lui revint. Ce vaccin, qu'ils venaient de s'injecter, était celui créé par Obliver. Le maître du vieux Gnome devait se trouver quelque part par ici, à travailler de concert avec ces horribles orcs baveux.

- Comment cet ouvrage a t-il pu résister à l'auto-da-fé ? s'étonna Justinien.

- Caché au cœur de la tanière des orcs, des forces bien plus effroyables peuvent survivre , répondit simplement Fenris dont les oreilles ne cessaient de pivoter, percevant le moindre son alentour malgré le vacarme assourdissant des marteleurs.

Ils replacèrent le livre et, inquiets et tendus, reprirent leur suicidaire entreprise d'exploration. Heureusement pour eux, ce qu'ils cherchaient se trouvait juste à l'étage au-dessus.

Allongé sur un confortable lit à baldaquins, Wladimir dormait profondément. Des tentures noires brodées de motifs étranges recouvraient les murs. Des bougies au sol, entourant un pentacle de vernis marron, projetaient depuis le plancher des ombres dansantes et inquiétantes. Sophia s'approcha de Wladimir. Quelque chose, au fond d'elle-même, entre ses poumons et son estomac, se tordit lorsqu'elle vit son visage. Sa peau était devenue si pâle, si fine, qu'elle pouvait voir le réseau de veines bleues et vertes courir sous ses joues creuses, sur son front luisant et jaune. Ses longs cheveux noirs semblaient incroyablement doux et lisses, brillants comme du métal poli. Sa main squelettique était crispée sur sa poitrine qui se soulevait et s'abaissait à un rythme anormal. Il faisait d'ailleurs beaucoup de bruits en respirant, poussant des sifflements lugubres, aigus. La danse des bougies donnait à la scène une lueur mystique et surnaturelle.

Justinien, un genou sur le plancher mis à nu, le riche tapis qui l'avait recouvert ayant été rangé en rouleau contre le mur, tâtait de l'index le vernis du pentacle.

- Du sang... , murmura t-il.

Sophia frissonna. Wladimir ne semblait pas enclin à se réveiller. Sophia tâta le pouls qui battait fébrilement dans le fond de sa gorge et, comme si sa main avait été posée là par une force inconnue, elle sentit sous ses doigts le poignet du roi. De son pouce, elle pouvait sentir le battement anormalement léger et saccadé de son cœur. De son index, c'était les poumons qu'elle contrôlait, des poumons qui s'enflaient et se dégonflaient à un rythme effréné, cherchant l'air par tous les moyens, mais incapables de l'assimiler. Sophia sentit que si Wladimir cessait de respirer, il n'en mourrait pas. De son majeur, elle s'aperçut que cet organisme ne pourrait plus consommer de nourriture. Cet homme était mort. Cette pensée, fulgurante, la fit soudain pleurer. Éperdue, elle s'effondra sur le corps inerte de celui qui avait été le plus beau des jeunes garçons quelle ait jamais vu.

- Sophia !  fit Fenris, surpris. Qu'avez-vous?

- Il... , Sophia hoqueta, reprenant son souffle entre deux sanglots.  Il est mort.

Justinien se releva et posa sur son roi un regard grave, assombri.

- Tentons l'impossible , dit le guerrier.  Sophia... injectez-lui sans tarder le vaccin, qu'on en finisse, avant que le vampire dans la demeure duquel nous nous trouvons ne surgisse. 

Sophia acquiesça. Elle ouvrit, les mains tremblantes, le coffret de bois qui contenait la seringue pleine de ce liquide qui ressemblait tant à du mercure. Elle approcha l'aiguille de Wladimir et, avec un geste précis de sa main droite, la planta entre l'index et le majeur de sa main gauche qui tenaient la peau de cou de l'enfant roi.

















































Chapitre XIV :

Un traitement de choc :





Wladimir ne se réveilla pas tout de suite. Il n'y eut d'abord aucun signe prouvant que le traitement fonctionnait. Sa peau de cire jaune restait sans vie, son torse demeurait immobile. Sophia se tourna vers Fenris et Justinien, percevant dans l'air leur peur de perdre définitivement le roi.

- Mettez-le sur mon dos et sortons vite d'ici, fit Fenris, craignant le danger.

Soudain, la respiration haletante de Wladimir reprit brutalement. Sophia avait bien senti que cela ne signifierait rien, elle l'avait tâté dans son pouls, mais elle lut dans les yeux de ses amis l'espoir revenu et n'osa pas les contrarier. Ils attendirent encore un peu que Wladimir se réveille. Justinien eut alors une idée. Il s'approcha du pentacle de sang dessiné autour du lit à baldaquin. S'accroupissant, il frotta du bout de l'index la marque brunâtre. A peine eut-il ouvert une faille dans le cercle parfait, que Wladimir ouvrit les yeux.

- Où...suis-je ?  murmura t-il, la respiration saccadée, posant son regard noir sur chacun de ses amis.

- Dans la tanière sacrée orc, Sire.

Le visage de Wladimir n'avait pas repris sa teinte habituelle, mais étrangement, Sophia ne l'en trouva que plus beau. Son visage restait fixe, immobile, aussi parfait que celui d'une poupée en porcelaine. Ses cheveux avaient un peu poussé, ils étaient légèrement plus longs, d'un noir de jais, soyeux. Ses yeux s'étaient emplis d'une tristesse, d'une profondeur, qui fit chavirer son jeune cœur de fée.

- J... J'ai mal...

Sophia pensa tout d'abord que le roi se remettait simplement de son vampirisme. Mais en le touchant, elle perçut la souffrance indicible qui courrait dans ses veines. La douleur était insupportable.

- J'ai mal , fit le roi un peu plus fort.

Justinien, toujours affairé à effacer le pentacle, se redressa en fronçant les sourcils.

- Sophia ? murmura t-il, les lèvres bleuies par la peur.

La petite fée avait lâché la main de Wladimir et se tenait à présent un peu à l'écart, le visage couvert de sueur.

- La douleur...il a vraiment mal.

- Alors soignez-le !  s'écria Justinien, se précipitant sur elle, la saisissant violemment par les épaules.

- Je ne sais pas comment faire !

Elle regarda, impuissante, le beau jeune homme étendu sur le lit, prit de violentes convulsions, les mains crispées sur les draps de soie.

- Le roi se meurt, constata Fenris.

- Impossible, fit Sophia. Il est déjà mort.

En larmes, elle tenta l'impossible et se précipita sur lui. Les deux mains sur la poitrine glacée du garçon, elle chercha en elle l'énergie de la vie et la lui injecta, mais le seul résultat qu'elle obtint fut d'endormir le roi.

- Que lui arrive t-il ?  demanda Fenris en le reniflant.

- Il est tombé dans les pommes. Fenris, nous pouvons le mettre sur ton dos. Il faut aller vite, je ne pense pas qu'il va rester évanoui longtemps.

Fenris acquiesça. Collant son dos puissant contre le lit, il fit signe à Justinien de venir l'aider. Le corps inerte de Wladimir pendait mollement sur les flancs du Lycan.

- Très bien, fit Sophia.  On y va.

Ils s’apprêtaient à descendre les escaliers lorsque l'instinct de la fée se mit en branle.

- Danger...  murmura t-elle.

Justinien s'arrêta, se tournant vers elle, il sortit l'épée de son fourreau. Fenris recula doucement, la truffe aux aguets.

- Où ?  chuchota le loup.

Mais Sophia n'eut pas le temps de lui indiquer la direction. Juste devant eux, le maître vampire se matérialisa. Sa longue cape noire tourbillonna dans l'escalier en colimaçon, ses yeux étincelants fixèrent le dos de Fenris. Un rictus hostile crispa le coin gauche de sa bouche. Les sourcils froncés, il fonça sur eux, la lèvre retroussée, découvrant ses longues canines pointues et luisantes. D'une force incroyable, il précipita Fenris contre le mur. Le côté du loup heurta violemment une étagère qui s'effondra, et le corps inerte du roi chuta. Justinien se précipita, l'épée en avant, mais le vampire disparut dans un nuage de brume grise et réapparut derrière lui. Il le saisit à la gorge, mais son bras fut dégagé par la force mentale de Sophia. Justinien en profita pour se retourner et lui asséna un coup brutal sur la tempe. Il heurta le vampire mais insuffisamment, celui-ci parvint à se dématérialiser et à réapparaître à côté de Wladimir qu'il saisit dans ses bras. Fenris, retrouvant ses esprits, chercha à le mordre. Le vampire esquiva avec une vivacité surprenante et frappa violemment le loup qui s'écroula en grognant, la gueule en sang. Au même instant, Sophia et Justinien coururent sur lui. Il se baissa, se saisit du corps du roi et disparut, mais Sophia, avec l'aide de toute la concentration dont elle pouvait être capable dans un moment pareil, repéra sa position et ralentit ses mouvements. Sans se matérialiser, le vampire lâcha l'enfant dont la tête heurta avec force le plancher dans un bruit mât.

- Wladimir !  s'écria Sophia en se précipitant sur lui.

Le roi reprenait doucement ses esprits. Mais avec eux revenait la douleur atroce que Sophia perçut dans tout son corps lorsqu'elle le prit dans ses bras. Sous le choc, elle le lâcha, et lâcha en même temps la pression qu'elle maintenait sur les mouvements du maître vampire qui put se dégager. Elle n'était cependant pas encline à le laisser reprendre possession de son roi, et lorsqu'il se pencha sur lui, ombre malfaisante et menaçante, elle se jeta contre ses épaules pointues. Il recula et pris de colère, s'attaqua à la jeune fée que Justinien s'empressa de défendre. Le combat reprit de plus belle, le vampire cherchant à reprendre Wladimir, Sophia tentant de l'en empêcher et Justinien protégeant Sophia. Épée contre crocs, le combat semblait équitable, surtout que Sophia utilisait ses pouvoirs pour augmenter la puissance et la rapidité du guerrier tout en écartant Wladimir qui souffrait le martyr, pleurant et se griffant le visage, poussant des hurlements de douleur.

- Maître !  appelait-il. Maître, tuez moi ! Je vous en supplie ! Tuez moi !

Entendre cette souffrance dont elle se sentait responsable fit perdre quelque peu ses moyens à Sophia. Justinien perdit sa force et s'effondra dès que le vampire parvint à le toucher. Heureusement, grâce au vaccin, lorsque celui-ci voulut le mordre, il recracha son sang avec un air dégoûté, laissant sa victime blessée au sol. Il tourna alors le regard vers la seule personne encore debout dans la pièce. Sophia, s'en apercevant, tenta de rassembler l'ensemble de ses pouvoirs, mais elle ne parvint qu'à émettre un souffle insuffisant pour faire reculer le monstre. En riant, il s'avança vers elle.

- Maître, tuez-moi !  continuait d'implorer Wladimir, laissant ainsi Sophia sans défense face à ses suppliques.



Le vampire profita du manque de réaction de Sophia et, se ruant sur elle, il lui arracha une aile. L'aile, aussi translucide qu'une gigantesque aile de libellule, se désagrégea dans les flammes lorsqu'elle toucha le sol. Sophia n'eut pas mal, à son grand étonnement, car ses ailes flottaient dans son dos sans y être physiquement raccordées, elle sentit en revanche tous ses pouvoirs la quitter. Une immense fatigue l'assaillit soudain, cependant lorsque le vampire se rua sur le pauvre Wladimir tremblant de douleur, elle se jeta sur le corps de son roi et le tira vers elle. Le vampire surpris eut d'abord un mouvement de recul, avant de s'acharner de plus belle. Ce laps de temps fut suffisant pour permettre à Justinien et Fenris de reprendre leurs esprits. Fenris bondit, cuisses tendus, la gueule ensanglantée grande ouverte, et atterrit sur le vampire, secouant sa fourrure comme un lion sa crinière.

Sophia, toujours agrippée à Wladimir, pensa en le regardant faire qu'il avait vraiment tout d'un roi. C'était un animal noble, d'une grande beauté, aux mouvements vifs et aux muscles puissants. Ses grands yeux bleus restèrent fixés sur le vampire sous lui, qui s'évapora bientôt en un nuage de fumée grise. Il réapparut derrière Sophia, la saisit par les épaules et la tira brusquement en arrière. Elle dut lâcher son roi sous la violence du geste. Justinien se précipita sur eux et plongea profondément son épée dans le bras du vampire qui poussa un hurlement. Ainsi donc, ces créatures pouvaient être blessées et ressentir la douleur. Jetant autour de lui un dernier regard plein de haine, il disparut. Le cœur battant, haletante, Sophia s'attendit à le voir réapparaître. Mais il ne revint pas.

- Il faut faire vite !  s'exclama Fenris.  Mettez le roi sur mon dos ! 

Wladimir, trop affaibli pour se débattre, accepta non sans gronder d'être transporté sur le dos du loup.

Lorsqu'ils descendirent en trombe les escaliers, Sophia s'étonna de n'entendre aucune alarme retentir. Puis elle pensa que tout ceci avait dut être manigancé par les vampires dans le dos des peaux vertes devenues leurs esclaves, et qu'ils ne tenaient absolument pas à ce que ceux-ci apprennent la présence d'un roi ici. Et surtout pas que ce roi avait été à son tour vampirisé. Cependant en arrivant dans la salle du passage secret, ils tombèrent nez à nez avec une bande de vampires squelettiques et blafards. A leur grand étonnement, ils n'eurent cependant aucun mal à les mettre en pièce.

- C'est le vaccin, affirma Sophia. Ils ne peuvent plus rien contre nous. 

Mais elle n'était pas si certaine de la cause exacte de leur victoire, car les vampires semblaient très affaiblis et malades. Ils s'engouffrèrent dans le passage secret et aperçurent bientôt la lumière du jour, les vampires à leurs trousses ne purent les poursuivre au-delà de cette limite, risquant de brûler vif sous les chauds rayons du soleil et de tomber en cendres.

A bout de souffle, ils dévalèrent le flanc de la montagne. Sophia se rendit compte à quel point elle s'était rapidement habituée à ses pouvoirs: voler sans que ses pieds ne heurtent violemment le sol de roches glissantes, ne pas sentir la chaleur accablante du désert, savoir à l'avance ce qui allait se passer, flairer le danger, contrôler la santé du roi... Cette dernière pensée l'amena à observer Wladimir étendu sur le dos du loup. Elle s'aperçut avec horreur que des cloques brunes couvraient son visage et ses mains. Le roi évanouit ne pouvait se plaindre.

- Justinien !  s'écria-t-elle aussitôt.  Vite, ta cape !

Saisissant l'urgence de la situation, Justinien retira son épaisse cape de laine qui le protégeait su soleil cuisant et la jeta sur son roi. Il replia ensuite soigneusement chaque pan sous le corps du jeune homme, cachant ainsi du soleil chaque centimètre de peau. Puis, il se tourna vers Sophia, l'air accablé:

- Il est véritablement devenu l'un des leurs...

Sophia ne répondit pas. Elle pinça les lèvres et lui rendit son regard triste, avant de saisir l'encolure du loup pour l'aider à descendre la montagne abrupte. Elle fut surprise de sentir sous la semelle de ses bottes le sable brûlant du désert orc.

- Fenris ! Tu vas te brûler les coussinets !

- Non, ma fée, ne vous inquiétez pas pour moi, mon peuple est habitué à marcher sur une glace bien plus brûlante que ce désert. Mais vous en revanche, privée d'une aile, devriez grimper sur mon dos. J'ai encore assez de force pour vous mener, vous et le seigneur Justinien, à plusieurs lieux d'ici. 

Sophia acquiesça et accepta l'invitation avec joie. Elle même était épuisée et ne tenait plus sur ses jambes que par la force de sa volonté. Perchée sur le dos de Fenris, elle ne put s'empêcher de poser une main sur la cape de Justinien dans laquelle dormait le roi. Elle ne pouvait plus sentir sa douleur, ni la chaleur de sa présence. La perte de ce lien auquel elle s'était si rapidement habituée la rendit triste. Si les rayons brûlants du soleil et la soif n'asséchaient ses yeux, elle aurait pleuré.















Chapitre XV :

La dame au masque :





Ils s'abritèrent au creux d'un rocher, cachés par un bosquet rachitique, et attendirent la fin de la nuit. Craignant toujours l'arrivée des vampires, Fenris montait la garde, la babine retroussée sur ses crocs ensanglantés. Sophia avait installé le roi sur un tapis de sable épais, chaud et confortable, toujours emballé dans la cape de Justinien. Agenouillée à ses côtés, elle posa sur son front une main inquiète. Il lui sembla sentir une chaleur fugace palpitant dans les veines. La vie lui revenait-elle? Elle écarta les mèches noires et brillantes de son visage et l'observa. Bien que sa peau restât anormalement lisse et froide, elle avait perdu sa teinte cireuse jaunâtre. Elle luisait à présent d'un halo bleuté surnaturel qui renvoyait l'éclat de la lune. Plus jamais le roi Wladimir ne serait comme avant, mais il y avait cependant un espoir. Le vaccin semblait faire effet, peu à peu.

Dès les premières lueurs de l'aube, ils se remirent en route, certains de ne plus se faire courser par les vampires qui avaient dû trouver un coin à l'ombre pour dormir. Fenris galopait avec ardeur, la langue pendante. Il cherchait de l'eau, il leur en faudrait rapidement s'ils ne voulaient pas mourir dans ce désert, et le seul moyen d'y parvenir était de continuer vers le Nord, encore et toujours, en direction de terres moins arides. Wladimir s'était redressé et tenait maintenant fermement l'encolure du loup. Ils n'avaient croisé aucun ennemi, aucun orc, et profitaient avec plaisir de ce court répit dans la guerre qu'ils menaient contre les vampires. Lorsqu'au loin ils aperçurent un épais nuage de fumée, ils ralentirent l'allure.

- Est-ce un village ?  demanda Justinien.

- Certainement, répondit Fenris, « mais nous sommes encore en territoire orc. Sans doute est-ce là un village de peaux vertes, méfions-nous. »

La colonne de fumée grossissait au fur et à mesure qu'ils s'en approchaient. Ils restaient méfiants et se tenaient à distance, ce qu'ils firent bien car bientôt ils entendirent les martèlements des usines orques. Au bord d'un bois touffu, profitant du cours d'eau d'une rivière, les orcs avaient installés là leur village, basé autour de forges qui battaient leur plein. Quelques fourrés exotiques diffusaient sur la scène une lueur mauve inquiétante. Ils ne pouvaient pas faire le tour, des orcs devaient traîner dans cette forêt et donneraient l'alerte, ameutant tout un village de créatures sanguinaires à leur poursuite. Ils devaient faire demi-tour et chercher une autre issue, ce qui impliquait une demi journée, peut-être une journée entière de plus à traverser le désert. Qu'importe, ils n'avaient plus le choix. Ils changèrent donc de direction et partirent longer le désert vers l'est, dans le sens opposé au village.



*

* *



Ils marchèrent encore longtemps. La chaleur se fit moins tenace ; la forêt et la rivière à proximité suffisaient à alléger l'air. Bientôt ils trouvèrent un petit lac, une petite oasis à la frontière du désert. Fenris s'y précipita et but tout son saoul, avant même de penser à faire descendre ses trois passagers qu'il portait toujours sur son dos. Justinien aida Wladimir à descendre et à se baigner tandis que Sophia se désaltérait dans le creux de ses mains. Divers arbres fruitiers avaient poussé aux alentours, un pommier et ce qui ressemblait à un pêcher mais dont les fruits avaient une teinte noirâtre. Ils étaient cependant doux et sucrés et Sophia en mit quelques uns dans son sac. Elle ne put s'empêcher malgré l'interdiction de jeter un œil aux deux garçons qui se baignaient dans le lac. Leurs deux torses nus et musclés dépassaient de l'eau. Justinien était plus grand, son corps plus développé et sa peau beaucoup plus bronzée, surtout depuis leur escapade dans le désert. Ses épaules, du à la rousseur de ses longs cheveux dorés, étaient rougies, brûlées par le soleil. La peau de Wladimir gardait sa pâleur et son hâle très légèrement bleuté, à moins que ce ne fut les reflets de l'eau miroitante du lac. Soudain, le cœur de Sophia explosa de bonheur. Wladimir, heureux dans cette eau rafraîchissante, venait d'éclabousser Justinien en éclatant de rire. Le roi riait ! Justinien parut aussi surpris qu'elle car quelques secondes s'écoulèrent avant qu'il ne réplique. Les deux garçons riaient de bon cœur, et Sophia réalisa alors combien ils étaient jeunes. L'aventure qu'ils vivaient les avait fait mûrir, les avait forcé, obligé, à prendre des décisions d'adulte, à tuer, à voir des choses qu'aucun enfant ne devrait jamais voir. Mais au fond de leur cœur, ils aspiraient tous à vivre une enfance normale, avec des jouets et des éclats de rire, des amis et des goûters d'anniversaire.

Ils décidèrent de passer la nuit à l'orée de la forêt, cachés par le flanc abrupte d'une haute butée au-dessus de laquelle passait un chemin de terre, le premier signe d'une vraie civilisation. La température descendait très nettement, mais, loin de les incommoder, ce phénomène leur redonnait espoir car ils se savaient en route pour le Nord et le royaume d'Ivoria. Sophia se lova comme à son habitude dans les poils doux et chauds du roi des Lycans et s'endormit rapidement, épuisée par toutes leurs aventures. La nuit était calme et fraîche, une rosée revigorante se déposait sur leurs joues.

Sophia dormait à poings fermés lorsque l'attaque eu lieu. Ce fut Justinien, qui montait la garde, qui les alerta. Tout autour d'eux, plongeant du haut des grands arbres, des ombres inquiétantes glissaient vers eux. Elles atterrissaient sur le sol avec un bruit de tissu que l'on froisse, aussi souples et légères que des fils de coton. Ils furent bientôt encerclés. Wladimir sortit son épée qui brilla sous l'éclat de la lune, sur son visage se dessina un masque de fureur mêlée de jubilation qu'on ne lui connaissait pas. Sa lèvre se retroussa sur ses canines pointues et, en un éclair, il fondit sur l'une des créatures et la transperça de sa lame avec acharnement. Justinien fit de même de son côté et Fenris, après avoir poussé un rugissement déchirant en sentant des griffes se planter dans son échine, se démena comme un beau diable pour s'en débarrasser au plus vite. Lorsque Sophia voulut activer son pouvoir, rien ne se passa. Elle eut cependant le temps d'évaluer leur nombre d'un coup d’œil rapide: ils étaient une dizaine.

Cette nouvelle épreuve n'était pas insurmontable pour trois jeunes guerriers aguerris, elle ne s’inquiéta donc pas et les laissa combattre, s'éloignant de quelques mètres pour ne pas gêner leurs mouvements. En reculant, elle trébucha sur un bâton dont elle se saisit: c'était une branche tombée d'un arbre dont le feuillage se rapprochait de celui des chênes de son monde. Elle était solide, pas encore pourrie par l'humidité. Après en avoir rapidement ôté les branchages inutiles, elle le brandit comme une arme et frappa. Étonnée par ses propres facilités à manier cette nouvelle arme, et grisée par son succès, elle se lança à corps perdu dans la bataille. Agile et souple, elle tournoyait sur elle-même avec grâce, jetant avec force son bâton, le tenant parfois d'une seule main, parfois des deux, elle sentit la résistance des corps ployer sous les coups. Sautant comme un chat, elle esquivait sans soucis les attaques des vampires, et fût bientôt au cœur de la bataille. Une question lui traversa cependant l'esprit, dans l'euphorie du combat: Pourquoi les attaquer ainsi, si peu nombreux et visiblement sans stratégie ? Elle eut bientôt la réponse lorsque à force de combat, elle se retrouva sans même s'en apercevoir, éloignée de ses compagnons. Elle s'enfonçait un peu plus dans la forêt à chaque seconde, repoussée par les attaques des créatures de la nuit, qui se firent de plus en plus acharnés, de plus en plus agressifs. Le feuillage au-dessus de sa tête se fit plus dense, et lui cacha bientôt la lune et les étoiles. Prisonnière des ténèbres, elle ne cessa pourtant de manier avec adresse son bâton, et bondissait d'arbre en arbre avec une facilité déconcertante. Pourtant la fatigue se faisait sentir, ajoutée à l'inquiétude de ne plus voir ni entendre ses compagnons.

Repoussée de toute part, elle arriva à l'orée d'une petite clairière au centre de laquelle trônait une grosse pierre de granit levée mais non taillée. La masse abrupte de cette sorte de déesse primitive étendait sur elle son ombre dans laquelle elle se faufila, jusqu'à atteindre la pierre froide. Adossée contre elle, elle crut pouvoir se protéger ainsi des attaques venant de derrière, mais se retrouva en fait acculée. Le cœur battant, la respiration saccadée et douloureuse, elle continua cependant à se battre, donnant ça et là des coups de son solide bâton, avant de s'écrouler, assaillie par les ombres et l'épuisement.

Lorsqu'elle revint à elle, les vampires étaient toujours là. Ils l'entouraient, l'encerclaient, mais ne l'attaquaient plus. Penchée au-dessus d'elle, une femme lui passait un tissu imbibé d'eau fraîche sur le visage. La vue revint peu à peu à Sophia et elle put distinguer avec plus de précision la silhouette gracieuse de la dame. Elle portait un masque de velours blanc sur lequel étaient brodées des perles et des pierres brillantes, transparentes et lumineuses comme des diamants. Sa longue robe noire dansait autour d'elle en volutes légères, les plis descendaient jusqu'au sol sur lequel elle marchait pieds nus. Ses longs cheveux noirs ondulaient comme des serpents sur ses épaules. D'un geste vif, Sophia chassa sa main qui tenait le tissu humide, et essuya son front d'un revers de manche. Par réflexe, elle voulut s'enfuir par la voie des airs, mais avait oublié qu'il lui manquait une aile. Une seule grande aile, lumineuse, apparut dans son dos, suffisamment chargée de magie pour faire reculer les vampires et émerveiller la dame au masque:

- C'est donc bien toi, la nouvelle fée d'Ivoria !

- Et vous, qui êtes-vous ?

- Peu importe, écoute-moi, il ne reste plus beaucoup de temps avant que tes compagnons ne reviennent. 

- Je n'ai pas à vous écouter. Vous êtes la cause de tous les malheurs de ce monde.

La sorcière hocha la tête :

- Qui veut la paix prépare la guerre. Sophia, avant les vampires, il n'y avait que des guerres fratricides entre les habitants de cette planète ! Regarde Wladimir et Justinien : Yvan, le père de Wladimir, a annexé par la force les terres de Cerfeuil. Regarde comme leurs enfants sont unis face à l'adversité ! Et Fenris, n'en parlons pas ! Un monstre paria dont le peuple fut relégué sur une île éloignée.

- Fenris n'est pas un monstre !

- Aux yeux des Ivoriens, et de la plupart des habitants de cette planète, si. Les Lycans étaient des humains, autrefois. Et même, je peux te le dire, de puissants magiciens et des guerriers pleins de courage. Certains vivaient sur Androïa, rebaptisée Lycania, mais la plupart se trouvaient sur des terres montagneuses appelées Perpertus, entre Ivoria et les pays Sylvains. Regarde-les, maintenant ! Les voilà expatriés, combattant entre eux pour obtenir le règne d'un territoire minable et bien trop petit pour une population aussi dense.

- La Cité de Perpertus...c'est la Cité qui s'est fait attaquée par les vampires !

- Il y a 1500 ans de cela, en effet. Tu vois, les vampires ont toujours été là. Ils dormaient, quelque part. Je n'ai fait que les réveiller.

- Vous ? Alors c'est vous qui avez fait tout ça ? Mais pourquoi ?

- Parce que j'aime ces terres. Je ne supportais plus de voir la guerre salir tout ce qui est beau en ce monde.

- C'est vous et vos monstres qui salissez tout.

- Vous ne les connaissez pas, vous ignorez de quoi vous parlez. Ce sont des êtres sensibles, qui possèdent des dons exceptionnels.

- Le peu que j'en ai vu, ils ne sont pas terribles, leurs dons , railla Sophia que la conversation commençait à lasser. Mais que faisaient ses amis ?

- C'est parce qu'ils sont malades. Je...je les ai réveillés trop tôt. Mais peu importe, ils ne sont qu'un instrument.

- Un instrument ? Mais l'instrument de quoi ?

- Le vaccin, Sophia ! Le vaccin mis au point par les elfes à l'aide des travaux d'Obliver ! Le vaccin qu'ils m'ont vendu en échange de ma protection, et que j'ai fait créer en grande quantité par les orcs. Ce vaccin nous permettra à tous de posséder tous les avantages du vampirisme, sans souffrir des inconvénients ! Nous pourrons voler, et pas seulement les fées, disparaître si l'envie nous en prend, et surtout...nous pourrons communiquer entre nous. Mais pas avec des mots. Avec des émotions, du ressenti. Nous serons incapables de nous faire du mal entre-nous, puisque nous souffrirons autant. Cela s’appelle l'empathie. Et ce manque d'empathie était en train de tout détruire.

- Wladimir a été mordu, puis vacciné. Je n'ai pas l'impression qu'il soit devenu particulièrement empathique, bien au contraire.

- Il ressent de l'empathie pour les gens de son espèce.

- Donc, il faut que tout le monde se fasse mordre ?

- Oui.

- Et ceux qui échapperont à la morsure ?

- Il ne faudrait pas que trop y échappent.

- Ce ne sera pas possible...

- C'est une entreprise titanesque, j'en conviens. Et c'est pour cela que nous avons besoin de toi.

Le jeune maître vampire, son visage baigné d'une pâleur surnaturelle, s'avança et prit la parole :

- Les fées ont d'énormes pouvoirs. Grâce à vous, nous pourrions conquérir le monde. Vous saurez nous guider. Nous nous soumettrons à votre volonté. Rejoignez-nous, et nous formerons une armée d'invincibles.

- Et vous, les vampires de la première heure, les « réveillés trop tôt », quand tout le monde sera un vampire, vous, vous serez quoi ?

- Vous nous soignerez grâce à vos pouvoirs. Alors, nous pourrons retourner dans le grand sommeil et nous soigner, heureux, satisfaits de savoir que le monde vit désormais en paix, et pour toujours. 

Sophia réfléchit. Un monde d'empathie, où toutes personnes vivantes comprendraient toutes les autres...tout le monde serait d'accord en permanence. Plus de conflit, plus de guerre, plus jamais de rivalité ni de haine...juste de l'amour, de la compréhension et du tact. Même si l'entreprise lui paraissait monumentale, elle ne manquait pas d'attrait. Mais soudain l'image fugitive de Wladimir allongé sur un lit, dans une tour creusée à l’intérieur d'une caverne lui revint. Il n'avait pas été gentiment mordillé au cou. Il avait été tué, vidé de son sang et de sa vie ! Ce n'était plus aujourd'hui qu'un mort vivant, même s'il respirait, il restait pâle, il avait perdu son caractère de roi, ce n'était plus qu'un solitaire attristé et grognon. Il avait parfois des accès de méchanceté cruelle tels qu'il était impossible de lui attribuer une empathie quelconque. Les êtres qui ne seraient pas mordus, les animaux par exemple, souffriraient de la cruauté des hommes bien plus vivement que maintenant. Et ceux qui résisteraient ne seraient plus que des esclaves. Il suffisait de voir le carnage que subissait le monde sous la houlette des vampires. Chaque territoire, partout sur le continent, restait tétanisé de terreur, ou soumis avec désespoir à la volonté des créatures de la nuit. D'autres en tiraient leur parti et signaient des alliances, comme l'avaient fait les elfes avant eux. Mais partout, les rangs des victimes du vampirisme grossissaient. Certaines avaient déjà du être vaccinées. L'armée des vampires deviendrait bientôt impossible à arrêter. Il fallait mettre un terme à cette engeance.

- Je refuse. Je combattrai contre vous, et libérerai le monde de vos griffes. 

Il sembla étrange à Sophia de ressentir à cet instant une immense faiblesse malgré sa détermination. Lorsqu'elle chercha à puiser en elle un peu d'énergie pour lancer un sort, rien ne se produisit et elle manqua de s'évanouir. Elle s'aperçut alors que ces vampires qui l'entouraient portaient tous sur la poitrine un petit pendentif qui scintillait dans la nuit. Il lui sembla que c'étaient ces pendentifs qui bloquaient ses pouvoirs. Furieux, les vampires s'approchèrent d'elle, gueule grande ouverte, crocs en avant. Avant de fermer les yeux, prête à se battre avec le peu de force qui lui restait malgré sa fatigue et sa peur, elle crut voir passer sur la bouche de la Dame au masque une moue de profonde tristesse.

Elle avait à peine bandé ses muscles, prête à repousser les abjectes créatures que Fenris, Wladimir et Justinien bondirent des buissons alentours, l'arme au poing, prêts à en découdre. Surpris, les vampires n'eurent pas le temps de réagir. Seuls quelques uns eurent prirent un peu de hauteur et réchappèrent aux coups d'épées, de dents et de griffes meurtriers des trois jeunes guerriers. La dame au masque, elle, disparut.























































Chapitre XVI :

Poursuite :





Le souffle court, ils retournèrent sur leurs pas à peine le combat achevé, longeant la forêt et glissant maladroitement sur l'herbe humide, les jambes tremblantes. Ils retrouvèrent leur bivouac et purent récupérer rapidement leurs affaires, couvertes d'une fine rosée glacée. Justinien resserra le baudrier de son épée encore dégoûtante des chairs des vampires, puis ils disparurent dans la nuit, telles des ombres. Seul le pelage blanc de Fenris scintillait entre les troncs noirs et inquiétants des grands arbres.

- Comment va t-on sortir de la forêt ?  s’inquiéta Sophia, encore toute chancelante de sa mauvaise aventure. Si les vampires nous encerclent....

- Nous n'allons pas en sortir, chuchota Wladimir, très affaibli. Il faut trouver une cachette pour la nuit, et attendre que le soleil se lève. Ils ne nous attaqueront pas de jour.

- Et les orcs ? Les orcs doivent sûrement nous attendre...

Le jeune roi claqua sa langue sur son palais avec agacement, comme si ce qu'il allait dire tenait de l'évidence:

- Ils s'attendent à ce que nous sortions de la forêt par le Nord, pour rejoindre directement Ivoria. Il nous suffira de longer vers l'Est, en remontant vers Khorin-Rang.

Fenris marqua l'arrêt, la truffe pointée vers la pénombre des bois:

- De la roche. Beaucoup. De l'humus. Une cavité.

- Parfait, fit Justinien en souriant. Nous allons pouvoir passer la nuit dans une grotte.

Ils se faufilèrent le plus discrètement possible entre les troncs, profitant du tapis humide d'épines de pins qui couvrait le bruit de leurs pas. La forêt montait en pente abrupte sur une légère colline et bientôt, ils croisèrent d'énormes blocs de pierre jaune couverts de mousse. Et effectivement, sous une des grosses dalles aux angles aigus, la bouche béante d'une petite grotte leur procura un abri confortable. Il était évident que les vampires viendraient fouiller par ici, mais les quatre jeunes amis comptaient sur l'humidité ambiante et les senteurs boisées pour couvrir leur propre odeur. Ils poussèrent un tapis d'humus vers l'entrée de la grotte pour l'isoler mais aussi pour que, vu de l'extérieur, n'apparaisse qu'un mur de pierre sans interstice.

Les voix sifflantes des vampires ne tardèrent pas à percer la nuit tout autour d'eux. A quelques mètres de l'entrée de la grotte, une branche craqua, et Sophia sursauta, avant de se caler le dos le plus profondément possible contre le ventre chaud du loup géant. Elle put entendre ce qu'ils disaient et se pensa alors perdue. Justinien tout contre elle cessa de respirer et sortit sans bruit son épée de son fourreau. Dans l'obscurité, les yeux de Wladimir se mirent à scintiller d'un étrange éclat rougeâtre.

-  Ils étaient là....je sens leur odeur...

- Ils ont dû remonter vers le Nord...

Une voix féminine, autoritaire, que Sophia reconnut, perça les ténèbres:

- Ne faîtes pas de mal à la fille. Nous en avons encore besoin. Il me la faut vivante.

- Et le petit roi ?

- Il sera bientôt des nôtres. Nous n'avons qu'à attendre qu'il rejoigne nos rangs. Ce sera un allié puissant.

- Et les autres ?

- Si vous ne parvenez pas à rallier le jeune preux, tuez-le. En ce qui concerne le Lycan, je le veux mort. Son oncle sera ravi d'obtenir sa dépouille et avec elle, la légitimité du règne. 

Dans un souffle qui glaça les quatre d'horreur, les voix disparurent, se noyant dans la nuit. Les créatures des ténèbres étaient parties, mais il restait derrière eux quelque chose d'effrayant, comme une aura d'horreur qui planerait dans l'air tout autour d'eux et resterait longtemps encore après leur départ. C'est crispés par l'angoisse qu'ils s'endormirent, trop épuisés pour décider de tour de garde.

*

* *



Le lendemain, lorsque l'aube glacée perça la couche d'humus de ses rayons blancs, ils se réveillèrent transis, les articulations douloureuses et les vêtements trempés. Ils sortirent de leur cachette avec beaucoup de prudence, prêts à bondir à l'assaut du moindre bruit. Sur une branche au-dessus d'eux, une corneille s'envola. Sophia sentit comme des épines qui parsemaient sa gorge et sa poitrine. Elle était bonne pour une grosse angine.

- Ne traînons pas, murmura Fenris après s'être ébroué. Sire Wladimir, montez donc sur mon dos, vos jambes ne vous porteront pas jusqu'à Khorin-Rang.

Ils aidèrent Wladimir, qui reprenait chaque jour un peu plus de forces mais restait très affaibli, à escalader tant bien que mal le poil soyeux du grand loup. Lorsque le roi fût bien cramponné, on harnacha le Lycan qui partit d'un bon pas, glissant entre les fougères et les taillis.

En s'enfonçant plus profondément dans les bois, Sophia remarqua que la verte végétation prenait des teintes de plus en plus rousses, puis rouges, jusqu'à revêtir complètement une robe automnale. En une vingtaine de kilomètres, ils étaient passés d'un printemps frileux à un automne paré de ses plus vives couleurs. Ils avançaient en silence, à l’affût du moindre bruit, du moindre mouvement, mais seul le chant des oiseaux et leurs battements d'ailes semblaient accompagner leur périple. Petit à petit, ils trouvèrent un rythme de marche qui leur convint. Fenris en éclaireur, le roi sur le dos, avançait rapidement, puis prenait des pauses pour attendre le reste de la troupe, ce qui lui permettait de tendre l’oreille et de humer l'air à la recherche du moindre danger ou d'un gibier pour le repas. Justinien fermait la marche, la mine sévère et l'épée prête au combat, et Sophia, bien qu'ayant perdu une aile et avec elle une partie de ses pouvoirs, s'aidait de la magie pour gambader allègrement sans trop se fatiguer, flottant entre les racines et les ronces avec aisance.

En même temps qu'ils avançaient, la température baissait. Bientôt une fine couche de givre apparut sur les branches les plus hautes. S'élevant du sol, une épaisse brume montait lentement. Sophia frissonna. Le froid mordait ses mains nues. De la buée blanche sortait des naseaux dilatés de Fenris. Peu à peu, ils durent avancer dans une brume épaisse et glacée.

- On ne va bientôt plus rien y voir », soupira Justinien.

Un peu plus haut sur la montée, Fenris s'était arrêté, aux arrêts. Remarquant que Wladimir descendait de sa monture, Justinien, soupçonnant un piège, tira son épée. Il la rengaina lorsqu'il s'aperçut que Wladimir et Fenris lisaient ce qui semblait être une pancarte de bois dont les angles perçaient la brume.

- C'est quoi ?  demanda Sophia.

- Nous arrivons à la frontière de Khorin-Rang mais...les nouvelles sont plutôt mauvaises....  avertitWladimir.

Sophia s'avança afin de lire le panneau.

"Vous arrivez sur Khorin-Rang, territoire des gnomes sous occupation orc. Tout voyageur doit se présenter au poste frontière le plus proche (poste d'Avent-Tali: 5 km à l'Est, poste d'Erthur: 8 km au Nord) sous peine d'emprisonnement."

La fée réprima un frisson:

- Sous occupation orc ?

- Les gnomes ne sont pas des combattants, expliqua Justinien en baissant tristement la tête. Il a sans doute suffit d'un peu de pression sur leur roi pour les amener à la reddition.

- Un bon sac d'or ferait capituler n'importe quel gnome, gronda Wladimir d'un air sombre.

- Il y a une grande ville pas loin d'ici, Sung-Hamas. Nous pourrions tenter d'y pénétrer pour en savoir plus, fit Fenris. Nous en profiterons pour acheter quelques vivres et dormir dans une auberge. Je crois que certains d'entre-nous ne seraient pas contre un bon bain chaud et des draps propres, fit-il en adressant un clin d’œil complice à Sophia.

Ils continuèrent leur ascension, laissant la forêt derrière eux. Lorsqu'ils arrivèrent au sommet de la colline, ils en eurent le souffle coupé. La brume descendait en épaisses volutes sur une vaste clairière parsemée de champs cultivables à l'abandon. A l'aplomb des terres en jachère, sur une autre colline encore plus haute en face d'eux, un immense rempart cachait en partie de puissantes fortifications. Des ponts levis étaient abaissés sur de grandes routes qui serpentaient en une sorte de grande étoile à travers les champs et les bois. Au loin, longeant une rivière, une immense ville fortifiée en forme de haricot laissait échapper une fumée accueillante des innombrables cheminées de ses hautes et imposantes habitations.

- Voici le château du Seigneur Niklass. En dessous s'étend son domaine. Et là-bas, c'est la ville dont je vous parlais, Sung-Hamas.

Justinien demanda :

- Devons-nous craindre ce seigneur ? 

- Non, c'est un allié , répondit Wladimir avec sérieux.

Fenris fit claquer sa langue sur ses dents:

- Il ne l'est plus. Khorin-Rang est sous le joug des orcs à présent. Si le seigneur Niklass n'a pas été tué ou emprisonné, c'est qu'il a capitulé et est passé à l'ennemi.

- Mais alors...c'est dangereux ! On ne peut pas aller en ville, du coup, si ? » lança Sophia.

- La ville est assez peu éloignée de la frontière d'Ivoria. Ils ont dû recueillir énormément de réfugiés humains ces derniers mois...et sans doute aussi quelques lycans fuyant le joug de Lug.

- Des lycans !  s'exclama la fée. Ils pourraient te reconnaître !

Le loup jeta sur elle son regard bleu empli d'une profonde tristesse:

- Hélas petite fée, je crains que le voyage n'ait quelque peu altéré nos apparences respectives. A quelque chose malheur est bon: je nous trouve méconnaissables. 

Sophia regarda tour à tour chacun des membres de leur expédition. Ils étaient tous crasseux, blessés, pâles et amaigris. Wladimir n'avait plus grand chose des beaux airs de la noblesse, si ce n'était quelques traits sévères sur le visage, que cachaient des mèches emmêlées de longs cheveux noirs et gras. Le seul objet qu'il possédait encore et dont il avait pris soin était son sabre impeccable attaché à sa cuisse. Justinien avait perdu de son panache, son armure de cuir avait reçu de nombreux coups et sa chemise de lin avait grand besoin d'être rapiécée. Seule son épée à son côté trahissait sa fonction, mais son baudrier avait tant souffert des changements de climat, et surtout de la chaleur étouffante du désert orc, que le cuir avait craquelé et pâli, tout comme les sangles qui maintenaient à sa cuisse le sabre du roi. Quant à Fenris...son pelage avait perdu ses reflets bleutés, ses poils restaient collés entre eux formant des épines boueuses, et ses pattes étaient couvertes de croûtes et de blessures. Elle même n'était pas mieux lotie, sa robe de voyage était toute déchirée, et elle pouvait sentir l'humidité du sol à travers la semelle de ses bottes de cuir. Fenris avait raison: ils étaient parfaitement méconnaissables.



Ils descendirent le flanc de la colline, passèrent au milieu d'un troupeau d'affectueux moutons que gardait une jeune gnome à l'air fripon, et s'approchèrent des abords de la ville. Ils s'étaient attendus à une ville sombre, où chaque gnome restait cloîtré chez lui, espérant des jours meilleurs. Au lieu de cela, il leur sembla pénétrer une véritable forteresse : de nombreux soldats gnomes gardaient les portes de la ville, des archers effectuaient des rondes régulières sur les créneaux, et à peine furent-ils arrivés qu'un gnome portant de petites lunettes rondes à monture de bois les aborda, un gros livre à la couverture faite de bois et de cuir sous le bras.

- Messieurs Dame, bonjour. Nos guetteurs nous ont signalé votre arrivée. Je m'appelle Jeran, je suis le Sénéchal de Sung-Hamas. Veuillez me suivre dans mes quartiers, je vous prie. 

Les quatre amis se regardèrent d'un air interrogatif, mais acceptèrent de le suivre sans discuter. Ils pénétrèrent dans la ville. Les rues étaient larges et bien agencées, avec un système de canalisation des eaux usées sur les deux versants. Sophia, qui avait entendu parler des villes du Moyen-Age, s'était attendue à une odeur pestilentielle, mais il n'en était rien. Cette ville sentait effectivement très légèrement les égouts, mais puisqu'il n'y avait aucune trace de pollution, aucune émission de gaz à effet de serre, que les forêts de ce monde couvraient assez d'espace pour fournir en oxygène dix fois la population de la planète sur laquelle elle se trouvait – mais d'ailleurs, était-ce une autre planète ? Un monde parallèle ? Un rêve étrange qui n'en finissait plus et dont on ne pouvait sortir ? - l'effet général en faisait au final un lieu bien meilleur pour les poumons et la santé que l'endroit d'où elle venait. C'était comme vivre en haute montagne, mais partout.



Ils longèrent les ruelles dans lesquelles quelques échoppes vendaient des boissons alcoolisées aux couleurs ambrées et des petits pains de viande dont le fumet mettait l'eau à la bouche. Des enfants gnomes, minuscules, les observaient de leurs yeux immenses cernés de longs cils recourbés. Certains trottinaient à leur suite avec des allures de petites souris. Ils croisèrent un groupe d'humains réfugiés qui se camouflaient tant bien que mal sous des couvertures crasseuses et rapiécées, mais dépassaient de trois bonnes têtes les gnomes les plus grands. Lorsque Jeran s'arrêta pour sortir de sa poche son trousseau de clé teintant, ils se trouvaient devant une lourde Jeran de bois, au-dessus de laquelle un écusson était fixé. Une clé gravée y était peinte d'un bleu tendre.

- Entrez, je vous en prie...  fit Jeran en les accompagnant d'un geste poli.

Dans le petit bureau, tout était à la taille du gnome: un petit secrétaire grossièrement taillé dans le bois brut, trois chaises pour enfants...même dans le miroir sur le mur, Sophia ne pouvait distinguer que son ventre. Elle devait se baisser pour apercevoir son visage, bien sale, amaigri et griffé. Ses cheveux étaient dans un état lamentable. Le gnome sortit de son secrétaire un lourd grimoire qu'il déposa avec force sur la tablette, laissant s'échapper un nuage de poussière.

- Avec l'occupation, nous sommes tenus de noter avec précision les noms des étrangers en transit chez nous, vous comprenez ? Vous auriez dû vous présenter à un poste frontière, mais n'ayez aucune crainte, personne ne le fait jamais, avoua t il avec un petit rire.

- Vous êtes donc bien sous occupation orc ? s'étonna Justinien. Mais..où sont-ils ?

- Ils guerroient ailleurs sans doute. Cette ville ne les intéresse pas vraiment.

- D'autant que le seigneur Niklass a dû accepter quelques oboles afin d'éviter une guerre inutile,  ironisa sombrement Wladimir.

Le sénéchal, visiblement vexé, le toisa en fronçant les sourcils :

- Et peut-on savoir qui est la personne qui se permet de juger notre seigneur ?

C'est alors qu'à leur grande surprise, Wladimir se redressa de toute sa hauteur et, titubant de fatigue et de faiblesse, une mèche de longs cheveux noirs lui cachant la moitié du visage, la boue cachant l'autre, il dit:

- Wladimir II, roi d'Ivoria.

Justinien se retourna brutalement vers lui, une expression d'horreur sur le visage. Fenris, plus posé, le regarda avec étonnement. En face d'eux, le gnome pâlit et bafouilla:

- Je... Sire ! C... c'est un honneur, je...

- Faites envoyer un message au Seigneur Niklass de Sung-Hamas. Faites lui savoir que le roi est vivant et compte bien reprendre le trône et le pouvoir sur Ivoria. Qu'il choisisse son camp: la fin du règne des orcs est proche.

- Pourquoi on va pas lui dire directement ?  demanda Sophia.

- Parce que nous sommes en territoire occupé », répondit Fenris.  Le seigneur Niklass doit être surveillé de près. Mais un sénéchal a toujours moyen de communiquer discrètement avec son Seigneur. Surtout s'il sait que dès notre retour une coquette somme lui sera versée.

Le gnome referma son grimoire.

- Y a t il autre chose que je puisse faire pour votre service ?

- En effet », approuva le roi. Vous avez parmi vos réfugiés quelques humains des terres de Malefosse, ainsi que des elfes. Faites leur porter le message du retour du roi d'Ivoria à leurs peuples respectifs. Je veux une armée d'hommes, d'elfes et de gnomes prête à combattre dans les plus brefs délais.

- Nous avons aussi un nonadynn qui se fera un plaisir de....

La gorge de Wladimir se serra.

- Un nonadynn ?

- Oui, il nous est arrivé en triste état, mais la médecine gnome est efficace et...

- Comment se nomme ce nonadynn ?

- Sirkis, je crois...

Wladimir se redressa et se précipita vers le sénéchal:

- Ce Sirkis... emmenez-moi à lui immédiatement ! Vous m'entendez !

- Je...bien, Sire... 



Le sénéchal sortit, un peu moins sûr de lui qu'à l'allée, et les entraîna vers la place centrale de Sung Hamas. C'était une petite place dallée, ronde, au centre de laquelle une petite fontaine bordée de fleurs laissait s'écouler une eau pure venue des montagnes. Les femmes gnomes allaient et venaient, un petit panier d'osier sous le bras. Trois petits garçons qui jouaient avec des petits animaux sculptés dans le bois s’arrêtèrent pour les regarder passer. C'était surtout Fenris qui visiblement intriguait la plupart des habitants qu'ils croisèrent. Une silhouette d'homme encapuchonnée, assis en tailleur, jouait un air de flûte. La place était bordée de petites maisons à colombages aux fenêtres fleuries. Le sénéchal se dirigea entre deux maisons, et suivit une rue large parcourue de gnomes à dos de poneys. Au coude de la rue, un grand bâtiment de pierre brune à petites fenêtres, un peu comme un ancien couvent, posait une chape de silence respectueux sur l'agitation fébrile de la ville. Des femmes gnomes portant des coiffes blanches les accueillirent.

- Ces jeunes personnes désireraient rendre visite à l'un de vos patients dame Anis... »

La gnome a qui il s'était adressé était assez âgée et bien en chair. Elle les dévisagea d'un air renfrogné, haussa un sourcil en voyant Fenris, puis activa une sonnette. Une jeune gnome fringante et athlétique apparut à l'autre bout du hall, et accourut, un peu essoufflée comme si elle venait de monter un escalier. Dans le grand hall blanc, quelques patients prenaient une collation dans une sorte de petite auberge aménagée. Des dames gnomes en blanc remplissaient sur de tous petits bureaux des parchemins de formulaires administratifs permettant aux patients et aux visiteurs d'entrer ou de sortir de l'hôpital.

- Patrili, vous vous occuperez de ces messieurs dame.

La jeune infirmière acquiesça:

- Bien sûr, avec plaisir, en quoi puis-je vous être utile, Monsieur le sénéchal ?

- Nous voulons voir le nonadynn.

- Ha...un instant je vous prie...

Elle disparut dans l'embrasure d'une lourde porte de bois presque blanc quelques longues minutes interminables, puis revint, toujours aussi essoufflée.

- Monsieur Sirkis est prêt à vous recevoir. Il vous attend au parloir du deuxième étage. 

Elle leur désigna la porte par laquelle elle venait d'apparaître. Ils traversèrent jusque là et montèrent les deux étages, Fenris raclant chaque marche de ses épaisses griffes. Un écriteau indiquait le parloir qu'ils trouvèrent facilement. Il y avait quelques fenêtres à barreaux de fer derrière lesquelles des malades s'adressaient à leurs visiteurs portant des étoffes autour de la bouche, mais Sirkis, lui, les attendait tranquillement installé dans un fauteuil, dans ce qui semblait être un petit salon. Sophia eut de nouveau ce pincement au cœur lorsqu'elle le vit. Son physique était encore plus repoussant à présent. Sa peau bleue turquoise était désormais marquée de profondes entailles, des traces de haches orques à n'en pas douter, et il avait perdu un de ses immenses yeux verts. Lorsqu'il les accueillit, un léger clapotement visqueux se fit entendre dans le fond de sa gorge:

- Sire, vous ici !

- Sirkis ! Encore une fois, vous avez échappé à la mort !

Le nonadynn lui rendit un sourire triste:

- Hélas votre père, votre majesté...

- Je suis au courant Sirkis. Vous avez fait ce que vous pouviez.

Wladimir prit le monstre marin dans ses bras.

- Je suis heureux de vous voir.

- Le plaisir est partagé votre majesté , répondit la créature en fermant son grand œil plat.

- Sirkis, le salua Fenris avec une large sourire découvrant ses crocs qui avaient tendance à s'entartrer depuis quelques jours.

- Seigneur Fenris ! Et messire Justinien ! Ainsi que notre chère fée d'Ivoria ! 



Après leurs chaleureuses retrouvailles, Sirkis raconta la terrible bataille qui avait eu lieu, et avec quel courage le roi s'était battu. Il avait ramené le diadème de fils d'or tressés que le roi portait le jour de sa mort, et le rendit à Wladimir dont le visage se ferma. Le jeune homme garda longtemps la tête baissée, tournant et retournant la couronne entre ses longs doigts pâles. Sirkis raconta encore et encore le courage des chevaliers, et la guerre qui semblait gagnée lorsque le soleil se coucha et qu'une armée de créatures vêtues de noir envahit le ciel. A son tour, Fenris raconta leur arrivée sur les terres de Lycania, l'attaque des orcs et la blessure de Wladimir, ainsi que la trahison plus que probable du Seigneur Lug, qui avait sans nul doute envoyé son beau-frère à la mort. Ils racontèrent ensuite l'attaque et la trahison des elfes, la mort d'Obliver, et la maladie de Wladimir.

- Il existe donc un antidote...

- Oui , acquiesça Justinien.  Tout espoir n'est pas perdu. Les peaux-vertes ont le secret de cet antidote, par la torture nous pourrions facilement obtenir d'eux la liste des ingrédients.

Alors que les hommes approuvèrent, Sophia réprima un frisson. La torture, quelle horreur ! Il y avait sûrement d'autres moyens... elle demanderait à sonder leur esprit au roi dès que le premier orc sera capturé. A l'instant où elle pensait cela, le silence se fit dans le couloir. Deux orcs, tout armurés, portaient sur une civière un gobelin en piteux état. Lorsqu'ils quittèrent le couloir, les conversations reprirent.

- J'oubliais que nous sommes en pays conquis, grogna Justinien.

- Vous pouvez parler librement cependant. Tous les autres patients de cette aile sont là parce qu'ils ont été blessés par les peaux-vertes. Aucun n'est leur sympathisant. L'autre aile est plongée dans l'obscurité, elle est réservée aux victimes de ces créatures de la nuit. 

Wladimir jeta un regard pensif vers l'endroit que désignait Sirkis, puis reprit sa méditation sur le diadème du père qu'il avait si peu connu. Au bout de quelques instants, après avoir écouté le récit de chacun de ses compagnons, il prit la parole à son tour:

- Sirkis, savez-vous s'il reste encore beaucoup de nonadynns ?

- Des milliers, votre majesté.

- Tant que ça ?  s'exclama le jeune roi, surpris.

- Bien sûr mon Seigneur. Le continent est entièrement entouré d'eau, les peuples nonadynns sont nombreux à vivre dans notre océan si pur et si fécond. Malheureusement, les vampires n'ont pas besoin de respirer, et savent très bien nager...

Une étrange lueur brilla dans le fond du regard noir de Wladimir.

- Comment s'entendent ces peuplades entre elles ?

- Cordialement, pour la plupart.

- Une alliance est-elle envisageable ?

- Tout est toujours possible, votre majesté.

- Il faut essayer. Posez la question. Êtes-vous en état de retourner chez vous, Sirkis ?

- Chez moi... majesté, chez moi, c'est le royaume d'Ivoria...

Wladimir lui répondit par un sourire tendre. Sa loyauté envers le royaume le touchait.

- Mais si vous parlez de Ryoc'h, je peux y retourner sur votre ordre. Dois-je adresser un message au roi de Ryoc'h ?

- Oui, parlez lui donc des guerres terrestres s'il n'est déjà au courant, de l'invasion par les peaux-vertes des territoires changelins, du désert, des terres de Malefosse et des pays elfes et gnomes...dites lui que je veux faire des terres dévastées d'Ivoria le dernier bastion de résistance, et symboliquement, le lieu où se donnera la bataille ultime: vampires et peaux-vertes contre toutes les autres créatures pensantes peuplant les terre et les mers du continent.

Le nonadynn se gratta une épine frontale du bout de son long ongle bleu.

- C'est une bonne stratégie que celle de montrer au roi que les nonadynns seront les seuls à ne pas prendre part au combat. Il sera obligé d'accepter, et s'il ne veut pas voir mourir ses hommes, il devra forcer la main des autres maîtres nonadynns.

- C'est bien la-dessus que je compte, oui...

- Et si les autres nonadynns refusent ?

Wladimir réfléchit.

- Les nonadynns n'ont officiellement aucune terre, n'est-ce pas ?

- Bien sûr que non, ils étaient là bien avant l'arrivée de toute autre créature, et donc bien avant que l'idée même de "possession de terre" ne fasse son chemin.

- Ils peuvent donc être destitués de leurs terres sur simple traité ?

La peau bleutée du nonadynn devient d'un blanc maladif.

- Non, non, ne vous inquiétez pas Sirkis, jamais je ne menacerais votre peuple ! Ce que je veux dire, c'est qu'ils ne sont pas à l'abri de voir naître un jour une dictature les mandant de rendre des terres qui pourtant leur appartiennent de naissance...

- En effet...

Sophia commençait à comprendre, et écouta Wladimir jouer de politique avec le plus grand intérêt:

- Voilà ce que je peux proposer aux nonadynns: s'ils prennent part au combat, étant donné que toutes les autres peuplades seront réunies, et donc toutes celles ayant une frontière maritime, nous pourrions envisager un décret divisant les mers entre les peuples nonadynns. Ainsi, les terres leur appartiendraient de droit.

- Ce serait merveilleux, votre majesté !

- Pouvez vous aller dire tout ceci à votre roi ? 

Sirkis se leva, encore un peu vacillant sur ses jambes, mais c'était un rude gaillard plein d'énergie, il ne tarderait pas à recouvrer toutes ses forces. La première fois que Sophia l'avait vu, le nonadynn avait effectué un saut impressionnant en atterrissant avec grâce dans la neige, aux pieds de son roi grièvement blessé dans un accident de diligence. Il les salua et retourna dans sa chambre pour préparer ses affaires. Sophia se tourna vers Wladimir. Il avait retrouvé tout son royal charisme et son regard fier. Justinien caressait du bout de l'index le pommeau de son épée, tandis que Fenris souriait de toutes ses grandes dents jaunes couvertes de bave. Un vent d'espoir venait de souffler sur le monde. La guerre était en marche.

















Chapitre XVII :

La guerre :





Toute l'armée attendait devant les ruines du palais d'Ivoria, immobile dans la nuit, les armures scintillantes fouettées par des farandoles de flocons cotonneux. Le vent sifflait sur la plaine, couvrant le grondement des cavaliers qui s'avançaient entre les rangs disciplinés des soldats. Ce qui frappait avant tout était leur terrible jeunesse, la mixité des peuplades, mais aussi la détermination qui se lisait sur leurs visages. Ils étaient prêts à en découdre. Sans doute les pertes seraient-elles tragiques dans leurs rangs, mais ils ne rendraient pas les armes sans donner leur vie pour que soit rendu à Ivoria son roi et sa suprématie. Plus jamais ils n'accepteraient de voir des monstres assoiffés de sang, des créatures sorties des ténèbres, décimer les leurs.

Le roi, très affaibli, avança sur son puissant destrier blanc tacheté de noir entre les flambeaux. Le souffle de l'animal se perdait en volutes dans l’exhalaison générale. Wladimir, malgré la souffrance visible dans son regard, se tenait bien droit et gardait une certaine prestance. Il avait attaché ses longs cheveux noirs avec un ruban de velours pourpre et ne portait pour toute armure qu'un plastron joliment ornementé sur lequel se reflétaient les flammes des torches. Il avait fixé sur ses épaules la cape de fourrure blanche de sa famille. Son sabre dans son fourreau neuf attaché non plus à sa cuisse mais à son ceinturon battait les flancs de son cheval dont les muscles puissants roulaient sous la peau. A ses côtés, Justinien ne tarda pas à apparaître, en armure complète mais légère, avec gravée sur le plastron la feuille de chêne des Cerfeuils, sur un cheval vif aux reflets fauves. Il était accompagné de Fenris qui laissait de grosses empreintes de pattes griffues dans la neige fraîche. Sa fourrure avait été brossée, et retrouvait de sa brillance avec les flocons de neige qui s'y accrochaient.

Ils attendaient ainsi depuis une bonne demie-heure lorsque soudain, au loin, un roulement de tambour éclata comme un coup de tonnerre dans le silence menaçant. Sophia inspira profondément et imagina une sorte de bouclier qui protégerait l'armée. Elle n'y parvint pas, étant donné l'étendu de cette armée et la complexité de son organisation, en fonction des spécificités de chaque peuple, mais le peu de peau qui dépassait des armures se mit à briller étrangement. Il allait être plus difficile pour les adversaires de percer ces peaux devenues épaisses comme du cuir. Plutôt fière d'elle, la fée accepta le sourire de gratitude d'un des centaures du pays changelins d'un hochement de tête satisfait avant de chercher de nouveau en elle la concentration nécessaire dont elle aurait besoin pour la bataille. Le roulement du tambour se fit plus pressant, et ne tarda pas à être accompagné par d'autres tambours, des cors et, c'est ce qui sembla à Sophia, des sortes de mugissements rauques. De petites lumières dansantes apparurent à l'horizon, qui se multiplièrent, se rejoignirent, et formèrent bientôt une ligne de lumière, de plus en plus épaisse. Quelques masses noires voletèrent au-dessus de la ligne et grossirent au fur et à mesure qu'ils avançaient. Une poignée de vampires apparut brutalement, dans un "bang" sonore et une fumée noire et tournoyante, à une centaine de mètres de l'armée résistante. Les plus jeunes des archers, pressés, bandèrent leurs arcs, mais Wladimir cria un ordre, et les archers renoncèrent à décocher, attendant un moment plus propice.



La lune qui baissait avec la nuit qui s'écoulait darda des rayons moins blancs, plus orangés et jaunes, révélant en face d'eux une armée de brutes trépidantes, nombreuses mais moins bien équipée que ne l'était celle de Wladimir. Le jeune roi calcula rapidement la distance qui les séparait. Elle était courte et aurait été rapidement franchie si elle n'avait été couverte d'une épaisse couche de neige fraîche et friable. La neige n'était pas un terrain bien connu des peaux-vertes, à l'instar des chevaliers et des guerriers d'Ivoria qui, eux, maîtrisaient parfaitement le terrain, depuis leur plus jeune âge. Une tradition ivorienne voulait que les enfants fassent leurs tous premiers pas dans la neige de leur pays natal. En revanche, les autres peuples qui avaient accepté ou qui étaient parvenus à rejoindre leurs rangs avanceraient plus difficilement et devraient rester en retrait. Or ils étaient un atout inestimable.

L'armée des orcs, des trolls et des gobelins continuait d'affluer. Chaque minute, des centaines de créatures arrivaient.

Un jeune éclaireur satyre, vif et malingre comme un écureuil, au regard pétillant sous ses cornes blanches, revint, galopant sur ses pattes de chèvres. Sophia l'écouta faire son rapport au roi. D'autres vampires se réunissaient à l'Est pour les prendre en étau.

- Lorsque la bataille sera lancée, il leur sera donc impossible de rebrousser chemin », songea Sophia, que cette pensée stimulait encore d'avantage.

Wladimir renvoya l'éclaireur, lui demandant de déterminer avec le plus de précision possible à l'aide de son compas la vitesse de déplacement des orcs.

Sophia regarda l'armée qui s'amassait face à eux, essayant de deviner combien de peaux vertes il pouvait y avoir. Sans doute des milliers. Mais le plus gros danger venait de ces vampires qui arrivaient vers l'Est. Ils étaient plus puissants, plus rapides, et surtout, parfaitement à l'aise dans la nuit la plus obscure. Ils avaient devant eux une dizaine d'heures avant que les premiers rayons de soleil n'apparaissent, et encore là seraient-ils très légèrement affaiblis mais d'une puissance incomparable avec celle d'un homme. Si par malheur vampires et peaux vertes fermaient les yeux sur leurs divergences et la guerre intestine qui menaçait dans leurs rangs et s'ils parvenaient à prendre l'armée des résistants en étau, ce serait un massacre sans merci.

Là où Wladimir pouvait jouer de stratégie était sur la faiblesse des peaux vertes: leurs armures composites étaient soit volées sur les corps des peuplades massacrées précédemment, y compris les gnomes (l'esthétique cédant devant le pratique, malheureusement, le ridicule ne tue pas, car plus d'un troll engoncé dans le plastron d'un gnome serait mort), soit faites d'un mélange de pièces de cuir et de métal dénichées dans des armureries, des forges ou des tanneries abandonnées. Au loin, un chef orc, monté sur un énorme bœuf au mufle tordu par des anneaux d'acier reliés à de grosses cordes, hurla un ordre, le bras levé. Il portait pour toute protection un casque trop petit qui lui faisait une tête très haute et une cotte de mailles élargie par des lacets de cuir. Ses hommes n'étaient pas mieux lotis. La plupart des orcs à pieds gardaient leurs casques inutilisables à la ceinture, pendu à côté de glaives vaguement affûtés. Ces piètres combattants misaient toutes leurs chances sur les vampires qu'ils secondaient maladroitement. De plus, les machines de guerre qu'ils traînaient péniblement dans la neige étaient mauvaises : balistes et catapultes trop lourdes et inutilisables, et des béliers légers fixés sur d'instables châssis.

A l'Est, la lune grimpait lentement dans le ciel. La neige était montée jusqu'aux cuisses des soldats à pieds. Le roi donna l'ordre à quelques uns de ses seigneurs de changer la disposition dans les rangs.

- Que les arbalétriers se placent sous les archers, un genou à terre: nous aurons plus de chances si nous tirons nos flèches du dessus et de face en même temps.

L'armée, bien disciplinée, se mit en place.

- Je vais lancer l'attaque. Après la troisième salve de flèches, que les cavaliers passent à la senestre de leur archer. 

 

A force d'entendre les ordres militaires, Sophia comprenait que "senestre" signifiait la gauche. Les ordres donnés par le roi étaient simples, clairs, faciles à suivre. Elle observa les peaux vertes qui pataugeaient tant bien que mal dans la neige épaisse, la transformant en une boue glacée sous leur charge. Ils rompaient un peu plus les rangs à chaque mètre franchi. Les cavaliers n'auraient plus qu'à choisir leur cible dans tout ce chaos, et à l'achever d'un coup d'épée bien placé.



Des gobelins, moins bien équipés que les orcs car considérés d'un rang inférieur dans la hiérarchie des peaux vertes, ouvraient la marche, arborant un étendard rosâtre râpé qui semblait taillé dans un vieux bout de drap mangé aux mites. Il était peut-être impressionnant vu de près, certainement coloré avec du sang et ornementé de quelques dents arrachées aux cadavres des ennemis, mais de loin, il tenait du ridicule et du vieux mouchoir suspendu au bout d'un bâton. Les archers suivaient, tenant leurs arcs au-dessus de leur tête pour ne pas les laisser traîner dans la neige, et derrière eux les fantassins orcs et les cavaliers à dos de bœufs.

La distance aurait été rapidement franchie si elle avait été faite de terre ferme, mais dans la neige rendue boueuse par les piétinements, il s'agissait d'un long trajet, même pour des bœufs puissants. Les peaux vertes avançaient avec difficulté, à chaque pas ils s'enfonçaient d'avantage dans la neige, se frayant un passage difficile; ils s'épuisaient rapidement. La nuit et la bise glaçaient les parties de leurs corps qui n'étaient pas encore sous la neige. Pourtant, rien ne semblait les atteindre, ni le froid, ni la fatigue, ni la peur de l'affrontement face à l'armée rutilante et disciplinée qui les attendait de pied ferme devant les ruines lourdes de symbole du palais d'Ivoria.

Wladimir étudia l'avancée de ses adversaires avec une froide concentration, tandis que Justinien à ses côtés frémissait d'impatience. A présent, il voyait très nettement les lignes ennemis et leurs gonfanons grossièrement rapiécés. Les orcs sortirent de derrière leurs dos de lourds boucliers de bois. Ils se tinrent prêt à envoyer une salve de flèches. Les chefs des peaux vertes n'eurent pas le temps de donner l'ordre. Wladimir avait levé le bras en l'air, puis l'avait rabaissé. L'ordre fût répété de vive voix par les seigneurs de chaque peuplade:

- Archers, tirez ! 

A cette distance et avec le vent glacé qui sifflait joyeusement sur la plaine, le tir aurait pu manquer de précision, pourtant cette première salve atteignit sa cible: une première rangée de gobelins à découvert s'effondra dans la neige, ralentissant encore d'avantage les orcs qui devaient les piétiner pour continuer leur périlleuse avancée.

Les peaux vertes répondirent, envoyant à leur tour par vent de face une salve de flèches qui balaya le ciel et s'effondra sans force aux pieds des arbalétriers, qui ripostèrent en même temps que fut lancée une seconde salve de flèches. Les lignes ennemies étaient à portée, orcs et gobelins s'écroulèrent, leur sang se mêlant à la neige. Des bœufs blessés se débattirent, brisant les rangs et semant la confusion dans la cohorte. Le cœur de Sophia s'accéléra douloureusement.

Les tirs orcs cependant gagnèrent en nombre et en puissance. Quelques unes de leurs flèches grossières mais empoisonnées heurtèrent les boucliers, mais la plupart vinrent se ficher dans les chairs des guerriers. Tout autour d'elle, Sophia vit s'effondrer les soldats, tétanisés par le poison. Ils étaient trop nombreux et trop atteints pour être soignés. Elle fût tentée d'abréger leurs souffrances par un sort de mort violente, mais préféra garder ses forces pour la suite de la bataille. Cette décision ébranla fortement son moral et les larmes aux yeux, elle détourna le regard des agonisants à ses pieds pour se concentrer sur les lignes ennemies. Une sorte de fièvre guerrière s'était emparée d'eux, les tambours accélérèrent leur rythme et les peaux-vertes avançaient à présent avec conviction, piétinant sans vergogne les cadavres des leurs à leurs pieds. La distance entre les deux armées diminuait en même temps que s'élargissait le sourire de Wladimir. Sophia comprit pourquoi lorsqu'il lança la dernière salve de flèches. Les arbalétriers furent les plus meurtriers. Leurs carreaux pénétrèrent sans mal les armures, tandis que les flèches des archers descendaient en pluie meurtrière sur les crânes dénudés. Il ne restait plus aux hommes à cheval qu'à franchir comme convenu la ligne des archers, et à achever les survivants. Ce fût cet instant que choisirent les vampires pour attaquer.

Le cœur de Sophia s'arrêta lorsqu'une chose molle atterrit avec un bruit mât sur le bouclier d'un homme à pieds juste à côté d'elle. La chose avait été lancée du dessus par une masse noire qui s'envola en fumée à peine Sophia eut-elle levé le nez. La chose molle était une tête, une jolie petite tête ornée de fines cornes blanches. Tremblante, elle se baissa pour la ramasser et, la maintenant du bout des doigts, alla la porter au roi.

- Wladimir...ton éclaireur... Ses mots se brisèrent dans sa gorge serrée. Avec une noblesse toute récemment acquise, le roi laissa son regard tomber sur elle et sur la chose qu'elle tenait dans ses mains. Il esquissa une grimace, tira violemment les rênes de son cheval et lui fit faire un quart de tour. L'éperonnant, il traversa l'armée à toute vitesse pour se porter sur le flanc Est. Il resta là quelques secondes, à scruter la nuit, puis il revint vers Justinien.

- L'attaque à l'Est est lancée. Nous allons être pris en tenaille. Préparez-vous à essuyer des coups violents, Seigneur Justinien. 

Justinien acquiesça, comprenant aussitôt ce qu'on attendait de lui, et il partit au grand galop vers l'Est.



En face, les flèches des peaux vertes continuaient de pleuvoir, mais les survivants parmi les archers étaient trop peu nombreux pour causer de sérieux dommages. Leurs arcs de guerre, très longs et difficilement manipulables, baignaient dans la neige rougie par le sang des leurs. Sous les coups frappés par les chevaliers entraînés, quelques orcs firent demi-tour, tentant de traverser la cohue, mais ils furent repoussés, certains furent même piétinés, par le reste de l'armée qui poussait vers l'avant pour fuir une attaque inattendue. Fronçant les sourcils, Sophia voulut voir ce qui effrayait ainsi les orcs de l'arrière-garde. Elle entendit Wladimir, qui voyait mieux que quiconque dans l'obscurité, s'exclamer:

- Hé bien, voilà une aide qui arrive à point nommée.

Au fond de la grande armée orc, Sophia crut voir quelques corps voler littéralement dans les airs. Puis elle entendit, couvrant le son des cors et des tambours, les hurlements des loups. Fenris leur répondit avec enthousiasme, et alors elle comprit. Une nouvelle armée arrivait en renfort.

L'armée se composait de quatre pelotons ordonnés: les lycans dans des armures lourdes qui leur donnaient des allures de rhinocéros s'apprêtaient à encaisser les premiers chocs. Des gnomes montés sur leurs poneys, les pointes de lances affûtées, se tenaient un peu en retrait pour pouvoir partir au triple galop et s'enfoncer entre les lignes adverses. Les elfes se tenaient un peu à l'écart, fiers dans leurs armures scintillantes, acceptant tant bien que mal la présence des nonadynns parmi eux. Les nonadynns n'avaient aucune armure, et comme ces créatures de l'eau ignorent la morsure du froid, la plupart avançaient pieds nus, enfonçant leurs orteils de crapauds dans la neige. Ils dardaient leurs puissants tridents vers le ciel.

Lycans et vampires attaquèrent donc en même temps, les vampires par les airs, les lycans dans le dos des orcs en pleine débandade, les uns chargeant à tord et à travers, les autres cherchant à s'enfuir, tout le monde se percutant en un joyeux chaos. Les humains gagnaient du terrain sur les lignes orcs, mais subissaient les assauts répétés des créatures de l'ombre qui tournoyaient au-dessus de leurs têtes en cercles, de plus en plus rapides et concentriques, menaçants. Chaque seconde, un vampire se laissait tomber du ciel, fondait sur l'un des soldats et l'entraînait avec lui dans les airs. Le corps du pauvre homme exsangue ou décapité devenait alors un projectile lancé aux hasard sur le reste de l'armée.



Quelques gobelins franchirent les lignes des archers, juste devant Wladimir et Justinien. Ceux-là ne survécurent pas longtemps. D'autres peaux vertes se dispersèrent dans les rangs, et parvinrent à blesser quelques soldats avant de périr sous les coups des épées. Les peaux vertes n'étaient plus une menace. Les vampires en revanche étaient en train de décimer une bonne partie des effectifs. Sophia lut l’inquiétude sur le visage de Wladimir, et lorsqu'elle aperçut une masse sombre tournoyer au-dessus de Justinien qui rendait coups sur coups à un chef orc monté sur un bœuf qui faisait trois à quatre fois la taille de son cheval, la fée, dans un élan de courage, se concentra sur la tension du combat qu'elle sentait bouillonner à l'intérieur d'elle et parvint à s'élever dans les airs, malgré son aile manquante. Ses pieds posés sur un cercle de lumière, elle inspira profondément et transplana jusqu'à Justinien, s'interposant entre lui et le vampire. Le vampire fondit alors sur elle au lieu de fondre sur le jeune chevalier. Sophia attendit l'impact, les yeux fermés, le cou rentré dans les épaules. Elle sentit les puissantes mains glacées de la créature l'enserrer et la soulever, elle savait que le mouvement avait été brutal pourtant elle ne ressentit aucune secousse; elle trouva même de la douceur dans l'étreinte mortelle de la bête. Plongeant son regard d'un vert intense dans les yeux noirs du vampire, elle murmura quelque chose, une incantation dans une langue qu'elle ignorait, et le vampire parut comprendre. Il eut même l'air d'être tout à coup horrifié et la lâcha avant de s'évanouir dans les airs.

Sophia chuta brusquement. Elle tomba les fesses dans la neige épaisse, sa colonne vertébrale encaissant la violence du choc. Elle se releva en se massant le postérieur, cherchant à minimiser le futur hématome.

 

En face, la vague des nonadynns, des elfes, des gnomes et des lycans mêlés déferlait avec rage sur les orcs, noyés sous la masse. La neige se teinta rapidement de rouge. Quelques gobelins en pleine débandade arrivaient vers la jeune fée, la pointe des glaives dressée vers elle. Son réflexe salvateur fut de les enfermer tous dans une sphère de magie.

- En voilà au moins quelques uns que l'on pourra interroger , pensa-t-elle, se rappelant que les peaux vertes détenaient le secret de l'antidote contre les vampires. 

Elle vit que le petit nombre de peaux vertes survivants et qui n'avaient pas réussi à s'échapper, une vingtaine en tout, se constituaient d'eux mêmes prisonniers sans opposer la moindre résistance. Seuls les vampires attaquaient toujours, plus fougueux et assoiffés de sang que jamais. Ils étaient étrangement puissants, mêmes sans leurs aides de camps à peau verte. Grâce à leur détermination féroce, les vampires gagneraient la guerre et décimeraient ceux qui se sont rebellés, aussi facilement que lorsqu'ils avaient détruits les épaisses murailles du palais d'Ivoria lors de leur première attaque. Sophia passa en revue tout ce qu'elle avait pu voir dans les films de vampires: crucifix, ail, sel...elle n'avait rien de tout ça sous la main et l'armée continuait d'attaquer. Un pauvre gnome atterrit juste à côté d'elle, vivant mais le visage en sang. Il s'était fait dévorer l’œil et une partie de la joue. Ils ne pouvaient attendre le lever du soleil. Devaient-ils se replier ? Soudain, une idée la frappa: la dame au masque ! Les vampires semblaient lui obéir. Où se cachait-elle ? Sophia sut que si elle arrêtait cette mystérieuse femme, la guerre serait terminée.



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* *

 

Faiblement, elle s'éleva dans les airs, tout son poids sur une seule aile dont la lumière turquoise l'entourait comme une aura rassurante. Elle ne voyait pas grand chose dans le noir, bien que la neige refléta les rayons de la lune. Derrière elle, les ruines du palais du roi d'Ivoria. Tout autour, quelques fermes et longères dévastées, et un petit village autour d'un lac gelé un peu plus bas vers l'ouest. Et au Sud-Est...son cœur s'arrêta. Sur la neige blanche se découpaient les ombres griffues des grands pins calcinés. Un petit bois. Elle ne pouvait être que là. Retenant son souffle, Sophia fonça, tête baissée. Le vent glacial lui mordait les lèvres et les mains, brûlait ses paupières. Ses cils se couvrirent de givre lorsqu'elle pénétra dans la lisière du petit bois. Elle se concentra, cherchant à "sentir" sa présence. Une légère brise à l'odeur suave vint l'effleurer... quelque chose scintilla dans les airs. De la magie était à l’œuvre non loin d'elle, elle pouvait le sentir. Pleine d'espoir, elle descendit à terre et continua ses recherches à pieds, tendant l'oreille pour retrouver la source de la douce psalmodie qu'elle entendait. Et bientôt, elle la vit.

 

En tailleur dans une sphère de magie, la dame au masque, dans un lourd manteau de fourrure verte, flottait dans les airs. A ses côtés, le maître des vampires lui parlait doucement. Encore une fois, la créature apparue sous les traits d'un jeune homme paraissait étonnement fragile et inoffensive. Malgré son teint maladif, sa peau laiteuse qui luisait sous les rayons de lune, elle se surprit à le trouver beau. Étrangement...attirant. Tout comme l'était le jeune roi d'Ivoria un peu plus chaque jour qui passait. En cherchant d'où venait cette beauté fatale qui émanait d'un corps si chétif, elle comprit que c'était en fait l'horrible attirance de la mort qu'elle ressentait en lui. Alors, elle s'arma de courage et, puisant dans toute la fougue de sa jeunesse, dans sa vivacité et sa sensibilité, elle trouva l'énergie pour lutter contre cet attrait morbide. Remplie d'une nouvelle force, elle sortit de l'ombre et toisa la bête et sa maîtresse. Lorsqu'ils l'aperçurent, elle leur lança un regard noir de défi et laissa éclater un rire provocateur.

- Sophia...  murmura la dame au masque dans sa sphère de lumière, dont le teint était devenu étrangement pâle depuis leur dernière rencontre.

 

Le vampire se précipita sur elle. Elle le laissa la saisir puis, leurs deux corps projetés dans les airs, augmenta brutalement son poids en pensant très fort « je suis une enclume...je suis une enclume... ». Cependant rien ne se produisit. Ils montaient toujours, tournoyant dans les airs. Sophia avait le visage écrasé contre la maigre poitrine glacée du vampire. C'est alors qu'elle vit le petit pendentif scintillant qu'elle avait déjà remarqué sur les autres vampires, lorsqu'ils l'avaient enlevé. A l'intérieur du pendentif, elle aperçut une membrane diaphane, qui s'ornait de la pointe d'une arabesque turquoise qu'elle connaissait bien. Refoulant un cri d'horreur, elle se saisit du bijou et tira de toutes ses forces, le visage baigné de larmes. Elle jeta ensuite au loin ce fragment de son propre corps. Privé du pouvoir du morceau de son aile déchirée, le vampire ne pouvait plus lutter contre les pouvoirs de la fée. Ils s'effondrèrent au sol, s'enfonçant dans la neige. Le vampire laissa échapper un cri de rage et tenta en vain de la mordre au cou, mais, glissante comme une anguille, la petite fée s'était déjà relevée et lui décocha un coup de pied dans les côtes dont il risquait de se souvenir longtemps. Mais c'était oublier que les vampires n'avaient pas besoin d'oxygène pour vivre : sans souffrir le moins du monde d'avoir ainsi le souffle coupé, le vampire se releva à son tour et l'empoigna fermement. La dame au masque restait dans sa sphère de magie, concentrée sur le combat qui se déroulait sur les ruines du château d'Ivoria, mais prit tout de même le temps de jeter à Sophia un regard triomphant. Un regard dont la pupille rougeoyait étrangement.

Ne vends pas la peau de l'ours avant de l'avoir tué, ma jolie, pensa la fée. Elle posa sur le bras du vampire qui la maintenait contre lui une main qu'il lui suffit d'imaginer être chargée des rayons du soleil pour le brûler grièvement. Le vampire se recula et hurla de douleur. Il s'effondra à genoux dans la neige, regardant avec horreur son bras se consumer. Elle en profita pour lui asséner un violent coup de pied dans la mâchoire, qui se brisa dans un horrible craquement. Il tomba au sol, sonné. La fée se retourna aussitôt vers la dame au masque de velours blanc.

Celle-ci avait quitté sa sphère, elle se tenait droite devant elle et avançait avec grâce. Sa longue robe noire dansait autour de ses pieds nus qui s'enfonçaient dans la neige. Ses longs cheveux noirs serpentaient derrière elle.

- Tu ne peux plus rien contre moi désormais, Sophia...

La jeune fée à l'aile manquante afficha un sourire sarcastique :

- Ha nan ? Et qu'est-ce qui vous fait croire ça ?

- J'ai demandé au maître vampire de me mordre. J'ai ensuite bu l’élixir conçu par les elfes. Je possède le pouvoir des vampires, mais surtout, je possède leur force.

- Leur force, hein ? ironisa Sophia en regardant le vampire étalé dans la neige, la mâchoire brisée.

- C'est une démonstration que tu cherches ?

L'adolescente haussa les épaules.

- Ma foi, dans ce cas...

La dame au masque brandit ses deux poings pâles en l'air et leva le menton, les yeux fermés. Une puissante aura d'un vert brillant descendit de ses mains crispées et s'enroula en spirale autour de son corps qui ne respirait presque plus. Elle s'éleva dans les airs. Deux grandes ailes d'un blanc scintillant apparurent dans son dos. Sophia l'observa sans comprendre, estomaquée.

- Vous êtes..une fée... ? 

Elle secoua violemment la tête pour se reprendre et se concentra sur son aile unique, son aile d'un vert tendre orné d'une complexe arabesque bleutée. Elle sentit le pouvoir affluer. C'était parti pour le combat des fées.



*

* *



 

Wladimir, que la défaite des peaux vertes avait rempli de courage, se trouvait maintenant complètement désemparé face aux attaques répétées des vampires. Ils étaient innombrables, et continuaient d'affluer au fur et à mesure que le ciel s'assombrissait. Leurs rangs se composaient de vampires de la première heure, mais aussi de leurs victimes : des humains d'Ivoria et de Malefosse, quelques gnomes volants, quelques lutins aussi, et de nombreuses autres créatures aux cœurs sombres. Les jeunes soldats tombaient à ses pieds, les uns après les autres. Les sangs des diverses peuplades s'entremêlaient. Wladimir sentit une larme couler sous la protection faciale de son casque. Pour la première fois, il ressentit son inexpérience de chef de guerre comme un handicap. La guerre était perdue. Les vampires allaient tous les tuer, et régneraient sur le monde après avoir anéanti les derniers rebelles. Puis soudain, un cri retentit dans la nuit. C'était le seigneur Justinien qui l'appelait :

- Sire ! Ils sont désorganisés ! C'est le moment ! 

Son fidèle ami avait raison : les rangs des vampires s'éclaircissaient, leurs attaques perdaient en précision, la grande majorité d'entre eux restaient à tournoyer dans les airs, sans oser prendre d'initiative. Wladimir ignorait ce qui s'était passé, mais il sentit, tout au fond de lui, quelque chose qui se brisait. Il vacilla sur son cheval et s'effondra dans la neige. Justinien se précipita à sa rencontre et l'aida à se redresser.

- Sire ?

- C'est le maître vampire, Justinien...celui...celui qui m'a fait...ça...il va mal. Je le ressens. Je ressens toute la souffrance de tous les vampires autour de nous.

- Sire...que sommes-nous censés faire ?

- Prenez ma place. Finissez cette guerre abjecte...tuez-les tous, ne faîtes aucun prisonnier. 

Le seigneur Justinien acquiesça. Il ordonna qu'on transporte le roi à l'abri dans les ruines du château, et regarda l'armée des vampires déstabilisée. Il regarda au loin les petits points noirs baignés de la lumière des torches de l'armée arrivée en second qui combattait encore : la victoire était proche.

*

* *

 

- Renonce, Sophia. Tu vois bien que ce combat ne te mènera nulle part.

- Ce serait plutôt à vous de renoncer. Vous venez de perdre votre meilleur allié , fit la petite fée en montrant du doigt le corps gisant du maître vampire.

La dame au masque éclata de rire, un rire caquetant et mordant comme une pluie glacée. Un rire de cadavre vivant.

- Pourquoi ça vous fait rire ? 

- Et pourquoi pas ?  La dame au masque s'arrêta et flotta doucement au-dessus de Sophia, les bras croisés. « Si tu crois qu’assommer Karkaïs nuit en quoi que ce soit à mon pouvoir...

- Karkaïs...  fit Sophia. C'est donc ainsi qu'il s'appelle.

La dame au masque sourit.

- Son nom ne t'apportera rien. Il n'a été pour moi qu'un pion. Un pion qui m'a permis d'accéder à plus de pouvoir. Plus de puissance. 

Sur ces mots, elle brandit une sphère de lumière qui fonça droit sur Sophia, laissant derrière elle une traînée de poudre d'or tandis que deux lueurs rougeoyantes brillèrent dans les orbites du masque blanc. D'un bond, Sophia se mit hors de portée. La sphère alla s'écraser sur un grand pin derrière elle qui laissa tomber l'énorme paquet de neige que retenait ses branches. Une seconde plus tard, les deux lueurs rouges se ternirent et la dame au masque se ravisa.

- Tu ferais une sacrée vampire, Sophia, si seulement tu acceptais de me suivre, soupira-t-elle d'un ton chargé de mélancolie. Quel dommage que je sois obligée de te tuer...

Elle tendit le bras avec nonchalance, prête à lancer sans conviction un autre sort, s'attendant manifestement à ce que Sophia cherche de nouveau à l'esquiver. Mais la jeune fille avait une autre idée en tête. Lorsqu'elle perçut le grésillement caractéristique de la magie en cours, elle fit un petit bond sur le côté puis s'élança sur elle brusquement et puisa dans ses réserves de magie pour sauter le plus haut possible et arracher le masque blanc. Elle retomba au sol, un genou planté dans la neige, triomphante, le masque de velours blanc et de pierreries scintillantes à la main. La dame au masque se retourna en se couvrant le visage de ses mains. Elle poussa un glapissement strident et resta quelques secondes immobilisée par le choc de la surprise.

- Rends-moi ça !

Pour toute réponse, Sophia se redressa, le masque brandi devant elle.

- Montre-moi ton visage, et je te le rends.

- Non, ça, jamais !

- Alors dis-moi qui tu es.

- Une fée.

- Seuls les rois d'Ivoria peuvent avoir une fée. A quel roi appartiens-tu ?

Les épaules de la dame s'affaissèrent.

- Rends-moi mon masque, et je te le dirais.

- La réponse d'abord, le masque ensuite.

- Très bien... Les belles ailes blanches se replièrent dans son dos. Leur miroitement gracieux sembla se ternir.  Je suis la fée du roi Yvan d'Ivoria.

- Le père de Wladimir ! pensa Sophia, surprise.

- Yvan est mort.

- Et alors ? Les fées ne disparaissent pas après la mort de leur propriétaire ! Au contraire, elles deviennent libres ! Comprends-tu ? Libres !

- Tu as tué Yvan !  s'exclama Sophia dans un frisson. Jamais elle ne pourrait ne serait-ce qu'imaginer porter la main sur Wladimir. Elle était sa fée, et par ce simple fait, ce lien subtile, elle l'aimait et ferait n'importe quoi pour le protéger.

- Je ne l'ai pas tué. On ne peut pas tuer soi-même son maître, c'est là toute la perversité de notre malédiction. Nous sommes prisonnières. Ne comprends-tu pas ? Regardes-toi ! Tu as encouru milles dangers pour sauver un petit ingrat des griffes de la mort ! Tu culpabilises de le voir peu à peu se transformer, car tu as l'impression d'avoir failli à ton devoir. Mais quel devoir ? Le protéger ? Laisses-moi rire ! Regardes-toi ! Tu n'es qu'une enfant, si frêle ! Comment pourrais-tu protéger un futur roi qui n'est même pas de ton monde !

- Comment sais-tu que..

- Je sais tout, Sophia. Je sais que tu n'es pas d'ici, que tu viens d'un autre monde. Comme toutes les fées qui t'ont précédée, et comme toutes celles qui te succéderont.

- Alors toi aussi...

- Moi non plus, je ne suis pas d'ici, non Et tout comme toi, je suis prisonnière de ce monde absurde, où des créatures plus laides et improbables les unes que les autres vivent et meurent sans avoir conscience qu'ils ne sont que des fourmis dans un univers plus vaste, dans un univers dans lequel d'autres mondes existent. Les habitants de cette planète ne veulent mêmes pas en entendre parler ! Ils n'ont même pas donné de nom à leur planète, tellement persuadés qu'elle est la seule ! Te rends-tu compte, à présent ? Ils ne sont rien. Nous détenons des connaissances dont ils ignorent tout. Et nous avons un pouvoir qui les dépasse. Même le mage Obliver n'aurait jamais pu atteindre une telle force.

- Comment connaissais-tu Obliver ?

- C'était mon disciple. Il avait du potentiel, il aurait pu m'aider dans ma tâche, mais les elfes ont été plus rapides. Ça s'est joué à quelques jours, malheureusement pour lui. Il ne m'était plus d'aucune utilité. J'aurais dû le laisser dans son petit village de gnomes minables. Corrompre le peuple de Syllis et leur future reine m'a demandé beaucoup moins d'énergie que d'envoyer cette même Syllis le chercher. Enfin, grâce à ce faible appât, j'ai pu vous attirer dans mes filets. Mais je n'avais pas prévu que ton pouvoir se réveillerait si vite. Wladimir était encore si jeune...c'est à croire que la magie « sent » que le maître est devenu roi et se réveille plus tôt que prévu en fonction de ses besoins. Je ne sais pas...ce serait à creuser.

- Tu es...Anor.

La mage ricana :

- Enfin ! Alors maintenant, rends-moi ce masque.

- Non !

- Sophia, cesse de faire l'enfant ! Rends-moi mon masque !

- Non ! Tu ne me dis pas tout. Tu es la fée d'Yvan. Tu es le mage Anor. Tu es l'incarnation même de la corruption des vampires depuis que tu as bu cet élixir. Qui es-tu, encore ? Tu aurais pu me tuer mille fois depuis que nous nous sommes rencontrés pour la première fois ! Tu as cherché à me blesser, tu as cherché à m'arrêter, mais je sais très bien que tu n'utilises pas tout ton pouvoir contre moi. J'ai même l'impression que tu as cherché à me protéger de tes petits sous-fifres vampires. Alors dis-moi pourquoi ! Dis-moi pourquoi tu me protèges ! Encore maintenant, tu pourrais te retourner, me montrer ton visage et m'exterminer. Il me manque une aile, et donc la moitié de mon potentiel. Toi tu es en pleine forme, et tu as développé un pouvoir immense grâce à ta magie et à l'élixir.

Sophia cessa sa logorrhée1 verbale brutalement, à bout de souffle. Elle reprenait sa respiration difficilement, tout son corps était tendu par la colère et le poids des questions. Elle s'attendit à un choc. Elle ne fut pas déçue.









Chapitre XVIII :

Le début d'un règne:





La fête battait son plein dans la grande salle du trône. Elle était loin d'avoir retrouvé sa magnificence d'antan, mais les ouvriers qui étaient accourus de tout le royaume avaient déjà fait un excellent travail. De grandes fresques relatant l'histoire de Wladimir, Justinien, Fenris et Sophia avaient été peintes sur tous les murs. Les convives se régalaient du gibier qui commençait à revenir dans les grandes forêts du Sud. Wladimir, confortablement installé sur son trône de bois sculpté incrusté d'or, discutait joyeusement avec Justinien qui avait un peu de rouge aux joues. Le jeune homme devait avoir abusé des délicieuses céréales fermentées apportées en énorme quantité par les faunes du pays changelin, complètement au sud du continent, trop heureux d'être enfin débarrassés de la tyrannie qui pesait sur eux.

Une année s'était passée depuis la grande bataille confrontant Ivoria à l'armée des vampires. Non sans difficulté, la bataille avait été remportée par les peuples opprimés et pour d'obscures raisons, les vampires avaient depuis perdu beaucoup de leur hargne. Ils n'étaient plus que des petites marionnettes de chiffons, hurlantes et fragiles, que l'armée d'Ivoria dont les rangs grossissaient un peu plus à chaque avancée avait fini par réduire en pièces. Quelques uns devaient subsister, cachés dans des trous creusés profondément dans la terre ou isolés dans quelques cavernes inaccessibles très hauts dans les montagnes. Le pays se reconstruisait en même temps que des chants à la gloire d'Ivoria retentissaient partout. Des alliances avaient été signées entre tous les pays: avec les gnomes, qui n'avaient jamais cessé d'être des alliés, avec les lycans, qui avaient chassé sans ménagement le Seigneur Lug du trône pour rendre au jeune Fenris son statut légitime, avec les nonadynns, qui possédaient définitivement les territoires maritimes et géraient ainsi eux-mêmes leurs villes sous-marines, leurs ressources et le droit de passage des navires marchands, de guerre et de transports sur leurs eaux, avec les elfes un pacte de non-agression réciproque était en train de se mettre en place, les territoires de Malefosse avaient juré allégeance au roi Wladimir en échange de sa protection contre les vampires qui pullulaient sur leurs terres, les orcs étaient rentrés chez eux la tête basse mais encore menaçants, et les changelins avaient été libérés de leurs chaînes. Depuis, tout le royaume d'Ivoria se dotait d'une population chamarrée: des faunes aux pattes de chèvre étaient effectivement présents, mais aussi des créatures aquatiques étranges apportées par les nonadynns, de nombreux gnomes, des hommes de Malefosse un peu plus grands et velus que ceux d'Ivoria, nettement moins subtiles aussi, quelques lycans venus faire leurs armes pour devenir chevaliers, des lutins minuscules vêtus de feuilles cousues ensemble, quelques change-formes parfaitement indescriptibles, des êtres étranges, humanoïdes mais tachetés de bleu, de jaune, de rose et habillés richement, et quelques elfes qui se faisaient discrets.



Au bout d'un certain temps, les serveurs a qui on avait donné un signal tapotèrent sur leurs plateaux d'argent. Le roi allait discourir.

Wladimir se leva, laissant sa grande cape de fourrure blanche descendre sur ses épaules avec grâce, et montra sa corne débordante d'un liquide ambré. Il appela à porter un toast.

- Mes chers amis. Je suis ravi de vous voir tous réunis ici ce soir, à nouveau en paix et fraternels. Puisse l'avenir se montrer radieux.

Les convives répondirent:

- Puisse l'avenir se montrer radieux !

Wladimir hocha la tête avec un petit sourire de gratitude et continua:

- Voici un an que nous vivons en harmonie, libérés du joug de la bête immonde qui nous tenait à la gorge. Gardons espoir, et pensons à nos chers disparus, qui ont souffert et sont tombés sous les coups d'une guerre aussi absurde qu’ignoble et contre-nature.

L'assemblée garda une minute de silence, se recueillant dans la prière et les souvenirs. Des parents endeuillés se mouchèrent. Wladimir garda le front baissé plus longtemps que les autres. Sans doute pensait-il à son père, mais aussi probablement au mage Obliver qui avait disparu d'une façon horrible. Après quoi, le roi reprit:

- Mais n'oublions pas de penser aux vivants, à ceux qui se sont battus pour qu'une telle guerre finisse au plus vite. Je pense à Sire Fenris, qui n'a pas pu nous rejoindre étant retenu par d'autres affaires plus urgentes dans son Royaume. Je pense aux gnomes qui se sont battus bravement et sans qui jamais nous n'aurions pu remporter notre première grande bataille, celle qui marquera à jamais l'Histoire de notre civilisation. Je pense à toutes les peuplades opprimées qui ont décidé de lutter.

Il lança un regard pétillant à un seigneur elfe qui se tenait un peu éloigné et se racla la gorge discrètement. Il marqua une pause.

- Je tiens à vous parler personnellement de trois de mes amis les plus proches aux côtés desquels j'ai eu l'immense honneur de combattre et sans qui je ne serais sans doute plus de ce monde. Mon cher ami, le roi Fenris, dont le courage et la grandeur sont désormais le plus puissant atout de Lycania. Mon cher Justinien, le preux et fidèle chevalier, fondateur de l'ordre des cadets de Cerfeuil, les plus fines lames qui n'ont jamais existé sur Ivoria. Et enfin, ma magicienne, ma fée, aux pouvoirs exceptionnels. Je vous demande d’applaudir la fée Sophia. 

Un tonnerre d'applaudissements fit trembler les cloisons de bois. Le monde entier savait que Sophia avait démasqué la dame au masque et mit ainsi un terme définitif à la puissance des vampires qu'elle contrôlait. Elle avait ensuite tellement joué de sa magie, que les armées que les hordes d'Ivoria et d’ailleurs rencontraient n'avaient aucune chance. Sa magie était puissante, presque sans limite, et elle était encore si jeune qu'il était certain qu'à l'âge adulte elle ferait un allié redoutable et une armée pratiquement indestructible. Les convives firent une belle allée autour du riche tapis rouge et épais pour la laisser passer et attendirent avec avidité de voir le visage de celle qui, on le disait déjà, avait sauvé le monde. Peu à peu, le silence se fit. Certains toussèrent. On commença à chuchoter dans l'assemblée. Sophia ne venait pas. Wladimir, plus inquiet que gêné, pria ses invités de l'excuser et, avec toute l'élégance naturelle dont il était capable, traversa la grande salle, sa superbe cape ondoyant sur le sol derrière son passage. Des gardes lui ouvrirent les grandes portes de la salle du trône et il disparut dans le hall, laissant le seigneur Justinien faire signe aux musiciens pour que le bal reprenne gaiement. L'incident fut oublié.



*

* *





Sophia portait la robe dorée que le père de Wladimir lui avait fait faire pendant la première nuit qu'elle avait passé au château. Il n'était d'ailleurs pas tout à fait comme ça, à l'époque: son lit n'avait pas de baldaquins couleur framboise alors, une jolie coiffeuse de bois blanc ornée de quartz scintillants remplaçait le coffre aux fers solides. Une grande bibliothèque rien que pour elle prenait tout un pan de mur. Elle qui n'avait jamais vraiment aimé lire à l'école dévorait avec avidité tous les grimoires de magie ancienne ou récente qui lui tombaient sous la main. Elle était d'ailleurs plongée dans un de ces recueils, assise dans un grand canapé aux accoudoirs sculptés en forme de fées dont les ailes disparaissaient dans l'ossature du meuble, lorsque Wladimir pénétra dans sa chambre. En tant que roi, il avait pris rapidement la mauvaise habitude de croire que tout était à lui, la chambre de Sophia y compris, et que donc il pouvait y entrer sans demander de permission, ce qui d'ailleurs n'était pas tout à fait faux. C'est donc ainsi qu'il la vit, dans sa robe de bal, lisant, quelques mèches sortant de son chignon de cheveux d'or et descendant en boucles parfaites sur ses épaules dénudées. Il resta là un instant, à l'admirer en souriant rêveusement.

- Qu'est-ce que tu fais ? demanda la jeune fille. Et bien, entre !

Gêné, Wladimir entra, les joues un peu roses, ce qui fit plaisir à Sophia: le teint du jeune roi devenait de plus en plus blafard et inquiétant. Cela faisait bien longtemps qu'elle n'avait pas vu une couleur plus humaine passer sur sa peau.

- C'est plutôt à moi de vous demander ce que vous faîtes. N'êtiez-vous pas supposée descendre dans la salle du trône ? On vous a applaudie, vous savez...

Leurs rapports n'avaient pas changé en un an. Sophia avait continué de tutoyer tout le monde, elle avait quelques difficultés aussi à prendre soin de son langage et de ses manières très rustres. Wladimir et les autres en revanche n'avaient cessé de la considérer avec déférence, ce qui la troublait toujours aussi fortement.

- Je...je ne me sentais pas le cœur à descendre. Tu me connais, moi, faire ma star....

- Votre ... ?

La fée sourit. Une arabesque turquoise scintilla sur son aile unique.

- Je veux dire...je ne suis pas fan des remerciements.

Wladimir fronça les sourcils mais hocha la tête en signe de compréhension.

- Tu sais...  elle referma le livre et le posa sur sa table de chevet, je pensais que quand tout serait fini...enfin...je pensais que...

Et sans prévenir, elle fondit en larmes. Wladimir, inquiet, se précipita vers elle. Il s'assit à côté d'elle sur le lit et passa son bras derrière ses épaules. Sophia pleura longtemps, du moins assez longtemps pour que la situation devienne terriblement gênante, puis tenta de se calmer en poussant de longs soupirs désespérés ponctués de profonds sanglots.

- Que pensiez-vous, ma fée ?  Wladimir chuchotait à son oreille. Ce n'était pas le première fois qu'ils se retrouvaient dans une telle proximité, mais c'était la première fois que cette proximité avait un tel effet sur Sophia.

- Que...je retournerais dans mon monde. J'ai démasqué la dame au masque, et il ne s'est rien passé. J'ai fait la guerre avec vous tous, pendant plus d'un an, et je suis toujours là. Dans les films, quand tout est fini, pouf, il se passe un truc et le personnage retourne chez lui. Alors pourquoi, moi, je suis toujours là ?

- Sophia...n'avez-vous jamais pensé que...que votre vraie vie était ici, désormais ? A mes côtés ?

La jeune fille essuya les grosses larmes qui coulaient abondamment de ses jolies yeux bleus.

- Si...

- Sophia...je voulais vous dire...

Le jeune roi se releva, passant une main sur sa poitrine serrée dans son épais costume de velours blanc et pourpre. Il avait du mal à respirer.

- J'aurais aimé vous en parler au bal, discrètement, mais...

Il leva les yeux vers elle, ses grands yeux noirs au fond desquels, tout au fond, brillait la lueur rougeoyante du vampire.

- Sophia, je...je crois bien que...je vous aime.

Le cœur de la jeune fille s'arrêta de battre. Elle n'en croyait pas ses oreilles. Le jeune garçon était si froid, si...royal. Il était intouchable, d'une beauté indescriptible, mystérieux et tendre, puissant et réservé...comment un tel être pouvait-il tomber amoureux ? Elle avala sa salive, incapable de prononcer le moindre mot.

- Bien sûr nous sommes encore très jeunes, nous avons le temps de voir venir les choses, mais...si jamais vous acceptiez de rester à mes côtés, si vous acceptiez de vous défaire de cette nostalgie des vôtres qui vous manquent, si vous pouviez enfin considérer notre terre comme la vôtre, peut-être pourrions-nous envisager...

Il se jeta à genoux et prit sa main tremblante et chaude dans les siennes, puissantes, glacées et rendues rugueuses par les batailles:

- Sophia....vous feriez une reine exceptionnelle.

Elle retira très lentement sa main des siennes et la posa sur le lit.

- Wladimir...je...je ne peux pas. La dame au masque...

- Son règne de terreur est terminé !

- Non...je...je ne t'ai pas tout dit.

- C'est votre secret, je ne veux rien savoir.

- Mais moi je veux que tu saches.

- Ha...  le jeune roi se releva.  Dans ce cas, c'est différent. Il prit le petit siège devant la coiffeuse et s'y installa, jambes croisées. Je vous écoute.

Sophia hocha la tête et lui adressa un petit sourire de gratitude.

- La dame au masque était une fée. La fée...de ton père, le roi Yvan.

Wladimir décroisa soudain les jambes et pâlit.

- C'était aussi...le maître d'Obliver. Celui qui lui avait tout appris.

Au bout de quelques secondes, Wladimir lui fit part de ses déductions:

- Rien d'étonnant alors à ce que ce mage fût si puissant....je perçois d'ici toute la généreuse imposture...la fée du roi...le mage du roi...un outil superbe entre ses mains habiles...mais l'outil était trop proche du maître à assassiner...alors....

- Elle se faisait appeler Anor. Anor la fée. Une fée corrompue par son propre pouvoir, avide de posséder plus, toujours plus.

- On m'a mit en garde contre cela. Les fées ont cette tendance à s'assombrir avec le temps. L’abondance de puissance assèche le cœur.

Sophia montra son assentiment, mais c'était l'attitude de Wladimir qu'elle avait en tête. Depuis qu'il possédait tout, il en jouait et en voulait toujours plus, avide de pouvoir qu'il était devenu. Ce qu'il n'obtenait pas par la flatterie, il finissait toujours par l'obtenir par la force. Les geôles étaient souvent pleines de pauvres bougres, qui n'étaient là certes que pour quelques jours, mais ces quelques jours étaient en eux-mêmes une épreuve suffisante pour que la plupart d'entre-eux finissent par céder aux caprices du roi.

- Anor a fait des recherches sur la magie, tout comme moi. Et comme moi, elle a découvert des magies bien plus sombres, mais bien plus puissantes, que celles que nous pratiquons naturellement, nous les fées. Des magies très anciennes. Des magies capables d'empêcher un peuple de loups-garous de pouvoir se transformer à nouveau...

- Les lycans...Fenris !  s’exclama Wladimir.

- Une magie capable d'éveiller des créatures depuis longtemps endormies, et de les rendre esclaves.

- Les vampires....

- Mais aussi une magie capable de trouver d'autres mondes...des univers entiers...de s'y réfugier et d'en fermer les portes...jusqu'à ce que...

- Jusqu'à ce qu'une petite fille de cet autre monde trouve la clé d'une de ces portes...

- La vole serait plus exact...mais dans l'idée, oui, c'est ça...

Le roi dévisagea la jeune fille. Ses yeux bleus s'étaient agrandis depuis la première fois qu'ils s'étaient rencontrés, ils s'étaient bordés de très longs cils blonds gracieux, et sa peau, bien que tachetée d'un très léger début d’acné, prenait une teinte rosée qui ne manquait pas de charme.

- Vous connaissez donc Anor...si elle se cachait depuis tout ce temps dans votre monde, elle devait y régner en maître...

- Je connais Anor. Elle ne règne sur rien du tout, si ce n'est sur le cœur de mon père.

- Alors, cette Anor...

- ...est la future femme de mon père, oui. Mais dans notre monde, elle se fait appeler Eléanor. Et c'est dans notre monde qu'elle doit se trouver en ce moment même.

- Alors, votre peuple doit courir un grand danger !

- Il n'y a pas de vampires dans mon monde. Mon peuple ne craint rien pour le moment. Je pense qu'elle ne le considère pas comme chez elle, mais plutôt comme une maison de vacances où elle peut se reposer et mener tranquillement ses expériences dans un laboratoire secret qu'elle recouvre d'une illusion. Mon père ne se doute de rien.

- Je me demande...pourquoi votre père ?

- J'y ai réfléchi, et je n'ai trouvé qu'une réponse...qui va te paraître bizarre mais...si mon père a eu la capacité de me mettre au monde, moi une fée...je pense qu'elle attend de lui un nouvel enfant-fée.

- Parce que vous êtes une fée aussi dans votre monde ? Je croyais que ...

- Dans mon monde, les fées n'existent pas.

- Alors comment savez-vous que n'importe quel enfant qui franchirait la porte ne se transformerait pas aussitôt en fée ?

- Il y a eu une fée à chaque règne de roi. Toutes n'étaient pas de mon monde, j'ai vérifié. Certaines étaient de simples paysannes d'Ivoria, mais la plupart étaient des filles de chevaliers ou de nobles. Je n'ai trouvé de trace de fille comme moi nulle part. Nulle part, Wladimir ! Je suis une erreur, un grain de sable dans l'histoire de ton monde ! Si certaines fées, je crois qu'on peut même dire sorcières, ont joué de leur magie pour pénétrer dans d'autres mondes, elles n'y sont jamais restées bien longtemps et surtout, elles n'ont jamais fait l'erreur de laisser la porte ouverte. Je crois que...j'ai bien peur que...

- Qu'Anor ne vous ai laissé entrer dans notre monde délibérément.

- C'est ça. Et moi dans ma bêtise, j'ai été trop curieuse...

- Mais pourquoi ? Pourquoi vous laisser entrer ?

- Plusieurs raisons : je pense que sur terre, ils ont totalement oublié mon existence. J'ai lu dans un grimoire qu'il était possible de faire disparaître complètement et définitivement une personne, mais tous ceux qui oublient y laissent une partie de leur esprit.  Sophia retint un tremblement sur sa lèvre.  Ce qui lui permet d'avoir mon père pour elle seule: tu comprends, pour eux, je n'ai jamais existé. Mon père voudra d'autant plus lui faire un enfant, d'autant que du coup, l'histoire qu'il a vécu avec ma mère aura une moindre importance...Ho, Wladimir !  Sophia s'effondra en sanglots, elle criait presque dans les bras du roi venu à nouveau la réconforter. Tu te rends compte ? C'est pire que si j'étais morte...je n'ai...je n'ai jamais existé !

- Calmez-vous...rien ne nous prouve que ce soit le cas...

Ils restèrent longtemps dans les bras l'un de l'autre, à réfléchir.

- Wladimir...plus jamais je ne reverrai mon père...

Le jeune roi dit simplement, d'un ton sans sous-entendus:

- Moi non plus.

Sophia n'avait pas réalisé que le roi se trouvait aussi dans cette situation, en pire: au moins la jeune fille pouvait espérer que son père mènerait une vie heureuse...sans elle, mais heureuse...

- Je...je suis désolée...

Wladimir lui sourit et déposa un baiser sur ses lèvres, de la façon la plus simple du monde. Un baiser spontané, qui n'engageait à rien mais réconfortait et créait un lien nouveau. Sophia s'essuya les yeux d'un revers de manche, toussota et s’écarta un peu, gênée. Le rose lui montait aux joues.

- Vous êtes la fée du roi d'Ivoria, Sophia. Il me semble qu'il y a pire comme situation. 

Il parlait en souriant, mais en bombant aussi légèrement le torse, ce qui lui donnait une allure quelque peu prétentieuse. La jeune fille acquiesça. Après tout, elle n'avait pas d'autre choix que celui de se faire une raison. Elle n’était pas dans un rêve ni dans un film, ni même dans un livre. Tout ceci était, aussi surnaturel que cela pouvait paraître, réel. Au bout d'un an de pérégrination à travers le monde entier, elle avait fini par accepter l'idée. Mais quelque part, elle avait aussi toujours espéré...enfin, c'était terminé, maintenant.

- Le seul espoir qu'il me reste, c'est d'étudier suffisamment dur pour trouver une porte vers mon monde. Ça me prendra des années, pour apprendre et pour avoir assez de force pour le faire, mais j'y arriverai. 

Ces mots tombèrent comme une pierre dans le cœur de Wladimir. Son visage se referma d'un seul coup. Lui aussi avait espéré pendant tout ce temps, il avait espéré que Sophia renoncerait à son monde natal, et accepterait de vivre à ses côtés, heureuse d'être simplement là, auprès de l'homme qu'elle aimait. Mais il semblait que leur amour n'était pas réciproque, et que jamais Sophia ne se déciderait à accepter son destin. Fortement vexé, il se leva, et, lui tournant le dos, lui lança:

- Il serait tout de même bon que vous descendiez dans la salle du trône, Sophia. C'est votre devoir. Et quiconque n’accomplit pas son devoir doit se voir sanctionner de quelques jours au cachot. » Il continua d'avancer et répliqua encore, alors qu'il était déjà en train de descendre le grand escalier: « Et cela vous ferait sûrement le plus grand bien. »

Sans vraiment comprendre ce qui avait pu causer ce revirement du roi, Sophia, la fée d'Ivoria, le suivit jusqu'aux portes de la salle du trône.

































































L'intégralité du roman Ivoria appartient à son auteur. Tous droits réservés. Contact : www.nouvellesfantastiques.E-monsite.com

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

REMERCIEMENTS

 

 

Je tiens à remercier Monique Polvêche pour les corrections apportées et pour son soutien.

1Exsangue : vidé de son sang

1Hercule : demi-dieu de l'Antiquité, doté d'une force extraordinaire.

1Détourner la conversation, négocier

1Débit de paroles très rapides qu'il est difficile d'arrêter

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